Le printemps… enfin!

Cet article date d’un bien lointain 1er mai 2008. Je vivais à West Orange, NJ, USA. Et si le New Jersey connaît les mêmes saisons que nous – tout en plus intense naturellement, Amérique oblige… hivers plus froids et étés moites – faune et flore ont une richesse particulière qui m’enchantait. 

***

C’est juste après le froid morose de la fin de l’hiver, avec ces branches mortes et feuilles noircies et ramollies qui émergent de la neige, une neige souillée et lasse. Et juste avant ces journées de lumière et parfois de moiteur d’un été qui fait palpiter les jardins et bronze les corps. C’est cette saison où tout semble une nouvelle fois possible. Peut-être le rosier mort va-t-il offrir un bourgeon miraculé. Peut-être la marmotte – Charlotte! – aura-t-elle à nouveau des petits que nous verrons traverser la pelouse. Peut-être Lola et ses amis – la bande de dindons sauvages du quartier de moins en moins sauvages – oublieront-ils de manger mes fleurs cette année. Peut-être même arriverons-nous à reconnaître Simone et Gastonne, ces jeunes dindes si familières l’année passée, tout comme l’est encore Lola pour l’instant. Peut-être la famille de lapins de garenne se sera-t-elle un peu reconstituée, profitant du fait que notre chat Zouzou est un Nemrod en arrêt de maladie encombré d’une large minerve de plastique depuis deux semaines. De quoi laisser les lapereaux devenir des lapins rapides…

L’air est léger, fait frissonner la peau le matin dans une caresse fraîche comme un torrent aérien. Les branches des arbres se devinent encore, tachetées d’un timide plumetis de vert tendre. Le soleil est impertinent et fait cligner des yeux. Les jacinthes, narcisses et tulipes sont à la fin de leur cantique, les violettes et pervenches entament le leur, accompagnées par les azalées flamboyantes. Le chèvrefeuille enlace avec de plus en plus de passion l’affreuse haie de vinyle que notre voisin a trouvé bon de placer entre nos jardins. Le vieux lilas au tronc tordu d’un autre voisin exhale son souffle étourdissant. La terre a cette senteur de vie sauvage, c’est tout juste si on n’en voit pas les pulsations voluptueuses.

Cardinals du nord

Cardinals du nord

Mille gazouillis et chuchotements vibrent : le tamia et son petit tchip-tchip trompeur puisqu’il n’est pas un oiseau. L’écureuil gris qui parfois, inquiet à tort, émet son long soufflement menaçant en me toisant quand je franchis mon seuil vers « son » arbre. Et les chorales et cris des geais bleus, chickadees à tête noire dont le joli ventre rose-beige frémit délicatement, les goldfinches jaunes qui inclinent vivement leur tête noire, les american robins qui rebondissent dans l’herbe jeune parmi les pissenlits et marguerites fragiles, les frôlant de leur ventre orangé et blanc, le ravissant cardinal du nord, rouge vif avec sa huppe arrogante et ses ailes bordées d’un feston noir, les gracieuses mourning doves à l’envol musical comme un gracieux éventail coquettement agité … Le couple de faucons à queue rouge, nous préférons ne pas l’entendre, car ils ont eu l’audace d’essayer d’attraper notre cher Zouzou en équipe. Bonnie and Clyde! Le pivert au ventre rouge, gorge blanche et plumage noir strié de blanc martyrise les troncs d’arbres de son toc-toc-toc rapide.

Bien sûr il y a aussi, trois fois hélàs, le bruit des différents engins brise-tympans que le voisinage utilise : tondeuses à gazon, cisailles électriques, souffleurs de feuilles mortes, que les malheureux utilisent en se protégeant les oreilles, recouverts de lotion anti-moustiques et portant un masque. Et des chaussettes contre les tiques! Le jardinage est pour eux une aventure ramboesque, il faut un équipement spécial, le danger est aux aguets. Nous, nous tondons avec une petite tondeuse mécanique, ramassons au râteau, coupons au sécateur, scie et cisaille. Le soir, c’est avec fierté que nous sentons nos pauvres muscles qui n’en peuvent plus, et pensons avec orgueil aux prouesses accomplies. Nos voisins, eux, rentrent au dedans avec la crainte de commencer une surdité, d’avoir récolté une tique minuscule qu’ils ne verront que quand ils seront atteints de la maladie de Lyme, ou d’avoir été piqués par un moustique porteur d’un virus mortel. Sans parler de la possibilité d’avoir respiré un pollen. Et de pester contre un jardin qui leur impose une telle torture alors … qu’ils n’y vont jamais, à cause justement des innombrables dangers mortels qui guettent dans un jardin. Un jardin, c’est « a piece of land » que l’on regarde par la fenêtre. Fermée avec la climatisation qui les réfrigère et les assourdit alors que l’air pétille dehors – pour rien.

