Marie, femme de lettres

Lovely Brunette était, bien avant d’être cette femme un peu insaisissable, chic avec son zeste d’exubérance et de folle envie de rire plus fort que permis, une jeune fille timide, qui se faisait un peu de cinéma. Elle avait le décor parfait pour ça. Pensez donc, elle était née dans un château, pouvait vanter une généalogie assez ronflante (mais parfois, on s’en doute, il valait mieux de pas chercher trop profond, nous avons un ancêtre qui faisait notre fierté mais était un vrai fripon, et qu’il soit noble et riche ne le rendait pas moins fripon), une existence en suspens entre des parents peu attentifs et de jeunes servantes ravies de pouvoir jouer un peu avec les enfants des lieux, parce qu’on les avait placées en les séparant de leurs frères et sœurs. Son père était… rentier, oui, rentier. Je vous le jure, ça existait. Elle avait grandi dans un pensionnat pour jeunes filles bien nées (pour ce que ça voulait dire, je me demande si Dieu vraiment faisait ce choix atroce : toi tu naîtras mal, et toi bien… car ce pensionnat était tenu par les Ursulines), avec de trop bonnes manières (comme prendre son bain avec une tunique pour ne pas voir l’impureté de son corps, qu’il soit sale ou embaumant de savon), prête à sa future et délicate carrière d’épouse de la bonne société.

En attendant, elle attendait. Ne chantait-on pas avec foi Un jour mon prince viendra ? Elle chantait, et dans les distractions de jeune fille bien née se trouvait la correspondance. Une dame se devait de se consacrer à sa correspondance le matin. Elle avait son écritoire, avec son porte buvard raffiné, sa cire à cacheter, du papier vélin, un encrier, et un magnifique stylo en écaille de tortue avec plume en or. Tout ça avait sa propre odeur, ses marques d’usure, et sentait le rituel, le silence, l’aller vers l’autre par les pensées et l’effort d’une belle écriture, de phrases que l’on ordonnait dans sa tête avant de les étirer en lignes luisantes d’un beau bleu qui séchait lentement.

Je ne sais comment elle a obtenu des adresses de correspondantes, mais c’était sans doute par une filière triée sur le volet, car elle ne recevait pas, comme moi j’en ai reçu plus tard, des lettres arrivant d’un pénitencier en Oklahoma avec le cachet du contrôleur au dos…

Tout ça pour dire qu’elle a ainsi eu plusieurs échanges épistolaires qui l’ont accompagnée des années durant, et surtout une correspondante, Lulu. De leur âge de jeunes filles en attente du prince à la mort de Lulu, elles ont fidèlement échangé leurs confidences et récits plus ou moins sages. Il faut dire que Lulu n’a pas cherché loin car son prince était son voisin de palier. Et qu’elle a eu une vie sans grands reliefs qui nous semblait, à nous, plutôt ennuyeuse, toujours dans le même quartier de Paris, et nous avions ri malgré nous (enfin, avouons-le, on était un peu moqueurs, tout le monde l’a compris) quand un jour Lulu s’est rengorgée dans une de ses lettres avec cette phrase que je n’oublierai jamais : Et dire que nous avons des amis à Los Angeles !

Mais il n’y eut pas que Lulu (et d’autres), il y eut Marie.

Marie que mes grands-parents acceptèrent comme correspondante car elle avait un nom à multiples particules très impressionnant.

Eugène de Blaas La lettre d’amour

Ce qu’ils n’ont pas su tout de suite, c’était que Marie était un garçon. Eh oui. Un jeune Hollandais qui parlait bien le français. Lovely Brunette le pensait amoureux d’elle, et ça lui plaisait, cette hâte à recevoir et lire ses lettres, d’y répondre en faisant semblant de rien, en ayant pourtant cru comprendre entre les lignes des choses qui peut-être n’y étaient pas, ou si peu. Ils ne se sont rencontrés qu’une fois mariés tous les deux, lui avec Nettie, et elle avec mon Papounet. Elle continuait d’aimer l’idée que Marie avait une sorte de regret dans le sourire, une admiration heureuse en la voyant, mais le respect de leurs situations à tous faisait que tout ça était suspendu dans une autre parenthèse de temps, si seulement, qui sait si…

Quand j’ai eu 13 ou 14 ans, je suis allée passer une semaine chez Marie et Nettie, pour « perfectionner mon néerlandais » que je n’ai pas du tout perfectionné puisque tout le monde parlait français, et que d’ailleurs j’étais un peu impressionnée par cette atmosphère familiale trop différente de la mienne, de la disposition de la maison (ah ces escaliers tellement raides et mal éclairés…), l’habitude pater familias qui voulait que Marie découpe la viande de tous puis faisait une prière et ensuite nous pouvions manger refroidi, sans boire pendant le repas, juste après. Ils étaient charmants avec moi, me sentaient mal à mon aise, me tenaient compagnie. Leurs enfants – Antoinetje et Louitje – étaient plus jeunes que moi, mais nous jouions et nous promenions ensemble, le plus beau jeu étant de sonner aux portes et de nous enfuir bien entendu.

