Quand le conjoint est un miroir non déformant

On se marie pour bien des raisons, et les mauvaises peuvent mener à une union bien agréable si on a la souplesse de faire les concessions légendaires, alors que les bonnes … on devine la suite.

Le mariage n’est sans doute pas vraiment une loterie, mais quand même un Kinder Surprise dans bien des cas.

Car beaucoup prennent soin de dissimuler qui ils sont vraiment. Je ne vais pas m’étendre aux violeurs de la pleine lune ou adeptes de l’auto-flagellation en face d’un crucifix… Mais il y a ceux qui se savent un peu (ou beaucoup) plus bêtes que les autres et naturellement ne s’en font pas une publicité. Ceux qui aiment trop ou pas assez les plaisirs ou horreurs du lit conjugal. Ceux qui ne savent pas suivre les conversations animées d’un groupe passionné car ils sont semés par le raisonnement et les opinions. Ceux qui ne comprennent l’humour que quand tout le monde a fini de rire – et encore, ils ont juste saisi que ça devait être drôle mais que, quant à eux…. Ceux que le toucher indispose, qui n’aiment ni faire ni recevoir câlins ou petits gestes chaleureux. Ceux qui sont dénués de générosité, de compassion, d’empathie en dehors d’affirmations tout à fait rhétoriques.

Mais se marier reste une sorte de label de normalité. Souvenez-vous : il n’y a pas si si si longtemps qu’on entendait « elle ne trouvera jamais de mari », « elle n’a pas trouvé de mari », « il est resté vieux garçon, personne n’en voulait ». Aussi ces êtres qui sont programmés pour vivre seuls s’obstinent-ils à démontrer que non, ils ont trouvé un mari ou une épouse, tout va bien chez eux.

Ces malheureux (oui, on peut quand même leur concéder qu’ils le sont souvent) font de leur mieux, pendant le temps béni de la conquête, des fiançailles, de la cour acharnée, des prémices, des œillades, invitations et petits cadeaux, pour se montrer plus conformes aux autres. Tel que l’autre les aimera. Peut-être convaincus qu’ils vont y arriver.

Et comme c’est bien connu.. chassez le naturel et il revient au galop.

Une fois que les bulles des premiers émois se sont calmées comme celles d’un champagne oublié dans une flute, peut-être même devenu le lieu de noyade d’une guêpe poivrote, ce fameux naturel n’a pas besoin de beaucoup de temps pour se remettre en place.

Et l’autre, celui qui avait marché à fond dans la comédie de ce compagnon ou cette compagne bien agréable et à sa mesure, laisse percevoir stupeur, étonnement et déception, jour après jour.

La jeune fille qui se couchait dans la paille pour se donner et se donner encore a désormais une migraine chronique. Le jeune homme qui riait à gorge déployée aux bonnes blagues des amis laisse l’ennui ternir son visage – et l’ambiance. Celle que l’on appréciait parce qu’elle écoutait les autres au lieu de pérorer s’avère d’ailleurs être incapable de pérorer ou simplement parler, car elle n’oserait jamais avoir une opinion contre laquelle on lèverait les boucliers, aussi le silence est sa présence…

Et ce comédien médiocre et démasqué s’effrite peu à peu, plein de ressentiments envers le conjoint qu’il n’a pu duper longtemps. Il lui reproche de toujours se sentir mis à l’écart à cause de lui, nul, inintéressant, quantité négligeable. Il lui en veut d’être, lui, sympathique, actif, vivant, débrouillard. D’avoir une personnalité. Il essaie d’ailleurs de le déstabiliser s’il le peut : se croit plus malin que les autres, a le monopole de la conversation (surtout avec un conjoint muet, c’est un euphémisme…), est un je-sais-tout, croit amuser ses amis ce qui est loin d’être sûr.

Et, de manière plus ou moins évidente, il le déteste. Secrètement souvent, car il ne peut se permettre, la plupart du temps, d’être fichu dehors : il faudrait tout recommencer !