On commence à remiser les vêtements chauds, et à remettre en forme et fraîcheur les vêtements légers de la longue et belle saison. On ouvre les fenêtres en grand, la main s’attardant avec plaisir là où le soleil a laissé son baiser brûlant. Que le printemps entre! Que la fête commence!

C’est comme l’aurore d’une nouvelle vie. On sourit sans y penser, sans le savoir, comme les bébés qui « rient aux anges »…

Le printemps, enfin!

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Faire chanter la maison…

Ma mère n’a jamais voulu quitter « sa maison ». Elle a tenu bon et y est morte, sans rien y laisser d’autre, peut-être, que son affection pour les lieux et son rire cascadant, un peu timide mais teinté d’une vraie joie, dans l’escalier de chêne.

 

Il n’y a rien de triste dans une maison qui a protégé de ses murs un mourant qui s’y sentait bien. Mais pendant un temps maison et jardin ont pleuré l’absence de celle qui les aimait tant, et qu’ils aimaient. C’était l’hiver, le début de l’année, un hiver neigeux et obstiné, blanc et venteux, qui ployait les épaules et piquait les gorges. Echarpes et bonnets promenaient leurs laines dans la grisaille comme des fleurs évasives qui se seraient trompées de paysage.

 

Ils ont pleuré. Mon père s’était installé dans la demeure, celle de ses parents, et où lui-même ne venait plus depuis des années, depuis que ma mère et lui s’étaient quittés. Il découvrait malgré lui cette femme qui  n’avait pas été la sienne assez longtemps pour qu’il la connaisse bien. Ils n’avaient connu que les câlineries du début de leur mariage, les attentes et naissances des enfants, les déceptions trop vite venues, les bouderies, colères, joutes inamicales, et puis un retour d’intérêt mutuel qui effaça avec tendresse toutes les vagues putrides de leur mésentente pour ne laisser que des sourires et des « comment vas-tu ? merci de ton coup de fil, ça m’a fait plaisir ». Mais voilà qu’il était dans son intimité, dans ses goûts, ses fantaisies. Le sourire aux lèvres il se laissait surprendre par sa bonté, qui lui avait fait garder en évidence des cadeaux hideux reçus par des gens qu’elle aimait au milieu des objets précieux qui lui venaient de ses mémoires de petite fille. Dans sa chambre à coucher elle avait encore mon premier « travail d’aiguille », une poule picorant au sol au point de tapisserie, encadrée et au mur. La pauvre… s’endormir avec cette poule pendant 55 ans, elle avait du mérite.

 

Au pianoEt la maison s’ouvrit, gémissant de joie, tandis que le jardin bourgeonna de fleurs qui riaient aux éclats. Elle savait qu’on allait la vendre, et qu’on la faisait belle. Qu’on lavait ses sols pour ensuite les cirer, qu’on la délivrait des tapis usés qui jouaient des tours de traîtres, que ses vitres luisaient comme les cristaux d’un lustre impérial, que les veines du marbre de Carrare du vestibule étaient satinées. Au rez de chaussée,  il restait le piano demi-queue et quelques meubles. Il y avait longtemps qu’il n’avait plus frémi de ses cordes, depuis ces années lointaines où ma mère et moi nous amusions à des tagada tsoin-tsoin peu originaux.

