Les body-snatchers sont parmi nous

J’avais prévu un autre billet pour cette belle journée de soleil (sur Liège du moins…). Mais je viens de lire sur le blog d’une amie quelque chose qui m’a incitée à utliser celui-ci au contraire. Courage amie des montagnes… et tiens bon!

Il y a peu, l’avocat de Marc Dutroux exprimait l’idée qu’il était détenu dans des conditions immondes et était, après tout… un être humain.

C’est toujours l’argument final : c’est un être humain et on doit le traiter en tant que tel.

Mais qu’est-ce qui fait d’un être un être humain ? Le fait qu’il marche debout, parle, chante, est capable de construire autre chose qu’un nid ou une termitière, mange élégamment (parfois) avec des couverts, édicte des lois – et s’y soustrait (ou y soumet les autres…)? Ou est-ce sa pensée, attentivement tournée vers lui mais aussi vers les autres, avec le désir de s’améliorer ou tout au moins de rester aussi bien, mais surtout pas de basculer comme un ange déchu ? Ce grand désir d’accomplissement, de laisser si possible un peu de « mieux » derrière soi. Cette compassion, cette empathie, à des degrés différents certes, mais indispensables pour faire vraiment partie d’une humanité méritant ce titre.

Il n’y a pas que Marc Dutroux ou la longue liste de serial killers, assassins d’un jour féroce, tourmenteurs ricanant…

Il y a les nombreux monstres que nous côtoyons, ces « êtres humains » qui adorent humilier, user, dissoudre autrui par leurs remarques ou actions, les poussant parfois à la mort sans avoir l’air d’y toucher. Que ceux ou celles qui n’ont pas eu un chef de bureau ou de service tout à fait inhumain lèvent le doigt. Et leur cohorte de courtisans-espions-flagorneurs à la sueur fade qui flattent et flattent et flattent pour garder leur petite place de lèche-culs au chaud.

Oh, on va nous expliquer qu’ils ont eu la fameuse enfance difficile ou de nombreux coups durs (je me souviens d’une cheffe de service ignoble et détestable – et détestée – qui expliquait son caractère pimenté par le fait qu’elle n’avait pas eu d’enfants. Oh les petits veinards qui n’ont pas écopé de cette maman-là). Mais toujours trouver des atténuantes à ces gens qui hissent leurs malheurs comme une bannière pour qu’on accepte qu’ils restent nos monstres quotidiens est pratiquement négliger tous ceux qui se sont sortis d’autres enfances cauchemardesques et épreuves trop lourdes en restant…. des humains !

Il y a des explications qui ne représentent en rien des excuses.

Cette compassion mal placée me fait hérisser les cheveux. Même si on peut accepter, oui, que tout le monde n’est pas égal devant la souffrance, il faut bien également constater que tout le monde n’est pas égal dès la naissance : il y a les bébés qui sont déjà de vrais pervers dès leur arrivée parmi nous, et on ne peut pas encore accuser une enfance pénible.

Et donc… il y a des êtres humains qui ne possèdent pas le côté humain, que ce soit leur faute ou non, mais ce n’est certainement pas la nôtre non plus et si il faut de la patience et de la compassion pour réellement faire part d’une humanité ayant du cœur, je serais d’avis d’utiliser ces éléments pour qui peut s’amender à leur contact.

Dans ce cas on sème, on remet en place, on guérit peut-être un peu ou beaucoup.

Mais quand on ne trouve plus trace d’humanité dans les souhaits et possibilités de cet être malade, on n’est plus face à un être humain mais un body-snatcher.

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A vue de nez… rien à signaler

L’instinct est une chose, la raison une autre. La raison fait taire l’instinct, lui explique qu’il faut de la patience, de la volonté, de la prudence, de la charité, de l’entraide, et souvent hélas aussi le goût du martyre…

C’est ainsi que les femmes battues le restent trop longtemps, battues. L’instinct, elles lui ont rabattu le caquet lors de la rencontre, soit qu’elles étaient trop amoureuses pour lui prêter attention, soit que déjà la raison s’est mise à caqueter : au moins ceui-ci, il est travailleur (succédant à un autre qui avait non pas un poil mais une brosse entière dans la main…) ; tu auras une vie confortable avec lui ; il est fou de toi, tu seras gâtée-pourrie-du-sort ; cette jalousie délicieuse est la preuve qu’il t’aime… Hélas le chant des sirènes optimistes opère, et personne n’est là pour ficeler la future victime à un mât le temps que passe la nef… Et puis pendant un temps chaque accalmie, accompagnée de promesses et de câlineries, est prise pour un signe vers le changement. Et donc on cache soigneusement ce qui se passe à l’intérieur des murs car ce qu’on désire pardonner ne le serait pas par l’entourage… Et ce qui se passe chez nous doit rester chez nous.