Mais ce qu’il déteste en vérité… c’est l’image de lui-même qu’il voit dans le regard de cet autre qui désormais le connaît trop bien. Image qu’il s’empresse de « flouter » par de multiples justifications à son mal-être : le mal ici ou là, le manque d’argent, l’absence du conjoint qui travaille tout le temps, l’angoisse des maladies certainement embusquées pas bien loin, et « un certain regard » distant et illusoirement supérieur sur tout ce qui est le monde de l’autre…

Et se dire qu’ils sont, en fin de compte, ceux qui sans doute souffrent le plus n’est pas une panacée…

 

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Silencieux tumultes, les secrets dans le sang

Et voilà, c’est officiel, il est né, il étire ses pages en baillant, enfin prêt pour partager son contenu, mon tout dernier roman. Silencieux tumultes.

Les tumultes ne manquent pas dans une vie, on le sait. Chaque existence en a son lot. De certains on sort plus forts, d’autres on reste blessés, et il y en a même qui ne font pas de quartier. Et chacun sa résistance…

Mais ils sont aussi souvent silencieux, ce qui décuple leur énergie. Car on craint, à tort ou à raison, de les révéler. On vit – ou survit – donc avec le poids écrasant que sont ces secrets qui ne trouvent pas que les mots soient une sortie saine. Alors… ces confessions qui auraient pu être si simples à dire, ou pas, mais qui auraient fait courant d’air, mise à neuf, départ à zéro… crient sans bruit, et tentent de se faire comprendre autrement : Maine arrondit son corps et en fait un noyau de douleurs multiples, tout en posant un regard perplexe sur la joie d’autrui. Marco explose dans un chagrin profond comme l’infini et expie dans le travail et l’éloignement de son bonheur. Christine n’oublie pas mais ne risque plus : son bonheur elle le tient, et pas de sensiblerie inutile. Pavlina sait sans tout comprendre, et ne dira rien. Mais elle, elle ne veut garder que l’appétit du bonheur…

Couples heureux ou malheureux, couples qui auraient pu être heureux si, couples qui l’ont été malgré tout, couples qui le furent et qu’un secret a brisés, couples dont le bonheur se terre dans le secret… Tous ont confié leurs larmes et espoirs aux murs de la maison, cette jolie maison que Jean achète pour Maine en lui disant, fier de lui avoir fait plaisir « c’est celle que tu souhaitais le plus »… Elle changera au fil du temps et des goûts, le papier peint suivra les modes, les vases Gallé seront remisés au profit de souches d’olivier ou statuettes étranges, le salon Adams ira se reposer au grenier pour faire place à l’air du temps, et le jardin verra des balançoires remplacer le délicat gazon japonais et une statue aux courbes folles fera oublier les arceaux de rosiers…

Et quelque part, une jeune fille à l’éventail se souvient de son amour…

Sur la couverture, l’éventail de Suzanne ma grand-mère paternelle, Suzanne jeune fille mutine, Lovely brunette heureuse sur la digue d’Ostende, et une maison dessinée par l’oncle Alfred, architecte, dans le carnet de poésies de Suzanne. Mais rien, dans le roman, ne se rapporte à eux. Sauf peut-être m’ont-ils soutenue…

Il est déjà disponible ici : https://www.editionschloedeslys.be/catalogue/1072-silencieux-tumultes.html

Et il faut de la patience, comme pour toutes les bonnes choses : Cholé des lys travaille avec un atelier protégé dont on protège les nerfs aussi…

Le bonheur, c’est en nous qu’il naît et grandit

Rendre quelqu’un heureux… L’image à laquelle les faibles – ces faibles si forts ! – s’accrochent en y enfonçant les ongles. On ne les rend pas heureux. Ce n’est pas leur faute s’ils sont « comme ça ».

