La vraie beauté qui déchiffonne

Toutes nos pensées et actions guidées par elles sculptent le visage et le corps, dénoncent par leurs traits qui nous sommes vraiment. Pendant que les rides et un peu de poids en trop bousculent les lignes, alors que les ans sèment des ennemis qui ralentissent le pas, brandissent des interdictions de manger ceci ou de boire cela désormais – jusqu’à ce que mort s’ensuive, de cet ennui diététique – le visage de notre âme devient, en revanche, plus clair.

Faut-il vraiment la nommer?

Faut-il vraiment la nommer?

Belles florescences ou essences mortifères, le masque a fondu dans la résille de l’âge.

Le regard franc, posé sur l’autre avec un intérêt paisible, le sourire ou l’expression qui reflète la tendre joie de vivre, de vieillir – ce naufrage de notre jeunesse, mais aussi et surtout cette eau merveilleuse, fontaine de jouvence qui ralentit le temps dans ses éclaboussements. C’est là que l’on sent la chaleur qui sort du verbe aimer, ou l’amertume égocentrique; l’acceptation émerveillée des joies ou le suicide au goutte à goutte du quotidien d’une vie qui “n’a pas offert grand chose”.

Peu importe la vie vécue et les épreuves traversées, il est bon de se dire “ce fut un fameux combat, ces années-là”, ou “heureusement que c’est loin derrière”, ou même encore “que de temps perdu à me lamenter de ça, finalement, alors que ça n’a plus d’importance aujourd’hui”… Et on sourit. Les cicatrices sont là, sensibles encore si on y touche, mais elles n’ont pas eu le coeur.

La vie n’est pas finie et il n’y a pas prescription pour les épreuves qui peuvent encore se présenter. On en a vaincu tellement que l’on sait que l’on vaincra encore celles à venir.

Accepter la lutte, et accueillir l’idée qu’elle ne finira pour nous qu’avec nous, c’est se nourrir des bonheurs et plaisirs qui colorent et parfument la route souvent ardue.

Ne pas l’accepter… ça fait de vilaines vieilles personnes. Pas un sourire pour imposer un mouvement de vague à leurs rides, pas une étincelle de jeunesse dans le regard, pas un rire rebelle qui fait chanter la voix. Une bouche serrée sur le refus, les yeux fuyant les indices d’une joie qui pourrait les contaminer.

Pas d’amour.

Chaque année sera la meilleure

Chaque année qui reste. Il y a quelque chose de stimulant dans le fait qu’on prend de l’âge, qu’on sait que rien ne peut arrêter le sablier (qu’on ne voit pas) et qu’on compte bien empoigner le plus fermement possible ce que la vie nous donnera encore. Je pense à Macha Méril et Michel Legrand qui le font avec panache et une jeunesse d’âme extraordinaires. Pourquoi dire qu’on est « trop vieux », qu’il est « trop tard »… qu’on « n’a plus besoin de tout ça à notre âge » ? Pourquoi censurer sa vie, la rapetisser là où ce n’est pas nécessaire ? Un amour à cette période de la vie ne se base plus sur ce qu’on va construire ensemble, on ne cherche plus un compagnon bâtisseur comme c’est parfois le cas, mais un vrai compagnon de cœur, de partage. On va mettre en commun tout le bon à venir, pour en faire du nectar.

Corbeille littéraire

Et pourquoi ne pas, sans obsession mais avec bienveillance pour ces années encore à venir, soigner sa santé comme un beau plant de géranium, pour garder une démarche souple, une digestion sans perfidies, un intérêt stimulé par de nouvelles choses, un goût de la découverte ou redécouverte, le plaisir de l’échange avec les autres ?

