Une sous-mission : faire ce qu’on veut, na!

Et si on en parlait, des femmes exemplaires ? Celles qui vivent une vie de sacrifice avec ce sourire tremblotant, le cou rentré et une criante invisibilité. Qui ont un mari qui, elles le laissent deviner sans trop de mots, est aussi lourd à porter qu’une croix en béton armé mais se retranchent dans un « loyal » mais non, c’est pas si terrible tu sais… j’ai l’habitude quand on compatit. Car elles sont … soumises, acceptent la dure et injuste loi de l’homme sous laquelle leur mère, déjà, a courbé l’échine. Ces femmes sans révolte que l’on félicite pour leur courage, leur soumission et discrétion, dont on loue les incontestables talents de maîtresse de maison. Des modèles à mettre en vitrine au magasin de l’épouse parfaite.

Je ne parle pas des malheureuses qui ont épousé un vrai monstre. Qui de toute façon devraient partir, mais les liens psychologiques sont souvent bien noués jusque dans les tissus de la chair. Ou un vrai égoïste, et qui devraient partir aussi.

Non, je parle de ces tièdes et indécises qui se sont mariées parce que la vie est comme le Monopoly :  la case mariage est la case obligée. Et elles adorent faire comme tout le monde. Juste un peu mieux, même. Et soumises, elles ne le sont qu’en apparence. Car ce n’est pas l’homme qu’elles épousent, c’est le mariage. Telles le lierre ou le liseron elles s’enroulent en silence avec cet air humble et inoffensif, et serrent la prise toujours d’avantage. Comme les mantes religieuses elles arrachent la tête du géniteur quand elles ont eu leurs enfants. Les migraines et les dures journées ont raison de la complicité des draps, la tendresse déserte le lit et les belles cérémonies de la chair, et se déplace dans la tarte du dimanche et les plats en sauce, les pilules à prendre que l’on dépose près du verre. Me voici infirmière et cuisinière, je ne sers qu’à ça.

Les petits mots d’amour un peu idiots ne sont plus ressortis que machinalement quand on veut obtenir quelque chose plus vite.

Et le mari, que l’on accuse de plus en plus ouvertement de ne penser qu’à ça comme s’il était un gamin qui veut jouer avec son train électrique au lieu de faire ses devoirs s’efforce de ne plus y penser, se dit avec courage que c’est la vie. Il fuit peu à peu, se saoule de travail – ou se saoule tout court – pour ne pas se demander où ont fini les enthousiasmes d’autrefois, et se voit alors reprocher de ne jamais être là, de ne penser qu’à lui. D’année en année c’est consentant qu’il endosse l’habit du mauvais, de l’éternel absent, du rustre égoïste. Et qu’il a honte d’être un aussi piètre père et mari. Lui qui a une femme exemplaire qui en plus … ne va pas même voir ailleurs. Il ignore qu’ailleurs signifie pour elle aussi dans d’autres draps et qu’elle a eu assez de mal à se libérer de ceux-ci pour vouloir tout recommencer.

Tout le monde le lui dit… il ne sait pas la chance qu’il a de manger à la table d’un roi tous les jours dans une maison dont la poussière ne connaît pas le chemin. Oh qu’il se sent mesquin de cet étrange vide dans son coeur qui a durci sa voix et son regard…

Elle a pris les commandes en douceur, nantie d’un instinct infaillible. Il y a toujours le prétexte de la famille qu’il ne faut pas décevoir, de sa santé qui n’est pas brillante pour l’instant, de ce petit plaisir qu’on peut bien lui faire pour une fois. Jusqu’au jour où il n’y a plus rien à céder parce que la femme soumise a tout en main sans que l’époux, cet ingrat dont on la plaint, ait rien vu venir.  On invite les amis qu’elle veut quand elle veut, on fait les vacances qu’elle veut, et le carrousel de ses routines à elle emporte le manège. Les oui chéri ont cédé la place à comme tu voudras, remplacés peu à peu par d’adroits on doit toujours faire comme tu veux et pour une fois, pourrais-tu me faire plaisir ?

