Et le pire est que vous vous en fichez complètement !

Cri strident de Sœur Marie-je-ne-sais-plus-quoi, issu de sa bouche béante et tordue par l’indignation, du haut de son haut pupitre. C’est de ce mirador qu’elle surveillait une centaine d’élèves, trois ou quatre classes de dessin réunies dans une grande salle dont, armée de son chapelet et trousseau de clés, elle contrôlait le silence, les bonnes manières, la piété affichée, l’esprit studieux illuminé de la bienveillance du Saint Esprit que nous allions prier en début d’année scolaire.

Nous ne pouvions pas parler, pas emprunter, pas prêter, pas glousser, pas chuchoter, pas circuler. Si par malheur nous devions aller à la toilette, nous nous faisions férocement reprocher de ne pas avoir pris nos précautions, et que donc tant pis, il faudrait se retenir. Vrai qu’à 17 ou 18 ans, on n’a pas encore appris à gérer nos visites au WC et qu’on y va par pur plaisir… Et qu’on ne parle pas de garçons avec sa voisine de devant, de derrière, de gauche et de droite, et qu’on ne rit pas, jamais !

Et bien entendu, alors que Courrèges crée des boucles d’oreilles comme des engins spatiaux, on n’en porte pas, pas plus que des mini-jupes. On ne se maquille pas malgré la mode œil au beurre noir.

Nous portions donc nos jupes d’uniforme, dont nous roulions la taille une fois dans la rue, ce qui nous faisait un bourrelet suspect sous le pull bleu marine mais révélait un peu nos genoux. Et nous mettions nos boucles d’oreilles en poche en arrivant dans le couloir de l’école, saluant la gentille Mère Marie-Colomba qui se doutait de tout et gardait le sourire. Celles qui osaient le maquillage risquaient d’être envoyées se laver dans le petit cagibi où nous nettoyions pinceaux et matériel, pour en ressortir méconnaissables et en larmes. Celles qui entraient dans les saints murs de cet Alcatraz estudiantin avec des « billets doux » dans leur sac le voyaient vidé sur un pupitre, et son contenu exposé aux rires narquois, le billet doux lu sur un ton sarcastique (ça, c’était notre prof de néerlandais, la réincarnation d’Helga la louve des SS, qui excellait dans cet exercice…). Bref, on ne plaisantait pas impunément.

Et ce jour-là j’avais usé mon quota de bêtises annuelles autorisées : je suis arrivée en classe avec des boucles d’oreilles aussi grosses que des grappes de raisin, jaunes et dansantes, et un pull jaune sous prétexte que le bleu était sale (à mon avis, c’était vrai…). Et comme tout le monde me regardait en attendant quand le châtiment allait tomber, je souriais aimablement, me retenant de quelques salutations de type princière, car je n’avais pas les gants blancs. Et en prime, une fois installée à ma place, je me suis mise à bavarder, certes en faisant semblant de soupirer entre les dents, mais je parlais bel et bien. Et Sœur Marie-je-ne-sais-plus-quoi a hurlé mon nom suivi de Silennnnnnnnce ! J’ai levé les yeux vers elle, avec une expression pieuse et repentante, et ai recommencé à parler aussitôt en mode ventriloque. Et elle, ne pouvant quand même pas me condamner au fouet ni au pilori, a vociféré « Vous, avec vos airs suaves, vous faites toujours exactement ce qui vous voulez ! Et le pire est que vous vous en fichez complètement ! »

Et elle avait raison. Je n’ai jamais su avoir peur du châtiment, ou éprouver de la contrition quand je ne me sentais pas en tort. Il m’est même arrivé d’attraper un fou-rire si on me passait un savon dont je trouvais l’ampleur ridicule. Toute cette énergie pour rien, pour que l’un se sente offensé là où il n’y avait eu que le plaisir de vivre.

Je ne me sentais pas « sur la même planète » et donc… je m’en fichais tout à fait. Et certainement ça m’a évité pas mal de « mauvaise conscience » inutile…

 

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Si tu m’aimes, ris avec moi…

Une chambre a New-York-Edwad Hopper-1932

Une chambre a New-York-Edwad Hopper-1932

Il ou elle ne sourit qu’en demi-teintes, avec une nuance d’indifférence, ou d’exaspération, ou de patiente condescendance… Il ou elle ne comprend pas la joie des autres, s’en distancie avec soin, a mis au point, pour s’en expliquer, l’idée que c’est futile, bête, enfantillages, manque de maturité, sottise, inutiles illusions…

L’appétit de vie ne l’a jamais touché (e)… il/elle vit un jour à la fois sans rien en espérer sinon qu’il passe sans faire mal. Sans cris, lueurs, sottises, passions, imprévus ou prévus…

Il ou elle est un conjoint que l’on se tue à espérer rendre heureux (se). Cent fois on s’est interrogé (e) : mais où donc se trouve sa porte du bonheur ?

