Vacances italiennes… (un peu romaines aussi!)

Moricci - Ponte Vecchio et Arno à Florence

Moricci – Ponte Vecchio et Arno à Florence

J’avais 18 ans ! Voyage scolaire avec les bonnes sœurs de l’école ! Milan, Florence, Assise et Rome ! Audience avec le Pape ! En avant ! Train couchette, le wagon retentissant de gloussements et de rires, nos valises encore préparées par des mamans qui avaient le sens du pratique alors que nous aurions aimé être éblouissantes, nous. Nous avions des sous-vêtements d’une pudeur rassurante, des collants, de bons pulls pour s’il faisait froid, une bouteille de shampoing Dop Tonic, la belle trousse de toilette de maman fais bien attention de ne pas mettre du dentifrice sur le cuir, du cirage pour que nos pieds reluisent devant le Pape, et un peu d’argent de poche.

 
Nous n’étions que trois de ma classe – section illustration – à y aller : mon amie J***  et A*** qui, en cette fin des sixties, portait un chignon à boucles parsemé de fleurettes de tissu et avait les paupières d’un bleu outre-mer sorti de la palette d’un peintre fou. Et surtout… elle aurait eu besoin qu’on lui enseigne, outre les arts du maquillage et de la coiffure sous Louis XVI ceux de la fraicheur car elle ne sentait pas bon, la pauvre. Les sœurs nous ont annoncé que comme nous étions amies… nous partagerions une chambre à trois. Complot immédiat entre J*** et moi : nous dormirons près de la fenêtre pour avoir un peu d’air pur…

 
Pierina, une amie de classe, jolie Italienne rieuse qui hélas ne pouvait venir nous avait recommandé de contacter son cousin Remo à Rome, qui était très beau et nanti d’yeux verts inoubliables qu’elle n’avait en effet pas oubliés. Et moi j’avais rencontré un an plus tôt en Yougoslavie Bruno, un Florentin que j’avais donc promis de contacter. Il était très beau,  Bruno, un Sammy Frey pimpant, et très gay. Mais charmant. Il me rendit très fière en téléphonant à la pensione dès notre arrivée : on m’a hélée dans la salle à manger et j’ai pu la traverser d’un air indifférent tandis que toutes les autres se demandaient jalousement qui donc je connaissais déjà à Florence. « Oh, c’est Bruno, un copain » ai-je dit nonchalamment.  Rendez-vous fut pris pour le soir-même. Bruno nous promènerait, J*** et moi, dans les rues illuminées et animées de la ville. A*** avait peur (ouf, on avait eu peur aussi !) et ne voulait pas sortir le soir dans des lieux inconnues avec un inconnu. J*** et moi avions bien pris soin de ne pas la rassurer. La sœur m’a demandé si en toute conscience je pouvais lui assurer que ma mère aurait été d’accord, ce que j’ai pu affirmer avec la plus belle conviction d’autant qu’elle connaissait Bruno qu’elle surnommait Bruna… Oui, oui et oui, elle aurait été d’accord. Notre chère soeur tint à rencontrer cet homme de confiance et lui fit bien comprendre qu’il s’engageait sur l’honneur à nous ramener saines, sauves et contentes pour 22 heures pile-tapantes-in punto. Et donc Bruno nous promena fièrement bras-dessus-bras-dessous, une de chaque côté de son élégante silhouette, le long du Ponte Vecchio. Il nous montra le niveau que l’Arno avait atteint lors de la terrible crue de 1966, dont on voyait encore clairement la ligne sur certains murs. Puis il nous offrit un capuccino à une terrasse bruyante et pleine du va et vient de l’Italie. Et à 22 heures il nous rendit à la brave sœur qui se félicita de sa confiance et nous confia, à J*** et moi, son sentiment : c’était un jeune homme très bien, ce Bruno ! Et bien beau…

 
Naturellement, on peut imaginer l’émoi que provoquait une cargaison de filles caquetant en rang, avec des religieuses vigilantes en avant et arrière garde dont le regard balayait les parages comme des gardes du corps armés de grenades. Et qu’on se souvienne que 18 ans d’alors, c’était 13 maintenant. Dans les jardins Boboli nous avons été approchées par deux marins qui nous ont demandé dans quel hôtel nous étions ainsi que nos noms pour nous appeler. Un peu démunies face aux garçons mais bien habituées aux blagues et à éviter les ennuis, nous leur avons dit nous appeler Josefa et Adolfa. Et avons ri comme des idiotes lorsque le soir des cris passionnés ont tenu tout le monde éveillé – et énervé – dans la rue: Joseeeefaaaaa ! Adolfaaaaaaaa !

 

 

Et nos rires ont  repris de plus belle lorsqu’au petit déjeuner une des bonnes sœurs nous a dit, excédée, que ces Italiennes étaient de sacrées coureuses, qu’on en avait appelé deux sous les fenêtres pendant des heures ! Nous étions très fières !

 
On nous avait mises en garde contre le monstre de Florence. Il pouvait être partout. Ne jamais sortir seules. On ne savait à quoi il ressemblait. Il pouvait être le boulanger, le chauffeur de taxi, le guide touristique. Le serveur de la petite pensione où nous étions, nous voyant glousser tout le temps commença à interpréter notre bonne humeur excessive comme un hommage à sa prestance, et ça n’a pas raté : J*** l’a un jour surpris qui attendait sa sortie des toilettes sur le palier, et a poussé un hurlement si strident que les vitraux de Santa Maria Novella ont dû se fêler. Les portes de toutes les chambres se sont ouvertes, à tous les étages on s’inquiétait du drame qui venait d’arriver, et le serveur a foncé dans son réduit pour y jouer les innocents.

 
Nous avons laissé le monstre de Florence dans sa Toscane natale et sommes parties pour Rome. J’ai donc appelé le beau Remo aux splendides yeux verts. En bon Italien il me demande « à combien de copines êtes-vous ? » Oh, il y avait bien A*** mais ciel… on tournait de l’œil quand elle remuait les bras et donc je dis « deux ». Et lui explique que notre chambre était… au rez-de-chaussée de l’hôtel. Nous convenons qu’il viendra faire connaissance à la fenêtre à une certaine heure, et J*** et moi attendons, accoudées au soleil comme des commères de village. Remo n’a pas envie de s’avancer pour une vraie sortie si nous avons de la moustache et des dents de gremlins.  Nous au moins nous avons un avantage : nous savons qu’il a de magnifiques yeux verts. Deux garçons arrivent, pom pom  pom… Aucun n’a les yeux verts mais nous voyant à la fenêtre comme des pipelettes le premier nous dit d’une vois hésitante qu’il est Remo. Je réponds avec un peu de reproche que Pierina nous a affirmé que ses yeux étaient verts et il sourit : il ne les porte que le dimanche. La glace est rompue et il nous présente son copain Alberto.