Mais vous le savez bien… une fois qu’un fauve a goûté au sang, il y revient comme on revenait à la chicorée Pacha dans des temps et circonstances plus sereins…

Il y a bien, oui, le chant contrastant de ceux à qui l’instinct dicte « mais dis-le lui, enfin, dis-le lui ! Arrache-lui ces œillères géantes » mais ce chœur est discret et étouffé par bien d’autres voix, et ne souhaitant pas perturber le bonheur, il commence aussi à timidement raisonner. Et à croiser les doigts : pourvu que…

Le rituel des doigts croisés ne marche jamais, qu’on se le dise… et si le sacrifice extrême se comprend, ces actes d’héroïsmes qu’on ne peut programmer et dont on est porteurs ou pas, le sacrifice quotidien pour rendre heureux quelqu’un qui ne sait comment l’être et sait juste comment serrer les chaînes pour garder sa proie dans l’illusion d’un amour, ce martyre-là est inutile et mène au drame.

« Regarde ce que TU me fais faire, il faut vraiment que je t’aime pour supporter que TU me mettes dans un tel état que je te tape dessus, moi qui suis un agneau partout ailleurs…. ».

Les Thénardier. Illustration Gustave Brion

Les Thénardier. Illustration Gustave Brion

Et que dire aussi de ceux qui ont toujours été là, membres de la famille ou proches, des intimes… ? On n’a aucun instinct. On les connaît, on a grandi à l’ombre de leurs terrifiants caprices, de leurs mensonges éhontés. Leur mauvais caractère est légendaire, tout comme leur parade un tantinet parano (vous êtes encore tous contre moi comme toujours !!!…). On en rit. On apprend aussi à esquiver plus ou moins, on s’y attend, ça fait partie du personnage et des rencontres avec lui. On dit « tu sais bien comment elle est, il faut juste éviter un millier de sujets délicats ; tu le connais, depuis le temps, il vaut mieux lui laisser croire qu’il a raison pour avoir la paix… ». Mais on n’a jamais la paix et il semble toujours qu’on n’en fasse pas assez…

Et sans y avoir pensé, on est entrés dans le jeu : on cherche bien, au fil des années, à remettre « les pendules à l’heure » de temps à autre, mais à la fois lassé et amusé, parce que ça n’a rien changé depuis le tout début du début. Ou surtout, on laisse tomber. C’est tellement banal qu’on ne le remarque plus vraiment.

Or un jour… quelqu’un qui n’a pas le nez juste dessus vous dit « mais enfin… ce n’est pas normal de se comporter ainsi ! » et « bardaf ! » comme on dit en bruxellois, on accepte de penser ce qu’on ne voulait pas penser. On additionne les épisodes, on les met bout à bout et on a « the whole picture »… et c’est ignoble. Les années ont passé, ancrant les comportements d’une manière telle qu’ils ne s’extirperont pas sans aide professionnelle mais, par-dessus-tout, nuisent autant aux uns qu’aux autres, sans jamais rien améliorer.

Il faut alors mettre fin à un « lien »  qu’on a laissé devenir le jeu du chat et de la souris, par une innocente ignorance faite de patience et complaisance « pour ne pas faire d’histoires ». Il y a bien l’épine judéo-chrétienne qui nous accuse d’abandonner un être en souffrance qui peut-être ne saurait agir autrement, mais il s’agit d’un être qui s’est abandonné il y a longtemps, tout seul, et est tellement déterminé à souffrir qu’il mord toute main qui se tend. Mensonges, chantages, manipulations, vols, calomnies, tout est bon pour détruire. De ça, il a besoin : de victimes, d’auditoire, de compassion même si feinte. Pas d’amour, il ne sait qu’en faire. L’auditoire, les victimes… entretiennent le processus d’auto destruction.