Et comme amour et loyauté, elle lègue de lui à ses enfants l’image d’un égoïste, d’un emmerdeur, d’un dominateur, d’un jamais-content-jamais-là qui la laisse seule avec les enfants. On chuchote quand il arrive, on glousse. On le craint et ne le respecte pas.

En silence, elle a tué le bonheur dans leur mariage. Et gardé le mariage.

Ne le disait-on pas assez…: méfiez-vous des eaux dormantes!

Bien entendu, on me dira que maintenant ce n’est plus comme ça, puisqu’on est bien plus libres de se marier ou pas, et que l’autonomie de la femme l’a libérée du « devoir rester ». C’est sans compter sur la nature humaine qui veut que les parasites cherchent des organismes nourriciers, que les créatures peu sociables se servent des capacités charismatiques de qui pourra leur apporter le « cercle d’amis » des gens comme tout le monde. C’est oublier que le piège à la grossesse-surprise est toujours à la mode, et c’est surtout oublier qu’à deux salaires et un loyer on vit mieux qu’à un.

 

 

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Mais où sont les hommes d’antan?

J’ai grandi à la fin d’une époque. L’avant-féminisme. L’avant milliers de questions. Le cinéma et les romans que j’aimais lire m’avaient expliqué que l’homme était sûr de lui, protecteur et toujours dans le vrai.Les histoires étaient plus simples qu’aujourd’hui.

Peu « d’autres femmes » ou alors c’était une gouvernante folle et criminelle ou une sœur vieille fille rancie. On n’oubliera pas non plus la mère de Norman Bates. Mais il y avait cette simple évidence : un homme rencontrait une femme et hop, tout se déroulait entre eux deux sur fond de guerre, d’espionnage, de business. Il n’y avait pas le retour des ex, ou un(e) autre attendant son heure en haletant au moindre signe de désaccord. L’homme aimait avec élégance, certain de ses sentiments qu’il cachait au mieux, la femme restait une faible créature un peu tête de linotte, en proie aux crises de nerfs et de larmes, pompette à l’occasion – juste de quoi rire un peu sottement et avouer sa passion – et persuadée qu’un tel homme ne pouvait vraiment l’aimer elle, humble chose, ce qui permettait de faire tenir le suspens jusqu’au happy end qui couronnait le long baiser effaçant tous les doutes !

Ou bien c’était une femme fatale en apparence, le jeu de paupière menaçant comme la danse d’un papillon vénéneux et la lèvre aux courbes écarlates, et elle finissait par se prendre quelques claques qu’elle savait avoir méritées et qui avaient le mérite de faire d’elle un chat dont les yeux envoient des étincelles d’adoration. Trophée inestimable pour le dompteur qui épouserait sa mégère apprivoisée qui ne se soumettrait qu’à lui.

L’amour était celui d’une vie. S’il y avait une ex, elle était morte.

Il m’est arrivé aussi de voir notamment un film que je crois être « le fils de Robin des Bois » où le fils en question était un magicien de la lame et du saut dans les branches sans déchirer ses collants, mais l’amour de la gente dame le rendait si perplexe que c’était elle qui, lasse de panser ses bobos et de changer de poulaines tous les jours pour le séduire sans qu’il le remarque finissait par lui déclarer « Vous m’aimez, Robert ». Et il se rendait à l’évidence, régalant le public du long baiser final tant attendu. Mon frère et moi étions très choqués de cet aplomb et avons joué cette scène plus d’une fois en riant devant son étrangeté.

Moi j’ai grandi dans un monde que l’on dira macho peut-être mais où l’homme « normal » était gentil et ferme, faisait des cadeaux, protégeait – soutenait le coude pour traverser, retenait les portes, ouvrait la portière de sa voiture, mettait à l’abri du vent et de la pluie, portait les objets lourds. Il trouvait toujours les mots et promesses pour calmer les chagrins. Tout ça avec une tranquillité rassurante.

Maintenant… Le cinéma nous montre un homme névrosé en face d’une femme blessée par son passé. Ou le contraire. Pendant la durée du film ils se tournent autour comme deux fauves en chaleur et affamés… quel instinct l’emportera-t-il sur l’autre ? Fini la femme qu’il fallait aider et préserver, car dans le cinéma d’aujourd’hui bien souvent elle grimpe aux échelles et barricades, attache son homme aux montants du lit pour en faire sa chose, rentre en nage le matin de son jogging forcené, tandis que l’homme mijote des petits plats, va chez le psy, donne la bouillie aux gosses et attrape des boutons quand il entend la formule « pour toujours ». Et il jure comme aucun muletier n’aurait jamais osé jurer autrefois, car ses mules l’auraient éventré à coups de sabots.