L’âge de la pension n’est plus associé avec celui où on ne sert plus à rien d’autre qu’à être des grands-parents. Si on accepte que notre existence soit désormais vécue comme bon-papa ou bonne-mammy et basta, bien entendu on endosse l’imagerie qui s’y associe : on voûte un peu le dos, on rentre le cou, on a mal au dos, on ne marche plus aussi vite, on doit se reposer, on ne supporte plus les cris… et pour excuser ce ralentissement on saute d’un bobo à l’autre. Bobo derrière lequel on se cache au point que c’est lui qui grandit et nous qui diminuons… On est « un vieux, une vieille » malgré les éventuels éclairs malicieux qui persistent mais se raréfient, s’amenuisent, se cachent et puis meurent.

Or notre identité n’est pas notre lien familial avec quelqu’un : la femme d’untel, le fils de chose, la mère d’unetelle, la bonne-mammy des petits machin-chose. Et ce n’est pas non plus notre métier, qui ne fut que la façon dont nos talents nous ont assuré le pain quotidien – et, si on a eu de la chance, de la passion et une façon d’aborder la vie aussi.

Non. On est nous. On est la joie qu’on donne, l’enthousiasme qu’on exprime, le rire qui nous ride le visage et nous déride l’esprit. On est la chaleur de notre âme, la vigueur de nos affections, la clarté de nos limites, celles qui nous font respecter en même temps qu’aimer. On est ce qu’on a fait de ce qu’on a reçu : qu’avons-nous retiré de ces embrassades, des confidences, souffrances, amours, espoirs, occasions, chances ? Quelles sont les richesses que la vie nous a données et que nous voulons transmettre ? A quel point, enfin, nous sommes nous libérés des apparences et des faux interdits, pour mieux nous ouvrir ?

Si on n’a développé aucun feu en nous dont partager la lueur ou le brasier avec autrui… oui… on devient vieux. Très vite. Parce qu’on l’était déjà mais le train de la vie faisait parfois illusion.

Mais sinon, quelle énergie naît de ce besoin de faire de chaque année la meilleure : une véritable fringale de plaisirs grands ou petits, un usage merveilleux du temps qu’on peut sauver pour soi. De ce corps qui nous appartient encore et qui parfois implore notre clémence, et puis nous accorde malgré tout le frémissement d’une jeunesse qui, au fond, n’est pas bien loin !

Pertinence, vivacité, une paix qui ne veut pourtant pas le repos, surtout pas éternel, pas tout de suite. Le repos viendra quand nous aurons fini de vivre…

Fleurs et pommes littéraire

C’est à l’intérieur que nous sommes, pas autour…

Très jeune j’ai eu l’impression – pas du tout désagréable – que mon corps était mon véhicule dans cette vie, et que mes yeux étaient deux fenêtres qui me permettaient de voir où j’allais. Mon corps n’était pas vraiment « moi ». D’ailleurs si j’avais eu mon mot à dire, j’aurais eu des jambes minces nanties de délicats genoux triangulaires, une chevelure docile et pas truffée d’épis, et j’arrête l’inventaire ici parce que j’aurais vraiment touché à tout.

Avec le temps, comme finalement je n’ai pas trop de plaintes quant au  moteur, je ne pense plus à la carrosserie dont les bosses et coups dans la peinture ont fini par ressembler à ce que je suis au-dedans.

Jeune ou vieux n’a rien à voir avec l’âge du véhicule. Certain(e)s ont l’air d’avoir reçu une machine toute neuve qui pourtant fait pouf pouf en montée, a des ratés, est recouverte d’une couche de tristesse qui ternit la couleur que l’on a pourtant reçue éclatante. Des mouches et moustiques lyophilisés tremblent sur le pare-brise. Les pneus sont à moitié-plats. Et tout est neuf, pourtant. Quant aux passagers, ultra-centenaires grincheux cachés dans un engin futuriste qu’ils affligent de leur humeur, ils ne connaissent pas le son de leur fou- rire, pas même de leur rire. Ils « sourient » les lèvres fermées sur leur privacy, une privacy qu’ils gardent farouchement parce qu’ils la savent pas bien folichonne pour les autres. Ils préfèrent qu’on les qualifie de réservés et poliment mesurés plutôt que de bonnets de nuit.