 

Nous papotons et sourions, et je suppose que par signes discrets ils tiennent toute une autre conversation muette entre eux. « Qu’est-ce que tu en dis ? On les invite ? » « Mah ! Elles ne sont pas trop moches mais fagotées comme des filles du nord… on ne peut pas les sortir dans nos coins habituels ! » « Bien vu ! On va les inviter chez moi, mamma sera contente de recevoir les amies de Pierina, ça fait bonnes manières » « Bonne idée ! Comme ça on ne nous verra pas avec elles mais on pourra sans doute les embrasser sur le chemin du retour… »

 
Pendant ce double dialogue, le muet et le parlant, ils ont aperçu le chignon à boucles truffé de fleurs d’A*** , laquelle se déplaçait en papillonnant de ses paupières outre-mer et ont dit, ravis « aaaaaaah ! mais vous être trois !!!! » et J*** et moi, déjà de connivence sur ce délicat sujet, avons affirmé qu’A*** n’aimait pas sortir, ni le vin, ni les pâtes, ni la pizza, ni la grappa. Ce qui était vrai sauf que ce soir-là elle avait envie de nous accompagner. On lui a donc décrit une soirée terrifiante avec un tas d’invités, un anniversaire où ce serait pizza à gogo et qu’on ne pouvait pas refuser la grappa dans une famille italienne. « Mais qu’est-ce que je vais faire pendant que vous êtes parties ? » et J*** lui a suggéré (authentique !) « Tu pourrais prendre un bain ? » Car jamais elle ne s’est lavée, ni démaquillée (elle remettait une couche sur ce qui avait fondu dans l’oreiller la nuit) et jamais elle ne coiffait ses cheveux : elle dormait avec un filet et se grattait la tête avec un crayon ! Je me demande  combien d’années elle a survécu…

 
Encore une fois la sœur nous a demandé si nos mamans nous laisseraient sortir avec ces jeunes-gens (là, on n’était pas sûres du tout !) mais de savoir qu’un des deux était le cousin de notre compagne de classe Pierina donnait à la chose un aspect rassurant. Nous sommes allées chez les parents de Remo où nous n’avons pratiquement rien compris à ce qui se passait. Tout le monde parlait, riait, buvait, nous interrogeait et mangeait en même temps. Je parlais l’italien à condition de prendre mon temps et le comprenais si on n’utilisait pas plus de dix mots en suivant. Là… je me contentais de rire et surtout de parler avec J*** dont j’étais l’interprète de ce que je comprenais malgré tout. La grappa coulait à flots et nous étions de très bonne humeur. Il y a un dieu bienveillant pour les jeunes pas trop mal intentionnés car Remo et Alberto étaient très  imbibés mais nous ont reconduites en voiture avec la bénédiction des parents… Comme nous étions presque à l’heure limite accordée par notre chère sœur, nous avons même été épargnées de l’arrêt baisers…

 
Une bonne soirée, il faut le dire. Ce qui est comique malgré tout, et révélateur de l’époque est que Remo se sentait presque « engagé » avec J*** car elle est celle qu’il lorgnait à table, et Alberto se voyait uni à moi par un lien spécial pour la même raison – encore qu’il n’avait pas eu le choix. Ils nous ont demandé s’ils pourraient nous écrire, et l’ont fait. C’étaient de gentils garçons romantiques, et nous étions bien naïves aussi. Et nous avons répondu. Lorsque Pierina est allée à Rome voir son cousin aux yeux pas verts, elle a eu un flirt avec Alberto qui m’a écrit en me suppliant de le pardonner et de comprendre, mais qu’il l’aimait, sa Pierina. Je n’ai eu aucun mal à être très magnanime. Et de toute façon… il s’est marié l’année suivante avec une touriste allemande qu’il avait approchée d’un peu près et… mise enceinte !

 
Rien à faire, rien ne vaut l’attrait de l’interdit pour faire d’un voyage scolaire un voyage inoubliable. Et dans la mêlée… j’ai été éblouie par ce musée infini qu’est l’Italie.

 
Et puis je dois dire que nous appréciions toutes d’être perçues comme des beautés ravageuses. Les compliments, coups de sifflets et de klaxons fusaient. On nous demandait des rendez-vous partout et nous gloussions comme des cruches, bien peu habituées à ce succès fulgurant. On essayait des chaussures et devait refuser un rendez-vous avec le vendeur. On demandait par où aller quelque part et on voulait nous y accompagner comme de faibles petites choses ravissantes. Même les églises que nous visitions n’étaient pas terre sainte, on nous suivait de derrière les piliers, cachés derrière les baptistères ou tombeaux.

 
Et c’était très amusant !

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Un baiser de Toto’

220px-Toto'025Toto’, le comique italien – le grand comique italien, devrais-je dire pour ceux qui peuvent l’apprécier dans sa langue – était aussi un poète. Tout à l’italienne, avec la passion, le désir, le sentiment de disparaître sous le pied joli mais assassin d’une belle aux lèvres de feu.

 
Il est né un  15 février 1898 à Naples, dans un quartier modeste. Et cependant son père était marquis…le Marquis Giuseppe De Curtis, et l’a reconnu après avoir épousé sa mère. Mais être fils de marquis ne suffisait pas au destin de ce grand homme au visage étrange et asymétrique, car en 1933 le voici adopté par un autre marquis qui lui transmet tous ses titres et nom : Antonio Griffo Focas Flavio Dicas Commeno Porfirogenito Gagliardi De Curtis de Byzance, altesse impériale, comte palatin, chevalier du saint empire romain, exarchat de Ravenne, duc de Macédoine e d’Illyrie, prince di Constantinople, de Sicile, de Thessalie, de Ponte di Moldavie, de Dardanie, du Péloponnèse, comte de Chypre e d’Epire, comte et duc de Drivasto et Durazzo.
Mais c’est sous son surnom de Toto’ qu’il est évoqué.

 
Mauvais élève, il devra peut-être une partie de son succès à un enseignant d’école qui, lors d’un match de boxe « pour rire », lui casse le nez, et lui éloigne un peu du centre du visage.

 

Sa voix est inimitable et bien que dans le registre comique, il est un acteur de tout haut niveau…

 

Voici deux poèmes-chansons, où on savourera les passions bien italiennes, l’ampleur des mots, délices et souffrances évoqués…

 

Le texte ici est une « traduction en italien », mais la chanson est interprétée en napolitain, langue dans laquelle elle est écrite..

 

Passione :
Sulla mia bocca ancora c’è il sapore
Sur ma bouche j’ai encore la saveur
delle tue labbra come un fiore rosso,
de tes lèvres comme une fleur rouge,
l’alito profumato, il tuo calore
l’haleine parfumée, ta chaleur
di questa febbre che mi hai messo addosso:
de cette fièvre que tu as mise sur moi:
mi brucia questa febbre nelle vene
cette fièvre brûle dans mes veines
e sol per te questo mio cuore duole,
et mon coeur ne souffre que pour toi,
duole d’amor perché ti vuole bene:
souffre d’amour parce qu’il t’aime
morir d’amor per te, sol questo vuole.
mourir d’amour pour toi, c’est tout ce qu’il désire.

 

Bella superba come un’orchidea,
Belle et fière comme une orchidée
creatura concepita in una serra,
créature conçue dans une serre
nata dal folle amore d’una Dea
née de l’amour fou d’une déesse
con tutti i più bei fiori della terra.
avec toutes les plus belles fleurs de la terre.

 

Dal fascino del mare misterioso
Du charme de la mer mystérieuse
che hai negli occhi come calamita
que tu as dans tes yeux comme un aimant
vorrei fuggir lontano, ma non oso,
je voudrais fuir au loin, mais je ne l’ose
signora ormai tu sei della mia vita.
tu es désormais maîtresse de ma vie.

 

Come uno schiavo sono incatenato
Comme un esclave je suis enchainé
alle catene della tua malia
aux maillons de ton sortilège
e mai vorrei che fosse Ahimè
et jamais je ne voudrais qu’hélàs ne soit
spezzato il dolce incanto della mia follia.
brisé le doux enchantement de ma folie.

 

Passione, chanté par Teresa de Sio’

 

Et puis celle-ci, devenue un classique de la chanson napolitaine.