Mais l’ouverture au bonheur est quelque chose qu’on a ou pas, qu’on a et qu’on chérit. Ou qu’on rejette, comptant sur les autres pour le planter en nous, le faire germer, grandir, et foisonner. L’autre va nous aimer, nous choyer, nous apporter une vie si belle que peut-être on nous l’enviera. Ce sera… le bonheur!

Carte 13

Un mari ou une épouse ne rendra pas son conjoint heureux. Il apportera sa joie de vivre personnelle dans la vie du couple, et travaillera aux certitudes ou semi-certitudes envisageables pour l’avenir. Mais il/elle ne peut en aucune manière faire entrer le bonheur dans la vie, le regard, le cœur ou le sourire de l’autre. Surtout si cet autre « attend qu’on le lui apporte ».

Et qu’il est donc difficile de se dire que, quel que soit le chemin que l’on prend, on n’arrive pas à aider l’autre à trouver son bonheur. Il accompagne, maussade comme une ombre de pluie, parfois grimaçant un sourire qui dit « c’est bien pour te faire plaisir ».

Et parce qu’il ne s’aime pas, il n’aime pas non plus. Il ne le pourrait pas, il ne sait pas plus comment on aime que comment on est heureux. Il s’accroche, oui, mais pas avec le cœur.

Et en face d’eux on se sent honteux de ne plus avoir envie de donner, de n’agir que par devoir. En face d’eux on cherche en vain l’éclair de la joie dans la présence, dans la complicité, l’échange. On guette un retour. Et on trouve le silence. Des yeux qui se posent familièrement sur nous au matin sans qu’on y trouve les mots muets « Oh toi, que j’aime quand tu fronces le front de cette manière… et cette mèche jamais coiffée, quelle tendresse elle fait vibrer en moi… ».

Il est bien dur d’être celui qu’on accuse de n’avoir pas rendu heureux !

Comme on fait son lit, on se couche (avec son homme)

Petite intro : j’ai commencé la grippe le 19 décembre, et elle avait une force épatante je dois dire, un virus de premier ordre, bref je me suis longuement couchée non pas avec un homme mais avec une kyrielle de microbes d’une cruauté sans pareille, et j’émerge tout doucement en chancelant encore… d’où l’abandon salutaire de mon blog pendant tout ce temps !

Mais revenons au lit qu’un homme habite aussi…

Je me souviens d’une délicieuse, jolie et très gentille Espagnole que j’ai connue à Aubagne. Filo. D’une gaieté contagieuse. Elle était veuve, et jeune, et très belle. Et un jour un fringant et beau monsieur est tombé sous le charme. Elle était folle de joie, et nous racontait avec son accent pétaradant combien il était empressé, amoureux, ardent et que c’était parti pour du sérieux. Olé ! Au lendemain d’une première nuit que l’on imagine impressionnante, elle lui a apporté son petit déjeuner au lit, sur un plateau napperonné-brodé où une rose jaillissait d’un soliflore (il y avait aussi des toasts et tout ce qu’il fallait pour le remettre en état, bien sûr, mais la touche finale qui disait te quiero mi amor était le napperon assorti de la rose).

Henri de Toulouse-Lautrec - Le lit

Henri de Toulouse-Lautrec – Le lit

Or, au second lendemain matin d’une seconde telle nuit, elle est arrivée, les yeux cernés et éperdus de bonheur, avec le plateau, les toasts, le jus d’orange, mais… partis le napperon, la rose et le soliflore. Et lui l’a remarqué tout de suite ah, on devient un vieux couple, je n’ai plus droit au napperon et la fleur ! Nous avions ri avec elle, qui avait le rire sonore et gai.

