Emotions, émulsion, et si et si…

On tombe amoureux, et puis si on le peut – et le veut – on s’embarque pour le toujours.

Le registre de mariage-Edmund Blair Leighton (1853-1922)

Le registre de mariage-Edmund Blair Leighton (1853-1922)

Et un toujours après, au bout de trente ou quarante ans, on est encore ensemble, ou on ne l’est plus, ou on s’est quittés et repris, ou on s’est perdus et retrouvés, ou on ne veut plus en parler, ou on s’aime tellement qu’on n’a plus besoin d’en parler…

Et qui sait quelle est la recette qui fera prendre l’émulsion ? Ceux-là sont l’opposé, elle vive et rieuse, lui plus taiseux et discret. Ou bien lui aventureux et elle ne recherchant que le confort de la routine. Oh ça ne peut pas marcher, disent les uns. Les contraires s’attirent, disent les autres.

Ceux-ci aiment les mêmes choses, de l’escalade à la chorale du dimanche à la messe. Ils ont envie d’enfants qui ont déjà leurs prénoms prévus depuis l’adolescence. Ils ont tout pour réussir, affirment ces éternels uns, alors que les mêmes autres que l’on connaît lèvent les yeux au ciel en parlant de mort annoncée.

Et si un soir à la chandelle alors qu’on se souvient qu’un tel nous célébrait du temps qu’on était belle, on se console en se disant qu’au fond avec lui qui rêvait d’une famille nombreuse tandis qu’on ne désirait rien d’autre qu’une vie entre écuries et galopades en forêt… et on n’aurait pas été « si heureuse que ça »… qu’en sait-on ? Même s’il vaut mieux ne pas pleurer sur un passé qui ne peut plus être changé ni revécu, rien ne dit que tous ces enfants attendus à deux dans la joie et la paille du paddock n’auraient pas été le lien le plus vivant et magnifique qu’on aurait senti entre lui et nous ?

Et au fond tout dépend de l’amour, de la qualité de l’amour, aussi importante que celle de l’air. Si aucun n’exploite l’autre ni ne lui manque de respect, et que ce qui leur a plu au départ continue de leur plaire malgré tout ce qu’ils n’ont pas souhaité et vient dans le « tout compris »… pourquoi pas ?

Et si un soir à la chandelle il revient dans une vie réelle au ralenti, ou dans une rêverie langoureuse, plus bien fringant lui non plus, mais étincelant de la lumière d’amour qui leur agrandit le regard à tous les deux, et qu’il demande : aurais-tu aimé avoir tous ces enfants avec moi, ma chérie ? … Si la qualité de l’amour retrouve sa limpidité d’autrefois, elle peut répondre que oui, oui bien sûr, elle aurait eu une autre vie, plus remuante, et en aurait aimé chaque moment et chaque enfant et chaque attente et chaque anniversaire et chaque départ et même le nid vide, car elle l’aurait aimé, lui, et il l’aurait aimée, elle. Et si elle l’interroge, aurais-tu supporté, mon amour, ma passion pour l’équitation et les concours hippiques qui parfois t’auraient mis en charge de tous ces beaux enfants ? … si la qualité de l’amour est celle d’autrefois, il peut sourire et imaginer tous ces pique-nique aux concours hippiques de maman qu’on aurait faits en famille, parce l’amour, c’est bien ça… une belle émulsion.

On peut tellement bien aimer ce qu’on croit ne pas vouloir si on le veut avec celui qu’on aime vraiment… On aurait pu être bien dans tant de vies différentes, être soi de mille manières différentes, pour autant qu’il y ait eu l’amour…

L’intérêt du mariage, c’est…

10338334_706991316025275_6726976154795483984_nMariage, amour.

Mariage d’amour.

Amour dans le mariage.

Est-ce si extravagant que ça, si improbable ?

Et je ne parlerai pas du « grand amour », ce don sur lequel on ne peut pas compter car il est ou n’est pas, un peu comme la foi ou la joie de vivre.