 

 Malafemmina
Si avisse fatto a n’ato chello ch’e fatto a mme
 Si tu avais fait à un autre ce que tu m’as fait
st’ommo t’avesse acciso, tu vuò sapé pecché?
Cet homme t’aurait tuée, veux-tu savoir pourquoi ?
Pecché ‘ncopp’a sta terra femmene comme a te
Parce que sur cette terre les femmes comme toi
non ce hanna sta pé n’ommo onesto comme a me!…
ne devraient pas exister pour les hommes honnêtes comme moi !…
Femmena Tu si na malafemmena
Femme, tu es une mauvaise femme
Chist’uocchie ‘e fatto chiagnere.. Lacreme e ‘nfamità.
Tu as fait pleurer ces yeux de larmes et d’infamie.
Femmena, Si tu peggio ‘e na vipera,
Femme, tu es pire qu’une vipère
m’e ‘ntussecata l’anema, nun pozzo cchiù campà.
Tu m’as empoisonné l’âme, je ne peux plus vivre.
Femmena Si ddoce comme ‘o zucchero
Femme, tu es douce comme le sucre
però sta faccia d’angelo te serve pe ‘ngannà…
Mais ce visage angélique te sert à tromper…
Femmena, tu si ‘a cchiù bella femmena,
Femme, tu es la plus belle des femmes
te voglio bene e t’odio nun te pozzo scurdà…
je t’aime et te hais, je ne peux t’oublier…
Te voglio ancora bene Ma tu nun saie pecchè
Je t’aime encore mais tu ne sais pas pourquoi
pecchè l’unico ammore si stata tu pe me…
Parce que tu fus mon seul amour
E tu pe nu capriccio tutto ‘e distrutto,ojnè,
Et toi, pour un caprice, tu as tout détruit, petite
Ma Dio nun t’o perdone chello ch’e fatto a mme!…
Mais Dieu ne te pardonne pas ce que tu m’as fait !…
Femmena Tu si na malafemmena.
Femme, tu es une mauvaise femme…

 

A noter que cette poésie-chanson, écrite en 1951, fut inspirée par, dit-on… sa mère !

 

Malafemmena, chanté par Roberto Murolo

Un Noël piémontais

C’est en septembre 1985 que je suis arrivée à Turin pour y vivre une aventure de 5 ans. Sans amis, sans travail, juste ma valise et mon ras-le-bol de ma vie bruxelloise. Envie de vivre dans une autre langue, d’être une étrangère quelque part. Et en décembre, j’enseignais depuis deux mois dans une école de langues, et étais invitée par L*** – la secrétaire de l’école – chez son compagnon Il G*** , lequel  – en Italie on mentionne souvent quelqu’un par la De Xhavée, le Boutique (hein, Bob ?) etc…- avait un appartement magnifique et démesuré derrière la via Pô. L’impression était d’une sobre élégance et de grand goût sans ostentation. Ah la cuisine, j’y aurais vécu pour toujours : grande, si grande, une vraie salle des pas perdus, de pas enfarinés, de clic-clic-clic de talons hâtifs sur le beau carrelage ancien. Le salon, encore plus impressionnant par sa taille, sans aucune surcharge de meuble ou décoration pour que rien ne se combatte, et que l’éclairage filtré unisse l’ensemble dans une ambiance de choses vieillies sous le regard et la caresse des mains d’hommes et femmes paisibles.

L*** avait invité à mon intention deux célibataires (c’est ce qu’on fait quand on est une amie loyale et que les célibataires en question ont demandé à être invités…), et il y avait aussi Julia, une Anglaise et Gianni, son compagnon. Mon premier célibataire – je dis premier car il était celui qui me plaisait le mieux – était tout bonnement un prince charmant, rien de moins. Un Prince vrai de vrai de par le sang, la naissance et les manières délicates, avec une sombre barbichette de mousquetaire et une foisonnante chevelure blanche, les yeux bleus, auteur de poèmes. Il nous a d’ailleurs, ce soir-là, offert à chacun son dernier livre dédicacé que j’ai toujours, et depuis il est devenu une voix connue de la poésie dans le Piémont.

Mais alors, la façon dont il était redevenu libre était trop compliquée et je ne me sentais pas de taille à affronter tout ce qui tenait aux aguets mais viendrait plus tard sans doute bouleverser l’avenir de ce gentil personnage.

Quant au second, j’ai tout de suite entendu non-non-non en arrière plan dans ma conscience. Pourtant, insistait L***, il est bel homme. Peut-être, mais comme soporifique, on ne faisait pas mieux. Et puis il avait de grosses lèvres molles et maussades qu’à chaque instant je m’attendais à voir frémir comme celles d’un cheval. Pfiuuuut, pfiuuuut. Il avait quitté sa femme pour une … Belge rencontrée sur une plage, alors que bronzé il se sentait à l’apogée de son charme, juste à point pour inspirer une passion incontrôlable. Tout à sa joie, il avait donc abandonné femme et enfants, et attendu sa belle du nord qui, elle, s’imaginait dans les rues de Turin, se promenant avec lenteur le long des belles vitrines de la via Roma au bras de son S****. S*** qui hélàs, une fois son hâle disparu, était redevenu soporifique, et avait loué un appartement dans un trou perdu de banlieue, lui assurant qu’elle ne devrait pas travailler et n’aurait qu’à se laisser vivre, l’attendant comme une odalisque. La pauvre s’était vite lassée du charme du marché hebdomadaire et de la pizzeria du coin, ainsi que de la fatigue chronique de S*** qui le soir, ayant quitté à grand peine le trafic effroyable de Turin, n’avait aucune envie d’y retourner pour un spectacle ou un repas Dà Mina. Et un jour il trouva le nid vide, la belle ayant abandonné son dortoir et le maître du sommeil dans leur banlieue. Il était donc très amer. Vraiment très amer.

Mais oublions les hommes, car le repas de Noël à l’italienne, ça, c’était quelque chose ! Il G*** adorait recevoir, témoin la grande table de banquet de chêne, toute d’une pièce, épaisse et usée par bien des paumes d’un autre âge qui en avaient parcouru la surface polie. Et chez lui, seul le meilleur franchissait la porte. Il cuisinait lui-même, un chapeau de cuisinier sur la tête, imperturbable pendant que ses invités bavardaient bruyamment en savourant les apéritifs. L*** venait des Abruzzes, et avait apporté de la saucisse de porc crue, subtilement épicée avec des arômes inconnus et locaux. Il y avait du parmiggiano reggiano en bloc sur la table, et des olives et du jambon de Parme, et de la polenta passée au four avec du fromage. Les bouteilles de Punt è Mes, de Martini (ah oui, le Punt è Mès, le Martini et le Cinzano, c’est piémontais, alors….), de whisky, de rhum, ou simplement de vin.

Beaucoup de grands discours aussi, car tous nous étions enseignants de langues. Sauf L*** et le compagnon de Julia – qui faisait les traductions en anglais pour Fiat – qui lui, jouait en bourse. Et S*** qui faisait je ne sais quoi chez Fiat. Peut-être était-il le marchand de sable, et plongeait-il tout son bureau dans un profond sommeil. Le Prince charmant venait d’une ancienne famille au nom germanique du Haut-Adige, et enseignait l’allemand. Moi j’enseignais le français. Il G***, Vénitien, n’enseignait plus, mais voulait ouvrir une école de langues. En attendant, il était riche et vivait comme un Prince, ce que le vrai prince ne pouvait se permettre de faire. On critiquait sans honte les lieux où nous travaillions, en soulignant tout ce qu’on aurait dû y faire pour que ça marche vraiment. Si on nous avait écoutés … bref, on avait la recette miracle pour faire un triomphe et de l’argent, alors que ces directrices ou directeurs d’écoles de langue n’y connaissaient rien. On ne refaisait pas l’Italie ni le monde, juste l’éducation des traducteurs et interprètes.

Et puis le repas dans tout ça. D’abord un bouillon de viande avec des morceaux de pâtes fraîches, largement parsemé de flocons de parmiggiano reggiano râpé à table qui y fondait avec langueur. Des grissini, ceux de Turin, 40 cm de long roulés à la main, faits à l’eau, une merveille rien que de les voir. De la carta dà musica sarde, pain sans levain et salé. Du pain aux noix. Et puis le plat traditionnel de la veillée de Noël en Italie : il capitone. Le capitone est une anguille que l’on prépare de bien des façons, et dont l’évocation est tout un cadeau de Noël en soi. Il G*** l’avait faite in agro-dolce, dans une sauce tomate, avec des raisins secs et des pignoli. C’était servi avec de la polenta. Et du vin, ces vins italiens incomparables qu’on ne chantera jamais assez.