Marie me demandait si les garçons m’intéressaient, et je me souviens de lui avoir dit que je les trouvais stupides et que si jamais un garçon devait un jour m’offrir un bouquet de fleurs pour me demander en mariage, j’aurais un fou-rire, que je ne voulais absolument pas me marier, jamais. Lovely Brunette m’avait tellement inoculé son rêve à elle que je me persuadais qu’il me faisait ces demandes en pensant à elle, à ces occasions peut-être manquées, à cette autre vie qu’il aurait pu connaître. Qui sait ce que pensait Marie, en fait ?

Les années passèrent au galop.

Nettie mourut. Antoinetje était devenue vice-présidente de la Cour d’Appel de sa ville, et Louitje directeur d’une grosse société. Marie et Lovely Brunette s’écrivaient encore, de leurs mains devenues vieilles et raides.

Et voilà qu’il lui demanda de venir passer quelques jours chez lui. Elle s’agitait comme une puce folle. Il était très bel homme encore, une belle patine distinguée. Elle s’agitait, s’agitait, commença à organiser son séjour et puis… renonça.

« Il va me demander de l’épouser ».

Elle n’est pas partie à cause de ça. Elle souhaitait garder la romance de toute une vie et refuser l’entrée en scène de l’âge, les pilules, les précautions, les faiblesses honteuses.

Quand il est mort, peu avant elle, elle a été bouleversée.

Lovely Brunette et l’Hydre de Lerne

Amis et amie de plume, c’était la passion de Lovely Brunette, presque sa vie sociale. Et, tout comme ses recettes, son goût des chapeaux « bien chauds » – et de moins en moins jolis selon leur degré de confort -, elle m’a donné ce goût dès que j’ai su écrire.

À 16 ou 17 ans, par un concours de circonstances trop compliquées pour que je vous en fatigue par le menu, je me suis retrouvée avec plus de 600 demandes de correspondance provenant d’Italie. Il y en avait tant que j’avais perdu le plaisir de les lire, et que beaucoup de ces lettres d’ailleurs n’ont jamais été ouvertes, liées par liasses dans une petite valise. Pauvre de moi, je ne voulais que perfectionner mon italien, appris senza sforzo toute seule avec Assimil. Une petite annonce de ma part, accompagnée d’une chaste photo de mon minois souriant et souligné d’un col Claudine avec un feston de dentelle, et me voilà la bête noire du facteur. Faut-il le dire, la plupart de ces lettres émanaient d’hommes et de garçons proclamant mes charmes avec les expressions les plus fleuries. Dépassée par cette avalanche, mais amusée et curieuse, j’ai surtout ouvert les enveloppes dans lesquelles on sentait la présence d’une photo, et le tri était vite fait. Plein de vieux en maillot de bain, tarzans des plages au sourire de Sheetah, le ventre rentré comme celui d’un lévrier. J’avais 17 ans, et les vieux d’alors étaient plus jeunes que je ne le suis aujourd’hui, mais ainsi en est-il des notions de l’âge et de la grisante sensation d’éternité de la jeunesse !

Finalement, Lovely Brunette a récupéré l’un ou l’autre de ces vieux. Pour voir…

Nous écrivions la lettre ensemble (en riant beaucoup parfois), puisqu’elle ne connaissait pas l’italien, et je lui lisais les réponses. La plupart de ces correspondants croyaient surtout entendre la corne des brumes des femmes du nord, solitaires et mal aimées par des hommes à la pâleur de navet et l’énergie anémique, et offraient sans détours leurs services d’étalons qu’ils assuraient être épuisants et vraiment inoubliables. D’autres étaient plus discrets, et parmi eux, il y avait Lerno.

Il venait du centre de l’Italie, et une ou deux lettres – des plus chastes ! – à peine avaient été échangées entre Lovely Brunette et lui, qu’il s’était enhardi à demander si elle ne viendrait pas en Italie pour ses vacances. On pensait le voir venir (avec ses gros sabots…), et c’est avec beaucoup de soulagement et de rires étouffés qu’on lui a annoncé que non, nous allions en Yougoslavie, bien loin de chez lui. En décidant d’abandonner cette correspondance qui déviait déjà.