Bon, au moins elle n’a pas fait durer la comédie jusqu’au mariage pour ensuite lui crier « ton jus d’orange t’attend sur la table de la cuisine si tu daignes sortir tes fesses du lit ! ». Et ils se sont mariés malgré ce manque de constance flagrant…

Mais si les hommes ont la réputation d’être ces troufions légendaires qui sèment des chaussettes, inondent la salle de bain, constellent le divan de chips (au choix ou le tout… ou toute autre singularité…) c’est aussi qu’au début de la vie à deux, la jeune compagne ou épouse, toute à son amour, trouve ça « chou ». Ça fait un peu grand chien fou, indomptable qu’elle seule peut dompter (heu…). Elle soupire bien un peu pour la forme, mais sur un ton qui annonce que bon, elle sait que rien ne changera. Aussi… pourquoi changerait-il ? Il est ravi, mettons-nous à sa place. On ne le réprimande qu’avec un sourire,  celui de qui va une fois de plus montrer qu’elle est l’aimante et efficace reine des lieux et de la bête, hybride de madame fix-it et maman.

Ensuite, quand l’enthousiasme s’est usé, les réprimandes se font agressives et négatives, annonçant d’ailleurs qu’il ne changera jamais (alors pourquoi, encore une fois, changerait-il, puisque c’est entendu comme ça ?) qu’elle en a marre d’être devenue sa maman, et qu’il la tue avec ses manières de potache, troufion et chien fou, comme si elle n’avait pas assez de travail.

Piège fréquent, que celui de tout vouloir prendre en charge, et puis d’être écrasée par la charge. Et si on ne sait pas « se parler », c’est-à-dire exprimer, échanger, expliquer et comprendre, on ne peut plus changer les choses, en effet. Rien ne dit que le chien fou n’aurait pas aimé, lui aussi, apprendre deux ou trois tours d’adresse qui lui auraient valu applaudissements et une croquette, comme de ramasser ses chaussettes, abaisser la lunette des wc, débarrasser le lavabo de ses poils de barbe etc… (et il y a aussi celles qui, oh imprudentes téméraires du test sur la durée des sourires dans le mariage, qui ne veulent pas qu’il fasse la vaisselle parce qu’il faut tout refaire après, et ne veulent pas qu’il passe l’aspirateur parce que c’est mal fait…).

Il y a des traquenards dans lesquels on a sauté toute seule, non ? Une sorte de « publicité mensongère » créée dans le tourbillon des illusions. Si on a 18 ans, on a l’excuse d’une certaine naïveté, mais que dire de celles qui refont et refont l’erreur ? On le dit bien, pourtant, que même un âne ne se cogne pas deux fois au même endroit… Mais il est alors très injuste de tout charger sur le dos du chien fou que l’on accuse d’avoir vieilli et de baver partout, et de continuer à semer la panique là où il passe, un Attila du foyer…

On prend son essor ou on est essoré

Je suis étonnée des réactions que suscitent, occasionnellement, mes livres ou mes articles.

Je constate alors avoir lancé mes phrases dans une autre direction que celle où elle aboutit chez le lecteur, et je ne cesse de me laisser surprendre parfois par l’impression que j’ai alors laissée.

Il est vrai que je parle principalement des relations, et que le mariage est à l’avant-plan. Les bons et les mauvais, et il me semble qu’on pourrait m’y croire opposée, parce que j’en démonte les rouages et les pièges, sans tendresse ni indulgence.

Dans la réalité, je suis pour le mariage.

Parce que je suis née dans un univers social basé sur la famille, laquelle repose bien entendu sur le mariage, le contrat contraignant par excellence. Et s’il a existé d’autres modèles, s’il en existe d’autres ailleurs, aussi valables, c’est ici que je suis née et dans ce modèle que je suis à l’aise. Avec dans mon passé pré-vie des générations de gens mariés dont je peux remonter le fil. Mon Papounet et Lovely Brunette, leurs parents Albert et Suzanne et Jules et Edmée. Au-dessus, Louise et Servais, Henri et Jeanne, ainsi qu’Emma et Grégoire et Justine et Edmond. Et tous les autres aux étages supérieurs, religieusement et légalement mariés même quand ils étaient agnostiques car ce n’était pas quelque chose qui se criait sur les toits. Les francs-maçons aussi passaient par la messe de mariage…

