83 bougies éteintes et 11 qui m’éclairent

Ma Lovely Brunette chérie,

Le 11 février, c’est et ça reste ton anniversaire. Tu auras 94 ans. Ça se fête avec toi. Pas avec « un gâteau moka à se cacher derrière » (tu sais ce que je veux dire et je t’entends rire, mais je ne peux vraiment pas raconter cette histoire, hein…)

J’ai une lettre de toi qui commence par « Bon-papa aurait eu 100 ans ce jour ». Bon-papa c’était ton papa, le houps comme nous l’appelions parce que pour s’extirper de son transat, il se hissait en ahanant « houps ! ». Toi aussi tu continuais de ressentir la date de son anniversaire comme une perle sur le collier des évènements familiaux.

nismes-1949-ou-50Je pensais que tu le faisais parce que tu étais imprégnée des remembrances familiales d’autrefois, mais non… je sais à présent que les 11 février et 22 août sont les anniversaires de ma Lovely Brunette et de mon Papounet, et sont des jours que je fête discrètement et silencieusement. Mais que je fête…

Tu me manques mais la douleur n’est pas celle du vide, de l’écho qui ne répond plus, de mille jamais plus.  Non tu me manques presque d’une manière heureuse, c’est un manque qui dès que ressenti construit le pont vers toi. C’est chaud et toujours un peu rieur, ou une phrase qui remonte exactement comme tu la prononçais (avec ta grosse voix de gendarme de la fin, dont tu te plaignais en riant). Ou une vieille chanson que nous aimions, tu sais Le petit cheval blanc de Brassens ou Coucouche-panier, papattes en rond… Ou le souvenir amusé de ces mots secrets que nous utilisions pour parler devant le chien qui ne devait pas comprendre que nous allions manger un morceau de chocolat ou partions faire une promenade sans lui. On va à la messe, lui expliquions-nous. Ou un apaisement quand mon esprit contrarié chevauche sa fichue jument de nuit…. « allez ma Puce, calme-toi, tout va s’arranger ».

Alors bon anniversaire à toi, la femme que j’aime le plus au monde et à ma vie, ma mammy, ma Tarzanette, ma maman, ma négresse, ma mammy rose ….

Une petite fille dans son château

lovely-brunette-petiteLovely Brunette est née « riche ».

Mais sans aucune idée du faste. Ça ne se faisait pas d’être ostentatoire, « d’en jeter ». Seuls les nouveaux riches s’y risquaient (et les anciens riches étaient assez contents d’en connaître un ou deux pour se croire, le temps d’un grand dîner ou d’un bal, à Schonbrunn en train de descendre du champagne au cliquetis des rivières de diamants… il faut les comprendre !). Lovely Brunette ignorait d’ailleurs qu’elle était riche. Quatrième enfant d’une famille qui en avait perdu un – le petit Serge, mort en quelques jours et dont, bien qu’elle ne l’ait jamais connu, elle m’a toujours parlé avec un peu de deuil dans la voix – elle n’avait pour ainsi dire que des contacts avec la famille.

En ces temps-là on avait beaucoup d’enfants et donc ça faisait une multitude de cousins et cousines (et merci Lovely Brunette car j’ai appris la généalogie sans y penser, je peux réciter les grands-oncles, grands-tantes, cousins, conjoints sans réfléchir car bien des conversations situaient automatiquement cette large cousinade dans les branches de l’arbre, sur la bonne feuille…). Beaucoup de goûters d’anniversaire donc, de Noëls en famille, d’après-midi passés à jouer dehors.

Dehors, c’était immense, en tout cas à mes yeux. Car tous ces gens habitaient au minimum de grosses villas entourées d’une « propriété » ou des « châteaux ». Même si je ne trouve pas que le « château » de Lovely Brunette ait été plus qu’une grosse-grosse villa. Mais bon… Tout le monde en parlait comme d’un château, et c’est là qu’elle est née. Car non, on ne naissait pas à l’hôpital ni à la maternité, on naissait dans le lit de maman. On respirait les murs de la maison dès son premier souffle.

Et elle avait reçu pour un de ses anniversaires une carriole qu’elle pouvait atteler à un âne ou une biquette pour parcourir les allées… ce qui forçait mon envie… moi qui n’avait qu’une voiturette à pédales qui martyrisait mes mollets dans la montée !