Qu’à cela ne tienne, annonça alors l’impétueux séducteur, je vais venir jusque là !

Horreur ! Et on lui avait dit le nom de l’hôtel, incapables d’imaginer qu’il ferait près de 1.000 kms pour satisfaire son programme de Sea, Sex and Sun… Chaque jour on espérait que l’hydre de Lerne, comme on l’avait surnommé, se découragerait, se perdrait sur la route, tomberait dans un ravin. Et les jours passaient, en effet. Nous étions sous le charme du farniente, du soleil, des petits fjords charmants couronnés de pins. Nous riions devant les premiers efforts de la Yougoslavie pour accueillir avec faste ses touristes : « Cadeaux acceptables » disait une flèche pointant vers les boutiques à souvenirs. « Friseur pour dames » disait une autre. Les suivait-on en souriant, ces flèches cocasses ! Nous achetions des loukoums aux noix avec une gourmandise quotidienne.

Et ce bon Lerno qui ne se montrait pas… Que le soleil était bon, que les cigales chantaient fort, que nous étions bien … Même la moussaka quotidienne nous semblait de plus en plus savoureuse. Jusqu’au jour où, alors que nous rentrions de la plage, Vesna, la réceptionniste – qui se comportait très amicalement avec moi car elle m’empruntait tous mes vêtements avec le projet de m’en rendre le moins possible – nous annonce qu’un monsieur nous avait demandées, et avait loué un pavillon aussi. (L’hôtel était formé d’un bâtiment central comprenant le restaurant, la piscine et le bar, et puis les chambres s’égayaient dans la pinède sous forme de petits pavillons). Lerno, avons-nous dit en chœur.

Et c’est alors que nous finissions notre repas que nous avons remarqué la présence d’un petit homme extrêmement velu qui nous fixait, immobile, depuis la porte. Lerno. Faisons semblant de rien. Mais il s’approche et nous appelle par nos noms. Après tout, il a couvert assez de kilomètres et est si près du but, pense-t-il… Nous jouons les idiotes, moi pas comprendre italiano, mais il se tape sur la poitrine et insiste : Lerno, Lerno ! Bon, on a bien dû sourire, et jouer la surprise ravie. Mal, aussi mal qu’on pouvait se le permettre. Le malheureux, sans doute épuisé d’avoir conduit comme un bolide pour séduire sa correspondante, nous suggère alors un tas de choses : aller sur la plage, aller en ville, sortir le soir pour aller danser… Et nous, non non, on a des amis, on est prises, on a déjà des plans, désolées, mais non vraiment … Demain aussi, et tous les jours en fait… C’est bien dommage mais …  Finalement, nous condescendons à aller en ville pour prendre quelque chose ensemble. Il porte une sorte de singlet jaune atroce à grandes mailles dont sa pilosité s’échappe avec exubérance. Je ne serais pas surprise que nous ayons eu, Lovely Brunette et moi, une moue involontairement écoeurée. Et il nous amène à sa voiture… une fiat 500, la fameuse topolino ! Lovely Brunette, avec ses grandes jambes, est autrement plus encombrante que Minnie Mouse (Topolina) et a du mal à s’asseoir à l’avant, et moi j’hérite de la minuscule banquette arrière, recouverte d’un plaid douteux sur lequel un jeu de cartes à jouer est renversé. Le dos des cartes est une série de pin ups. Le tout sent plutôt mauvais.

En ville, le supplice de notre étrange petit trio s’éternise. Il est décontenancé. Nous sommes mal à l’aise. La situation est grotesque et tous, nous attendons qu’elle se termine d’une façon ou d’une autre. Heureusement, il doit calculer que l’été n’en est qu’à son début et que s’il repart demain matin aux aurores, il pourra peut-être faire une touche avec une Anglaise ou Allemande sur sa plage locale le surlendemain. Il nous reconduit donc à l’hôtel mais non sans faire une ultime tentative : il voudrait voir notre pavillon. Oh non, on ne peut pas y aller en voiture, c’est par ce petit chemin-ci, lui disons-nous, nous éloignant sans hésitation vers le petit chemin en question. Au revoir, bon retour !!! On s’écrira ! (Tu parles, avons-nous tous pensé dans un bel ensemble…).