Aussi, retrouver et donner la paix, c’est dire « ça suffit. Il n’y a plus d’abonné au numéro que vous avez demandé ».

Ah l’amour… si simple et tant de travail pourtant!

Un jour on comprend que « pour toujours » n’existe pas, puisque toujours n’est vrai que pour le passé. Si on regarde vers l’avenir, il est assorti de la notion de « pourvu que ». On souhaite partager sa vie pour toujours avec quelqu’un. On se promet que l’on fera tout pour ça. Et une des premières choses à faire alors est… de prendre pleine conscience qu’on peut perdre ce quelqu’un, son amour, son attention. Et qu’il n’y aurait rien à faire.

 

Lettre d'amour - Jean Honoré Fragonard

Lettre d’amour – Jean Honoré Fragonard

Rien.

Alors il faut respirer un bon coup, pâlir d’effroi jusqu’au cœur et couronner l’autre de sa confiance, de son amour sans conditions et accepter l’incertitude du futur.

Le moindre mensonge destiné à capturer ou retenir trouvera le chemin du noyau de l’amour et le rongera lentement. Lentement. Des années entières de corrosion, de non joie et non bonheur, d’étiolement sournois, de manipulations réciproques pour maintenir l’illusion. Une illusion jetée aux yeux des autres. Pire : aux siens propres !

C’est en acceptant la totale liberté d’être et de penser de l’autre qu’on l’aime d’amour. Ce n’est que libre que l’amour grandit et ne se transforme pas en désamour.

 

Et si je vous présentais Mr Jekyll (Mr Hyde est caché derrière) …

Car il existe aussi, cet aimable docteur qui pourtant nourrit l’autre dans les recoins de son vilain moi secret, dans une autre vie, celle qu’il vit en solitaire à l’insu de tous…

C’est celui (on va le mettre au masculin, mais sa consoeur existe, évidemment…) sur qui on apprend un jour une horrible vérité. Il a étranglé son vieux père qui ne mourait pas assez vite, trafiqué un testament, vidé le compte en banque de sa mère, volé des sommes folles dans les caisses de la société qu’il co-dirigeait – après avoir patiemment alimenté les soupçons sur un autre choisi par lui, celui qui semblait avoir compris quelque chose et paye son intuition d’une monstrueuse cabale -, réduit sa femme en chair à saucisse le soir du nouvel-an, violé des femmes en vacances pendant des années… Ou encore,  et ou encore…

Il ne s’agit pas des eaux dormantes, ces rancuniers faibles et obscurs qui se disent soumis mais minent patiemment par le fond, convaincus qu’on les y contraint, que ce n’est que justice avec tout ce qu’ils endurent.

Non, ici Jekyll sait, dès le début du tout début, qu’il doit absolument cacher qui il est vraiment : un jaloux, un colérique, un vénal, un envieux pathologique, un obsédé sexuel. Merveilleux acteur, il montre à tous un séduisant visage qui n’est pas le sien. Mais que l’on a tant de plaisir à voir que finalement… on est des spectateurs complices.

Et à la révélation consternante de son méfait ou ses méfaits, tous de dire Enfin… il était toujours tellement gentil ! Ça n’est pas possible qu’il ait autant changé.

Mais non, il n’a  pas changé, il a toujours joué – parfaitement – le rôle de Monsieur Parfaitement-Parfait.

 

Man is not truly one, but truly two - Robert Louis Stevenson, Dr Jekyll and Mr Hyde, chapitre 10.