Le doute et l’hésitation colorent tous les films… L’homme pleurniche et déprime, la femme a parfois les biceps de Rosie the Riveter (Norman Rockwell). Il faut résister aux tentations des autres… ceux et celles dont les rencontres sont devenues si faciles. Il faut accepter d’être en sueur, échevelé(e) et hurlant(e) lors des ébats conjugaux et ne pas avoir de tabous frustrants qu’un(e) rival(e) n’aura pas. Et tout comme autrefois la souriante épouse était fière de sa table bien dressée, nappée de frais d’un tissu immaculé qui avait claqué contre l’air du salon, fleurie d’un bouquet du jardin, il faut avoir le cœur à rapidement allumer trente-six chandelles dans la chambre à coucher – ça aide certainement pour la température en hiver – et choisir judicieusement l’arôme de l’huile de massage. Il faut savoir se remettre de joutes verbales effroyables au cours desquelles on vide son sac jusqu’à ne plus avoir de sac d’ailleurs, pour aller courir sous la pluie en larmes en appelant Dieu ou notre mère la terre à la rescousse.

Oh… où donc êtes-vous passés, Gregory Peck, Cary Grant, Rosanno Brazzi et les autres ? Et Audrey et Katharine Hepburn, Grace Kelly, Loretta Young, Danielle Darieux, Alida Valli?

It ain’t over till it’s over

Oh que j’ai donc envie de gifler et d’envoyer dans le coin avec un bâillon ces conjoints enlisés dans le marécage de la vieillesse et qui ne cessent de dire à l’autre … qu’il vieillit. Pour qu’enfin il patauge aussi. Pour ne pas s’enfoncer tout seuls. Monstres de la vie quotidienne qui enlacent pour mieux étouffer.

Ces gens qui n’ont « plus d’utilité », et qui enfin pourraient trouver des espaces pour être… jouisseurs, ludiques, enthousiastes de ce temps libre dont ils bénéficient enfin, ce temps qu’ils se sont si souvent plaints de ne pas avoir. Car utile, on l’est tant qu’on a du plaisir dans le regard, un vibrato heureux dans la voix qui raconte….

Ce temps pour soi qui démontre qu’âgé ne veut pas dire vieux.

Mais plus d’un – ou d’une – arrive bien démuni à la possession de ce capital-temps tout pour lui – ou elle – ! Une fois la discipline des horaires de travail disparue, ainsi que la hiérarchie des supérieurs et des collègues, une fois les enfants jetés dans leur vie, il ne leur reste « rien » pensent-ils. Ils n’ont d’ailleurs été que ce qu’ils étaient par rapport aux autres : enfants de, frères ou sœurs de, collègues de, époux de, parents de. Mais eux… ils n’ont jamais existé. Incapables de définir leurs j’aime et j’aime pas au-delà de j’aime pas le céleri, j’aime pas les voyages en avion. Jamais une opinion qui les fasse s’enflammer, la défendre avec foi.

Walter Richard Sickert (1860-1942), « Ennui », huile sur toile, c. 1914

Walter Richard Sickert (1860-1942), « Ennui », huile sur toile, c. 1914

Souvent, privés de cette routine sociale organisée autour d’une carrière et des repas annuels entre collègues, ils s’effondrent, ont du désordre, gaspillent leur temps, ont littéralement perdu la boussole. Des occupations prennent place de manière obsédante : on cuisine longuement – et l’autre doit manger ce qu’on a fait pour lui, et puis est accusé de « trop manger » bien entendu -, on s’enferme dans son atelier de bricolage comme un vampire dans son caveau de jour, on tient scrupuleusement son agenda de rendez-vous avec les séries télévisées et les suit jusqu’à en tomber dans le coma…

Alors ils se ventousent à leur conjoint dont les rides ressemblent à d’autres sourires, et se délectent à l’idée qu’ils sont dans ce bateau inutile et ennuyeux tous les deux, que comme tout le monde ils vieillissent, et que c’est normal…