Et puis il y a ces autres, ces avides de la vie, ces gourmands de tout qui ont tant à raconter, évoquer, expliquer, revivre et partager, bien calés dans leur Ford T de collection, tellement frottée et chérie qu’elle a l’air d’un éclair luisant, prenant les tournants avec la grâce d’un impala, la capote repliée comme un accordéon dont la musique n’attend que de ressortir pour s’égailler dans l’air.

Jeune ou vieux, c’est plus une question d’amour de la vie qu’autre chose. Faim et respect de la vie. Respect de ce temps qui nous est donné nous ne savons pour combien pour en faire quelque chose de bien. Faire ricocher notre bonheur sur d’autres existences. Nous connaissons tous ces gens qui sont nés vieux (et éteints, et qui tentent inconsciemment d’éteindre les lumières chez les autres) et les incorrigibles jeunes qui ont tout empoigné, savent faire le bilan sans vantardise, osent dire tout haut qu’ils regrettent certaines parades ou soumissions et que, si c’était à refaire… eh bien gamin, ne fais pas comme moi, écoute ton cœur et fonce !

Les amants - Magritte

Les amants – Magritte

Quant à l’amour, il n’a vraiment pas d’âge. Il peut produire des bourgeons et floraisons peu importe la saison de la vie. Tout comme il peut avoir la pâleur des chicorées aux teintes fantomatiques que l’on cultive en cave, même s’il naît à la belle saison. C’est que comme pour tout… il faut un sol fertile, une sève bouillonnante et la confiance en assez de demains pour faire grandir la plante au point qu’on ne peut plus la déloger…

Non, ce n’est pas de la nostalgie, c’est de la joie!

« Le passé », dit un de mes personnages, « c’est bon seulement quand on y retourne pour se faire plaisir, pour se dire qu’on a eu de la chance d’avoir vécu çà, ou vu çà. Mais des larmes, on a assez d’occasions d’en verser sans en plus aller les rechercher dans le passé! »… Toute vie comporte ses moments sombres. Ils nous marquent, bien sûr. Mais nous pouvons refuser d’être leur victime au-delà de leur temps. D’autres – et nous en connaissons tous – brandissent les nombreux malheurs qui les ont frappés comme autant d’excuses à leur poids morts et se font porter par les autres, ces bienheureux qui eux, ont vu la vie en rose depuis le berceau.

Et si je reviens sur le passé si volontiers – encore qu’il s’agisse rarement d’un passé chagrinant sur lequel je n’aime pas me tourmenter  – c’est qu’au contraire je me dis souvent « mais quelle chance d’avoir connu ça ». Le chauffage au charbon dont je parlais dans un article précédent. Les disques de cire qui grattaient et lançaient ces musiques chaudes et joyeuses qui partaient s’enrouler dans les rideaux du salon, des rideaux épais couleur brique avec des motifs un peu orientaux crème.  Les fers à repasser qu’on chauffait dans la cuisinière à charbon et qu’on ressortait avec un morceau de vieux drap de lit recyclé en mille et une pièces aux usages multiples : pour faire reluire les cuivres, l’argenterie, cirer les meubles ou transformées en pattemouille dont une vapeur au parfum de savon s’échapperait par le vasistas de la cuisine…

Le pudding caramélisé que l’on faisait refroidir dans la neige.  Le garde-manger dans la cave. La fente dans la fenêtre de la salle à manger par laquelle on pouvait faire glisser une pièce pour le pauvre… (Le pauvre ne passait plus depuis longtemps, et d’ailleurs les voiles en auraient pudiquement caché la vue, mais la fente avait bien dû servir un jour avant nous…). La grosse radio jaune qui chauffait et avait un œil vert allumé qui m’intriguait tant. Ma mère – Lovely Brunette – me disait que la lumière qui provenait de derrière la protection de tissu était celle qui éclairait un orchestre d’hommes minuscules qui faisaient la musique. J’essayais de les voir… et étais déjà contente de voir leur éclairage !!!