Man is not truly one, but truly two – Robert Louis Stevenson, Dr Jekyll and Mr Hyde, chapitre 10

Car jeune homme il faisait danser les moches, les laissant sur un nuage après quelques compliments délicieux à l’oreille. Il aidait les vieilles dames dans la rue ou l’escalier, ou à charger leur caddy dans l’ascenseur. Il ne se rendait jamais nulle part sans un bouquet de fleurs, quitte à les prendre dans les parterres familiaux ou du voisinage. Quand il s’est fiancé, il a toujours eu un clin d’œil discret où errait un « et ça aurait pu être toi, tu sais… » adressé à la petite belle-sœur qu’il voyait rougir, entretenant ainsi et à jamais sa loyauté indéfectible. Et la méfiance haineuse du Monsieur simplement Pas-mal qui plus tard épousa la jeune fille nostalgique d’une histoire jamais arrivée. Il sera d’ailleurs, avec le collègue trop intuitif du bureau, le seul à sentir que sous le gentilhomme un ogre sommeillait. Cependant ses remarques seront balayées d’un mais qu’est-ce que tu vas imaginer là ? Serais-tu jaloux ?

Des amis, il s’en est fait. Peu mais du genre à jamais. Il les a repérés très tôt. Fanfarons, mal dans leur peau, attentifs à donner la bonne image et jouant les on est bien au-dessus des autres, ces petits minables contents de leur minablerie. Comme lui. Leur connivence s’est faite autour de nombreux très très mauvais coups dont bien entendu personne ne parlera jamais, le secret de l’un entortillé autour du secret de l’autre. Et ensemble ils rient avec des aboiements cruels de ces moches qu’ils ont fait danser et rêver, de ces filles qu’ils ont utilisées, de ces belles-mères ridiculement admiratives, des petites vieilles et de leurs caddies pleins de nourriture pour chats, de ces stagiaires mal fagotés qui sont devenus leurs larbins à leur insu.

Face à leurs épouses respectives, ils usent de gloussements muets et de « ah non mon vieux, ne m’y fais plus penser ha ha ha » destinés à faire comprendre aux moitiés attendries qu’il y a des complicités qu’on ne pénètre pas. Elles les connaissent, va, leurs charmants Jekylls. Elles ignorent tout des Hydes, et ont choisi d’imaginer que les secrets top-secrets reposent sur des amourettes d’avant elles, ça ne vaut pas un fifrelin.

Il entretient la légende de Monsieur Parfaitement-Parfait avec une subtilité remarquable. Il a des élans de générosité bien orchestrés : offrant au mess le lunch à un collègue dévasté à qui on vient de donner son préavis, lui tapant affectueusement sur l’épaule alors qu’ils sont debout et le public assis. Arrivant en retard à une réunion de famille en plaidant l’indulgence : il a dû raccompagner à son domicile un pauvre vieux qui a eu un malaise dans le métro. Le pauvre vieux n’existe pas, mais tous de roucouler de concert : son grand coeur aura raison de lui ; des comme lui, on n’en fait plus. Il mentionne parfois son attachement à la cause des aveugles, la seule œuvre à laquelle il participe chaque année.

Dit-il, car il ne l’a jamais fait. Ou une fois, histoire d’avoir un reçu qu’il laissera bien en vue.

Si parfois un soupçon affleure à la surface du lac enchanté de la relation, on le repousse, vite que le déni revienne. Car oui, il y a des signes ça et là, mais si éphémères, si légers, qu’ils ne font pas le poids devant cette évidence : il est toujours tellement gentil.

Et c’est ce qu’il n’est pas. C’est l’enchantement funeste dont il use pour endormir ses proies et mieux les tromper mon enfant, mieux les manger mon enfant, mieux les voler mon enfant. Il y mettra des années, mais c’est un acteur infatigable.

Et c’est souvent le « crime parfait » car finalement, l’impression principale est que non, c’est impossible, Monsieur Parfaitement-Parfait ne peut tout simplement pas avoir dupé son monde pendant vingt ou trente ans, on aurait vu quelque chose…

Eh bien non.

On n’y voit que du feu…

De la poudre aux yeux.

Me too

Oui moi aussi, et je ne connais pas une femme qui ne puisse dire « me too, I’ve been sexually harassed ». C’est une réalité consternante dans notre civilisation pleine de vices privés et vertus publiques.