Nous fonçons dans le petit chemin, pour être certaines qu’il n’aura pas le temps de se garer et de nous suivre, mais nous ne savons pas où il mène. Nous rions, appelons sa voiture « crotte de pou », et regrettons qu’il nous ait tous mis dans une telle position. Et puis… tiens, ça sent bien mauvais… tiens tiens … Et oui, nous arrivons à la décharge clandestine de l’hôtel ! Voilà où menait le petit chemin. Et nous avons pataugé dans les détritus, nous bouchant le nez et riant comme des folles, bien décidées à ne pas faire marche arrière !

Une main maudite et une espionne, le Dr Bond. Paula Bond

Alors qu’elle était prête à accoucher de moi, Lovely Brunette s’est vue conseiller par le personnel de l’hôpital d’aller au cinéma pour se distraire. Mon père l’a donc emmenée (nous a emmenées…) se détendre dans une salle où on projetait un film d’horreur, Les mains d’Orlac (Mad Love en anglais) avec Peter Lorre. Elle a adoré mais bon, je voulais vraiment sortir de là et une fois le film fini, elle est retournée à l’hôpital où je suis née à 2h45 du matin. Il paraît que je ressemblais à Peter Lorre, ce qui n’est pas flatteur comme je l’ai constaté il y a peu.

Peter Lorre

Bien des années ont passé… et  je suis arrivée en 2001 (comme vous tous d’ailleurs.). Mon mari et moi avions une imprimerie, et…

Pauvre petit chat de rue ! Pauvre, mais pauvre petit ! Nous avions le cœur brisé de devoir jeter « Voyou » à la porte chaque soir alors qu’il avait passé la journée sur des boîtes de carton dans l’imprimerie. Il s’y détendait et surtout s’y goinfrait tout le jour, et on le restituait aux tiques, puces, matous couverts de croûtes et ventre creux chaque soir. Puis on a découvert, en y regardant mieux, qu’il s’agissait d’une Voyelle… pauvre, mais pauvre petite chatte vouée à une mort certaine dans la rue … Alors … eh bien, on a décidé d’en faire une heureuse bestiole, et de la capturer pour y arriver.

Elle n’a pas du tout aimé ce plan, et m’a mordue avec la vigueur et la précision d’un douanier qui vous prend pour un terroriste. J’ai tenu bon. Surtout pas lâcher. Aïe-aïe-aïe-aïe pas lâcher ! C’était pour son bien, on penserait au mien après. Nous l’avons conduite chez le vétérinaire pour la faire stériliser, et  sommes rentrés travailler le cœur gros – pauvre petite chose effrayée !

Pendant ce temps-là, ma main – la malédiction de Peter Lorre – faisait si mal que je l’aurais volontiers coupée. En fin d’après-midi elle avait le volume de la main de King-Kong, et j’ai décidé d’aller effrayer notre médecin traitant en la lui agitant sous le nez. Il s’agissait d’une ravissante Asiatique qui aurait eu sa place au concours de Miss Philippines, mais pas dans un cabinet médical. Elle a regardé la chose et a calmement dessiné les contours de la partie gonflée avec un marqueur noir, et m’a dit de levenil le lendemain si ça avait empilé. Et m’a prescrit des anti-douleurs qui auraient permis que l’on me coupe en morceaux sans que je cesse de chanter.

Le lendemain, la main de King-Kong avait changé ( franchement, Peter Lorre, je n’avais rien fait, moi ! C’était ma mère qui voulait voir le film, pas moi ! ) et ressemblait à une pastèque de la couleur d’une pomme au sucre : un vermillon luisant du plus bel effet. Les lignes tracées par Miss Philippines n’étaient plus qu’une bouée dans une mer de lave. « Je vous envoie chez le docteul Bond » me dit-elle avec un sourire éblouissant. Mais le docteur Bond n’a pas de rendez-vous avant le lendemain après-midi.

Sa salle d’attente ravirait Barbie si elle était malade : fleurs artificielles, tableaux romantiques avec des champs plus fleuris que Keukenhof et des rivières si brillantes qu’on dirait une coulée de glycérine. Et arrive le docteur Bond qui est UNE docteur Bond. Une noire hautaine qui s’avance vers moi comme si j’étais enchaînée au mur et elle armée de bistouris trempés dans du venin de serpent. Et en effet, j’ai beau ne pas être enchaînée, elle s’empare de ma main gigantesque et tente d’enfoncer un bâtonnet là où les quenottes de Voyelle – la pauvre petite – ont fait leur entrée dans mes chairs. « Pour voir s’il y a un abcès » dit-elle avec une férocité satisfaite, tandis que je serre les dents, car je ne prenais plus de la potion magique anti-douleur. Elle constate que non, pas d’abcès, et m’informe enfin de ce qu’elle ne peut rien pour moi de toute façon car elle, son rayon, c’est la chirurgie esthétique de la main ! Magnanime quand même elle me conseille d’aller voir le docteur *&^)_%$ (oui, c’est aussi difficile à prononcer que ça !) qui lui, est spécialiste des maladies infectieuses.