Non, l’amour. Dans sa belle simplicité. Son humble simplicité.

Mais ce qui peut détruire un mariage de l’intérieur, c’est bien cette panne d’électricité : la lumière de l’amour ne s’allume jamais parce qu’un intérêt bancal a été le but de cette union. On a aimé la vie qu’on imaginait avoir avec cette personne. C’est ça qu’on a épousé et promis d’aimer toute la vie. Cette fille que tout le monde nous admire d’avoir conquise et qui démontre qu’on est meilleur que tout le monde, justement. Ce garçon qui a fait de brillantes études de … et nous introduira dans un milieu prestigieux. L’argent confortable qui accompagne la mariée, pas bien belle mais bien nantie et ma foi… autant faire son nid dans du velours, non ? Les relations d’un beau-père à l’œil un peu égrillard mais qu’on espère inoffensif et doué dans les relations publiques.

Il y a également la personne qu’on épouse non pas pour elle mais pour ce qu’on en retirera. Et ne pensez pas que ceci soit toujours le fait de gens intéressés au sens habituel, avides. Non. Ils le sont souvent par de petits intérêts qui ne tapent pas dans l’œil. Il y a la fille qui se marie parce que son horloge biologique tourne et qu’il est temps : elle se choisit un géniteur. Celle qui se marie pour partir de chez elle, et se choisit un sauveteur. Le garçon qui se marie pour qu’on ne comprenne pas qu’il est gay : il épouse un miracle pense-t-il. Celui qui se décide à ne pas rester seul : il convole avec une gouvernante qui l’écoutera et sera « d’accord » avec lui.

1614099_1003783886346015_2946602108575496361_oEt pourtant, avoir un intérêt dans le mariage n’est pas forcément une mauvaise chose, s’il est partagé. Par exemple chacun des deux veut « se marier », aller dans la vie en étant monsieur ou madame. Ou bien ensemble ils savent faire une équipe formidable et pouvoir mener leur affaire (magasin, entreprise, placements, recherches scientifiques, aventure artistique…) le plus rondement possible, au roulement du tambour. Ou encore ils ont toujours rêvé d’avoir une famille nombreuse et trois chiens, tous les deux. Ces gens risquent fort d’être heureux ensemble, parce qu’en effet ils travaillent en tandem à la réussite de leur rêve commun. Leur amour ne sera pas romantique mais pragmatique, et les suivra jusqu’au bout, très amical et loyal.

J’exclus les rêves communs du type Bonnie and Clyde ou couple infernal, naturellement… car ils existent aussi mais c’est plutôt un intérêt « association de malfaiteurs »… Peu de place, je pense, pour l’amour et beaucoup pour la déconnexion de la réalité.

Par contre quand chacun a son propre objectif solitaire dans ce mariage, eh bien adieu romance, bonheur, partage, union réelle. Chacun prend son chemin, et en veut silencieusement à l’autre de l’obstacle qu’il représente, ou de n’être pas devenu ce qu’on attendait qu’il devienne. Ce qu’on croyait qu’il deviendrait. On partage les murs, les amis « du couple », les rituels, les enfants et un jour les petits-enfants, les vacances en famille et tout ce qui en fait n’a rien d’un vrai partage, car on aurait pratiquement pu faite cette vie avec un ami ou une amie… si on exclut les enfants.

Si tu m’aimes, ris avec moi…

Une chambre a New-York-Edwad Hopper-1932

Une chambre a New-York-Edwad Hopper-1932

Il ou elle ne sourit qu’en demi-teintes, avec une nuance d’indifférence, ou d’exaspération, ou de patiente condescendance… Il ou elle ne comprend pas la joie des autres, s’en distancie avec soin, a mis au point, pour s’en expliquer, l’idée que c’est futile, bête, enfantillages, manque de maturité, sottise, inutiles illusions…

L’appétit de vie ne l’a jamais touché (e)… il/elle vit un jour à la fois sans rien en espérer sinon qu’il passe sans faire mal. Sans cris, lueurs, sottises, passions, imprévus ou prévus…

Il ou elle est un conjoint que l’on se tue à espérer rendre heureux (se). Cent fois on s’est interrogé (e) : mais où donc se trouve sa porte du bonheur ?