La première fois, j’avais 13 ou 14 ans, et étais loin d’avoir le sex-appeal d’une Lolita. Je connaissais de vue un certain Jean-Marie C., adulte de 25 ans environ qui venait rendre visite à un Anglais de Bradford louant une chambre chez nous, car il faisait un stage dans une des usines lainières de la ville. Je pense que Jean-Marie C. travaillait dans un garage. Pas du tout l’idée que je me faisais d’un amoureux en puissance : râblé, blondasse avec une moustache comme une brosse à dents entartrée, des petits yeux de verrat myope. Toujours en costume mal coupé et mal tombant sur sa silhouette mal dessinée. (La vengeance est un plat qui se mange froid, et donc voilà. S’il me lit – qui sait – autant qu’il sache). Un jour il passa en voiture alors que je rentrais de l’école, le trajet était plutôt long mais j’y étais habituée. Il m’offre donc de me reconduire, et j’ai accepté – par politesse. Mais il a passé ma maison comme un bolide en me jetant un sale coup d’œil, et j’ai tout de suite compris le danger. A l’époque on nous mettait en garde contre les vieux messieurs qui nous offraient des bonbons dans les parcs en bavant, mais je dois dire qu’on n’envisageait pas d’autres scenarii. On n’était d’ailleurs pas sûrs qu’on aurait compris… Cependant j’ai eu peur, très peur de son air qui avait changé et quand il a glissé une main sous ma jupe en essayant de séparer mes genoux, j’ai désespérément tenté d’ouvrir la portière pour sauter sur la route. Là c’est lui qui a eu peur, il m’a vue aussi affolée que si j’étais à l’abattoir et m’a dit de me calmer, qu’il ne voulait pas me dévergonder. J’ai dû demander à ma mère ce que voulait dire dévergonder. Quand on en a parlé à ma tante Liliane, elle a éclaté de rire en disant qu’avec lui, personne n’était à l’abri, qu’il faisait le coup à tout le monde… Et finalement, en ces temps bénis pour les sauvages comme lui, la devise était le satyre est lâché, tenez les nymphes à l’intérieur sinon ce sera leur faute… Une époque d’impunité assurée, donc…

Peu après, j’étais en pension à Bruxelles et reprenais le train tous les vendredi soirs pour rentrer chez moi. Ce train aillait en Allemagne et était truffé de militaires, souvent très désagréables mais en général sans danger. J’avais alors 16 ou 17 ans, et me suis retrouvée seule dans un compartiment avec un de ces militaires, assis en face de moi. Je lisais, quand tout d’un coup il a avancé ses jambes en glissant sur la banquette, et a introduit un genou entre les miens, bloquant ma jambe avec son autre genou. Je me souviens m’être sentie comme un animal au collet, ne sachant que faire, n’osant bouger, faisant semblant de ne rien remarquer, tremblante de frayeur. Je ne sais plus ce qui a mis fin au calvaire, mais je sais que ce n’est pas moi car j’étais tétanisée. Peut-être le passage de quelqu’un dans le couloir, ou du contrôleur… Mais en sortant du train, mes jambes flageolaient…

Fragonard - Le verrou

Fragonard – Le verrou

Un an ou deux plus tard, j’ai rencontré un certain JM.G., frère d’une célébrité de la région. C’était dans une boite de nuit à Spa, où j’étais arrivée avec un copain – Bubu – dans la voiture d’un autre qui nous avait conduits à condition qu’on se débrouille pour rentrer. Et alors que j’entrais dans la boîte de nuit, JM. G. m’a tout de suite repérée (de la chair fraiche, car c’était la  première fois que j’entrais là). Il m’a interpellée, j’ai répondu par une boutade et suis partie retrouver notre petit groupe à peine sorti de l’adolescence. Là aussi, lui par contre était nettement entré dans l’âge adulte, approchait de la trentaine. Il a fini par s’imposer à notre table, faisait adroitement du charme au copain qui m’accompagnait, tout fier d’intéresser un tel personnage qui trouvait ses problèmes de 18 ans … captivants. Et il offre de nous reconduire en voiture. Le copain tente sa chance un peu plus loin, et demande s’il pourrait conduire… Oui oui bien entendu répond JM.G., mais alors je m’assieds à l’arrière avec ta copine. Marché conclu (merci Bubu!), sauf qu’au moment de monter dans la voiture je refuse d’aller à l’arrière avec la bête (inhumaine). Bubu, ravi et inconscient, conduit, et sur suggestion de la bête, annonce qu’il descendra le premier, que la bête me laissera sur mon seuil. Bon, là j’avais quand même compris ce que voulait la bête, mais comme il avait accepté sans cracher de flammes que je ne m’asseye pas à l’arrière avec lui, je n’avais pas vraiment peur. Sauf que quand lui aussi a passé ma maison à une vitesse très décidée, se dirigeant vers les bois, je n’ai pas apprécié. Une fois dans les bois, il a voulu m’embrasser (oh en plus… la vilaine bouche batracienne qu’il avait… pauvre de moi !) et j’ai résisté, mais soudain il a fait basculer le dossier de mon siège, vlam, on avait une couchette, la voiture de la bête était équipée d’un rapist bed. La lutte fut âpre, j’ai combattu vaillamment, lui ai tordu les doigts et ai mordu tout ce qui était à portée. Finalement il a dû décider que c’était même pas gai, c’t’histoire-là, et il m’a dit que j’étais décidément trop bête, qu’il y avait plein de filles prêtes à cette heure-même à enlever leur petite culotte pour lui. Authentique. Il a dit ça ! Il a continué de loin en loin à me pourchasser, sans succès. Mais alors que le frère – la vedette – n’en pouvait rien, je l’ai inclus dans ma haine, je suis aussi mal à l’aise encore aujourd’hui de parler de l’un ou de l’autre.