Cher docteur *&^)_%$ … en voyant la chose qui termine mon bras (car elle ne me sert même plus de main, à ce stade-là…) il s’écrie : Mais vous devriez être à l’hôpital depuis deux jours ! Vous n’avez plus de sensibilité dans la paume ! Hop ! Hôpital !

Et j’y suis restée trois jours avec un antibiotique en intra-veineuse que l’on changeait toutes les 4 heures, grelottant de froid en plein mois de juillet. Pendant ce temps là, Voyelle prenait possession de ses confortables nouveaux quartiers… où, un an plus tard, sa jumelle Annie la rejoindrait car notre mission de sauveurs de chats ne s’est pas arrêtée là…

Plus tard j’ai reçu par erreur les papiers de l’assurance médicale destinés au Dr Bond. L’espionne au bâtonnet réclamait $250 pour la visite (5 minutes….) et $285 pour avoir nettoyé mon abcès… Armée de l’indignation du JUSTE, j’ai bondi sur le téléphone pour informer la compagnie d’assurance de la fraude commise, pour m’entendre dire … « qu’est-ce que ça peut vous faire ? Ce n’est pas vous mais nous qui payons ! » Non, cruche, c’est moi qui payais une assurance trop cher pour couvrir les fraudes et les galanteries que les médecins se font entre eux : Miss Philippines a envoyé à l’espionne au bâtonnet une cliente qui n’en avait pas besoin mais qui lui rapporte plus de $500. L’espionne lui rendra la pareille ou l’invitera à un dîner de gala quelconque. Et je payais.

Le docteur *&^)_%$ a presque volé mon cœur, car il m’a bel et bien sauvé la main, celle que Peter Lorre voulait me prendre.

Voyelle s’est éteinte à Liège, à l’âge de 14 ans. Elle avait un rapport étrange avec moi, sachant obscurément qu’elle m’avait fait mal. Or je ne lui en ai jamais voulu (contrairement aux ondes très rancunières que j’envoie encore au Dr Bond et Miss Philippines). Elle était « penaude ». Mais nous nous aimions beaucoup et elle me manque…

Les casseroles de Bon-Papa

Quand mon Bon-Papa Jules est mort, Lovely Brunette a été déchirée de voir qu’elle ne pouvait pas tout récupérer de sa vie. La vie de son père. Je ne parle pas des choses importantes et chères qui ont été partagées comme ça se passe souvent lors des successions (nul besoin d’être plus claire je pense…), mais surtout de la « bimbeloterie » souvent très mal en point et non-monnayable comme par exemple son service en Limoges pour 48 personnes entreposé dans un buffet, des lames de couteaux échappées de leurs manches, des manches orphelins d’autres lames, des survivants de verres à vin blanc et rouge, à porto, à cognac, à je ne sais plus quoi… Il les avait gardées, ça venait de son mariage à lui, ou de celui de ses parents, il avait pris soin de tout ça, et voilà qu’elle se lançait dans Save the Private Useless avec passion.

J’ai ainsi hérité, en partie, de ça aussi quand ce fut son tour de disparaître. Enfin, de ce qu’elle a sauvé parce qu’elle avait la place pour les entreposer, mais moi je n’ai ni greniers ni mansardes ni placards ni cave. Et moi, j’utilise, je mets dans le lave-vaisselle, quand ça casse c’est bye-bye, et comme tout est de plus en plus dépareillé, il m’arrive d’offrir deux petites tasses à moka ici et là pour célébrer l’amour de quelqu’un, n’est-il pas bon d’avoir deux jolies tasses au passé presque historique pour apprécier un bon petit café en tête-à-tête, surtout quand elles bourdonnent d’amour, ces têtes ? Bref, je suis moins respectueuse qu’elle, place oblige.