 

En visite, ma sœur – ma demi-sœur, mais que ma mère s’était prise à aimer avec ravissement – acheta des tulipes, et ses filles, musiciennes, laissèrent courir leurs doigts sur le doux clavier qui renaissait dans un ronronnement d’accords festifs. De bas en haut la maison étira ses parquets, déploya ses linteaux, offrit le carrelage multicolore du vestiaire et les cheminées de brique à la caresse musicale de l’instrument réveillé. Même ma mère fredonna de là où elle était, constatant une fois de plus que « sa maison » était belle et qu’elle l’avait toujours aimée. Elle s’en était voulue de ne pas lui tenir compagnie à la fin, mais s’était abandonnée à sa protection. Maintenant… elle pouvait partir et la laisser en de bonnes mains, et lui dit « sois gentille avec eux aussi »…

Julia au piano

Julia au piano 2

 

Zei! Zei! Il vit…

Il y a un livre d’Oriana Fallaci que j’ai adoré autrefois, Un homme. Ah la dame passionnée qu’elle fut, la belle Oriana ! Et quel homme, oui quel homme, que cet Alekos Panagoulis, l’homme du livre. Une histoire d’amour pleine de cris, de disputes et d’amour « jusqu’au ciel », de politique, de folie, de défis. Et c’est triste, bien sûr. Et on le sait parce que ça commence par l’enterrement d’Alekos, le Grec éternel d’Oriana. Sa mort, à laquelle il a passé sa vie à échapper, a fondu sur lui comme une douloureuse surprise et son dernier murmure stupéfait fut O Theos mou ! Oh mon Dieu …  Mais à son enterrement, la foule scande dans l’église … Zei ! Zei ! Zei ! Il vit, il vit, il vit !

Et je ne sais pourquoi j’ai pensé à ça en parallèle avec … le jardin de ma mère.

Ce jardin qu’elle a aimé et choyé sans relâche pendant tout le temps où … je l’ai connue ! C’était un beau grand jardin, avec de hauts murs mitoyens de brique à la sortie du porche du garage, et des haies de lauriers foisonnantes commençant à 5 mètres de la maison. Il y avait aussi des rhododendrons, des iris et des fougères au pied des murs, et une vigne vierge contre la façade intérieure qui s’empourprait à l’automne et dans laquelle mon chat Pompon montait jusqu’à la chambre de ma mère en miaulant d’amour. Des espaliers sur lesquels s’appuyait avec langueur un poirier grimpant. Et puis les plates-bandes de tulipes, rosiers, lupins, gueules de loup, dahlias, d’autres iris, de grandes marguerites, des phlox, le sureau, de la rhubarbe, des cerisiers, pruniers, noisetiers, arbre à mirabelles, groseilliers à maquereaux et rouges, framboisiers… Et les bordures de buis ou de gazon japonais, les buddleias dont certains sont venus tous seuls portés par le vent, les œillets sauvages, les « désespoirs du peintre », les violettes infatigables, les pervenches, les crocus, les boutons d’or et petites marguerites dans les pelouses, les jonquilles …

Pendant des années elle a fait presque tout toute seule une fois qu’elle n’a plus eu les moyens de remplacer le jardinier, notre beau et bon Léon. Elle taillait les haies, juchée sur une échelle qui dansait à chaque coup de cisaille, chassait les herbes folles et le plantain avec le couteau pour le jardin, faisait le tour des pelouses à quatre pattes pour en parfaire la ligne sur les dalles de pierre des sentiers. Elle maudissait la pluie qui faisait pousser l’herbe si vite et la contraignait à pousser la vieille tondeuse ronronnante, dont elle aiguisait les lames elle-même. Elle chaulait les fruitiers et étendait le crottin de cheval sur les pelouses – nous avions le cheval et donc le crottin dont quelques voisins partageaient les bienfaits. Bien sûr, mon frère et moi étions mis à contribution, et cédions en geignant. C’est qu’il n’en finissait pas de bouger, ce jardin, de pousser, de laisser des déchets, d’avoir besoin de soins… Le glorieux chant du merle annonçant la pluie lui valait des fiche le camp et tais-toi donc !  sonores.

Mais elle y a vécu ses plus grandes joies, ses plus grandes paix. Le soleil l’y trouvait toujours avec un livre, et je l’y rejoignais pendant les vacances. À la fin de sa vie et de sa mobilité, elle aimait encore s’y asseoir pour regarder et écouter les oiseaux, s’enfoncer dans les chuchotements bénis de son paradis à elle, son jardin. Elle souffrait de ne plus pouvoir le traiter comme le grand seigneur qu’il était, et parlait de lui comme d’un être vivant qu’elle ne soignait plus bien. Ses derniers mois, ceux d’un hiver impitoyable, elles les a passés près de la fenêtre depuis laquelle il lui chantait encore quelques chansons fatiguées qui parlaient de fleurs et de vie. Il se préparait à l’inévitable, recroquevillé sous la blancheur anesthésiante qui déposait sa dentelle sur la vitre qui le séparait de sa prêtresse tout comme le rideau léger que la chaleur du radiateur faisait se gonfler comme la voile d’un navire voguant vers l’inconnu.