Je pense aussi à L.T. Je le trouvais sympa, il avait une bonne bouille (quoi que son haleine aurait tenu à distance même un chien à cadavres…). Il venait de se marier avec une « femme de mon âge ». J’avais 37 ans, lui sans doute 25. Il faisait partie de l’équipe informatique à mon travail, et naturellement était souvent appelé à l’aide. Le matin, je me trouvais seule au bureau, préparant le travail de la journée qui commençait vers midi. Il venait et nous parlions, de tout, de rien, on riait. Vraiment je l’aimais bien. Un jour tandis qu’il était là, le téléphone a sonné et j’ai décroché. Il en a profité pour me sauter dessus, m’enserrant et me palpant d’au moins huit bras tentaculaires (et son haleine tout près, je ne vous dis pas….), et moi, pro comme toujours, empoignant une latte de plastique et lui distribuant des coups comme je le pouvais, ne quittant ni-le-téléphone-ni-mon-calme-ni-ma-voix en ce qui concernait le client que je ne voulais pas soumettre à un interlude intriguant. L.T. transpirait, perdait contenance et frôlait la crise de furie. Quand enfin j’ai pu lui faire face une fois le téléphone raccroché, j’ai vu un autre homme que le jovial et débonnaire collègue qui venait plaisanter. Il haletait et j’étais, de mon côté, absolument horrifiée. Brandissant la latte comme Zorro son épée ! Je lui ai demandé ce qui lui avait pris, et la réponse a été qu’il savait que quand une femme dit non, elle veut dire oui. Inutile de dire que nos petites conversations matinales ont pris fin et… qu’il s’est vanté partout de « m’avoir eue », il me l’a dit lui-même des mois plus tard (je m’étais demandé la raison de mon succès soudain…).

Il y eut aussi ceux qui ne harcelaient pas mais attendaient ouvertement un donnant-donnant : un boulot contre un peu – et plus si affinités – de disponibilité. En Italie je dois dire que je les ai collectionnés, et que je ne m’étonnais même plus. Ils le disaient sans ambages à l’entretien d’embauche. Pour ne pas verser un mois de salaire pour rien, ça va sans dire! Je vois encore ce gros rouquin de Bari dont la toison crevait les interstices de la chemise et qui, à mon indignation, m’a dit « mais enfin madame… je ne peux quand même pas écrire dans le journal que je cherche une maîtresse… ».

Et les médecins au toucher vicieux, s’il y en eut. On n’osait rien dire, ne sachant trop si c’était « médicalement normal » ou pas de nous toucher là. Je me souviens d’une copine de classe, lorsqu’on avait 16 ou 17 ans, qui avait été violée par son dentiste : il l’avait mise sur une chaise qu’on pouvait surélever, et une fois placée trop haut pour en redescendre sans se casser la figure, hop. Et en ces temps-là… ça passait dans les pertes des unes  et profits des uns, car personne n’aurait songé à porter plainte et parler de ces hontes.

