Me too

Oui moi aussi, et je ne connais pas une femme qui ne puisse dire « me too, I’ve been sexually harassed ». C’est une réalité consternante dans notre civilisation pleine de vices privés et vertus publiques.

La première fois, j’avais 13 ou 14 ans, et étais loin d’avoir le sex-appeal d’une Lolita. Je connaissais de vue un certain Jean-Marie C., adulte de 25 ans environ qui venait rendre visite à un Anglais de Bradford louant une chambre chez nous, car il faisait un stage dans une des usines lainières de la ville. Je pense que Jean-Marie C. travaillait dans un garage. Pas du tout l’idée que je me faisais d’un amoureux en puissance : râblé, blondasse avec une moustache comme une brosse à dents entartrée, des petits yeux de verrat myope. Toujours en costume mal coupé et mal tombant sur sa silhouette mal dessinée. (La vengeance est un plat qui se mange froid, et donc voilà. S’il me lit – qui sait – autant qu’il sache). Un jour il passa en voiture alors que je rentrais de l’école, le trajet était plutôt long mais j’y étais habituée. Il m’offre donc de me reconduire, et j’ai accepté – par politesse. Mais il a passé ma maison comme un bolide en me jetant un sale coup d’œil, et j’ai tout de suite compris le danger. A l’époque on nous mettait en garde contre les vieux messieurs qui nous offraient des bonbons dans les parcs en bavant, mais je dois dire qu’on n’envisageait pas d’autres scenarii. On n’était d’ailleurs pas sûrs qu’on aurait compris… Cependant j’ai eu peur, très peur de son air qui avait changé et quand il a glissé une main sous ma jupe en essayant de séparer mes genoux, j’ai désespérément tenté d’ouvrir la portière pour sauter sur la route. Là c’est lui qui a eu peur, il m’a vue aussi affolée que si j’étais à l’abattoir et m’a dit de me calmer, qu’il ne voulait pas me dévergonder. J’ai dû demander à ma mère ce que voulait dire dévergonder. Quand on en a parlé à ma tante Liliane, elle a éclaté de rire en disant qu’avec lui, personne n’était à l’abri, qu’il faisait le coup à tout le monde… Et finalement, en ces temps bénis pour les sauvages comme lui, la devise était le satyre est lâché, tenez les nymphes à l’intérieur sinon ce sera leur faute… Une époque d’impunité assurée, donc…

Peu après, j’étais en pension à Bruxelles et reprenais le train tous les vendredi soirs pour rentrer chez moi. Ce train aillait en Allemagne et était truffé de militaires, souvent très désagréables mais en général sans danger. J’avais alors 16 ou 17 ans, et me suis retrouvée seule dans un compartiment avec un de ces militaires, assis en face de moi. Je lisais, quand tout d’un coup il a avancé ses jambes en glissant sur la banquette, et a introduit un genou entre les miens, bloquant ma jambe avec son autre genou. Je me souviens m’être sentie comme un animal au collet, ne sachant que faire, n’osant bouger, faisant semblant de ne rien remarquer, tremblante de frayeur. Je ne sais plus ce qui a mis fin au calvaire, mais je sais que ce n’est pas moi car j’étais tétanisée. Peut-être le passage de quelqu’un dans le couloir, ou du contrôleur… Mais en sortant du train, mes jambes flageolaient…

Fragonard - Le verrou

Fragonard – Le verrou

Un an ou deux plus tard, j’ai rencontré un certain JM.G., frère d’une célébrité de la région. C’était dans une boite de nuit à Spa, où j’étais arrivée avec un copain – Bubu – dans la voiture d’un autre qui nous avait conduits à condition qu’on se débrouille pour rentrer. Et alors que j’entrais dans la boîte de nuit, JM. G. m’a tout de suite repérée (de la chair fraiche, car c’était la  première fois que j’entrais là). Il m’a interpellée, j’ai répondu par une boutade et suis partie retrouver notre petit groupe à peine sorti de l’adolescence. Là aussi, lui par contre était nettement entré dans l’âge adulte, approchait de la trentaine. Il a fini par s’imposer à notre table, faisait adroitement du charme au copain qui m’accompagnait, tout fier d’intéresser un tel personnage qui trouvait ses problèmes de 18 ans … captivants. Et il offre de nous reconduire en voiture. Le copain tente sa chance un peu plus loin, et demande s’il pourrait conduire… Oui oui bien entendu répond JM.G., mais alors je m’assieds à l’arrière avec ta copine. Marché conclu (merci Bubu!), sauf qu’au moment de monter dans la voiture je refuse d’aller à l’arrière avec la bête (inhumaine). Bubu, ravi et inconscient, conduit, et sur suggestion de la bête, annonce qu’il descendra le premier, que la bête me laissera sur mon seuil. Bon, là j’avais quand même compris ce que voulait la bête, mais comme il avait accepté sans cracher de flammes que je ne m’asseye pas à l’arrière avec lui, je n’avais pas vraiment peur. Sauf que quand lui aussi a passé ma maison à une vitesse très décidée, se dirigeant vers les bois, je n’ai pas apprécié. Une fois dans les bois, il a voulu m’embrasser (oh en plus… la vilaine bouche batracienne qu’il avait… pauvre de moi !) et j’ai résisté, mais soudain il a fait basculer le dossier de mon siège, vlam, on avait une couchette, la voiture de la bête était équipée d’un rapist bed. La lutte fut âpre, j’ai combattu vaillamment, lui ai tordu les doigts et ai mordu tout ce qui était à portée. Finalement il a dû décider que c’était même pas gai, c’t’histoire-là, et il m’a dit que j’étais décidément trop bête, qu’il y avait plein de filles prêtes à cette heure-même à enlever leur petite culotte pour lui. Authentique. Il a dit ça ! Il a continué de loin en loin à me pourchasser, sans succès. Mais alors que le frère – la vedette – n’en pouvait rien, je l’ai inclus dans ma haine, je suis aussi mal à l’aise encore aujourd’hui de parler de l’un ou de l’autre.