Et moi je déteste les anguilles ! Jamais je n’ai osé le dire, je me sentais comme quelqu’un qui ne sait pas danser la square danse ou jouer à la marelle avec les autres. Et j’ai mangé, et je me suis resservie, et j’ai souffert en silence. Mais que j’ai souffert … Leur goût presque boueux me traîne encore dans la mémoire, assez désagréable.

Heureusement que les fromages locaux – le Robiola, le Calstelmagno d’un beau blanc perlé veiné de bleu et de vert, le Testun, le Valcasotto, le Gorgonzola crémeux ou encore des bandes alternées de gorgonzola et mascarpone – et puis le panettone et le panforte Sapori ont rendu un peu de joie de vivre à mon palais et estomac malmenés, ainsi que l’Asti Spumante et le café. C’était une belle façon de savourer mes premiers mois en Italie, entourée d’amis. Vers une heure du matin, S*** m’a galamment offert de me raccompagner en voiture à ma petite Pensione San Marco, ce qui a fait ricaner L*** et Il G*** qui ont pensé avoir fait leur dernière bonne action de l’année. C’était déjà peu probable, mais S*** a décidément fichu toutes ses chances en l’air en me confiant – sans que je l’y encourage – qu’il avait des hémorroïdes. J’ai poliment remercié pour le lift et ai eu du mal à attendre que l’énorme porte verte à deux battants de l’immeuble se soit refermée pour me mettre à rire en entrant dans l’ascenseur aux ferronneries compliquées d’un autre temps.

Deux jours plus tard, le prince charmant est passé pour voir si je voulais aller au cinéma avec lui, mais je n’étais pas là … Voilà comment on ne devient pas princesse italienne…

 

Photo Mario Pietrobon "In collina"

Photo Mario Pietrobon « In collina »

Crotti de mouchis

C’était en 1960, ou peut-être 61. Et Lovely Brunette avait décidé que cette année nous irions tous les trois en vacances en Italie. Pas de crachin et crêpes sur la digue, pas de colonie de vacances à Middelkerke (camp de concentration pour enfants avec punitions exemplaires : j’ai dû rester à genoux une heure dans l’escalier pour avoir joué à la balle avec mes chaussettes roulées dans le dortoir après l’heure du coucher! Il faut dire que les monitrices, soucieuses de s’amuser un peu, nous couchaient à 8 heures …), ni de vacances à Ostende-la-reine-des-plages – une semaine avec elle et la suivante avec la gouvernante. Non, cette année, on partait vers le soleil satisfait ou remboursé, et on confiait l’organisation de cette expédition de rêve à Hôtel-plan.

Jusque là, elle avait voyagé avec mon père et puis, depuis le divorce cinq ou six ans plus tôt, sur les conseils de quelque tante ou amie fortunée, c’était la prestigieuse agence Cook qui lui préparait la voie. En Grèce, Espagne ou au Portugal, elle descendait dans de beaux hôtels où la vertu d’une femme seule ne serait pas mise à mal par les Casanova locaux.

Mais avec ses deux enfants d’âge grincheux – douze et dix ans! – elle se sentait aussi rassurée qu’avec une duègne repoussante, et se laissa dire qu’Hôtel-plan n’était pas mal du tout. Et nous voilà partis vers Rimini en train. Grande émotion … Un taxi qui sentait la cigarette refroidie et avait un chewing gum écrasé sur la portière intérieure est venu nous prendre à la maison pour la gare, et je me souviens que nous avons changé de train à Chênée. Et nous avons fini par nous installer dans notre train de nuit avec d’autres voyageurs Hôtel-plan, sous la tutelle de notre “hôtesse” en pimpant uniforme. Il faisait chaud, très chaud, et deux braves pensionnées ne cessaient de parler et de se passer des tampons d’ouate imbibés d’eau de Cologne dans le cou et sur le front,  “Regardez comme le train est sale” triomphait l’une d’elles, fière de la noirceur de son coton hydrophile qu’elle agitait à notre intention.

Les plateaux-repas apportés dans le compartiment ajoutaient pour mon frère et moi du piquant à l’aventure, mais ma mère fronçait la bouche: elle aimait le wagon-restaurant, les vraies serviettes damassées, les verres cliquetant, les serveurs délicieusement polis et acrobates.

La nuit nous nous sommes endormis sans peine, vaincus par toutes ces nouveautés, bercés par le galop du train, pour nous éveiller en Italie. Encore un ou deux changements de train et vers 16 heures, nous sommes arrivés à Viserbella, à notre hôtel Helvetia, alors tout nouveau.

En traversant la route on arrivait à une longue plage de sable fin divisée en rangées de chaises et parasols. Un haut parleur hurlait à tue-tête la mélodie de l’été Linda le temps passe vite, Linda le printemps nous quitte, déjà tes dix ans s’envolent, là-bas sur un banc d’école … Des marchands de glace et vendeurs de montres volées faisaient la navette plusieurs fois par jour, ainsi que les gigolos du coin qui passaient, le ventre rentré et la démarche simiesque, un été ardent et lucratif. Mon frère et moi clapotions dans l’eau avec nos bouées-tutu, ramassions des coquillages et nous disputions sans relâche. Si on ne se dispute pas à dix et douze ans, quelque chose ne va pas. Lovely Brunette somnolait et papotait avec Miss Ping Pong, une autre cliente de l’hôtel qui adorait jouer au ping pong dans un bikini trop serré. Tout faisait “ping pong”, pour la plus grande joie des serveurs et du maître d’hôtel. Maître d’hôtel qui cependant avait mis tout son empressement au service presqu’exclusif de Lovely Brunette. En effet, dès le premier soir elle avait refusé la table qu’on nous avait destinée, trop près de la porte de service, et en avait demandé une près de la fenêtre. Ensuite, elle avait exigé un renfort de beurre, les deux copeaux et demi qui devaient accompagner nos succulents petits pains ne lui suffisant pas. Il venait donc gazouiller à chaque repas vouzzzavezzzassez de bourre?

Naturellement à l’époque, qui parlait de protection solaire? Les crèmes à bronzer finissaient par sentir le rance et donnaient l’aspect d’une otarie. Lovely Brunette nous collait un peu de Nivéa sur les épaules et les bras, et hop!, allez vous amuser et vous disputer près de l’eau. Ecoutez Linda le temps passe vite. Au bout de 4 jours d’un soleil ininterrompu, mes bras et épaules ont été décorés de grosses fraises, des cloques géantes et douloureuses. Plus de soleil pour la signorina, a décrété le pharmacien en me tartinant d’une pommade épaisse. Il a donc fallu chercher quelque chose qui protégerait ma peau croustillante, et nous avons fait les magasins de la digue, où on ne vendait pratiquement que des bikinis, shorts et autres très petites choses faites de confetti de tissu reliés entre eux par quelques points. Finalement un vendeur est arrivé avec une vieille boîte de plastique transparent poussiéreuse, dans laquelle se trouvait la seule chemise à manche longue dans un rayon de 45 kilomètres. D’un vert acide étonnant, et parsemée de quelques crottes de mouches. Avec un débit de mitraillette et beaucoup de passion, il nous vantait le splendide article en italien et ma mère, pointant du doigt les crottes de mouches, avec son ironie bien à elle, ajoutait “ si si, et crotti de mouchis !” Cette chemise est donc toujours restée ma chemise crotti de mouchis, et je l’ai portée longtemps puisqu’elle était trop grande lorsque nous l’avons achetée.

Je n’étais vraiment pas contente avec cette chemise…

Les après-midi nous allions sur la digue et savourions pour la première fois de notre vie des capuccini inoubliables – et inoubliés. Nous observions le manège des jolies filles qui défilaient lentement en chaloupant des hanches, suivies par des jeunes gens en Vespa, peu trompés par l’apparente indifférence des belles capricieuses. Lovely Brunette, jeune et élégante, avec ses cheveux précocement blancs, ne passait pas inaperçue non plus, et je suppose qu’elle s’en réjouissait en secret. Elle n’était plus “rien qu’une divorcée avec ses enfants” mais Bella! Bella! et se méritait ça et là un coup de sifflet rassurant.