Cependant, ledit conjoint peut, lui, avoir construit sa personnalité tout au cours de sa vie, à coups de passion, de curiosité, d’enthousiasmes divers. Et lui (ou elle…) n’a pas envie de vieillir avant de ne plus avoir le choix, il veut encore sentir la faim des choses, et pas la fin. Être grand-père ou grand-mère lui plaît, bien sûr, mais pas question de n’être que ça ! Chauve, ridé ou ridée, un peu trop rond ou ronde, le souffle plus court peut-être, mais il est encore là et a encore tant d’horizons devant lui. It ain’t over till it’s over.

Il rentre et sort, a des projets, des engagements, des anecdotes à relater, le rire dans les mots et les joues soulignées de joie. S’endort en se réjouissant du programme du lendemain… Et ça… c’est vécu comme l’ultime trahison par l’autre, celui ou celle qui n’a ni identité ni désirs. Aussi s’applique-t-il (elle) à guetter tout ce qui peut faire vaciller ce trop bel appétit pour un grand âge rempli : tu ne vas pas mettre ça à ton âge ? Tu ne digères plus rien, tu vieillis (et vas-y que je t’incite en douce à te goinfrer de plats en sauce et de vin parce que moi, c’est un des derniers plaisirs qui me restent…). Tu n’as pas envie d’aller aux 50 ans de mariage des Trucmuches ?… dis donc, tu vieillis ! (mais non, les Trucmuches sont lourds – et peut-être sourds aussi…- et en font trop, et à l’âge qu’on a, oui, à l’âge de raison qu’on a, on n’a plus envie d’aller s’embêter pour faire plaisir, ça s’appelle un privilège de l’âge… Rien à voir avec la vieillesse ). Tu n’aimes pas tes petits-enfants, que tu as fait la grimace à l’idée de les avoir ici pendant trois semaines ? C’est fou ce que tu vieillis

Bien sûr, il y a chez d’autres couples la boutade amicale que l’on s’échange, après tout on prend de l’âge tous les deux et les surprises ne manquent pas, de la paire de lunettes qu’on a sur le nez et qu’on cherche jusqu’en haut du clocher de l’église en passant par ce qu’on a oublié quelque part mais jamais plus on ne saura où… On peut constater gaiement que oui, on vieillit, parce que ça amène tous ces casse-têtes qu’on n’avait pas avant, qu’on résout avec agacement et quelques rires embarrassés aussi, et heureusement qu’on ne travaille plus car ça prend du temps, ces enquêtes…

Mais ce dont je parle n’est pas la moquerie tendre. C’est la flèche empoisonnée qui transperce cette indécente envie de vivre encore chez l’autre.

Nous en connaissons tous… et souvent d’ailleurs ils l’emportent, rallient les enfants autour d’eux (et quel enfant ne trouve pas ses parents « vieux » bien avant même qu’ils soient âgés ?), indiquent aux amis du couple les lacunes que la vieillesse impose à l’autre (qui oublie, qui a mal aux genoux, qui n’a plus envie de ceci..), et enfoncent les freins au plancher. Enferment l’autre dans des visites incessantes de « vieux amis chancelants comme eux deux », enfants et petits-enfants.

Je pense à cette femme qui avait épousé un homme de trente ans son aîné. Rien d’inquiétant sur le principe, sauf que l’époux, qui n’était pas sociable, pas gai pour un sou, et n’avait d’intérêt pour rien si ce n’était pour une routine paralysante, a non seulement pris de l’âge mais est devenu vieux comme Mathusalem une fois sa vie active conclue. Il lui en voulait beaucoup de partir au bureau pom-pom-pom à ce soir chériiiiii, bien coiffée, avec des papotages enjoués au retour, tandis que lui… comme toujours il s’était mortellement ennuyé tout seul, que voulait-elle qu’il fasse tout seul ? Et bientôt elle s’est retrouvée avec un vieux monsieur très barbant qui lui faisait la tête quand elle essayait de lui faire comprendre que la glace tous les soirs… ça lui arrondissait vraiment les hanches et tout ce qui était au-dessus et en-dessous. Tu te crois jeune et belle ? ironisait-il… et tous les soirs elle y allait de sa glace et de bourrelets qui la rendaient moins pimpante et agile, parce qu’il aimait ça, ce petit plaisir de manger une glace ensemble… Même quand le médecin lui a imposé un régime parce que ses genoux criaient grâce sous le surpoids qui ne faisait qu’augmenter… il boudait quand elle faisait mine de ne pas manger sa glace quotidienne à côté de lui.