Une autre amie a été violée à Rome à 14 ans par le chauffeur de confiance de l’hôtel qui la ramenait à l’aéroport… Elle n’a rien osé dire à ses parents qui l’attendaient à l’arrivée à Bruxelles … avec la police. Quelqu’un avait eu vent de quelque chose mais le sale type avait bien pris soin de lui dire qu’elle ne devait pas en parler sinon il perdrait son emploi, irait en prison et sa femme et ses enfants mourraient de faim et de honte… à cause d’elle.

Et bien que ça ne soit pas sexuel, mais bien du harcèlement, il y a le vilain jeu de domination au travail. Hommes et femmes y excellent, et presque partout j’ai eu le tyran et les tyrannosaures de service.

Ça me ferait tant plaisir…

Petite phrase qui quémande si gentiment, si humblement, avec tant de discrétion. C’est tellement poli, et en apparence dénué de pushing-forcing-begging.

Et pour autant… est-ce un argument ?

Si à vous ça demande une privation disproportionnée, ou une servitude ré-affirmée que vous ne voulez pas/plus, qui n’est pas indispensable ?

Ça lui ferait plaisir que vous ne voyez plus telle ou telle personne. Que vous aimez voir. Vous avez tort ou raison mais surtout … vous avez l’âge de raison, celui d’assumer vos erreurs si elles en sont. Vous pouvez marcher sans garde-fou, oui oui oui.  Même si ça lui ferait tant de plaisir que vous vous sépariez de cette personne qui ne lui plaît pas du tout mais n’a que ça sur sa liste de méfaits. Ne plaît pas à monsieur ou madame.

Ça lui ferait plaisir que vous n’appeliez pas votre mère – votre père, votre ami/e, votre frère – tous les jours parce qu’au fond… ça pèse sur l’argent du ménage, donc le sien aussi. Ça lui ferait plaisir d’aller voir son frère-sa sœur-sa cousine pour la Toussaint alors que vous, c’était pourtant annoncé, vous aviez prévu un délicieux et voluptueux repos à-ne-rien-faire.

Ça lui ferait plaisir, mais pas à vous.

Etes-vous un(e) ignoble égocentrique si vous tenez bon ? Il y a l’effort qu’on consent, de bon cœur, dans l’enthousiasme de… faire plaisir, justement, ou alors parce que ce petit sacrifice n’est que justice à ce moment donné. On s’offre le bonheur d’une générosité, parce que c’est bien vrai, on ne vit pas que pour soi et la bienveillance envers l’autre apporte aussi le plaisir de donner.

Mais… point trop n’en faut. On parle de donner et non pas de prendre. D’accueillir et non pas d’en faire la règle du dû parce que je le vaux bien.

Chacun/e peut prendre soin de son propre plaisir pour beaucoup de choses, et supporter aussi que parfois celui de l’autre le contrarie. Il/elle veut absolument aller voir untel à tel moment qui tombe si mal pour moi, eh bien après tout il n’y a pas danger de mort et donc… qu’il/elle prenne la voiture, le train, l’avion ou son balai de sorcière et s’y rende seul/e.

Picasso : Femme qui pleure

Picasso : Femme qui pleure

L’utilisation des mimiques et suppliques est une arme. Une arme lâche mais dont nous avons tous vu l’éclat. Le visage qui vacille sous une onde de chagrin – bien calculée, faudrait pas se défigurer et être moche, quand même ! -, ou les sourcils en toit de chalet et les lèvres faisant mine de contenir une émotion incontrôlable. Voire l’expression murée du petit soldat une fois de plus humilié dans sa confiance mais trop fier et noble pour vider son cœur.

Parce qu’on ne leur fait pas plaisir.

Et qu’ils supportent tant, stoïquement. Sans jamais se plaindre

Les bons et les mauvais

La lutte de la lumière contre les ténèbres. On nous la mentionne dès l’enfance, et il ne faut pas longtemps pour en sentir le déplacement d’air. On est en plein dedans.