Le jour du départ, des grêlons comme des oeufs de pigeon ont canardé le taxi qui nous emmenait à la gare. Mamma mia, hurlait le chauffeur en se tordant les mains, entendant souffrir sa carrosserie et ne voyant qu’un rideau de glace. “Allez, chauffeur!” s’impatientait Lovely Brunette sans pitié, “roulez, nous allons rater notre train!”

Dans le train, une panne de courant fit que mon frère s’est vu offrir dans le noir une petite bouteille de vin au lieu de l’Orangina prévu avec son plateau repas, et qu’il l’a bue sans broncher. C’est quand on est sortis dans le couloir pour que l’employé du train, armé d’une lampe de poche, organise les couchettes qu’on a constaté que son entrain n’était pas naturel. Il ne tenait pas debout et racontait en riant des choses sans queue ni tête. Mais qu’il a bien dormi….

 

Carrément méchant

Je vivais alors à Trieste, cette ville au nom chagriné, à la beauté oubliée mais indéniable. Le majestueux château de Miramare sur l’extrémité de la baie, avec ses sphynx mélancoliquement tournés vers la mer et cet air de valse viennoise rôdant dans les murs fut le berceau de deux tragédies : c’est là que Maximilien, prince impérial et archiduc d’Autriche, et Charlotte de Belgique ont eu quelques heureuses années, de là qu’ils sont partis pour le Mexique où, devenu Maximilien 1er du Mexique, il serait fusillé à 35 ans, laissant Charlotte entre la folie et la raison jusqu’à sa propre mort.

C’est une petite ville ravissante dont l’histoire s’enfonce loin dans le temps, un joyau au bord de l’Adriatique, méconnue malgré tant d’histoire, dont la splendeur craquelée et fatiguée parle d’un passé de prestige. Tant de choses à y aimer, comme la merveilleuse Piazza Unità d’Italia, faisant face à la mer avec un faste habsbourgien, où semblent courir les échos d’opérettes et des sabres des soldats autrichiens. C’est là que l’on trouve le très élégant caffé degli specchi (café des miroirs), figé dans une grâce intemporelle. Construit en 1839, Kafka, Italo Svevo et James Joyce – dont on peut voir la statue à Ponte Rosso  – y ont ri, festoyé et pensé, les yeux tournés vers une mer caressée par la brise.

On y parle principalement le triestin, avec un accent impossible à confondre, et aussi le slovène, même si tout le monde connaît parfaitement l’italien. La ville est adossée au plateau du Carso si bien qu’à part en bord de mer et au centre-ville, on se retrouve vite à grimper ou dévaler rues et ruelles typiques et tortueuses, avec des cordes fixées dans les murs ou la roche. Car Trieste donne aussi l’hospitalité, surtout en hiver, à la Bora, un vent continental sec et froid qui descend parfois avec une grande violence depuis le Carso sur la ville. Sur la neige glacée, on ne pourrait circuler sans l’aide de ces cordes auxquelles s’agripper, et lorsque c’est nécessaire, la ville en fait ajouter un peu partout. J’ai même vu des voitures esquissant la valse des patineurs sans aucun but ni contrôle…

La Bora

La Bora

El tram de Opcina, une chanson populaire en dialecte célèbre d’ailleurs la rencontre musclée de la Bora avec le fameux tram d’Opicina – ville frontière avec la Slovénie, sur le plateau du Carso – qui est le seul tram à traction électrique à funiculaire encore en service en Europe : la pente est de 8 degrés, et le voyage vaut la peine, sauf sans doute les jours de Bora :

Même le tram d’Opicina est né malchanceux

Descendant par Scorcola, une maison l’a renversé

Par la grâce de Dieu, c’était jour de travail

Et dans le train il n’y avait que le malheureux conducteur

 

Et comme la Bora qui vient et qui va

On dit que le monde s’est renversé (bis)

J’ai vécu 9 mois dans cet endroit un peu magique, reculé, ignoré même, et profitais donc de ses beautés à l’aise, loin du chaos anonyme des villes touristiques. J’y avais une correspondante devenue amie, Solidea. C’est pendant mon séjour que l’on y a tourné Giulia et Giulia avec Sting et Kathleen Turner, mais j’ai trouvé moyen de travailler pendant les prises de vues et n’ai donc pas vu Sting … Ni Kathleen Turner.

Mais hélàs, trois fois hélàs, comme le reste de l’Italie, Trieste était avare de logements. Une loi rendant presque impossible aux propriétaires de se débarrasser de leurs locataires s’il y avait des enfants ou des vieillards dans l’appartement, les gens refusaient tout bonnement de louer. Des appartements vides étaient déclarés « entrepôts » et cartons et vieux meubles empilés regardaient par les fenêtres sales derrière des rideaux  poussiéreux. Et je vivais chez Solidea depuis deux mois déjà ! Un ami connaissait quelqu’un qui avait un café à Trieste, un café où on boit… du café ! Car Trieste, berceau du café Illy, est également réputée pour ses torréfactions et l’arôme de l’arabica se mêle aux effluves de la mer, vent ou pas vent… Cette connaissance donc avait un frère, V***,  qui vivait avec leur vieux papa de 90 ans dans un appartement énorme, et ils seraient certainement contents d’avoir un petit extra financier en échange d’une chambre. Un seul problème : Alfredo, le papa, était un peu sourd.

L’appartement se trouvait dans une belle maison ancienne, sur une large avenue. Un « corso ». Pas d’ascenseur, d’imposants escaliers de pierre avec une rampe de fer forgé noir, une porte bien ouvragée. Une fois entrés, un couloir encombré formait un demi rectangle, avec des pièces de part et d’autre, et une cour intérieure traversée par des cordes à linge régulièrement visées par les tirs de crottes des pigeons. Dès notre arrivée, Alfredo était là, dans sa cuisine vétuste aux dimensions de salle de bal. Un beau petit homme sec aux cheveux drus coupés courts, l’air soupçonneux et revêche. Nous étions occupés à monter nos affaires aidés de V***,  mais je fus presque clouée sur place d’étonnement quand Alfredo, me regardant bien en face, me fit un bras d’honneur en guise de bienvenue !

Ce n’était qu’un début.

Car la surdité d’Alfredo était un délice en comparaison avec le reste. Pour être honnête, il avait l’artériosclérose. Mais j’ai fini par savoir qu’il avait été odieux toute sa vie !

Il avait vécu à Asmara, en Érytrée, avec sa femme et ses enfants, où il avait un café. Il y tenait tout le monde sous son joug courroucé. De retour, il ne s’était jamais remis de la fin de cette époque de puissance incontestée, et avait pratiquement cloîtré sa femme dans les murs de l’appartement de Trieste, la tenant à portée de sa coléreuse frustration. La pauvre avait même voulu se jeter par la fenêtre, mais elle avait fini par mourir le plus vite possible et ainsi gagner le repos éternel sans trop attendre. V***, le fils, était devenu imperméable aux fureurs de son père, et ne restait que pour dormir et manger. De temps en temps une dispute retentissait pendant quelques minutes, comme un bref combat de brontosaures, et  V*** reprochait à son indomptable père les morts de « povera mamma » et « povero Fabrizio », un autre frère, ce qui le faisait battre en retraite. Puis la routine reprenait.

Alfredo était un phénomène ! A son âge, il cuisinait très bien, et faisait la pâte lui-même au rouleau, passait des heures à faire revenir ses anneaux d’oignons pour les confire et farcir des ravioli à la courge alla moda di  Modena… Repassait, faisait la lessive, pendait le linge sous les crottes de pigeons… S’il devait aller au magasin d’en face, il n’avait aucune intention de faire le détour jusqu’au passage piétonnier, et se ruait d’un air décidé dans le trafic, s’arrêtant pile, la canne dressée de façon extrêmement menaçante en faisant face aux conducteurs terrifiés. De petite taille, s’il devait atteindre un rayon trop haut pour lui, il balançait tout ce qui se trouvait au rayon d’en bas et s’en servait d’escabeau.