Bref… les poids morts deviennent des poids mortels… Larguons les amarres !

 

L’amour chaud, tiède, réchauffé, refroidi…

Il y a tant de manières, tant d’étapes, tant de cartes du cœur pour aimer. Beaucoup sont bonnes, beaucoup sont mensongères ou illusoires.

I am sailing...

I am sailing…

Il y a le désir que l’on habille de quelques sentiments pour se donner bonne conscience, et qui se déshabille bien vite pour ensuite souvent se fatiguer. Il y a l’envie de se caser que l’on pare de toutes les guirlandes d’usage. L’intérêt pour un certain argent, un certain milieu, un certain talent à l’ombre duquel on veut vivre et avoir sa part de lumière. La hâte anxieuse à cause d’un enfant à venir et qui ne laisse plus le temps de réfléchir. Le besoin de se normaliser aux yeux du monde. La fuite d’une adolescence au scenario douloureux.

Ou l’amour que l’on nourrit pas à pas sur les bancs d’école, le palier d’un immeuble, ou sur les chaises d’un café de village, de samedi en samedi, joyeusement comme en prenant un chemin évident et sûr. Année par année on construit l’édifice, achetant des murs, ayant des enfants, abattant les obstacles des décès, soucis de carrière et d’argent, les conflits.

Et puis certains cessent, on ne sait quand ou vraiment comment, d’être un couple. S’ils l’ont jamais été. L’amour nous deux n’alimente plus la maison. Le tissu des habitudes et de l’acquis tient, tout seul, l’édifice d’une seule pièce désormais bien fragile. Ne reste que l’amour pour ce qu’on a accumulé et fait et les attentions d’usage qui correspondent au rituel pour que, surtout, rien ne change en apparences, lesquelles demeurent rassurantes… la preuve : on ne se dispute (même) plus. Un des conjoints reste content. Le tiède. L’autre … se contente et meurt heure après heure. Et se rassure en se disant que c’est sans doute ainsi pour tout le monde.

Et puis l’amour qui frappe et laisse pour morts. Morts à la mornitude, nés à un grand bonheur. Qui donne la vie comme un geyser et peut la reprendre comme la foudre si on le trahit. L’amour complet qui ne vous laisse pas choisir mais vous choisit. Un amour qu’on ne construit pas mais dans lequel on entre comme dans un temple tout érigé, clé sur porte. Celui-là n’est pas raisonnable ou explicable ou prévisible. Il demande la confiance aveugle et tout l’élan du cœur.

Malheur aux tièdes, siffle-t-il.

Quand le conjoint est un miroir non déformant

On se marie pour bien des raisons, et les mauvaises peuvent mener à une union bien agréable si on a la souplesse de faire les concessions légendaires, alors que les bonnes … on devine la suite.

Le mariage n’est sans doute pas vraiment une loterie, mais quand même un Kinder Surprise dans bien des cas.

Car beaucoup prennent soin de dissimuler qui ils sont vraiment. Je ne vais pas m’étendre aux violeurs de la pleine lune ou adeptes de l’auto-flagellation en face d’un crucifix… Mais il y a ceux qui se savent un peu (ou beaucoup) plus bêtes que les autres et naturellement ne s’en font pas une publicité. Ceux qui aiment trop ou pas assez les plaisirs ou horreurs du lit conjugal. Ceux qui ne savent pas suivre les conversations animées d’un groupe passionné car ils sont semés par le raisonnement et les opinions. Ceux qui ne comprennent l’humour que quand tout le monde a fini de rire – et encore, ils ont juste saisi que ça devait être drôle mais que, quant à eux…. Ceux que le toucher indispose, qui n’aiment ni faire ni recevoir câlins ou petits gestes chaleureux. Ceux qui sont dénués de générosité, de compassion, d’empathie en dehors d’affirmations tout à fait rhétoriques.