Raphael Sadeler - Dieu le Père sépare la lumière et les ténèbres

Raphael Sadeler – Dieu le Père sépare la lumière et les ténèbres

Ça commence doucement avec le petit frère qui systématiquement vous accuse de tout ce qu’il casse, perd ou abime. C’est pas lui, c’est vous. Avec ce regard sournois que vous lisez parfaitement : ils me croiront et pas toi. Et comme il est petit, mignon, qu’en prime peut-être on ne l’attendait plus mais qu’il a rabiboché le mariage des parents, eh bien c’est vous qu’on accuse d’être méchante. Jalouse (l’accusation passe-partout qu’on offre aux femmes pour leur rabattre le caquet : tu es jalouse…).

Et si ce n’est pas le petit frère, c’est la petite cousine qui a eu la méningite et que depuis on gâte et entoure à outrance, et qui a découvert son savoureux pouvoir : elle pleure avec une mine pathétique en arrivant avec vous pour le goûter et tout de suite on vous demande ce que vous avez encore fait à la pauvre petite Ludivine qui est si courageuse. Et le regard de Ludivine a un éclair luciférien que seule, vous voyez. Mais vous êtes une enfant et savez qu’il ne sert à rien d’en parler car… ils ont des yeux et ne voient point, même Jésus l’a dit. Par contre ils entendent les gnangnanteries de Ludivine, ça oui !

Les Ludivines et petits frères grandissent ainsi que tous les autres monstres en devenir, et leur pouvoir s’affirme, que ce soit tout simplement dans un cercle privé (pauvre famille otage…) ou bien parce que leur ambition les place sur quelque siège important. Ils ne pleurent plus, bien sûr, leur goût du mal et de la manipulation jouit d’un autre savoir-faire, plus mûr. Bien que ceux qui se limitent à la famille et les proches utilisent encore volontiers la larme et la litanie de reproches. C’est pour mieux vous culpabiliser, mon enfant. Un reproche lâché au bon moment équivaut à une faveur aisément conquise.

Mais les grands méchants – les grands méchants loups – sont plus assertifs, et plus directs : les « autres » (ceux qui ne sont pas comme eux) sont des cons, n’ayons pas peur des mots, et c’est à cause d’eux que tout va mal. Donc, en avant les « malins » (et finalement, oui, le malin n’est pas loin…) pour rectifier les choses sous leur commandement éclairé.

Mais je sais aussi que, aussi mal qu’insultes, dols, traitrises peuvent faire, le bien qu’un sourire, un toucher de la main, une bonne action exercent est plus puissant parce qu’il allume un monde entier dans le cœur. Les bonnes pensées sont peut-être (peut-être…) moins nombreuses que les mauvaises, mais leur pureté les rend suffisantes pour garder la lutte active : les ténèbres ne s’installeront que sur le versant sombre, le soleil de l’amour viendra ensuite l’illuminer tandis que la lune des fureurs ramènera le combat. Sans cesse.

Il n’y aura, à mon avis, jamais de paix durable ou complète, jamais de justice profonde, jamais de monde idéal, jamais d’équilibre tel que nous le rêvons. Mais il n’y aura jamais non plus un chaos installé sans résistance, une résistance douce mais persistante. Et quand on me dit que les couvents ne servent à rien, je réplique détrompez-vous, peu importe leur foi et la langue de leurs cantiques, et peu importe aussi combien y sont pour le service de leur foi ou simplement pour une vie à l’abri, ceux et celles qui prient retiennent eux aussi les ténèbres, avec la force de l’amour.

saint-michel-archangeLa méchanceté, le mal humain, c’est une maladie. On l’a dès la naissance ou on peut aussi y basculer avec l’âge. Bien qu’alors ce ne soit qu’une expression d’agressivité de surface, déconcertante mais pas réellement dangereuse. Il est plus facile d’être « mauvais ». C’est le chouchou qui veut le rester ; c’est celle qui hait autrui pour être plus gai, talentueux, beau, vivant ; c’est celui qui attend des autres, avec des exigences impérieuses et un manque de satisfaction cent fois affirmé, qu’ils lui rendent la vie agréable et simple et lisse et indolore… Celle qui se grise du pouvoir de la manipulation-séduction. Ils nuiront toute leur vie, à grande ou petite échelle. Et en face d’eux certains se briseront, et d’autres auront l’armure de l’innocence.