Les ronds de serviette monogrammés – qui reviennent à la mode ! -, les serviettes brodées. La nouvelle nappe du dimanche… Les cendriers que l’on rapportait à mon pauvre grand-père de toutes les vacances…. Sa petite machine à rouler les cigarettes que je maniais comme un authentique fumeur invétéré, ce qui me rendait très fière. La Birkin Wasser avec laquelle ma mère me frictionnait les cheveux tous les soirs. Les peaux de chamois pour polir les ongles. Les soirées où on ouvrait la table à jeux et jouait aux cartes, ou aux dames en écoutant la radio. Les bénitiers à l’entrée des chambres à coucher et de la chambre à jeux. Les bouquets en mie de pain faits par ma grand-mère…  La chaise de Joseph, entièrement brodée par un homme, monsieur Hennessy – du cognac du même nom – , mais je ne sais pas pourquoi ma grand-mère avait une chaise qu’il avait brodée, c’est un mystère qui restera tel… Les bouteilles de Bols en grès que l’on utilisait comme bouillottes…

La chaise de Joseph

La chaise de Joseph

Oh non, ce n’est pas nostalgique ! C’est une promenade dans le musée du souvenir, un plaisir sans cesse retrouvé…

 

L’enfance, l’oeuf du bonheur

Agatha Christie a un jour écrit que l’enfant n’est lui-même que jusqu’à environ ses huit ans. Après quoi, il s’adapte, se plie, se conforme ou s’oppose à son décor de vie : sa famille, son environnement, son milieu. Il ne disparaît pas complètement mais est caché, déguisé, rangé, prêt à ressortir des années plus tard quand enfin, l’âge de l’accomplissement lui permettra de redevenir lui-même sans craindre de conséquences. De revenir vers son enfance. Vers  lui-même.

D’où ces vieilles dames au franc parler, qui savent si bien appeler un chat un chat ou ne pas tarir d’éloges car elles savent la valeur des choses.

Bien sûr, Agatha parlait des enfants de son univers, de sa société. La nôtre. Et je ne veux pas vous emmener dans le monde des enfants sans enfance, manipulés par les guerres et l’argent, non. Je veux rester dans l’univers des petits corps aux grands éclats de rire, aux imaginations si riches qu’ils créent les sortilèges, aux chagrins dévastateurs qui se calment sur un cornet de glace.

Et je le sais, il y a des enfants venus d’autres cultures qui ont sans doute moins besoin de dompter leur moi intime. Là-bas, il reste bon de rire et de ne pas cacher son plaisir. On ne passe pas l’âge. La vie se comble peu à peu de responsabilités, mais le pétillement du regard entretient des cascades de joie ne demandant qu’à jaillir.

Il y a des enfances qui se prolongent comme une soirée d’été lorsque les ombres s’étirent au sol gorgé de soleil. Des enfances nourries de caresses et d’attentions, de jeux, de quotidiens confortables. Quelle que soit la notion de confort. De sécurité.

Ces enfants dont l’âme s’épanouit sans incertitudes inutiles seront des adultes généreux. Leur regard sera bel et bien le miroir de cette âme à ciel ouvert.

Et ces photos d’enfants sortent du regard de mon neveu, l’heureux John-Philippe Lonhienne. Nono pour moi.

 

2004 Bali Ubud – John Lonhienne

 

2008 Cambodia – John Lonhienne

 

2006 Népal – John Lonhienne

 

Sulawezi – John Lonhienne

 

 

Enfant souriant…

C’est une mélodie grecque que j’aime tant, to yelasto paidi  – l’enfant rieur. Alors j’ai trouvé que ce titre de chanson était parfait pour cette petite réflexion.