Quand on s’est impatienté (e), on se le reproche : ce n’est pas sa faute. On a cherché mille raisons à cette tiédeur dans le grand art de vivre : une enfance comme ci, des parents comme ça, une (més) aventure mal vécue, pas de fratrie, trop de fratrie, une maîtresse d’école tyrannique ou un curé trop insidieux…

Et on est perdu (e), seul (e), dans un labyrinthe aux sons étouffés dans la pénombre. On a besoin, tellement besoin, d’être celui ou celle qui apporte un sourire dansant jusqu’aux yeux en s’apercevant au loin dans la foule, celui ou celle qui possède l’étreinte qui conforte et accueille. D’avoir la voix qui réjouit, la démarche que l’on guette  de loin… On est affamé (e) d’exister aux yeux ravis de l’autre, d’être aimé (e) de son cœur qui s’attendrit chaudement à notre pensée. On se languit de partager des sourires et des regards qui disent « on est bien ensemble, non ? ».

Mais on est abandonné (e), ignoré (e), délaissé (e). Seul (e). Invisiblement seul (e).

C’est une violence sans bruit, de celles qui font du mariage une voie sans issue et sans but…

Quittés, quitteurs, trompés et trompeurs : même combat

Moi, on ne m’a jamais quitté/e… Ah bon ? Est-ce un tel privilège, et ensuite… est-ce si vrai que ça ? Car on peut quitter quelqu’un sans partir. On ne s’y intéresse plus, on se replie dans l’amertume ou on s’épanouit dans « sa vie » dont on ne sort que pour les apparences rassurantes. Ils sont toujours mariés. Ils sont toujours ensemble. Hum. Si mariés signifie unis par papiers, dettes, enfants et frousses diverses, en effet.

Au départ il y eut l’amour. Vrai, imité, imaginé, profond, juste assez pour harponner, ça va venir avec le temps, si c’est pas maintenant il sera trop tard et ça deviendra plus difficile, c’est la même loterie pour tous, ça durera ce que ça durera mais entretemps il y aura les enfants, le ciment bien connu. Etc…

Mariages groupés

Et tant de choses se passent pendant ce départ dans la vie et le mariage que bien malins ceux qui y voient clair. Tout en devenant un couple, on prend aussi la barre de sa nef de vie  – remplie d’échéances, de plan de carrière, d’un fils deux filles ou deux fils, de choses qu’on veut faire, de lieux qu’on veut voir. Tout va si vite et si fort que puisqu’on est là tous les deux et qu’on aime aller au cinéma le soir, inviter les couples d’amis qui ont des enfants jouant ensemble, choisir les destinations de rêve pour les vacances… on n’a pas le recul pour comprendre si les maux de tête permanents, la boulimie du travail, les insomnies, le changement de poids, d’humeur etc… sont dus à un héritage génétique indécent ou… à la nébuleuse conscience d’avoir fait, un jour, fausse route et de vouloir la quitter. Ou la rectifier.

Alors, que l’on trompe ou soit trompé, que l’on quitte ou soit quitté, le fait est qu’on n’est pas mal tout seul dans son mariage, il faut être deux pour être heureux ou malheureux. Et il appartient à chacun de faire face, à chaque couple d’accepter le signal, et de faire de nouveaux plans. Adaptation, changements, séparation – provisoire ou décisive –, concessions… Le mariage peut survivre et même « live happily ever after » si amour un jour il y eut, et que seules des erreurs d’aiguillage ont été faites.

La seule mauvaise formule est la geôle fermée d’une porte qui dit « Tu m’appartiens ». Elle est la preuve qu’amour il n’y eut jamais.