Je pense aussi à L.T. Je le trouvais sympa, il avait une bonne bouille (quoi que son haleine aurait tenu à distance même un chien à cadavres…). Il venait de se marier avec une « femme de mon âge ». J’avais 37 ans, lui sans doute 25. Il faisait partie de l’équipe informatique à mon travail, et naturellement était souvent appelé à l’aide. Le matin, je me trouvais seule au bureau, préparant le travail de la journée qui commençait vers midi. Il venait et nous parlions, de tout, de rien, on riait. Vraiment je l’aimais bien. Un jour tandis qu’il était là, le téléphone a sonné et j’ai décroché. Il en a profité pour me sauter dessus, m’enserrant et me palpant d’au moins huit bras tentaculaires (et son haleine tout près, je ne vous dis pas….), et moi, pro comme toujours, empoignant une latte de plastique et lui distribuant des coups comme je le pouvais, ne quittant ni-le-téléphone-ni-mon-calme-ni-ma-voix en ce qui concernait le client que je ne voulais pas soumettre à un interlude intriguant. L.T. transpirait, perdait contenance et frôlait la crise de furie. Quand enfin j’ai pu lui faire face une fois le téléphone raccroché, j’ai vu un autre homme que le jovial et débonnaire collègue qui venait plaisanter. Il haletait et j’étais, de mon côté, absolument horrifiée. Brandissant la latte comme Zorro son épée ! Je lui ai demandé ce qui lui avait pris, et la réponse a été qu’il savait que quand une femme dit non, elle veut dire oui. Inutile de dire que nos petites conversations matinales ont pris fin et… qu’il s’est vanté partout de « m’avoir eue », il me l’a dit lui-même des mois plus tard (je m’étais demandé la raison de mon succès soudain…).

Il y eut aussi ceux qui ne harcelaient pas mais attendaient ouvertement un donnant-donnant : un boulot contre un peu – et plus si affinités – de disponibilité. En Italie je dois dire que je les ai collectionnés, et que je ne m’étonnais même plus. Ils le disaient sans ambages à l’entretien d’embauche. Pour ne pas verser un mois de salaire pour rien, ça va sans dire! Je vois encore ce gros rouquin de Bari dont la toison crevait les interstices de la chemise et qui, à mon indignation, m’a dit « mais enfin madame… je ne peux quand même pas écrire dans le journal que je cherche une maîtresse… ».

Et les médecins au toucher vicieux, s’il y en eut. On n’osait rien dire, ne sachant trop si c’était « médicalement normal » ou pas de nous toucher là. Je me souviens d’une copine de classe, lorsqu’on avait 16 ou 17 ans, qui avait été violée par son dentiste : il l’avait mise sur une chaise qu’on pouvait surélever, et une fois placée trop haut pour en redescendre sans se casser la figure, hop. Et en ces temps-là… ça passait dans les pertes des unes  et profits des uns, car personne n’aurait songé à porter plainte et parler de ces hontes.

Une autre amie a été violée à Rome à 14 ans par le chauffeur de confiance de l’hôtel qui la ramenait à l’aéroport… Elle n’a rien osé dire à ses parents qui l’attendaient à l’arrivée à Bruxelles … avec la police. Quelqu’un avait eu vent de quelque chose mais le sale type avait bien pris soin de lui dire qu’elle ne devait pas en parler sinon il perdrait son emploi, irait en prison et sa femme et ses enfants mourraient de faim et de honte… à cause d’elle.

Et bien que ça ne soit pas sexuel, mais bien du harcèlement, il y a le vilain jeu de domination au travail. Hommes et femmes y excellent, et presque partout j’ai eu le tyran et les tyrannosaures de service.