J’ai lu il y a peu que les adultes dont les photos d’enfance montraient des bambins au sourire spontanément gai étaient devenus des adultes heureux. Si on a la capacité d’exprimer et montrer la joie avant l’âge de 5 ou 6 ans il me semble, ce serait le signe qu’on a le secret du bonheur.

 

Qu’il est amusant de s’entendre dire c’est tout à fait toi, je te reconnais, lorsqu’on montre à un ami une photo surgie de l’enfance, alors que les ans ont recouvert la photo de patine et le corps d’un nouveau volume. Et pourtant, oui, le sourire et la paisible confiance en soi errent encore, l’essence même de ce qu’on était déjà.

Quant aux enfants anxieux, ces enfants dont on voit trop tôt hélàs le visage et le caractère qu’ils auront plus tard … bien vite en eux l’enfant disparaît et livre toute la place à un individu auréolé de tristesse qui s’use sur les vicissitudes et se retourne pour les regarder quand elles sont passées, vivant avec parcimonie les grands bonheurs de la vie pour être mieux préparé aux drames à venir. Garder un cœur d’enfant, comme on le dit, prend des aspects différents pour tous, et certains ne peuvent garder ce qu’ils n’ont jamais eu. Mais le goût des fous-rires, des sottises dites pour le plaisir unique de rire et d’entendre une amie surenchérir avec une autre idée encore plus sotte, c’est ouvrir la cour de récréation à cet enfant de jadis qui eut le même rire que nous, et dont l’expression espiègle flotte devant la nôtre.

Ça n’enlève rien au sérieux que la vie exige de nous le reste du temps, ni à l’indispensable maturité qui permet que la joie d’enfant apporte un sain détachement des choses sans en enlever la conscience. Céder à l’appel d’un vieil air de Bo Didley et danser toute seule en repassant, téléphoner à une amie pour une demi-heure de pure bêtise rajeunissante, ne pas penser à ses vêtements et se coucher dans l’herbe pour regarder courir les nuages – et y reconnaître formes et visages éphémères -, manger une tartine de pain gris au saindoux et sel, abomination de la diététique mais pure extase qui rappelle l’enfance, c’est ne jamais vieillir tout à fait, même si le corps a des ratés et des pièces que l’on aimerait remplacer si on le pouvait.

Agatha Christie disait que ce que nous sommes avant d’avoir huit ans est ce que nous sommes vraiment. Après, l’éducation, la pression pour être conforme et plaire altère la personnalité de base.

Allons donc, les enfants, emplissez-vous des joies qui jalonnent la route, préparez aujourd’hui votre jeunesse de demain.

 

 

Bulles de joie

Nuages sur le Népal – Photo John Lonhienne

Il y a des gens dont la joie se dépose en gouttelettes rafraichissantes dans notre mémoire. Et lorsqu’au gré de nos propres bonheurs une lueur s’y dépose, elles scintillent et rient comme les nymphes des ruisseaux.

Il y a quelques années je suis allée me promener à Campgaw, une réserve montagneuse près de l’Etat de New-York. C’est boisé et accidenté, parsemé de marres et d’étangs. On peut, si on a de la chance et du silence, surprendre un couple de dindons sauvages qui vont s’envoler en gloussant. Ou des cerfs silencieux et immobiles, nous observant d’un oeil lancéolé, et qui finissent par s’enfuir en bondissant sans un bruit dans les bois. Les ruines d’anciennes propriétés sont envahies par les ronces et de jeunes pousses d’arbres tendres mais déterminées. Les écureuils et tamias ne s’y laissent voir que rarement, bien plus farouches que leurs frères citadins. On rencontre peu de monde sur les pistes, la plupart des gens restant dans les aires de pique-nique près des parkings.