Conversation rayée

Elle a repéré son siège côté fenêtre, mais lui l’occupe déjà, endormi contre la vitre. Oh c’est insignifiant, elle lira aussi bien côté couloir que côté fenêtre. Il s’éveille vaguement, un beau jeune homme d’un noir 85% cacao pur, et il lui sourit, à elle, d’un large et aimable sourire qui est à la fois une publicité pour le charme, tous les dentifrices du monde, et Black is beautiful. Il lui demande en anglais si elle veut récupérer sa place et elle répond en anglais que non, il est mieux installé là pour dormir, et il pense alors qu’elle est Hollandaise… L’accent vous voyez, et elle dit que non, elle est Belge francophone et donc hop ils passent au français. Car il est Français.

La conversation trotte, comme le Thalys. Et sans agressivité aucune elle fait un crochet inattendu à la case « racisme ». Il ne s’en plaint pas vraiment. Il insiste de lui-même : l’esclavage a été le fait des noirs, qui vendaient leurs frères aux arabes (ceux d’alors…). Il ne semble pas avoir jamais accepté de se laisser atteindreronger par ce « racisme ». Il a fait sa vie, né en France de parents venus de je ne sais plus quel pays d’Afrique noire, des gens pauvres, pas instruits mais déterminés, et il remercie la France qui lui a donné l’occasion de devenir architecte. Et celui de sa vie en même temps. Il lui montre une photo de son épouse, une jolie –très ! – Brésilienne, et de leur fils de deux ans. Et qui sait encore pourquoi le sujet du racisme avait surgi, sans aucune aura de colère ou ressentiment, il était juste là, comme un fait.

Elle dit qu’à son avis bien des comportements ne sont en réalité pas à imputer au racisme mais au classisme, parfois. Parce que souvent les derniers arrivés sont aussi les plus démunis, et que socialement on aspire à monter… que c’est un processus naturel. Peut-être pas bien noble mais naturel. Ou alors ça peut venir d’une prudence tout aussi naturelle. Ah bon ? demande-t-il… Oui, il lui semble normal que des parents ne sautent de joie au départ lorsque leur fille chérie leur annonce qu’elle veut épouser un noir par exemple. Il est un peu perplexe, trop poli pour s’indigner mais il l’est, avec civilité, tout en sentant qu’il n’y a aucune attaque personnelle.

Elle explique que le mariage est une entreprise si difficile que les parents préfèrent les données simples pour leur enfant, cette prunelle de leurs yeux, et qu’on n’épouse pas qu’un homme ou une femme, mais aussi toute sa famille. Là, il sourit et acquiesce. Puis conclut qu’il est presque d’accord mais pas tout à fait. Quelque chose ne passe pas…

La conversation continue de chattanooga-tchoo-tchho-er sur la voie, et a quitté les sphères raciales. Elle est agréable, entrecoupée de rires et sourires. Il parle avec une saine admiration de sa mère qui l’a si bien élevé, lui disait ceci ou cela, exigeait que… Et puis il enchaîne : quand j’ai voulu épouser ma femme, qui est Blanche, elle m’a juste dit :  « réfléchis bien, parce que les femmes blanches qui épousent des noirs, elles viennent en Afrique rencontrer la famille une fois, deux fois, et après elles disent vas-y tout seul, parce qu’elles ne s’habituent jamais à notre vie africaine »…

Et là elle lui a souri et dit : « vous voyez… c’est ce que je vous disais au sujet des parents qui mettent les freins devant certains mariages. Ce n’est pas du racisme mais du bon sens ». Et lui a eu un sourire détendu et heureux, une malice dans le regard, et a reconnu : « mais oui, vous avez raison »…