Quand on s’est impatienté (e), on se le reproche : ce n’est pas sa faute. On a cherché mille raisons à cette tiédeur dans le grand art de vivre : une enfance comme ci, des parents comme ça, une (més) aventure mal vécue, pas de fratrie, trop de fratrie, une maîtresse d’école tyrannique ou un curé trop insidieux…

Et on est perdu (e), seul (e), dans un labyrinthe aux sons étouffés dans la pénombre. On a besoin, tellement besoin, d’être celui ou celle qui apporte un sourire dansant jusqu’aux yeux en s’apercevant au loin dans la foule, celui ou celle qui possède l’étreinte qui conforte et accueille. D’avoir la voix qui réjouit, la démarche que l’on guette  de loin… On est affamé (e) d’exister aux yeux ravis de l’autre, d’être aimé (e) de son cœur qui s’attendrit chaudement à notre pensée. On se languit de partager des sourires et des regards qui disent « on est bien ensemble, non ? ».

Mais on est abandonné (e), ignoré (e), délaissé (e). Seul (e). Invisiblement seul (e).

C’est une violence sans bruit, de celles qui font du mariage une voie sans issue et sans but…

La tendresse à la mer

L’autre jour je regardais un documentaire de Jacques Perrin sur la vie marine. La vie qui est née dans l’eau, l’a parfois quittée pour errer sur le sol, pour ensuite y opérer un retour, comme c’est le cas des mammifères marins.

Et bien entendu… on a beau être gros, maladroits sur terre, pourvus de moustaches qui piquent ou dépourvus de membres qui étreignent… oui, ils avaient, comme on le soulignait, apporté la tendresse à la mer.

Nautilius et Globulette protesteraient avec moultes démonstrations câlines : ils sont tendres, oui ! Et jouettes. Et sensibles. Et nous les croyons. Mais voilà, il faut admettre que la tendresse des mammifères est plus évidente et surtout mieux lisible pour nous, mammifères « sophistiqués ». Encore que … les oiseaux ont des comportements qui nous enchantent… et peut-être un jour un documentaire nous montrera-t-il la douceur des caresses des fourmis et la passion amoureuse des reptiles… Mais je m’en tiendrai aux mammifères… que les autres me pardonnent.

La tendresse, le dévouement, la patience, on trouve ça chez tous les animaux femelles. Celles qui ont charge d’âme. Celles qui protègent, aident, veillent, et lors d’une mort… connaissent leur moment d’hébétude chagrinée. Même le mâle sent quand il a affaire à un plus petit, parfois même que ce soit son espèce ou pas, et fait montre de patience et bienveillance. Il sait qu’il faut que jeunesse se passe et se laisse tyranniser sans trop sévir.

Les animaux connaissent la violence de la survie, parce qu’il n’y a pas de cruauté mais la faim et l’instinctive pulsion de transmettre ses gènes plus loin que la durée de sa vie éphémère. Le fauve, la bête sauvage, tue. Oui, il s’en prend aux moins rapides, au plus faibles, et donc bien souvent il arrache un petit à la vigilance et l’affection de sa mère. Les vieilles carnes sont moins bonnes et souvent malades… Les cris de douleur et d’angoisse, il connaît ça, tout comme il sent l’odeur de la peur née de la traque et de la mort annoncée, comme une aura autour de sa proie. Celle dont la mort lui assurera un jour de bombance ou plus. De quoi nourrir la progéniture, avoir l’énergie pour trotter assez longtemps pour trouver une femelle, ou celle de déjouer par la course la faim des prédateurs. Rien à condamner dans le besoin de cette lutte naturelle.

Achille Funi - 1921 - Maternité

Achille Funi – 1921 – Maternité

Mais ce qui me stupéfie c’est… comment se fait-il que certaines mères humaines soient indifférentes à cette intimité tactile avec leurs enfants ? Ce plaisir de connaître leur odeur, la souplesse de leurs bras, le rebondi de leur corps, le son de leur endormissement ? Même si elles ont été polluées par une éducation rigide, comment l’envie, instinctive, est-elle alors combattue avec autant de force ? Et comment, à l’époque des mariages si pas d’amour fou mais qui sont en tout cas pour la plupart des mariages que l’on a voulus, comment donc, si on tue son sens du toucher, peut-on aimer un homme autrement que comme… un mari, une sorte de patron qu’on s’est choisi pour la vie pour un boulot dont on ne peut démissionner ? Où est le compagnon du plaisir des rires et des moments intimes, dont on aime jusqu’à la forme d’un nez de travers parce que c’est le sien, et dont on se surprend parfois à chercher l’odeur sur un vêtement quand il n’est pas là ?