Il y avait des bois, des fermages, des prairies un étang avec une grotte artificielle devant. Hors des grilles, c’était un autre type de vaste monde qu’elle ne connaissait pas trop, bien qu’elle m’ait souvent dit avoir eu grande envie de s’amuser comme les gamins qui passaient sur des boîtes à savon en criant, ou courant au-delà du portail et qu’elle enviait, se sentant comme un singe dans un zoo tandis qu’eux étaient libres. A chacun sa réalité…

A l’âge de six ans, de sombres conversations ont hanté le salon des parents et certains couloirs, peut-être même les cuisines où ça devait inquiéter malgré les poulets à plumer et le bouillon à surveiller : le crash boursier de 1929 avait avalé leur fortune. La famille avait, avec une autre, fondé une banque, et patatras. Ils ont remboursé pas mal de gens sur leur argent personnel, et ma foi, je ne sais pas s’ils ont eu une réelle idée de l’ampleur du désastre. Car ne vivant pas comme Gatsby le Magnifique ou les stars de Hollywood, en apparence peu de choses ont changé pendant longtemps. Sans doute se sont-elles lentement dégradées, tout simplement. On ne chauffait pas, depuis toujours, les chambres à coucher, on ne connaissait pas le luxe même si on pouvait se permettre de jolis vêtements et des vacances « thermales » ou « de soins » dans des endroits huppés. Ma grand-mère était tout sauf coquette, et de l’instant qu’elle avait son cheval bien-aimé, elle avait tout ce qu’elle pouvait désirer. D’ailleurs, ce château, elle l’avait reçu en cadeau de noces de la part de son beau-père qui lui avait aussi promis un cheval, et je ne sais pourquoi elle n’a jamais eu ce cheval, et elle en voulait beaucoup à son beau-père pour cette ignoble trahison. Ce qui nous faisait bien rire, Lovely Brunette et moi… Ah, c’est bien Bonne-Mammy tout craché !

mariage-papa-et-mammy-st-hubertQuand Lovely Brunette s’est mariée, ce fut simplement. J’en sais peu de choses et n’ai qu’une seule photo (merci aux chacals de la famille qui ont détruit les autres ou même les ont vendues en brocante, au passage…). Mais ce n’était pas un grand mariage. Elle est partie habiter la maison de son époux mon Papounet.

Et un jour, jour dont je me souviens très bien, Bonne-Mammy est arrivée la mine sombre, sachant à l’avance que sa fille allait pousser des trilles et des tremoli sonores. « Je suis ruinée » lui a-t-elle dit en assurant sa canne d’un air batailleur sur le carrelage de la cuisine, « et je vends le château ». Je pense que la perte des écuries l’affectait plus que celle du château… Mais en effet Lovely Brunette a été bouleversée. Elle a demandé à mon père d’acheter le château de sa jeunesse. Un fameux caprice car je pense qu’il n’était plus trop vaillant, le château, ça faisait belle lurette qu’on n’entretenait plus que l’indispensable ! Mais Papounet en a offert à l’époque tout ce qu’il pouvait libérer. Et ce fut non. Bonne-Mammy a fait morceler les terres, et abattre le château.

Et moi je n’en ai aucun souvenir même si j’avais cinq ans quand on l’a détruit… juste très vaguement la grotte… Et je sais qu’il existait. Et qu’il en reste un petit morceau assez ancien. Mais jamais je n’ai vu « La samaritaine », la fontaine couverte, dont Lovely Brunette parlait si souvent, et où elle allait jouer…

Et c’est ainsi que j’ai toujours su que les choses ne font que passer, que les pages se tournent, et… au fond, ce n’est pas aussi grave « que ça »…

Car Bonne-Mammy n’a plus jamais évoqué le château, et a vécu dans du plus petit et plus petit encore, sans aucune nostalgie parasite…

Indignons-nous avec élégance, palsambleu!

Petite, j’entendais mon Papounet qui, ouvrant les vannes à l’exaspération, sortait un très mesuré « Sapristi » ou « Sacrebleu » ! Parfois un très surprenant « Nom d’une pipe ! ». Suivi d’un silence qui vibrait de stupeur. « Nom d’un chien » était moins raffiné, mais plus que Nom di djap, le juron local wallon (nom du diable) qui était interdit de séjour chez nous, mais que Lovely Brunette se plaisait à dire sous couvert de parodier quelqu’un. Mais nous n’étions pas dupes… il était clair qu’elle y trouvait un grand plaisir!

nom-dune-pipeMa grand-mère, Edmée la terrible, ne jurait ni ne se fâchait mais le pire anathème qu’elle pouvait jeter sur qui ne lui plaisait pas était de décréter « que c’était une vieille gatte » (une vieille bique). Mon grand-père Jules, son mari, lui, classifiait sous le nom de « rasta » tout ce qu’il ne fallait pas fréquenter d’après l’Evangile selon Jules. Par contre il conservait une habitude familiale pleine de gentillesse : il appelait ses sœurs « chère » et elles, tout simplement, « cher ». As-tu bien dormi, chère ? Encore un petit doigt de porto, cher ?