Inutile d’expliquer que le service de Limoges a été vendu à un prix défiant toute concurrence, comme on dit, en grande partie au décès de Bon-Papa Jules, car qui fait encore des réunions de 48 personnes, hein ? À part les pensionnats ou homes, qui peut-être auraient grand plaisir à servir les repas dans du beau pour changer. Ça leur vaudrait des noms changeant la donne : Les enfants de Versailles, et Vieillir à Schonbrünn

Lovely Brunette avait notamment repris… les casseroles de Bon-Papa, de très belles casseroles de fonte émaillées d’une belle couleur vert tendre (petits pois de printemps….), et dont elle n’avait aucun besoin puisqu’elle avait les siennes. Mais je me souviens d’avec quelle dévotion elle suggérait : prends la casserole de Bon-Papa pour les pommes de terre…

Impatiente, je ne comprenais pas. Elles pesaient plus lourd qu’une enclume (avec le marteau et une grosse dame assise sur le tout…), on avait les poignets mutilés et les paumes grillaient sur les poignées, alors qu’on possédait désormais des petites casseroles légères, avec des oreilles de bakélite, et les motifs design de l’époque, ceux qui reviennent à la mode et me font frémir aujourd’hui. Des petites frises à carrés et triangles sur fond crème… comme chez les Femmes de Stepford, et il fallait presque les cheveux laqués et le regard d’une poupée (avec cils pelucheux) pour être assortis aux casseroles « nouvelle vague » que je préférais à celles de Bon Papa. Je réalise que nous n’étions pas du tout assorties et je ferai amende honorable quand je saurai à qui.

Oh ciel, j’allais oublier le fer à repasser de Bon Papa, qui devait déjà avoir dix ans et a vécu vingt ans de plus. Et son horloge à carillon Westminster qu’on avait mise au mur de la cuisine, pour profiter de son appel very british. Oui, c’était le chant de Big Ben…

À présent que ma Lovely Brunette n’est plus, pas plus que mon Papounet, je comprends cet attachement qu’elle avait pour ces vieilleries. Je comprends, disais-je, parce que tout ça, c’était des petites choses quotidiennes qui la reliaient à son père, lui permettaient de l’évoquer mine de rien, de toucher ce qu’il avait touché, de sentir sa trace, son passage, de retrouver une anecdote. Je le comprends puisque moi-même je me suis mise à polir avec amour ce que je lui ai vu cirer si souvent, me disant « ce saint bonhomme était en bas de l’escalier chez Bonne – son arrière-grand-mère – et elle me l’a laissé ». Le saint bonhomme est un moine tenant un crâne dans la main, l’air assez surpris ce qui est sans doute assez normal : une chope de bière aurait mieux sa place dans cette main monacale. Comme à la maison nous l’avions mis sur une commode dans le vestibule, mon oncle Yves s’amusait à enfoncer sa cigarette dans un des orbites oculaires pendant qu’il enlevait son manteau…

Je mange mes œufs à la coque dans de petits coquetiers en argent qu’elle a sauvés de je ne sais où, très abîmés d’ailleurs, ils ont perdu tout ce qui pourrait faire dire « ooooh, tu manges dans de l’argent, quel chic … » car franchement, ils ont piètre mine. « Ça fait pouilleux », aurait-elle d’ailleurs dit, en riant !

Mais voilà… moi aussi j’aime toucher ces petites choses anodines, délaissées qu’ils ont touchées, et ainsi établir un contact matériel entre eux et moi. Eux, mes « chers disparus », pas oubliés mais juste disparus derrière le mur…

Est-ce que Yo-Yo travaille bien?

Cette calligraphie hésitante est celle de Lovely Brunette, une bien jolie petite fille d’alors 10 ans qui écrivait à son grand ami le Capitaine William Heyer, ami de la famille. Sur l’envers du feuillet court son espiègle salutation, celle d’une fillette qui se sait bien aimée : je vous embrasse sur le bout du nez. Dédé.

Récemment j’ai découvert, grâce à Kay Frydenborg qui fut son élève de l’autre côté de l’océan, une photo du Capitaine Heyer avec le Yo-Yo que la petite Dédé mentionne, et qu’il a amené aux Etats-Unis par la suite. Toute sa vie elle a gardé un petit tableau qu’il lui avait rapporté de Russie.

William « Bill » Heyer était un Hollandais, champion de haute école, et se produisait dans des cirques. Il n’en fallait pas plus pour que ma grand-mère Edmée trouve qu’il était l’homme le plus intéressant du monde. Je ne sais comment ils se sont connus, mais le fait est qu’il venait régulièrement lui rendre visite à Thiervaux (Heusy), et que lorsqu’il s’est marié avec une gracieuse écuyère russe et rousse du nom de Tamara, elle l’a accompagné, ce qui fit les délices de mon grand-père qui la pourchassait, très empressé, et redécouvrit les joies de la course car la belle courait vite. Edmée trouvait ça cocasse et avait photographié son époux s’offrant un jogging matinal involontaire dans le jardin derrière Tamara, plus jeune, plus rapide et très jeune mariée…

Lorsque la guerre éclata, c’est Edmée qui a caché son cher Capitaine dans une ferme de Heusy dont je ne dirai rien même sous la torture (tout le monde à Heusy le savait de toute façon…) et qui a payé le passage de son grand ami, Tamara et Yo-Yo vers l’Amérique, la terre promise.