Ma Lovely Brunette de mère avait reçu une éducation « à la dure », à l’anglaise. Pas de dépendance, pas de sensiblerie. On éduquait des « braves », des enfants dont « on pouvait être fiers », et pas des gnangnans ou des pleurnicheuses. Très peu de contacts physiques gratuits. J’ai eu du mal à « toucher » pendant mes années de jeunesse. Je détestais ça, alors que j’étais chaleureuse en affection mais pas toucheuse du tout. Mais lorsque Lovely Brunette me prenait dans ses bras, ça avait encore plus de valeur, car le refuge de son étreinte était profond, loyal, spontané, intense. Elle ne m’avait pas coupée du monde tactile, mais on n’en abusait pas. Peu à peu d’ailleurs j’ai eu mes propres codes du toucher, et si désormais j’ai tout à fait libéré ce sens, il reste souvent limité aux intimes, même si je n’hésite pas une seconde à prendre le bras de quelqu’un ou le lui toucher dans la flamme d’une conversation, ou un besoin d’apaiser inconscient.

Et que je plains celles qui ont complètement muré ce merveilleux sens de l’intime, restant à jamais endormies à ce qui fait que la vie n’est pas qu’une discipline et une série de devoirs,  mais un univers chaud et tendre. Et en privent enfants et époux.

L’instinct… l’amour instinctif et naturel… merveilleuses choses !

Les abandons silencieux

Plainte au manque d'amour - William Bouguereau 1899

Plainte au manque d’amour – William Bouguereau 1899

Ils sont là, fidèles au poste,  jouant avec maestria l’époux ou épouse irréprochable. Les projecteurs  les chauffent presque à blanc dans le rôle du grand bafoué d’une pièce au scenario bien cruel. Car on les a trompés, ou quittés ;  on leur a crié dessus avec impatience devant des témoins abasourdis  … alors qu’ils semblent tout supporter avec une dignité sans tache.

Mais s’ils sont là… ils n’y sont pas, en réalité. Ils ont silencieusement abandonné leur mariage et leur conjoint sur la pointe des pieds. Oh, automates parfaits, robots programmés pour faire reluire une image idéale, ils échappent à tout reproche : la cuisine et le ménage sont faits, tout comme la tonte de la pelouse, la recherche d’emplois et les demandes d’augmentations, les sorties avec les enfants, les économies s’il en faut, les bricolages de plomberie et d’électricité si nécessaire. Ils sont même fidèles, de cette fidélité qui brille dans le noir comme les saintes vierges fluorescentes qu’on mettait sur la table de nuit. Un zeste de martyre, aussi : une soumission soulignée ça et là par des soupirs résignés, des remarques accompagnées d’un sourire que seul le conjoint reconnaît pour être une morsure, des rappels ponctuels.  Oui, l’emballage de luxe d’une union made in heaven est bien là, et les amis du conjoint ne se lassent pas de lui souligner la chance qu’il a. Ce qui le laisse en proie à un vertige qu’il ne s’explique pas. Il se traite de jamais content, d’affreux égoïste, s’accuse de trop attendre de la vie. Se demande ce qui ne va pas en lui – ou elle.

C’est que l’emballage ne contient plus rien. Et que le mariage est devenu une souffrance obscure, un cœur noir de solitude. Car l’abandon s’est fait discrètement, dans la lente évaporation des images d’amour. Oh, bien entendu, l’absent(e) se manifeste avec un dévouement en technicolor si l’autre a un gros coup dur. Il ou elle lui tient la main, comme le ferait d’ailleurs tout ami ou parent. Il ne sera jamais surpris en état d’indifférence affichée, il ne sera pas en reste avec, justement, les autres amis et parents. C’est, après tout… son image qu’il défend, celle d’un être à qui on ne peut rien reprocher, n’est-ce-pas. Et le conjoint en détresse sent battre en lui le marteau des remords : moi qui ne suis jamais content(e), quel ingrat(e) ! Toute cette inquiétude, ces prévenances rien que pour moi… comment ai-je pu douter et me sentir lésé(e) ?

Et pourtant, la présence d’un amour qui pépie quotidiennement, le regard qui s’attarde sur l’autre avec plaisir, l’écoute que l’on donne à ce qu’il pense tout haut, le besoin de lui dire en soupirant que sa peau est douce et son odeur aimée… c’est parti à tout jamais, emporté dans le balluchon du déserteur de l’amour conjugal.

Ennui by Walter Sickert at Ashmoelan Museum.

Ennui by Walter Sickert at Ashmoelan Museum.

Abandonné dans un lieu vide où on lui dit qu’il ou elle a tout, l’abandonné disparaît peu à peu dans une solitude où ses joies, maladies, doutes, rêves, projets, enthousiasmes ou défaites cruelles ne trouvent en réponse à ses confidences que des mots distraits, dictés par le devoir et sans l’ardeur de l’amour.

Il meurt tout doucettement, à la recherche de cette chose inexplicable dont il a besoin : l’amour. Ou il éclate en hurlant je veux vivre, j’veux d’l’amour, je suis là, moi

Il y a si longtemps qu’on l’a quitté tout en laissant un robot pour lui tenir compagnie…