Les belles charentaises

Et voici qu’une maison plus bas que chez nous a un beau jour connu du remue-ménage: une famille en est sortie, une autre y est entrée. La famille Pantoufles (qui ne s’appelait pas comme ça, évidemment, le sort joue parfois des jeux bien cruels mais ici non, ce n’est que moi). Monsieur, Madame et leurs deux enfants, un garçon et une fille. Ma mère fut assez contente car Monsieur Pantoufles demanda à louer un emplacement dans notre garage. Nous avions un garage qui pouvait contenir deux grandes voitures, la paille pour l’écurie, l’orge, avoine et sucre à paille, la vieille armoire blanche dans laquelle on remisait râteau, bêche, tondeuse, et dont les deux tiroirs étaient le paradis des souris jeunes mamans, qui les tapissaient de papier journal réduit en douillets flocons.

Il y avait aussi la selle et tout le nécessaire pour le cheval, mon vieux hula hoop, et des bottes et vieilles chaussures que Lovely Brunette enfilait pour se rendre au poulailler et écurie. Parfois son pied hardi rencontrait une souris et c’était la cause de bien des sauts affolés de part et d’autre.

La voiture de Monsieur l’abbé dormait dans les lieux depuis quelques années, et celle de Monsieur Pantoufles s’y ajouta. La chatte adorait laisser ses empreintes boueuses sur le capot, empreintes qui trahissaient toute sa vanité : elles s’arrêtaient net devant le rétroviseur, sur lequel il y avait aussi de petites traces indiquant qu’elle avait cherché à toucher ce chat au museau charmant de l’autre côté…

A la même époque j’avais reçu je ne sais plus de qui une poupée de porcelaine, mais contrairement aux poupées habituelles, celle-ci représentait… un petit garcon. L’ancêtre de Ken. On ne pouvait ni le coiffer ni changer sa robe, et je ne l’aimais pas beaucoup, jusqu’au jour où Lovely Brunette, désireuse de donner ses chances à Ken – que j’avais même refusé de baptiser – m’a dit que le petit Pantoufles avait le même pantalon court que ma poupée, à carreaux rouges et blancs. Du coup ça lui a donné un peu d’humanité (à la poupée) et je l’ai toujours appelé Le petit pantoufles. Il n’a jamais eu d’autre nom.

Monsieur Pantoufles était représentant en… pantoufles. Et tout le voisinage décida d’aider la famille, en sacrifiant les enfants et leur goût pour les jolies pantouflettes surmontées de pompons de lapin bleu, ou décorées d’oreilles d’éléphants roses, ornées d’étoiles ou Mickey… Nous avions beau protester que nous n’aimions pas les pantoufles à carreaux pour les vieux, tous les enfants de la rue ont été mis à contribution. Nous les détestions, avec raison, et elles étaient inusables, les aînés les refilaient sournoisement aux plus jeunes quand ils devaient aller sonner chez Monsieur Pantoufles pour en avoir “des à leur taille”…

Charentaise

Ceci dit… elles étaient bien chaudes. Voyons le positif.

Mais très moches….

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Verviers-Heusy – Partie 3

Heusy était, je ne l’ai compris que plus tard, un endroit prisé, sur les hauteurs. On allait se promener sur les bords de la Hoëgne; sur la route du cheval blanc que ma mère avait parcourue autrefois en calèche, la tête pleine de rêves de jeune fille qui la faisaient sourire; on longeait le ruisseau de Mangombroux où couraient de minuscules grenouilles. On n’était pas loin de Theux, où ma gentille arrière-grand-mère Louise avait grandi, ni du château de Franchimont dont les bois rugissent encore de la voix de son célèbre Seigneur, le sanglier des ardennes. Les bois de Sohan et leur fouillis de hautes fougères. La plaine de jeux de Rouheid…

À moins de dix minutes à pied de chez nous, un petit sentier de terre quittait une avenue tranquille, celle où se trouvait l’ancienne maison de Bobonne. Il serpentait vers les bois et prairies de Séroule qui appartenaient aux Ursulines. On allait y ramasser des champignons de prairie à l’odeur intense qui devenaient bruns si on les malmenait. On n’en enlevait pas la peau : on grattait à peine la terre pour en sauver toute la saveur. C’est à Séroule que j’ai été à l’école gardienne tout comme ma mère bien avant moi, et nous pouvions jouer autour de l’étang à l’orée du bois.