Tous les ans il envoyait photos et nouvelles, et tous les deux ou trois ans nous allions, mon frère et moi, avec Lovely Brunette, (jusqu’à usure complète de la pélicule) au cinéma pour voir « Le plus grand chapiteau du monde », car Bill Heyer ouvrait la parade du cirque sur son célèbre cheval Starless Night. Il avait assuré le dressage des chevaux acteurs, et on le voyait 20 secondes (sans doute plus quand même, mais la frustration fausse mes souvenirs), et ensuite on était gavés de Betty Hutton, Charlton Heston, Cornel Wilde et autres acteurs qui ne nous intéressaient pas du tout. On avait vu passer Bill, on tiendrait le coup une autre année!

Et une histoire comme ça… c’était merveilleux, rien de moins!

83 bougies éteintes et 11 qui m’éclairent

Ma Lovely Brunette chérie,

Le 11 février, c’est et ça reste ton anniversaire. Tu auras 94 ans. Ça se fête avec toi. Pas avec « un gâteau moka à se cacher derrière » (tu sais ce que je veux dire et je t’entends rire, mais je ne peux vraiment pas raconter cette histoire, hein…)

J’ai une lettre de toi qui commence par « Bon-papa aurait eu 100 ans ce jour ». Bon-papa c’était ton papa, le houps comme nous l’appelions parce que pour s’extirper de son transat, il se hissait en ahanant « houps ! ». Toi aussi tu continuais de ressentir la date de son anniversaire comme une perle sur le collier des évènements familiaux.

nismes-1949-ou-50Je pensais que tu le faisais parce que tu étais imprégnée des remembrances familiales d’autrefois, mais non… je sais à présent que les 11 février et 22 août sont les anniversaires de ma Lovely Brunette et de mon Papounet, et sont des jours que je fête discrètement et silencieusement. Mais que je fête…

Tu me manques mais la douleur n’est pas celle du vide, de l’écho qui ne répond plus, de mille jamais plus.  Non tu me manques presque d’une manière heureuse, c’est un manque qui dès que ressenti construit le pont vers toi. C’est chaud et toujours un peu rieur, ou une phrase qui remonte exactement comme tu la prononçais (avec ta grosse voix de gendarme de la fin, dont tu te plaignais en riant). Ou une vieille chanson que nous aimions, tu sais Le petit cheval blanc de Brassens ou Coucouche-panier, papattes en rond… Ou le souvenir amusé de ces mots secrets que nous utilisions pour parler devant le chien qui ne devait pas comprendre que nous allions manger un morceau de chocolat ou partions faire une promenade sans lui. On va à la messe, lui expliquions-nous. Ou un apaisement quand mon esprit contrarié chevauche sa fichue jument de nuit…. « allez ma Puce, calme-toi, tout va s’arranger ».

Alors bon anniversaire à toi, la femme que j’aime le plus au monde et à ma vie, ma mammy, ma Tarzanette, ma maman, ma négresse, ma mammy rose ….

Une petite fille dans son château

lovely-brunette-petiteLovely Brunette est née « riche ».

Mais sans aucune idée du faste. Ça ne se faisait pas d’être ostentatoire, « d’en jeter ». Seuls les nouveaux riches s’y risquaient (et les anciens riches étaient assez contents d’en connaître un ou deux pour se croire, le temps d’un grand dîner ou d’un bal, à Schonbrunn en train de descendre du champagne au cliquetis des rivières de diamants… il faut les comprendre !). Lovely Brunette ignorait d’ailleurs qu’elle était riche. Quatrième enfant d’une famille qui en avait perdu un – le petit Serge, mort en quelques jours et dont, bien qu’elle ne l’ait jamais connu, elle m’a toujours parlé avec un peu de deuil dans la voix – elle n’avait pour ainsi dire que des contacts avec la famille.

En ces temps-là on avait beaucoup d’enfants et donc ça faisait une multitude de cousins et cousines (et merci Lovely Brunette car j’ai appris la généalogie sans y penser, je peux réciter les grands-oncles, grands-tantes, cousins, conjoints sans réfléchir car bien des conversations situaient automatiquement cette large cousinade dans les branches de l’arbre, sur la bonne feuille…). Beaucoup de goûters d’anniversaire donc, de Noëls en famille, d’après-midi passés à jouer dehors.