Mais se marier reste une sorte de label de normalité. Souvenez-vous : il n’y a pas si si si longtemps qu’on entendait « elle ne trouvera jamais de mari », « elle n’a pas trouvé de mari », « il est resté vieux garçon, personne n’en voulait ». Aussi ces êtres qui sont programmés pour vivre seuls s’obstinent-ils à démontrer que non, ils ont trouvé un mari ou une épouse, tout va bien chez eux.

Ces malheureux (oui, on peut quand même leur concéder qu’ils le sont souvent) font de leur mieux, pendant le temps béni de la conquête, des fiançailles, de la cour acharnée, des prémices, des œillades, invitations et petits cadeaux, pour se montrer plus conformes aux autres. Tel que l’autre les aimera. Peut-être convaincus qu’ils vont y arriver.

Et comme c’est bien connu.. chassez le naturel et il revient au galop.

Une fois que les bulles des premiers émois se sont calmées comme celles d’un champagne oublié dans une flute, peut-être même devenu le lieu de noyade d’une guêpe poivrote, ce fameux naturel n’a pas besoin de beaucoup de temps pour se remettre en place.

Et l’autre, celui qui avait marché à fond dans la comédie de ce compagnon ou cette compagne bien agréable et à sa mesure, laisse percevoir stupeur, étonnement et déception, jour après jour.

La jeune fille qui se couchait dans la paille pour se donner et se donner encore a désormais une migraine chronique. Le jeune homme qui riait à gorge déployée aux bonnes blagues des amis laisse l’ennui ternir son visage – et l’ambiance. Celle que l’on appréciait parce qu’elle écoutait les autres au lieu de pérorer s’avère d’ailleurs être incapable de pérorer ou simplement parler, car elle n’oserait jamais avoir une opinion contre laquelle on lèverait les boucliers, aussi le silence est sa présence…

Et ce comédien médiocre et démasqué s’effrite peu à peu, plein de ressentiments envers le conjoint qu’il n’a pu duper longtemps. Il lui reproche de toujours se sentir mis à l’écart à cause de lui, nul, inintéressant, quantité négligeable. Il lui en veut d’être, lui, sympathique, actif, vivant, débrouillard. D’avoir une personnalité. Il essaie d’ailleurs de le déstabiliser s’il le peut : se croit plus malin que les autres, a le monopole de la conversation (surtout avec un conjoint muet, c’est un euphémisme…), est un je-sais-tout, croit amuser ses amis ce qui est loin d’être sûr.

Et, de manière plus ou moins évidente, il le déteste. Secrètement souvent, car il ne peut se permettre, la plupart du temps, d’être fichu dehors : il faudrait tout recommencer !

Mais ce qu’il déteste en vérité… c’est l’image de lui-même qu’il voit dans le regard de cet autre qui désormais le connaît trop bien. Image qu’il s’empresse de « flouter » par de multiples justifications à son mal-être : le mal ici ou là, le manque d’argent, l’absence du conjoint qui travaille tout le temps, l’angoisse des maladies certainement embusquées pas bien loin, et « un certain regard » distant et illusoirement supérieur sur tout ce qui est le monde de l’autre…

Et se dire qu’ils sont, en fin de compte, ceux qui sans doute souffrent le plus n’est pas une panacée…

 

Silencieux tumultes, les secrets dans le sang

Et voilà, c’est officiel, il est né, il étire ses pages en baillant, enfin prêt pour partager son contenu, mon tout dernier roman. Silencieux tumultes.