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Protégez-nous des rustres

La banalisation scandaleuse des appréciations sonores et palpables des rustres. T’es bonne à baiser. C’est à toi tout ça? Tu n’a pas envie de me faire une gâterie? Quand je te verrai seule, salope, mes copains et moi te violerons comme tu le mérites. Mademoiselle, quand on cherche un travail on doit être prête à tout. Le candidat souteneur auquel l’ANPE d’Aix en Provence avait “offert mes services”…

Le parcours d’une femme passe par ces rencontres d’un troisième type. Parfois ce sera moins direct mais pas plus plaisant : le regard qui bave sur un sein, des allusions faites “avec un franc parler” car tu n’es plus une pucelle, hein… Il y a ceux qui trouvent normal de nous toucher, de nous inquiéter en échangeant des regards goguenards avec leurs copains – l’élite masculine. L’opinion publique trouve qu’on n’a qu’à se débrouiller, ne pas se mettre dans de telles situations, qu’on n’aurait pas dû porter des jeans serrants ou simplement sourire – oui, même ça est utilisé contre nous en cas de plainte.

Nous apprenons la peur et l’agression sexuelle très vite. Maintenant on en parle, autrefois on n’osait pas. Nous comprenons vite que nous sommes des proies, et qu’une partie de la population mâle chasse à découvert, en meute, qu’une autre attend ce qu’elle considère une “occasion”qui avalise son comportement (et il ne faut pas grand chose…) et heureusement il y a les autres. Mais quand quelque chose arrive, la plupart du temps on vous dit que vous n’aviez pas à vous fourrer dans cette situation ou on vous dit que puisque ça s’est “bien terminé” autant passer à autre chose.

J’ai connu une jeune fille d’alors 18 ans – on était en 1975, une époque où 18 ans était encore l’adolescence – qui s’est fait coincer par son patron, un homme dans la cinquantaine. Elle est venue en larmes se confier au gérant d’où elle travaillait, qui lui a dit de ne pas en parler pour ne pas faire peur aux autres. La même jeune fille avait un jour été chargée de livrer de la marchandise quelque part, et comme elle avait besoin de ses deux mains pour tenir le tout, des jeunes l’ont coincée dans la rue, mise contre le mur, lui ont enlevé sa culotte et se sont amusés. Personne ne l’a aidée. J’ai vu une jeune touriste se faire déshabiller et caresser par la gent masculine du groupe avec lequel elle avait passé ses vacances, et qui lui avaient offert une soirée d’adieu. Nous, les autres filles, nous sommes barricadées dans les voitures, terrorisées. Nous ne pouvions rien faire. Ces types avaient dansé et ri avec nous pendant deux semaines, et là nous avions une horde de rustres rigolards et saouls qui n’y voyaient qu’une excellente blague. Un collègue m’a un jour sauté dessus pour m’embrasser fougueusement alors que je répondais au téléphone, donnant comme justification que oui, bien entendu je lui avais toujours dit non, mais qu’il était connu qu’une femme qui dit non dit oui… Un autre collègue m’a un jour donné un coup de fil anonyme et immonde. Le malheur est que sa voix était très particulière et que j’ai immédiatement su que c’était lui – qui ne me draguait pas du tout “officiellement”. Et je peux continuer et continuer, mais ça me met en colère et pourrait m’abréger la vie, ce qui me semble inutile.

Or jamais je n’ai porté des mini-mini-jupes, encore moins de décolletés, ni eu un comportement invitant à ce genre de délire. Peut-être ai-je eu plus de mésaventures de ce type parce que je quittais mes repères, changeant de pays et me retrouvant en position plus vulnérable (on hésite parfois à s’en prendre à la fille machin, la femme de chose ou la cousine de truc…) et donc mes statistiques personnelles sont peut-être un peu élevées face à la moyenne, mais… quelle horreur que l’acceptation tacite que … c’est la vie, boys will be boys

Ça aurait dû, de tous temps, être sévèrement puni. Sévèrement regardé par l’éducation. J’ai connu un village où les femmes riaient de bon coeur lorsque des touristes se faisaient violer par leurs hommes. Mais oui… pour elles il ne s’agissait pas d’infidélité mais au contraire, du mépris qu’on doit à ces salopes en short et sans soutien-gorges. C’était bien fait pour elles. Je me souviens de cette droguée qui s’est fait violer à Rome il y a plusieurs années, par un groupe de fils à papa. Mères et fiancées se sont déchaînées contre elle car elle n’avait pas besoin d’être dans la rue à cette heure-là. Elle a eu tout le monde contre elle, et en plus est morte peu après du sida qu’elle avait et… effet boomerang : que ses violeurs avaient reçu en cadeau bonus aussi. Il n’y eut pas de justice des hommes, mais celle-ci venait d’on ne sait où mais me semble avoir été très juste.

Femmes  du bus 678

Nous avons toutes, absolument toutes, ressenti cette crainte, ce besoin de ruser pour nous sortir d’affaire sans tapage. Nous avons étouffé l’humiliation dans la peur et, parfois aussi, le petit sentiment de triomphe quand on s’en était bien sorties finalement. Mais les agressions se perpétuent.

Nous sommes toutes des femmes violées dans l’imaginaire de quelqu’un, et ça n’est pas normal. Où sont les hommes pour nous protéger, faire des lois et les faire appliquer?

 

https://www.youtube.com/watch?v=eDhg5VY5Yh4