Il détestait les femmes, les clamait inférieures en tout. Selon lui, je ne savais rien faire. Il m’insultait, m’aboyait fettente donna (sale femme) dans la cuisine. Versait du pétrole dans ma soupe. Enlevait en ricanant le son de la TV si j’essayais de regarder quelque chose – sourd, ça ne changeait rien pour lui ! Toutes les pièces avaient un double jeu de fenêtres, séparées par un espace d’une vingtaine de centimètres pour isoler du froid. Heureusement, car il refusa toujours d’ouvrir les radiateurs : il restait voluptueusement collé sur un petit chauffage à infra-rouge qui lui cramait les orteils. Rien que les siens. Or, cet  hiver… la mer a gelé dans le port !

Il égarait tout, et nous accusait, bien sûr, de l’avoir volé : sa collection de pièces de 10 lires, ses petites tasses ébréchées, une bague militaire en fer blanc dont il semblait très fier. Il nous déposait alors des billets hargneux où il nous « sommait » de lui rendre ses petites tasses ou autre objet « rare », et de libérer la chambre sans quoi il irait porter plainte chez les carabinieri.

Nous retrouvions en général tous ces trésors dans les endroits les plus bizarres et les lui rendions, mais il pensait alors que nous les avions cachés pour le pousser à bout et nous griffait en hurlant : «Laaaaadri ! Borsaiooooli ! Rapinatooooori ! ». Et comme d’après lui nous étions des voleurs et des coupe-jarrets, il ne quittait plus sa chambre sans en démonter la clenche pour nous empêcher d’entrer dans sa caverne d’Ali Baba… et ne retrouvait pas la clenche non-plus, la plupart du temps !

Alors qu’un jour nous lui proposions un peu de notre repas, il se mit à ricaner : « Quoi ! Votre viande pour chiens, je n’en veux pas ! C’est bon pour vous, mais pas pour moi ! Rome est petite pour moi ! » Car il trouvait que Trieste n’était pas à la mesure de sa majestueuse personne. Chaque année il envoyait des vœux de Noël au président Sandro Pertini, et en recevait de retour. Méprisant, il nous agita cette année-là le joli bristol armorié sous le nez : « Ah aaaaaah ! Vous voyez, moi, le président m’envoie des vœux, à moi ! Je suis une personne qui compte. On m’estime, à Rome… Rome est petite pour moi !!!! »

Il possédait une vieille Remington sur laquelle il écrivait avec fureur des lettres qu’il nous montrait le lendemain, affirmant qu’elles lui étaient envoyées par son cher neveu, le Colonel : « Mon bien cher oncle, commençait  suavement la missive, combien je compatis à tes injustes soucis, toi si fier et indépendant, devoir cohabiter qpjebebe avec des oapeha*@@ mécréants qui hpehousnss et puwasn&xx#…. »

Mais le soir, ah le soir ! S’il ne nous avait pas autant gâché les journées, je dois dire que nous aurions encore mieux savouré ces soirées surréalistes. V*** partait au bistro, et Alfredo se  métamorphosait. Il enfilait un vieux blouson d’aviateur anglais de cuir tout griffé et presque décoloré aux plis, et un chapeau Fedora assez élégant. Puis, assis en face de son miroir, il se parlait avec des gestes de tribun et une emphase théâtrale. Il se hurlait, devrais-je dire. Tout son passé d’heureux tyran était récité, ainsi que ses louanges flatteuses, et ses griefs contre nous qui étaient innombrables. Par une fente dans la porte nous le regardions en pouffant de rire. Parfois il tendait l’oreille, alerté par ce souffle hilare qui filtrait puis, rassuré, reprenait le spectacle.

Plusieurs fois par semaine il se rendait « dai carabinieri » pour énumérer nos derniers larcins, muni de son album de photos datant des belles années à Asmara, et accrochait toujours une malheureuse victime pour lui commenter chaque photo, lui expliquer qu’il n’était pas un vieillard quelconque dans une petite ville quelconque, mais un important personnage ayant semé une terreur méritée en Érytrée et pour qui Rome était bien petite. Un jour, un carabiniere au regard suicidaire est venu nous voir, nous suppliant de déménager car la dépression sévissait dans la caserne.

Nous sommes partis sans même lui en parler. Je le vois encore de dos, assis devant sa télévision dont le volume était au maximum et faisait trembler la porte, alors que nous sortions nos malles et valises, le cœur en fête.  Il m’a fallu longtemps pour me réconcilier avec Trieste et ses charmes, mais finalement, vingt ans après… me souvenir d’Alfredo est plutôt comique !

Alberto

 

A votre bon coeur

L’immersion dans une autre culture ne se fait pas sans surprises. Il y a des signaux qu’on ne remarque pas, et nos actions ont, à notre insu, une autre force et direction. Déjà, en quittant la Belgique pour le midi de la France, j’avais abandonné assez volontiers une certaine austérité de comportement qui me venait de mon éducation. Parler avec des inconnus ne se faisait pas, inviter un ami masculin à prendre un verre quelque part au lieu de parler sur le trottoir était hors de question. Aussi c’est avec délices que j’ai embrassé ces habitudes de douce camaraderie sans sous-entendus, cette curiosité simple de l’autre, ce mélange de milieux et de nationalités qui étaient mon quotidien à  Aix en Provence.

A mon retour en Belgique quelques années plus tard, mes manières plus ouvertes, enfin guérie de tous ces interdits sans grande utilité, m’ont souvent fait percevoir comme une jeune femme trop peu réservée dont le comportement n’était pas clair. Le simple fait d’accepter d’aller passer une journée sur les sables d’Ostende avec un collègue a tenu en suspens le souffle de tout le bureau. Le malheureux a été interrogé sans relâche car, comme tout ce qu’il avait gagné dans l’aventure était un coup de soleil, on lui demandait ce qui avait bien pu foirer.

Idiots!

Moi, j’avais trouvé ça sympa, d’aller passer une journée à la mer, avec pique-nique, baignade, un bon bouquin, et un collègue plutôt moche et ennuyeux mais gentil.

Puis je suis partie dans le nord de l’Italie. Depuis longtemps les étrangères ont, en Italie, une réputation sulfureuse qui leur vient de ces touristes pales qui descendaient à la recherche de soleil et de romances faciles qu’elles laisseraient derrière elles au retour, ne gardant que le souvenir de l’admiration reconnaissante d’un jeune homme dont elles ne savaient rien, et qui leur avait murmuré Ma che bella che sei, amore! Souvenir qui s’atténuerait avec le bronzage. Le tourisme a changé! Mais l’idée excitante que les filles du nord sont plus faciles que leurs capricieuses compagnes a encore la vie dure chez certains.

J’ai donc eu quelques mésaventures cocasses auxquelles je ne m’attendais pas du tout, et qui résultèrent de … mon bon coeur!

J’habitais alors à la Pensione San Marco, non loin de la gare de Porta Nuova à Turin. C’est là que mes forces m’avaient abandonnée à l’arrivée, chargée de bagages et de projets. Bien vite j’y étais devenue amie avec Laura, la jeune propriétaire, et son mari, le trop beau Gianchi!

Laura et moi

Mais il n’y avait pas de jardin, juste de larges balcons encombrés de lessive (pauvre Laura qui lavait à tour de bras!), pas un coin paisible où on pouvait prendre l’air et le soleil, aussi je descendais bien souvent le Corso Vittorio (Emmanuele II) jusqu’au magnifique parc du Valentino, sur la rive gauche du Po. 55 hectares de nature, avec un jardin botanique, le château du Valentino datant de 1630, un bourg médiéval reconstitué avec une fidèle reproduction d’un très beau château du Val D’Aoste (dans lequel une fresque représente notre valeureux Godefroid de Bouillon, devenu Goffredo di Boglione). Et de belles et accueillantes pelouses ondoyantes jamais bien loin du Po ou de jolies fontaines, et des bancs le long des allées et sous les ramures d’arbres généreux.