Lovely Brunette qualifiait les gens malhonnêtes de margoulins, disait d’eux qu’ils avaient des ruses de maquignons. Toujours malicieusement désuète, elle ajoutait qu’ils étaient de fieffés coquins (mais son amour de la désuétude lui faisait aussi dire « le coutelas » au lieu du couteau… Prends donc le coutelas dans le tiroir..). Son amie Madeleine avait elle aussi ses expressions dont une qui nous enchantait et que bien entendu nous nous amusions à dire et redire en imitant sa voix : « Y a pas à dire, mon bel ami » (phrase introduisant une indignation que l’on allait comprendre et partager sur le champ…). Un peu comme mon amie Odette qui aimait à commenter par « quelle épopée » tout récit un peu déconcertant…

Ma bonne tante Louise, très choquée, rapportait à Lovely Brunette combien elle avait trouvé la remarque d’une dame peu amène de « plutôt saumâtre ». Et elle aimait naviguer dans des sphères de « personnes bien nées »… Elle avait aussi un talent bien à elle pour lire dans les yeux d’une soi-disant jeune fille vertueuse qu’en réalité… elle avait vu le loup!

Notre voisin nous ayant pris en voiture un jour car nous « descendions en ville » en a profité pour nous parler des fiançailles rompues de son fils (par la jeune fille !) qui, d’après lui, « avait été bien châtié » (car il avait choisi une « promise » qui ne plaisait pas aux parents…). Nous avions eu du mal à ne pas rire car nous avions compris « bien châtré »…

Et comment ne pas mentionner ces petits trésors de mauvais goût populaire imagé, comme le préservatif qui devenait « un gant d’amour », les fiancés qui allaient trop loin dans la découverte de leurs corps et mystères en « allant dans le tiroir avant le mariage », et l’ennuyeuse conséquence qui affirmait que la jeune fille enceinte avait « un polichinelle dans le tiroir » ? Evidemment, à force d’y aller, dans ce fameux tiroir, on y laissait toujours quelque chose de soi!

Les jeunes gens qui « venaient courtiser » la jeune élue de leur cœur sous l’œil vigilant des parents. Quand ils se mariaient enfin, ils partaient « en tour de noces ». Ma mère et moi riions toujours de cette tournure de phrase, les imaginions ayant le tournis sur un manège de kermesse devenu fou…

Ventre saint-gris… en une génération, celle des baby-boomers… que les choses ont changé !

 

La calèche de madame est avancée

Ma Lovely brunette de mère n’était évidemment pas une femme comme les autres, c’était Lovely brunette herself. Quand elle demandait un cadeau à son mari, ce n’était pas un 78 tours des Frères Jacques, un mouton doré, de jolies chaussures de crocodile. Enfin… elle a eu tout ça aussi, la futée dame ! Mais je me souviens de la merveille des merveilles, qui était… sa calandre à repasser, qu’on avait installée au « petit grenier », une petite pièce munie de deux lavabos, de cordes à linge, et du réservoir d’eau chaude. Décorée d’elfes que j’avais dessinés sur du papier épais et collés… avec du sirop de Liège, et je vous garantis que ça colle super bien et pendant des années.

La calandre était d’acier peint en vert pâle, et j’adorais repasser. On s’asseyait, on posait le pied sur la pédale, on prenait un long drap de lit dans la manne à linge, pshiiiiiiiiiiiit pour humidifier le tout et hop, sur le rouleau. Ça sentait le linge chaud, ça embuait tout l’étage et c’était tout simplement magnifique. J’aurais repassé pour toute la rue si on me l’avait demandé.

Elle a aussi eu … sa machine à faire des puzzles ! Cette machine infernale était, elle, dans le « grand grenier ». Avec une petite scie menaçante que je touchais du bout du doigt, très consciente que si j’appuyais en même temps sur la pédale, hop, plus de doigt ! Lovely Brunette faisait des pièces savamment compliquées, et ses amies lui empruntaient ses fameux puzzles pour lesquels elle avait fait faire des boites de différentes tailles. Les puzzles étaient alors un plaisir de dames pour l’après-midi, et ses amies eurent tant de plaisir qu’elles perdaient négligemment des pièces, que le chien dévorait ou que la servante faisait disparaître dans l’aspirateur. Lovely Brunette pestait et pestait, et n’a plus fait de puzzles que pour nous. Les boites ont servi de boîtes à cadeaux pendant des années, jusqu’à épuisement du stock. J’ai précieusement gardé ma Blanche Neige qui abandonne seau, savonnée et corvées pour envoyer un message d’amour à son Prince charmant. Il a presque 60 ans (Nous ne parlerons pas de l’âge du Prince…). Un collectible

2016-06-03 09.37.12

Et puis elle a eu sa calèche, noire et jaune à laquelle on attelait la Falinette, et en avant, sous la pluie, le vent, la neige, la grêle ou le plein soleil, les jambes sous un plaid ou la capote remontée, on partait faire des promenades bucoliques dans les bois et prairies, au son joyeux des sabots clairs de notre Falinette que ma mère guidait d’une caresse du bout du fouet – qui jamais ne fouettait – et de bruits secs de la gorge. Les oreilles confiantes se tournaient, enregistraient le message, et elle allait plus vite ou plus lentement, ou s’arrêtait pour que l’on cueille des myrtilles, muguets ou mûres.

En Falinette

Promenade dans les bois, 31 mai 1956

Promenade dans les bois, 31 mai 1956