Les tumultes ne manquent pas dans une vie, on le sait. Chaque existence en a son lot. De certains on sort plus forts, d’autres on reste blessés, et il y en a même qui ne font pas de quartier. Et chacun sa résistance…

Mais ils sont aussi souvent silencieux, ce qui décuple leur énergie. Car on craint, à tort ou à raison, de les révéler. On vit – ou survit – donc avec le poids écrasant que sont ces secrets qui ne trouvent pas que les mots soient une sortie saine. Alors… ces confessions qui auraient pu être si simples à dire, ou pas, mais qui auraient fait courant d’air, mise à neuf, départ à zéro… crient sans bruit, et tentent de se faire comprendre autrement : Maine arrondit son corps et en fait un noyau de douleurs multiples, tout en posant un regard perplexe sur la joie d’autrui. Marco explose dans un chagrin profond comme l’infini et expie dans le travail et l’éloignement de son bonheur. Christine n’oublie pas mais ne risque plus : son bonheur elle le tient, et pas de sensiblerie inutile. Pavlina sait sans tout comprendre, et ne dira rien. Mais elle, elle ne veut garder que l’appétit du bonheur…

Couples heureux ou malheureux, couples qui auraient pu être heureux si, couples qui l’ont été malgré tout, couples qui le furent et qu’un secret a brisés, couples dont le bonheur se terre dans le secret… Tous ont confié leurs larmes et espoirs aux murs de la maison, cette jolie maison que Jean achète pour Maine en lui disant, fier de lui avoir fait plaisir « c’est celle que tu souhaitais le plus »… Elle changera au fil du temps et des goûts, le papier peint suivra les modes, les vases Gallé seront remisés au profit de souches d’olivier ou statuettes étranges, le salon Adams ira se reposer au grenier pour faire place à l’air du temps, et le jardin verra des balançoires remplacer le délicat gazon japonais et une statue aux courbes folles fera oublier les arceaux de rosiers…

Et quelque part, une jeune fille à l’éventail se souvient de son amour…

Sur la couverture, l’éventail de Suzanne ma grand-mère paternelle, Suzanne jeune fille mutine, Lovely brunette heureuse sur la digue d’Ostende, et une maison dessinée par l’oncle Alfred, architecte, dans le carnet de poésies de Suzanne. Mais rien, dans le roman, ne se rapporte à eux. Sauf peut-être m’ont-ils soutenue…

Il est déjà disponible ici : https://www.editionschloedeslys.be/catalogue/1072-silencieux-tumultes.html

Et il faut de la patience, comme pour toutes les bonnes choses : Cholé des lys travaille avec un atelier protégé dont on protège les nerfs aussi…

Le bonheur, c’est en nous qu’il naît et grandit

Rendre quelqu’un heureux… L’image à laquelle les faibles – ces faibles si forts ! – s’accrochent en y enfonçant les ongles. On ne les rend pas heureux. Ce n’est pas leur faute s’ils sont « comme ça ».

Mais l’ouverture au bonheur est quelque chose qu’on a ou pas, qu’on a et qu’on chérit. Ou qu’on rejette, comptant sur les autres pour le planter en nous, le faire germer, grandir, et foisonner. L’autre va nous aimer, nous choyer, nous apporter une vie si belle que peut-être on nous l’enviera. Ce sera… le bonheur!

Carte 13

Un mari ou une épouse ne rendra pas son conjoint heureux. Il apportera sa joie de vivre personnelle dans la vie du couple, et travaillera aux certitudes ou semi-certitudes envisageables pour l’avenir. Mais il/elle ne peut en aucune manière faire entrer le bonheur dans la vie, le regard, le cœur ou le sourire de l’autre. Surtout si cet autre « attend qu’on le lui apporte ».

Et qu’il est donc difficile de se dire que, quel que soit le chemin que l’on prend, on n’arrive pas à aider l’autre à trouver son bonheur. Il accompagne, maussade comme une ombre de pluie, parfois grimaçant un sourire qui dit « c’est bien pour te faire plaisir ».

Et parce qu’il ne s’aime pas, il n’aime pas non plus. Il ne le pourrait pas, il ne sait pas plus comment on aime que comment on est heureux. Il s’accroche, oui, mais pas avec le cœur.

Et en face d’eux on se sent honteux de ne plus avoir envie de donner, de n’agir que par devoir. En face d’eux on cherche en vain l’éclair de la joie dans la présence, dans la complicité, l’échange. On guette un retour. Et on trouve le silence. Des yeux qui se posent familièrement sur nous au matin sans qu’on y trouve les mots muets « Oh toi, que j’aime quand tu fronces le front de cette manière… et cette mèche jamais coiffée, quelle tendresse elle fait vibrer en moi… ».

Il est bien dur d’être celui qu’on accuse de n’avoir pas rendu heureux !