Noir et blanc

Pas un jour, pas une heure

Louisette – son prénom pour ce récit – venait de la campagne verviétoise. Elle a dû y naître dans les années 20. Ses parents étaient fermiers. Elle avait fait les années d’études indispensables – jusqu’à 14 ans – et puis travaillé à la ferme jusqu’à son mariage. Et loin d’être une noble héritière avec une importance stratégique sur l’échiquier politique d’alors, elle non plus n’a pas eu son mot à dire pour choisir son mari. Sans que ça soit nécessaire pour éviter une guerre, pour asseoir une religion, assurer de bonnes relations, des parents les ont mariés comme on assemble deux dominos. Votre fille, votre princesse Louisette est exactement ce qu’il faut à notre petit roi à nous, le François. Elle avait 18 ans et était vigoureuse, lui 21, et un bras non développé qui restait là, frêle et replié sur sa poitrine. Avec la chemise, ma foi, on finissait par ne pas faire attention.

On peut imaginer la noce, le banquet sans doute installé dans la cour de ferme, sur de longues planches appuyées sur des tréteaux, trop à boire et à manger, rien que du bon, rien que le meilleur cochon, le meilleur peket, les meilleurs poulets… la saucisse du cousin boucher, si bonne et riche, avec des petits raisins emprisonnés dans la chair tendre… Du vin, peut-être du vin gaumais ou liégeois, ou alors luxembourgeois, et de la bière maison. Des chansons à boire, des souvenirs qui auraient dû rester secrets, une bagarre au moins, un vieil oncle que l’on se promet de ne pas inviter pour les noces de la Claudette. Les enfants auront eu mal au ventre, les adultes auront eu les joues rouges d’alcool et grivoiseries, et eux, François et Louisette, auront fait semblant de s’amuser.

Après tout… ils étaient roi et reine de la fête ce jour-là.

Albert-Auguste Fourie 1886 - Repas de noces à Yport

Albert-Auguste Fourie 1886 – Repas de noces à Yport

Puis la nuit s’est avancée, angoissante sans doute. Ils s’étaient vus avant, oui, mais jamais seuls ni de trop près, et il n’y avait eu aucune tentation à laquelle résister : ils n’avaient aucune attirance particulière l’un pour l’autre. Une mère bourrue qui était passée par là elle aussi a dit à Louisette que ça ne durait pas longtemps, que ça faisait un peu mal et puis qu’on s’habituait, et qu’à eux, les hommes, ça leur plaisait et les tenait tranquilles. Et le père de François l’a emmené chez La mère Jo, ancienne prostituée de la ville qui, devenue trop vieille pour les messieurs bien d’en-haut, est revenue au village et est assez bien pour eux, même si les femmes lui tournent le dos et font mine de croire qu’elle gagne sa vie en tricotant des chaussettes. La mère Jo l’a déniaisé mais comme elle a pris toutes les initiatives, il n’est pas certain d’oser le faire avec son épouse. Qui a le regard tellement méfiant.

Quand il s’est déshabillé, elle a enfin vu “son petit bras”, et a caché sa répulsion. Mais elle a décidé, solennellement, dans son coeur de jeune épousée, qu’elle ne l’aimerait pas un jour, pas une heure.

Ils ont eu trois enfants.

Ils ne se sont jamais aimé, sans se haïr non plus. Embarqués malgré eux dans une vie de couple qu’on leur avait imposée. Il l’a trompée ici et là, avec des ouvrières de l’usine où il travaillait. Romances ou pulsions. Elle l’avait surpris, un jour qu’elle rentrait à la maison, avec l’une d’elles sur les genoux. Il avait bien dit qu’il ne faisait rien de mal, mais elle était furieuse, surtout qu’il la prenne pour une idiote.

Elle, elle l’a trompé toute sa vie. Avec le même homme. Son amant était son amour. Egalement marié sans rien avoir décidé avec une femme qui, elle aussi, le trompait. Louisette habitait en face de chez sa belle-mère, qui était perchée au premier étage et vivait à sa fenêtre, surveillant d’un oeil féroce la vertu de sa belle-fille. Belle-fille débrouillarde qui s’assura la complicité d’un chauffeur de camion qui venait se garer les matins “de l’amant” devant son seuil, empêchant donc ainsi la sentinelle de voir qui entrait ou sortait. L’amant arrivait de la campagne, de la terre rouge aux semelles. Ils se ruaient l’un sur l’autre – avec un appétit qui survivait aux années – puis elle lui faisait sa jatte de café. Et comme son François croyait qu’elle allait travailler plus tôt qu’elle ne le disait, elle lavait et remisait la tasse de l’amant, laissant les leurs “qu’elle n’avait pas le temps de nettoyer”. Et elle passait l’aspirateur qui avalait la terre rouge, et refaisait le lit. Ceci pendant des années.