Et puis elle est partie en janvier. Le jardin était hébété. Figé sous la neige. Les formes de ses haies et arbustes autrefois bien taillés s’effondraient sans grâce sous le froid et l’exubérance de ses pousses abandonnées à elles-mêmes. La tristesse faisait grincer la maison, en deuil elle aussi.

Et enfin le printemps est venu. L’hiver a fondu en scintillements de pluie et de neige s’enfouissant dans le sol, et a cherché la tendre vibration des racines qui se tendaient vers la tiédeur de ce bain de vie. La sève alanguie s’est enfin mue dans le jardin, baisant son chagrin, lui parlant de joie, de parfums, de la magie et des promesses des jeunes pousses.

Ma mère me surprend... au jardin

Ma mère me surprend… au jardin

Ah, je sais qu’elle en était contente, car elle n’aimait pas le froid, ni la pâleur de l’hiver dans lequel elle n’avait jamais vu de charme. Et son jardin s’est mis à chanter Je vis, je vis, je vis ! Sans aucune discipline, sans plus être retenues par des bordures ou des plans de jardinage, les fleurs ont surgi dans une joie sauvage. Une débandade pleine de rires colorés a animé les parterres et crevé les joints des dalles. Les bourgeons perlaient de partout, pleins d’une éternité amusée. La main aimante était revenue, dans la tiédeur de la terre, dans la brise caressante, dans les pluies printanières.

Elle est là, elle est là ! Le bonheur dans l’air à la vue des timides teintes soulevant la terre si noire et odorante, c’était elle. L’haleine si douce berçant les nouveaux feuillages encore chiffonnés, c’était elle. La pierraille qui roulait sur le sentier et se dissimulait sous la mousse entre les dalles, c’était elle. Sous son pas redevenu sans âge ni forme, les renoncules surgissaient en éclat d’or, les pervenches étiraient leurs corolles, les jonquilles trompetaient les retrouvailles avec elle qui, tout le jardin le savait maintenant, n’en partirait plus. Je vis, je vis, je vis !

Aujourd’hui le jardin est retourné, vidé de ses parterres, souches diverses, allées pavées, squelettes de nos chats, chiens et poules préférés qui alimentaient des plantes que nous connaissions bien : avec Lovely Brunette, la dernière fois que nous avons fait le tour du jardin ensemble, on inventoriait les souvenirs de nos chers disparus: ici un groseillier nourri par Poupet, et le buddleïa qui poussait sur Tchoupy. Et là, les marguerites exubérantes rappelaient Suzette I et II.

Mais il vit de tous ses souvenirs, celui du trottinement de mes premiers pas dans l’allée, des galopades de Tchoupy jeune chiot dans la pelouse, celui de la lente marche respectueuse de Lovely Brunette qui le parcourait fidèlement, celui de Jojane qui arrivait par le fond du jardin pour amoureusement veiller sur elle et Tara, la fidèle chienne de la dernière heure. Il vit, et l’herbe neuve qui le recouvre se réjouit de tant de belles histoires…

 

Heusy-Verviers – Partie 2

La maison était grande et gentiment bourgeoise, avec un beau porche latéral pouvant abriter deux voitures – et surtout la calèche du cheval. Le grand vestibule central de marbre blanc veiné de gris avait encore, pendant mon enfance, la tapisserie que mes grands-parents avaient choisie, un beau papier jaune safran décoré de fleurettes sur un entrelacs de tiges montantes. Une petite salle à manger à droite, et la grande salle à manger à gauche.

La maison

Le petit salon à l’étage, et le grand salon en bas, contigu avec la grande salle à manger, formant ainsi une belle grande pièce parquetée avec une baie au centre, aux plafonds décorés de moulures. Le piano à demi-queue qui venait de la maison d’enfance de ma grand-mère s’y trouvait, mais ce n’est qu’à présent que je peux imaginer les gais échos qui naissaient sous ses doigts légers et transportaient le mot bonheur dans un souffle musical.