Dehors, c’était immense, en tout cas à mes yeux. Car tous ces gens habitaient au minimum de grosses villas entourées d’une « propriété » ou des « châteaux ». Même si je ne trouve pas que le « château » de Lovely Brunette ait été plus qu’une grosse-grosse villa. Mais bon… Tout le monde en parlait comme d’un château, et c’est là qu’elle est née. Car non, on ne naissait pas à l’hôpital ni à la maternité, on naissait dans le lit de maman. On respirait les murs de la maison dès son premier souffle.

Et elle avait reçu pour un de ses anniversaires une carriole qu’elle pouvait atteler à un âne ou une biquette pour parcourir les allées… ce qui forçait mon envie… moi qui n’avait qu’une voiturette à pédales qui martyrisait mes mollets dans la montée !

Il y avait des bois, des fermages, des prairies un étang avec une grotte artificielle devant. Hors des grilles, c’était un autre type de vaste monde qu’elle ne connaissait pas trop, bien qu’elle m’ait souvent dit avoir eu grande envie de s’amuser comme les gamins qui passaient sur des boîtes à savon en criant, ou courant au-delà du portail et qu’elle enviait, se sentant comme un singe dans un zoo tandis qu’eux étaient libres. A chacun sa réalité…

A l’âge de six ans, de sombres conversations ont hanté le salon des parents et certains couloirs, peut-être même les cuisines où ça devait inquiéter malgré les poulets à plumer et le bouillon à surveiller : le crash boursier de 1929 avait avalé leur fortune. La famille avait, avec une autre, fondé une banque, et patatras. Ils ont remboursé pas mal de gens sur leur argent personnel, et ma foi, je ne sais pas s’ils ont eu une réelle idée de l’ampleur du désastre. Car ne vivant pas comme Gatsby le Magnifique ou les stars de Hollywood, en apparence peu de choses ont changé pendant longtemps. Sans doute se sont-elles lentement dégradées, tout simplement. On ne chauffait pas, depuis toujours, les chambres à coucher, on ne connaissait pas le luxe même si on pouvait se permettre de jolis vêtements et des vacances « thermales » ou « de soins » dans des endroits huppés. Ma grand-mère était tout sauf coquette, et de l’instant qu’elle avait son cheval bien-aimé, elle avait tout ce qu’elle pouvait désirer. D’ailleurs, ce château, elle l’avait reçu en cadeau de noces de la part de son beau-père qui lui avait aussi promis un cheval, et je ne sais pourquoi elle n’a jamais eu ce cheval, et elle en voulait beaucoup à son beau-père pour cette ignoble trahison. Ce qui nous faisait bien rire, Lovely Brunette et moi… Ah, c’est bien Bonne-Mammy tout craché !

mariage-papa-et-mammy-st-hubertQuand Lovely Brunette s’est mariée, ce fut simplement. J’en sais peu de choses et n’ai qu’une seule photo (merci aux chacals de la famille qui ont détruit les autres ou même les ont vendues en brocante, au passage…). Mais ce n’était pas un grand mariage. Elle est partie habiter la maison de son époux mon Papounet.

Et un jour, jour dont je me souviens très bien, Bonne-Mammy est arrivée la mine sombre, sachant à l’avance que sa fille allait pousser des trilles et des tremoli sonores. « Je suis ruinée » lui a-t-elle dit en assurant sa canne d’un air batailleur sur le carrelage de la cuisine, « et je vends le château ». Je pense que la perte des écuries l’affectait plus que celle du château… Mais en effet Lovely Brunette a été bouleversée. Elle a demandé à mon père d’acheter le château de sa jeunesse. Un fameux caprice car je pense qu’il n’était plus trop vaillant, le château, ça faisait belle lurette qu’on n’entretenait plus que l’indispensable ! Mais Papounet en a offert à l’époque tout ce qu’il pouvait libérer. Et ce fut non. Bonne-Mammy a fait morceler les terres, et abattre le château.

Et moi je n’en ai aucun souvenir même si j’avais cinq ans quand on l’a détruit… juste très vaguement la grotte… Et je sais qu’il existait. Et qu’il en reste un petit morceau assez ancien. Mais jamais je n’ai vu « La samaritaine », la fontaine couverte, dont Lovely Brunette parlait si souvent, et où elle allait jouer…

Et c’est ainsi que j’ai toujours su que les choses ne font que passer, que les pages se tournent, et… au fond, ce n’est pas aussi grave « que ça »…

Car Bonne-Mammy n’a plus jamais évoqué le château, et a vécu dans du plus petit et plus petit encore, sans aucune nostalgie parasite…