J’aimais y aller pour lire en paix les jours où le soleil était là – sans le smog. Un jour, un jeune militaire m’a demandé s’il pouvait s’asseoir sur « mon » banc. J’avais 37 ans, et lui pas plus de 18, tout propret, rasé de près (s’il en avait besoin…), poli et tout et tout et… les bancs sont à tout le monde! Bien vite il s’est mis à me parler (ce que je déteste si j’ai un bon livre, mais j’avais de la compassion pour ce pauvre petit membre de la naia, l’armée). Il devait retourner à Bardonecchia le soir-même, ne connaissait personne dans ce coin du nord, ne connaissait pas Turin où il venait pour la première fois. Il se demandait où se trouvait le château du Valentino. Et je l’y ai donc accompagné. Après quoi il a eu faim et m’a demandé où on pouvait manger pour pas cher. J’étais un éclaireur dans ce rayon, connaissant les rigueurs de mon budget, et l’ai donc emmené à la pizzeria Seven Up via Andrea Doria, où il a tenu à m’offrir ma pizza pour me remercier de mon dévouement. Et franchement… je la trouvais un peu longue, mon oeuvre caritative, mais j’en voyais la fin arriver. Pas si vite! Chevaleresque, le jeune homme m’a encore accompagnée saine et sauve à la pensione San Marco avant de partir reprendre son train. Je vous le dis, un petit soldat bien poli!

Hélàs, un coup de fil m’a donné la chair de poule la semaine suivante: il avait un week-end de permission et comptait venir à Turin, pouvions-nous nous voir? Mon bon coeur avait atteint sa limite, je n’avais aucune envie de faire la nounou pendant toute une journée, et j’avais donc été vague, bon peut-être, mais je ne serais certainement pas là tout le temps, des amis devaient me rappeler pour confirmer etc… En fait, je n’avais aucun projet avec personne, mais j’avais vraiment envie de le décourager, et qu’il s’en aille passer son week-end à Courmayeur, par exemple, de l’autre côté des montagnes!

C’est donc tétanisée ou presque que j’ai constaté, le samedi matin, qu’il était dans la rue, sur le trottoir en face des fenêtres de la  pension. Il avait appelé et Laura, complice de bien des choses, lui avait dit qu’elle ne me trouvait pas. Une heure, deux heures… il ne bougeait pas, cloué au sol par une détermination ardente. Un excellent matériel de guet! J’étais furieuse: bloquée à l’intérieur, à espérer qu’il se lasse. La faim me tenailla bientôt, en plus, et me mit de très mauvaise humeur. Hilare, Laura m’invita à manger avec elle, une soupe au vin, dont j’avais horreur mais ça apaisa mon estomac et me fit espérer qu’il aurait disparu. Mais non! Immobile et attentif, cuisant au soleil, il n’avait pas bougé.

Très énervée j’ai téléphoné à Dario, un ami, lui demandant de venir se garer juste devant la porte pour que je puisse l’ouvrir et sauter dans la voiture d’un seul bond. Le plan fonctionna à merveille et c’est dans le rétroviseur que je vis le petit soldat berné nous héler et courir, pour disparaîte au loin.

Dario et moi passâmes l’après-midi à faire une randonnée équestre au bord du Po. Mes pantalons Benetton de velours côtelé rouge furent irrémédiablement graisseux aux mollets… qui pense à emporter ses jodhpurs quand on échappe à son gardien? Mais quel délice que cette sensation d’insouciance! Après un repas dans une pizzeria, Dario me ramena à la pensione, et le poste de vigie était enfin vide, d’un vide qui chantait la traviata, qui avait l’odeur de la liberté, et m’arracha un sourire doublé d’un merci à Dario.

Le ricanement trop amusé de Gianchi quand il m’ouvrit la porte m’allarma, et il confirma la galopade d’extra sistoles qui fit sauter mon coeur (qui avait été si bon!): le militaire propret et tenace avait loué la chambre à côté de la mienne pour la nuit! Catastrophe! Je rentrais aussi silencieusement qu’un fantôme, sans allumer car ma porte à deux battants avait des panneaux de verre décorés de corbeilles de fruits opaques. La clef ayant produit un bruit trop net pour mon goût, je décidai de ne pas la refaire tourner pour fermer, et restai immobile, attendant que les silences reprennent leur place dans la nuit. Je tendis l’oreille, rien! Je me glissai derrière le paravent, et ne bougeai pas. Silence. Sans doute le guerrier en herbe dormait-il du sommeil du juste, bien cramé après toutes ces heures de surveillance au soleil.

Et puis … toc-toc-toc? Toc-toc-toc? Suivi d’un gratte-gratte-gratte qui caracolait sur le verre, amical et joyeux. Je ne bougeais toujours pas, respirais à peine. Et le voilà qui entre!!! Tadaaaaaaa! En pyjama rayé! Les rideaux que je n’avais pas fermés pour ne pas faire de bruit laissaient entrer la lumière de la rue, éclairant cette consternante vision. A vrai dire, je n’ai pas eu peur. J’étais indignée, hors de moi! Il avait été agréable et poli la semaine précédente, c’était sans conteste un gentil garçon. Mais ma disponibilité à l’aider lui avait envoyé des signaux que la traduction culturelle avait déformés. Sûr de lui, sentant l’after-shave et le pyjama repassé de frais, il s’est avancé vers moi (dont seule la tête dépassait du paravent!). On lui avait dit cent fois qu’une femme qui dit non dit en réalité oui, si tu sais insister. Les bras tendus, le sourire fanfaron. Et il s’est pris une volée de coups, dans le plus grand silence possible! Paf-paf! Fuori, sifflais-je, fuori! Bim-boum! Fuori!

Il est sorti, ébouriffé et perplexe, et a quitté la pensione au lever du jour, pour ne jamais revenir.

Il doit encore se demander ce qui m’a fait… changer d’avis!

Arrivée ici, aux USA, j’ai pratiquement dû étouffer mon bon coeur des deux mains. Bien sûr, je parle de la côte nord-est, dont la froideur d’âme est célèbre et trop souvent justifiée. Si tu veux un ami à New York, prends un chien, dit le proverbe.

Nous avions une voisine, une vieille jeune fille à l’air effaré qui de temps à autre m’adressait la parole dans l’escalier de l’immeuble ou sur notre palier. Un jour, prise de tristesse à l’idée de cette interminable solitude qu’était sa vie, je l’ai invitée à partager un repas auquel je conviais trois personnes que j’étais un peu obligée de recevoir. Une autre histoire d’horreur d’ailleurs, peut-être pour une autre fois. Bref, j’invite L*** à se joindre à nous, et ce fut le début d’une mésaventure que Stephen King serait ravi de connaître.

Je passerai rapidement sur le fait qu’elle nous a fait nous donner les mains autour de la table pour prier, et que sa prière demandait à Dieu non simplement de nous bénir mais de trouver un travail à l’un des invités, rapportant une moyenne de $30.000 par an, et une gentille fiancée d’environ 26 à 28 ans. Elle n’a pas précisé le poids ni la couleur des yeux.

Mais surtout, après ce repas, elle sembla considérer que nous étions devenues des amies intimes et que nous devions nous voir tous les jours. Elle habitait juste en face de nous, et me guettait par le judas de sa porte. A peine arrivais-je en haut de l’escalier que hop, elle surgissait avec deux verres de vin blanc en main, un pour elle et un pour moi, et je ne pouvais humainement pas faire cul-sec sur le seuil pour lui rendre le verre! Ou un petit cadeau, ou un morceau de tarte, ou des plantains frits, ou des beignets de crabe, ou un article de journal…. Si j’avais de la visite, elle frappait et lançait des oeillades jalouses vers l’intérieur, cherchant à s’imposer. Mon mari et moi n’allumions plus dans le couloir, ni dans notre entrée pour qu’elle ne voie pas le rai de lumière sous la porte, mais c’était peine perdue, elle devait garder l’oeil sur le judas en permanence et bondissait, le regard un peu fixe et le sourire raide. Elle m’avait bien précisé que la coutume voulait que si on recevait de la nourriture sur un plat, il était poli de rendre le plat avec autre chose à manger dessus. Et on n’en finissait pas!