Elle lui téléphonait de son travail tous les jours. Qué novelles donc chou?

François et elle ont bien élevé leurs enfants, qui ont étudié, se sont mariés et ont fait d’eux des grands-parents comblés. Il y eut de l’amour dans leur vie, mais pas conjugal.

Pas un jour, pas une heure… mais toute une vie!

Des serments d’hypocrites ?

On accuse souvent les générations précédentes d’hypocrisie… Moi aussi, dans le monde noir ou  blanc de la jeunesse qui n’a rien vécu, je l’ai dit, clamé même. Le secret ou la discrétion étaient vus comme hypocrisie, tout comme l’étaient les compromis.

Mais c’est un peu facile…

J’ai relu le livre de l’écrivain montois Charles Plisnier, Mariages, qui avait hérissé le système pileux de toute la population à l’époque, la fin des années 30. Ceci dit… ça s’était très bien vendu, et lu avec avidité. Il y démonte les mécanismes de la vie bourgeoise de l’époque, principalement les mariages de convention.  A un des personnages féminins, sur le point de faire un de ces mariages-contrats  et qui se plaint à son oncle de ce que le fiancé a déjà une liaison connue, il fait répondre par l’oncle que ça ne la regarde pas et qu’elle devrait avoir honte de s’en occuper.

Est-ce, finalement, hypocrite ?

N’apprenons-nous pas, dans d’autres domaines, à nous occuper de ce qui nous regarde sans nous sentir hypocrites pour autant ?

Ces femmes – et hommes -, qui acceptaient un tel mariage, le faisaient « en toute connaissance de cause ». Chacun y trouvait quelque chose qu’il recherchait et qui le rassurait sur son avenir. Bien entendu, personne ne peut prévoir quelle sera sa soif ou son dégoût de l’amour et/ou du mariage sur la durée, et donc, personne ne pouvait raisonnablement garantir que son « choix » lui plairait dans la pratique. Mais ces mariages, tout comme les mariages arrangés avec intelligence, avaient sans doute autant d’atouts en leur faveur que les mariages d’inclination réelle, inclination qui était souvent basée sur des éléments moins solides.

 

Mariage, Harlson Fisher - 1875-1934

Mariage, Harlson Fisher – 1875-1934

On dira « mais tout le monde se trompait et était cocu ». Oui, beaucoup trompaient et étaient trompés. Encore qu’il n’y a vraie « tromperie » que quand on ment, finalement. Une fois qu’on est « découvert »… on ne trompe plus puisque l’autre sait et « accepte », même si c’est en hurlant.

Il y avait à cela mille raisons et mille tentations. Le divorce était une mise à l’écart de la vie sociale, une scission des biens matériels, et donc  il était rare. Alors les gens s’arrangeaient. Ça amenait des tristesses sans doute, mais pas de longs drames. La vraie tristesse était venue sans qu’on l’appelle, d’ailleurs : il y avait une faille, qui avait cédé passage à un élément intrusif dans le mariage. Une faille insidieuse mais bien présente. C’était ça, l’origine de la véritable tristesse.