 

Hélàs j’ai (un peu) grandi, et c’est alors aux Saints-Anges qu’on m’a inscrite ensuite pour la vraie école. La seule chose que j’y ai jamais aimée, c’était une petite grotte artificielle avec une statue de la vierge devant laquelle on allait prier. On chantait à tue-tête « au ciel, au ciel, au ciel, j’irai la voir un jour » et ma mère frémissait de répulsion à l’idée qu’on nous faisait nous réjouir à l’idée de mourir …

Pour le reste… c’est un souvenir écœuré et rancunier qui me reste. Le lait chaud recouvert d’une peau ridée que l’on devait boire à 10 heures en hiver, pendant une récréation aussi récréative qu’un repas en prison, boulet au pied. Les chères sœurs passées à l’amidon – cornettes et âmes – nous surveillaient avec raideur, et personne n’aurait osé s’amuser. Je leur dois une opinion très mitigée sur l’éducation catholique, car si je leur suis reconnaissante de la discipline militaire qu’elles ont installé de force dans mon caractère – et qui me convient tout à fait, aussi étrange que ça paraisse – il s’en est peut-être fallu de peu que je ne tourne à la Calamity Jane pour me souvenir que j’existais.

Mes parents ayant divorcé à une époque où c’était une décision de stars hollywoodiennes ou de sans-foi-ni-loi, j’étais nimbée d’une non existence glaciale. J’ai vu la méchanceté triomphante des adultes, la froideur, le calcul. Et ai accumulé les blâmes. Ah oui, le bonnet d’âne debout sur l’estrade, j’ai connu ça. Et pourtant ce jour-là, je me souviens que j’étais très malade et vomissais de la bile. Eh bien je l’ai vomie sur l’estrade dans un seau. Une de mes amies me dit – et me réjouit par cette confidence ! – avoir giflé une des religieuses de cette école, et y avoir gagné le renvoi. Si j’avais su ! J’ai quand même fini par tirer la langue à l’une d’elles, mais c’était après des années d’endurance et obéissance inutiles ! La charité tant demandée aux autres ne trouvait naturellement pas sa source chez ces mauvaises vieilles filles snobs, et de très bonne élève avant le divorce j’ai disparu peu à peu et me suis retrouvée oubliée, cancre et en paix au dernier rang, indifférente, faisant des dessins dans mon cahier de brouillon.

Pendant ce temps, ma mère, la divorcée, se voyait privée de L’appel des cloches, le journal paroissial, car elle était excommuniée. Une odeur de soufre devait s’échapper de sous notre porte. Ou peut-être un bouc aux yeux rouges frappait-il notre seuil de ses sabots fendus… En tout cas… nous étions plutôt contents de ne plus faire partie des cloches bien pensantes !

 

Le trajet pour aller dans cette école punitive était très agréable, un quart d’heure de pur plaisir. Je descendais notre avenue jusqu’à la Place Vieuxtemps, du nom de notre fameux violoniste verviétois, plantée de hêtres dont je ramassais les faines pour les grignoter ou en faire des colliers, et de gracieux érables aux feuilles pourpres.

En hiver, le réseau de l’intervapeur – un réseau de 70 kms qui avait été construit à partir de 1937 pour alimenter l’industrie lainière en haute température, et s’était reconverti en chauffage domestique – passait sous la place et je m’amusais, par temps de neige, à y marcher pieds nus sur la terre tiède. Naturellement, j’horrifiais les petites filles comme il faut, ce qui ajoutait au piment de la chose. On apprend vite à aimer déranger les autres. La statue d’Henri Vieuxtemps regardait vers la vallée, vers le bas de la ville. Le tram 6 passait en sonnant et faisant crisser les rails. S’il gémissait, c’était signe annonciateur de gel. Mais ce tram, nous ne le prenions presque jamais.

Notre voisine Madame Saive qui avait été une amie de ma grand-mère, me racontait cependant que son mari et elle, jeunes mariés, le prenaient le samedi soir pour faire le tour de la ville en pratiquant leur anglais… Je trouvais ça plutôt ridicule à l’époque, mais comprends aujourd’hui toute la douceur de leur entente !

À suivre…

 

 

Verviers-Heusy – Fin

Mais nous, si nous devions « descendre en ville », nous allions à pied, abrégeant le trajet par les escaliers : l’escalier de la paix dont la sereine déesse au sein dénudé et couvert d’une belle patine grise bénissait la vallée de son rameau, et puis ceux de la rue de Rome, ou encore ceux de la Chic-Chac.

Les escaliers de la Paix

On arrivait alors dans la cohue bien propre aux villes, avec du trafic, des trams, des voitures, des passants, et tant de magasins. Le Sarma qui avait un petit escalator étroit et lent mais qui paraissait futuriste en ces temps-là. À la devanture du Sarma une dame nous intéressait beaucoup, mon frère et moi : elle tapait avec force un poulet plumé sur le comptoir en braillant : allons messieurs mesdames, il n’en reste plus que pour quelques clients ! et bam ! le pauvre poulet prenait un coup de plus… L’Innovation, le Grand Bazar – où on rencontrait Saint-Nicolas et ses anges -, peut-être le Priba. La pâtisserie Delcour, le disquaire « Au roi du disque », les chaussures Verlaine…

La place verte était bien verte, avec un ravissant kiosque à musique, des pelouses et des fleurs pimpantes. Une aubette à journaux, une fontaine. Et c’est sur la place du martyr juste à côté que se tenait la fête à Verviers chaque année, que nous attendions avec une impatience languissante pour les laquemants Wyma dont on n’était jamais repus. Et toutes les salles de cinéma, avant la ruine complète de la ville et les années noires : le Parc, le Sélect, le Pathé, le Coliséum, le Galerie, Le Louvre, le Marivaux. Ma mère adorait le cinéma, mais ne se souciait pas des horaires. On partait quand on était prêts, et arrivait immanquablement au milieu du film dont on regardait le début après. Ça ne nous a jamais dérangés.