J’ai donc fait une chose très grossière pour m’en sortir: j’ai gardé le plat! Je l’ai toujours, et n’ose pas l’employer tant il me fait honte. Elle s’est rabattue sur un jeune couple qui est venu habiter juste à côté d’elle, s’est imposée en offrant d’aider avec le bébé, les paquets du super-marché à porter, etc. Tous les jours je la voyais frapper chez eux. Et un jour, elle s’est mise à hurler, marteler leur porte avec ses poings, une porte qui ne s’ouvrait pas. Elle maudissait à perdre haleine, sanglottante. Ils ont déménagé et peu de temps après elle a été internée pendant quelques mois. Ça m’a fait de la peine de voir son mobilier (dont elle était très fière) déposé sur le trottoir, sous la pluie, pour les poubelles, car elle ne payait plus son loyer depuis des mois.

Mais depuis… j’ai encore bon coeur, mais il ne s’ouvre plus aussi témérairement!

 

Cristina et Violetta, chronique de 2 morts annoncées

Samedi 19 juillet 2008, sur la plage de Torregaveta près de Pozzuoli, dans le beau pays de Naples. Une journée de soleil, de repos, de pur contentement.

Cristina et Violetta Ebrehmovic, c’étaient leurs noms.

Deux petites Rroms à la peau caramel, venues avec le train La Cumana de leur camp d’Asa di Scampia à Secondigliano pour « vendre des briquets aux vacanciers ». Ah, je les aime, ces petites Rroms, mais je n’en ai jamais vu une qui vendait quoi que ce soit. Elles mendient, et elles chipent. Et je les aime quand même parce que c’est ainsi qu’on apprend souvent à vivre quand on est mal aimés, nomades, chassés d’un coin à l’autre. Elles étaient nées en Italie, entourées d’une famille nombreuse et aimante. Vera, une grand-mère aux yeux bleus. Myrjana, une maman qui ressemble elle-même à une jeune fille tant elle est menue, malgré ses 7 enfants. Branco, un papa qui est trop souvent en prison pour vol, mais qu’on accueille sans doute joyeusement quand il en sort. La vie des nomades est difficile, et garder sa liberté dans un environnement qui a la stabilité pour but, des murs, des barrières, des propriétés privées est une gageure. Elles allaient à l’école, elles avaient des amies Italiennes. Elles vivaient avec un pied dans chaque monde, sans perdre l’équilibre. Une des deux d’ailleurs aspirait à devenir danseuse…

Des fillettes encore, 13 et 12 ans, avec Manuela et Diana, leurs cousines de 16 et 10 ans. Fières de leurs longues jupes bariolées, de leurs bijoux, de leur habileté à ramener de l’argent chez elles.

La plage était blonde et souple, les vagues y roulaient en franges mousseuses. Qui sait pourquoi elles ont sauté depuis le ponton. C’est en tout cas ce qu’on dit, même si c’est étrange malgré tout … La mer y est sauvage, à la plage de Torregaveta. Deux courants l’habitent et s »y croisent, la faisant se cabrer: il ponente et il scirocco. Elles ont ri, peut-être, alors que leurs jupes se déployaient en corolle autour d’elles, s’alourdissant pour être rabattues par les vagues. La mer les a aimées, et n’a pas voulu les rendre. Elle a enchevêtré l’étoffe de leurs jupes autour de leurs jambes, les emprisonnant. Elle les a aspirées, bercées, relachées puis reprises, est entrée dans leurs bouches, y refoulant les appels. Elle a lissé leurs cheveux, recouvert leurs visages, dénoué leurs forces. Lavé leurs yeux des larmes qu’elle a ainsi volées.

Les sauveteurs ont pu ramener Manuela et Diana sur la plage – une plage si hostile tout à coup. Le bras de Violetta a échappé à la poigne de l’un d’eux.

Ah, je connais trop bien les Italiens pour croire qu’ils sont restés indifférents. Les bambini, c’est sacré! Les Rroms tout comme les autres. Ils ont aidé comme ils l’ont pu, ils se sont épuisés, appelant la Madonne, la voix rauque, les muscles vibrants. Certains ont pleuré, n’en auront pas dormi. N’oublieront jamais. Ne laisseront plus leurs enfants se baigner à Torregaveta. Et ceux qui sont restés sur la plage, que savons-nous de ce qu’ils ont vu, compris, attendu?

Cristina et Violetta Ebrehmovic, c’étaient leurs noms.

Pendant une heure et demie elles sont restées étendues sur la plage, attendant qu’on les emporte dans des cerceuils. Côte à côte sous une couverture, leurs deux paires de petits pieds caramel pointant vers le ciel paisible et radieux. Pourquoi cette longue heure et demie? Parce que les deux cousines se sont enfuies – et on les comprend – et qu’il a fallu trouver qui elles étaient, d’où elles arrivaient. Et que la communauté Rrom ne voulait pas répondre, suite à une méfiance naturelle et renforcée par le décret Maroni*

Imperturbables et rassasiées, les vagues continuaient de scintiller sur le sable. »Je vous maudis avec tout l’amour que j’ai en moi! » a menacé Vera, le coeur béant de souffrance. « Que Dieu vous étouffe, vous et vos enfants! » Oh que sa colère était brûlante, libératrice. Et pourtant elle n’est pas venue à bout de la vision de ces deux corps d’enfants aimées, reposant sagement au milieu de gens en tenue de plage, que la presse lui a décrits comme indifférents et racistes. La nouvelle honte de Naples.

« Les préjugés dans la vie portent à l’indifférence dans la mort » a déclaré le Cardinal Crescenzio Sepe, archevêque de Naples.

La mort de Cristina et Violetta a mis de l’eau au moulin de l’opposition au décret Maroni, tout simplement. Et sans aucun respect pour elles, ni pour leur famille que l’on a bouleversée au-delà de l’imaginable, ni pour l’opinion publique que l’on a trahie avec des photos à la perspective trompeuse, on a essayé de récupérer cette tragédie pour de l’information biaisée.

Dans le camp d’Asa di Scampia, elles ont été pleurées et félicitées pour leur passage de l’autre côté. On a fait un banquet de 3 jours, et 40 jours exactement après leur mort on refera une table funèbre. L’odeur du poulet, des petits pois, des pommes de terre et du chou s’est accrochée à l’air. On a montré et regardé leurs photos, on a parlé d’elles, on a pleuré, on a maudit, on a prié.

Puis, le jour de l’enterrement, on les a lavées, on a mis de l’encens sur leurs paupières. On leur a mis de jolies robes blanches à volants, un diadème avec un papillon pour Violetta. Des gants blancs par dessus lesquels on a posé des anneaux d’or, des pierres brillantes et des bracelets. On les a couchées dans des cercueils blancs. Le camp était envahi de couronnes et bouquets de fleurs venant des communautés nomades de toute l’Italie, bouquets de roses blanches de familles italiennes. 64 luminaires tremblottaient comme le souffle de l’amour. L’accordéon a joué une triste musique pour les saluer, les regretter, leur souhaiter bon voyage.

Sur la plage de Torregaveta, un prêtre orthodoxe venu de la paroisse de Santa Maria del ben morire a célébré une messe.

Cristina et Violetta Ebrehmovic, ce sont leurs noms.

 

* Le décret Maroni demande que l’on prenne les empreintes digitales de tous les enfants nomades Rroms et Sinti vivant en Italie dans les camps. La raison invoquée est de protéger ces enfants du rapt, de la mise sur la rue pour mendier au lieu d’aller à l’école etc… Mais bien sûr, il a aussi des échos d’étoile jaune, et fait peur. Il a été voté et reçu le 24 juillet!