Et les tristesses d’une vie sont loin d’être l’apanage des époux infidèles : il y a les enfants qui choisissent un destin différent de ce qu’on aurait voulu, les parents indignes ou trop envahissants, les amitiés brisées, les santés qu’on aurait désirées plus fermes… Ceux ou celles qui se traînaient ensuite sous le poids de ce drame dont ils ne se remettaient jamais ne se seraient pas remis de bien des choses de toute façon, et celle-ci en était une qui au moins avait le mérite de mettre le blâme sur autrui. Vive le victimisme qui trouve toujours sa porte de sortie…

Mais pour ces larmes ou angoisses conjugales à affronter, les autres membres du « clan » étaient là et soutenaient comme ils le pouvaient sans verser dans les cris indignés ou une compassion infantilisante. Ils avaient connu ou vécu la même chose. Et parce que le mariage était plus indissoluble qu’aujourd’hui, les époux s’efforçaient de trouver leurs points d’entente et d’en protéger la texture.  La politesse et l’affection restaient de mise, ainsi que les apparences, et on évitait les discussions lourdes devant les enfants. Qui savaient, que l’on ne s’y trompe pas, les enfants sentent ce qui ne se dit pas, mais finalement, ils découvraient aussi que rien n’était simple et qu’une famille était autre chose que le seul sentiment amoureux.

Quant aux époux qui étaient absolument incompatibles, ils en faisaient le constat avec civilité, et s’arrangeaient également. Deux de mes arrières-arrières-grands-parents n’habitaient pas ensemble, par exemple. D’autres ont toujours eu plaisir dans leur vie, restant heureux dans l’enveloppe du mariage, et le type de leurs arrangements ne nous est pas parvenu, mais il y en eut probablement ici ou là. Je sais qu’une de mes arrière-grands-mères aimait et était aimée d’un de ses cousins, qui pour je ne sais quelles raisons n’a pu l’épouser. Ils ont pleuré un jour. Mais elle a ensuite épousé mon arrière-grand-père, en a eu 5 enfants, et chacun sans doute avait ses doux regrets secrets. Mes grands-parents maternels n’habitaient pas ensemble non plus, sans être ennemis mortels. Mes autres grands-parents s’adoraient, comme beaucoup de membres de ma famille paternelle.

Carte postale mariage, environ 1920

Carte postale mariage, environ 1920

Aujourd’hui on se sépare ou divorce, et c’est une bonne chose à certains égards… mais c’est souvent une solution trop rapide et égoïste.

Naturellement je ne parle pas ici des couples infernaux, des coups et blessures et drames conjugaux. C’est tout autre chose.

On peut, oui, aimer d’amour la personne qu’on épouse, et pour toute sa vie si on s’y attèle. Mais sait-on ce qu’il y a dans le noyau d’un couple ? Quelle sont les substances indispensables à chacun et qu’il attend de son conjoint, et sans lesquelles il devra … chercher ailleurs ou lentement dépérir ? On ne sait pas. On ne sait pas non plus ce qui, en dehors de l’opinion publique si prompte à ériger des normes, est supportable, souhaitable, négligeable pour chacun. Et dans les couples qui gardaient alors le don du dialogue, il restait une chance pour qu’ils comprennent, et consentent à certains types d’arrangements. Ce n’était ni hypocrite ni lâche, mais un choix intelligent qu’ils faisaient entre deux situations désagréables : le compromis ou on casse tout. Ou encore, autres alternatives on se rend malade de frustration, ou on fait de la vie de l’autre une longue histoire très morne et bardée du mot « devoir ».  Barbelée, même…

A chaque époque et société ses subterfuges pour se conformer à la norme, et à chaque personne les siens pour naviguer au mieux entre ce qu’il faut faire en surface, et comment y survivre sous la surface.

Finalement, alors que la phrase « il/elle a réussi son mariage » continue de signifier bien souvent « il/elle n’a pas divorcé », il me semble qu’un mariage « réussi » est un mariage heureux, soit parce qu’il s’agit d’un mariage qui reste amoureux, soit que le couple a eu l’intelligence de ne pas jouer incubat-succubat toute la vie ! Dans ce dernier cas, ils ont déclaré forfait avant d’être exsangues, ou ils se sont accordés sur les libertés que, respectueusement, ils reconnaissaient devoir s’accorder.