Il y avait aussi encore le manège où ma mère, avant d’avoir un cheval à elle, faisait un peu d’équitation pendant que je remuais le nez pour savourer les effluves piquantes de cheval et de sciure de la piste. Le cours de danse où elle me déposait avec tutu et chaussons pendant qu’elle allait à l’institut de beauté juste à côté et d’où elle revenait … laide, lui disions-nous. Cette grosse bouche rouge en cœur, ce n’était pas notre mammy !

Plus tard, quand on a compris que les latines aux Saints-Anges me donnaient mauvais caractère – il était plus facile d’accuser les latines que mes charitables et chères sœurs aux cœurs et lèvres serrés -, on m’a inscrite à Sainte-Claire, en pleine ville. Là, après une courte période pendant laquelle les autres recrues de Heusy et moi-même avons subi avec patience et consternation les quolibets de grandes péteuses de Heusy, j’ai enfin aimé l’école … et même les religieuses ! Elles y étaient gentilles, et on pouvait rire en cour de récréation. Un peu aussi pendant les cours. Les repas au réfectoire étaient infâmes, mais pris dans la bonne humeur et une constatation unanime : c’était infect ! Je leur dois de ne plus avoir su manger de poisson pendant au moins 25 ans !

J’ai eu des amies, et pour la première fois des professeurs masculins, dont monsieur Dechamps qui avait épousé la sœur aînée d’une de mes compagnes de classe. Toute la classe soupirait « comme elle a de la chaaaance ! » car il était le seul homme, à part ceux de nos familles ou le docteur, que nous approchions, et ça créait un émoi un peu imbécile mais dont je chéris l’innocent souvenir. Il nous donnait cours de néerlandais et de mathématiques, et l’amour faisant bel et bien des miracles, j’étais première en néerlandais et savais résoudre des problèmes insupportables avec des trains qui partaient de deux points opposés et pas à la même heure, ne roulaient pas à la même vitesse mais devaient se rencontrer …à quelle heure exactement ? Ah! les fous-rires au cours de couture en prenant les mensurations des amies, donc les « tours de poitrine », à 13 ans, variaient beaucoup entre l’extra-plat et le déjà tout ça ? Les imitations peu charitables de l’accent prononcé de notre professeur de cuisine, une vieille fille un peu boulotte que nous accompagnions en chœur lors de ses dictées de recettes : du thym, du lauuurieeeer, de la mèrjolaiiiiiine ! Mon amie Bernadette et moi dessinions avec entrain de très improbables histoires romantiques dont nous étions les ravissantes héroïnes dans nos cahiers de brouillon, et nous avons eu un examen de passage en géométrie qui nous a donné encore plus de fous-rires : avec une belle inconscience nous nous regardions hilares en disant « on ira travailler à la chocolaterie Jacques ! ».

J’ai alors connu les timides sorties entre adolescentes chez le glacier de la place du Martyr : Di Palma rebaptisé Di Pa’. L’abandon de mes petites chaussettes au profit des bas « Du Parc ». Mon premier achat de rimmel au Sarma, le moins cher naturellement, dont j’avais naïvement demandé à la vendeuse si c’était bon. « Je n’emploie que ça » m’avait-elle répondu, battant coquettement de ses cils collants et granuleux. Je n’avais pas osé afficher ce que j’en pensais, et m’étais sentie obligée de m’offrir la même masse de grumeaux noirs.

J’ai sans doute trop ri à cette école, débordée de joie à la découverte que tout compte fait je n’avais pas de sabots, cornes ni relents de soufre, et mes parents m’ont inscrite dans une école à Bruxelles pour me faire reprendre mon sérieux et sauver mon avenir.

Avec mon chien Bari devant le parc de Séroule

Mes années verviétoises se terminaient. Il est bien resté les week-ends, quelques promenades avec ma mère et notre chien Bari dans les bois de Séroule, les soirées, les dancings, le don Quichotte et le Moulin, mais je sortais surtout à Spa ou Liège, et de plus en plus, Verviers s’est estompée dans mon passé, derrière une page que je croyais tournée, dans un livre que je ne pensais pas avoir envie de relire un jour…