En hiver, on y skie. Rien de bien téméraire, ce n’est ni très haut ni très long. Mais en été il est agréable de grimper jusqu’à la station de remonte-pentes du sommet, où des pierres plates couvertes de trèfle, serpolet et millepertuis invitent à s’étendre au soleil. La vue surplombe les arbres, on voit la pointe de Manhattan au loin si l’air est clair. A nos pieds, invisible, court la rivière Ramapo. Les remonte-pentes sont immobiles, un couple de faucons vole en tournoyant dans le ciel. On oublie où on est, et on est oubliés.

Ce jour-là, un bruit proche m’a fait paresseusement tendre l’oreille, puis m’asseoir. C’était un tout jeune garçon, 18 ou 19 ans, tout seul, un sac au dos. Il ne nous vit pas. Il s’arrêta au bord de la piste, où l’herbe est fauchée, et s’y tint comme sur un plongeon. Et puis, convaincu d’être seul au monde avec sa joie et sa jeunesse, il a écarté les bras comme des ailes, les remuant de haut en bas, et s’est élancé en avant, par larges bonds souples, en poussant un cri qui clamait toute sa liberté, tout son optimisme.

Je l’ai suivi des yeux qui rebondissait en agitant les bras, jusqu’en bas de la piste, nous atteignant encore de sa voix. Sa joie s’est déposée en moi et a pris comme un bon greffon!

Autre époque, autre lieu. Aix-en-Provence, dans ce petit restaurant estudiantin que je fréquentais, Chez Inès. Nous avions, un ami et moi, été y manger à midi. L’endroit s’était vidé et il ne restait que nous, et à une table derrière, deux garçons que nous ne connaissions pas et qui s’amusaient à faire de la musique brésilienne avec les moyens du bord: cuillers entrechoquées, scie de couteaux sur le rebord du verre, tambourinement des mains, petits sons de la voix un peu simiesques et saccadés. Le résultat était vitalisant, et je trahissais mon enthousiasme en me trémoussant sur ma chaise de formica. Puis ils se sont levés, ont payé et sont partis. A dix mètres de l’entrée ils se sont arrêtés, ont échangé quelques mots, et l’un des deux a foncé vers le restaurant, est entré, et est venu me déposer un baiser sur la joue, repartant aussi vite qu’il était venu sans se retourner. Oh! J’étais stupéfaite, et après un petit moment d’apnée (au sens propre et figuré) je me suis mise à rire avec mon copain. C’était ce qu’on pourrait qualifier de … si mignon! Une bouffée de joie.

Et de nouveau au New Jersey, dans un endroit où la joie se rencontre rarement! Un super-marché, rayon produits laitiers. Un employé noir en cache-poussière blanc, agenouillé devant le comptoir frigorifique. Il y dispose des rangées de pots de yaourt. Et il chante. Un chant venu de loin, de son pays natal, où les mots langoureux portés par sa voix un peu haute l’emportent. Il est au bord d’un lac aux berges sablonneuses, ou assis dans un village aux teintes ocres, ou encore regardant une partie de dés dans une ville quelconque au milieu d’un gai tapage. Des mains passent devant son visage et saisissent un dessert, des charettes frôlent ses semelles mais lui, il est dans la quiétude ensoleillée de son  monde, et sourit à sa banalité rassurante.

Retour bien loin, aux jours de l’enfance. Nous faisons une promenade en barque, mon père rame, il fait soleil. Sur la route qui longe la rivière, ma tante Louise trottine devant nous, ses longs colliers dansant de gauche à droite, l’ombrelle à bout de bras, et s’arrête sur le petit pont sous lequel nous allons passer. Elle sourit de toute sa bonne humeur et nous hèle, nous les enfants. Youuuuu houuuuuu! Et mon frère et moi nous délectons à lui envoyer un autre youuuuu houuuuu, alors que nous passons sous le pont. Notre voix y a un timbre étrange qui nous ravit à chaque fois, tandis que le reflet du soleil dans l’eau fait danser des taches de lumière sur les vieilles pierres de la voûte.

Le bonheur est si beau à regarder!