Sel, soude et savon…

La cuisine était spacieuse et démodée avec une pompe qui amenait l’eau du puits jusqu’à l’évier, en plus bien sûr de l’eau de la ville ! Sur le carrelage mural blanc se détachait un petit trio de pots émaillés que ma mère a fini par utiliser comme fourre-tout. Une table et de vieilles chaises de Herve peintes en gris nous accueillaient pour manger à la cuisine, mon frère et moi quand les parents n’étaient pas là. Ma mère n’a jamais rien changé à cette cuisine, sauf le carrelage rouge et blanc qui n’a pas attendu son avis :  il a hurlé au secours, qu’on me remplace, je me meurs !

Et les caves ! La cave à lessive, la cave à vin – avec, dissimulé derrière les claies et un faux pan de mur, un réduit utilisé pour cacher des membres de l’armée secrète pendant la guerre -, la cave à charbon et … la cave des surboums, que j’ai décorée, en ce temps de sorties, de dessins psychédéliques où je proclamais adorer la marijuana ! Moi qui ai fumé mon seul et unique joint à 37ans ! Il nous arrivait même d’y donner des surboums l’après-midi, et je vois encore cette gentille petite jeune fille qui, intéressée par mon frère, avait prétendu chez elle aller acheter le pain, et était venue à notre « soirée dansante d’après-midi ». Mais ma mère s’était méprise, s’était emparée de son pain de campagne en la remerciant de sa bonne idée, et l’avait transformé en tartines de pain de campagne au jambon pour les danseurs en bas !

Cette vieille et respectable maison frémissait de tous les bruits d’une demeure qui a de l’âge : les escaliers de chêne parlaient, les tuyauteries se plaignaient un peu trop, et des souris galopaient dans les murs extérieurs. Imaginer toute cette vie contre mon oreille me ravissait, tout comme le son de minuscules chutes de mortier qui dévalait sous leurs petites pattes. Certaines nuits, selon la direction du vent, par ma fenêtre entr’ouverte m’arrivait le meuglement d’une vache, ou encore le joyeux sifflement du train au loin. Ma chambre donnait sur la rue, sur le mouvant feuillage des tilleuls, le terre-plein de gravillons, les arches élégantes formées par les pavés polis et luisants de l’avenue, et la magnifique maison de Madame Leloup, dont ma mère enviait la modernité. Car Madame Leloup prenait des bains de soleil et fumait en bikini dans son jardin, bien à l’abri de ses hautes haies de lauriers, mais en vue depuis notre balcon. La roue tournant sans cesse, cette maison et son grand jardin boisé sont devenus un Delhaize et son parking…

Pour jouer nous avions, outre la chambre à jeux, un jardin de bonne taille, entouré de doubles haies avec tout au fond un potager à gauche et pigeonnier – poulailler – clapier à lapins à droite, séparés par un chemin qui se terminait par une jolie petite tonnelle où mes grands-parents avaient jadis pris le thé en savourant leur grand amour, car c’en fut un. Par la suite, ma mère a fait construire une extension et des murs à la tonnelle, qui est devenue… l’écurie. Des massifs de roses, de tulipes, un espalier le long du mur mitoyen sur lequel un poirier s’accrochait et donnait ses fruits … pour mon anniversaire, m’affirmait-on. Des arbres fruitiers ça et là : pommes d’août, reinettes du Canada, mirabelles, prunes, cerises… Des groseilles à maquereau et des groseilles rouges, des noisettes. Des bouquets de rhododendrons, des explosions de fougères, lupins, phlox, hortensias. Un tuyau et des robinets rendaient l’eau pour l’arrosage accessible jusqu’au fond du jardin. Des rangées de buis dont j’adorais l’odeur et les petites feuilles dures et concaves.

Ma grand-mère Suzanne dans le jardin conçu par son mari…

C’est mon grand-père qui avait dessiné les plans du jardin : des pelouses de gazon japonais piqueté de minuscules fleurs blanches qui sont ensuite devenues de pelouses d’herbe, plus faciles à entretenir ; des arcades de rosiers grimpants roses et rouges ; des allées de gravier qui fut plus tard remplacé par de larges dalles d’ardoise. À un certain endroit, ma grand-mère avait laissé l’empreinte du talon de sa chaussure dans le ciment frais qui jointoyait ces dalles, empreinte qui amena cette triste constatation par mon grand-père à mon père, peu après son décès prématuré : « c‘est tout ce qui nous reste d’elle ». Il ne lui a survécu qu’un an.

À suivre…