Cœurs au beurre noir

On parle désormais très ouvertement de violence conjugale, ou violence tout court. C’est nouveau. On pense souvent, bien à tort, qu’elle ne touche que les « milieux défavorisés », les « drogués ou saoulards », les gens sans manières.

Il y a encore tant à dire.

Autrefois – pas au moyen-âge, mais encore au temps du sex-drug-‘n rock’n roll – la vérité aux hématomes ne sortait pas des murs. Et c’était plus parce qu’on ne dit pas de mal de son mari qu’autre chose. La honte aussi. La peur… peut-être moins au premier stade, car le mari cogneur a toujours su quel costume de scène endosser juste après : soit il est l’homme adorant qui aime sa femme comme personne ne l’aimera jamais, elle est sa reine et sans elle il mourrait… mais il n’a pas su se contrôler, et jure que ça n’arrivera plus, il le jure sur tout son cimetière familial.

Soit il rappelle à l’épouse qu’elle n’a qu’à s’en prendre à elle-même car il lui avait bien dit de (ne pas laisser la porte du garage ouverte, ne pas parler à cette idiote de voisine, ne pas oublier de passer reprendre ses chaussures chez le cordonnier etc…) et qu’elle le sait que ça le met en rogne. C’est sa faute.

Fragonard, 1785 - la gifle

Fragonard – la gifle (1785)

La même version existe pour l’épouse vers l’époux jamais bon à rien, nous en connaissons tous et toutes… Les coups ne retentissent pas mais les mots qui humilient, en revanche, sortent comme crachés par un fusil mitrailleur.

Le conjoint est vu comme la cause de tous les échecs de vie. Sans lui on serait heureux, c’est évident.

Les bleus au cœur se cachent et la morosité s’explique avec des banalités : mal à la tête, pas  de punch pour l’instant, insomnies inexplicables et donc fatigue. Ceux en surface se commentent sur un ton insouciant : quelle idiote, c’est tout moi ça, ouvrir la porte de l’armoire et coller mon œil devant ; bien ma faute, si je ne mets pas mes lunettes il n’est pas étonnant que je m’étale dans le noir ; toujours la même distraite, j’ai glissé sur le tapis du couloir… Et on les croit.

On les croyait en tout cas car il n’y a pas si longtemps que l’on reconnaît les signes malgré le silence.

Mais il n’y a pas que les coups. Il y a les remises en place publiques (mais tais-toi, tu n’y connais rien, de quoi te mêles-tu ?), le système de clan avec les enfants (clins d’yeux quand papa se fâche, ou un venimeux « vous connaissez votre père, il a toujours raison… »).

Avant, on « faisait avec », silencieusement, martyr d’un quotidien infernal et dévalorisant où le seul espoir d’éclaircie était que l’autre parte le premier. On avait beau se dire « c’est pas que je lui souhaite de mourir mais… » et c’est tout juste si on ne souriait pas comme devant une évocation de plage et de palmiers. Mais on savait qu’au fond, on n’avait qu’une chance sur deux, et encore… serait-on encore assez jeune pour en profiter ?

Alors au moins, maintenant, c’est un calvaire qu’on peut fuir sans passer par la case veuvage. Notre époque a du bon…

 

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