Que leurs unions aient été idylliques, maussades, déchirantes, agréables, tolérables… ça… ça reste en général leur secret, ainsi que la véritable généalogie car il y eut comme partout les écarts maritaux masculins et féminins, et on n’annonçait pas en place publique qu’en réalité le petit-frère était le fils d’un grand et beau dignitaire à Batavia (ses yeux bridés venaient… on ne sait d’où, un lieu commode qui a servi à bien des familles). Pas plus qu’on ne soulignait la ressemblance d’Henriette avec ce gentil monsieur qui était venu rendre visite l’été de 1852 et avait fait rire tout le monde…

J’espère au moins que ces « écarts » ont apporté leur lot de bonheur et que ces enfants furent des « enfants de l’amour ». Que ce fut un réconfort de les voir, alors qu’ils grandissaient, ressembler à celui qui…

Tout comme j’aime penser qu’il y avait quelque part des maîtresses amoureuses pour partager l’amour, les enthousiasmes et le passage des ans avec les messieurs… parfois aussi pour leur donner des enfants nés de l’amour qui leur ressembleraient à tous les deux.

Lucas Cranach l'ancien - le couple mal assorti

Lucas Cranach l’ancien – le couple mal assorti

Mais pour en revenir au mariage, je suis pour, et je suis même pour le mariage dont la principale raison serait l’intérêt… pour autant que cette vérité satisfasse les deux parties. Car le mariage trouve son origine dans l’intérêt. Des pays se sont formés par des mariages, des alliances et allégeances politiques. Des blasons se sont redorés, des bergères aux joues roses furent couronnées par de vieux barbons édentés. Il y avait le mariage, et la vie amoureuse se situait ailleurs, comme en témoignent les hordes d’enfants illégitimes qui ont assuré des descendances « par la main gauche » comme on disait pudiquement.

Il subsiste des intérêts de toutes tailles, et la vraie trahison est de duper l’autre avec des mensonges.

Mais si tous les deux sont contents de leur arrangement, et raisonnables, pourquoi pas ? Ils s’aimeront bien et auront sans doute ce qu’ils cherchent.

Par contre piéger quelqu’un en jouant l’amour ou la grossesse pour partir de chez soi, échapper au contrôle des parents, ou même de la part de parents, de ruser comme des maquignons pour « caser » leur fille ou leur fils un peu benêt… ou encore jouer la comédie de l’amour fou à une jeune fille (ou vieille fille, allez, c’est pas plus beau !) pour mettre la main sur son argent ou le pied dans son milieu… voilà qui mène à tout ce que je démolis. 60 ans peut-être de vie avec quelqu’un qui a coincé l’autre, sans penser aux conséquences ??? Et qui, l’ayant coincé, n’éprouvera jamais que tiédeur – au mieux – pour le prisonnier… Une horreur !

Quant à se marier pour s’abriter toute la vie derrière « le couple » afin de ne rien décider ou ne pas oser vivre… on en connaît un lot aussi. Le mariage comme déguisement : je serais une femme pirate ou Jim la Jungle si j’étais célibataire mais hélas… mon mari n’aime pas que je, ma femme refuse de… J’aimerais partir sur un bateau pendant quelques mois mais ma femme a trop peur qu’il m’arrive quelque chose alors… J’aurais aimé continuer une carrière théâtrale mais mon mari n’était pas d’accord. Je viendrais volontiers à votre petite fête mais mon mari n’est pas libre pour m’accompagner. Je dois rentrer car ma femme ne s’endort pas tant qu’elle ne me sait pas dans la maison, c’est plus fort qu’elle…

Au secours ! 60 années de frustration auto-imposée, quel triomphe de l’amour !

Et je n’ai pas de compassion pour ceux qui restent sagement dans la cage en enviant les vies qu’ils imaginent être celles des autres. Non pas que je trouve qu’ils n’ont qu’à divorcer, parce que c’est loin d’être la seule issue, mais ils n’ont qu’à oser prendre des arrangements, empoigner leur vie avec passion. Sinon, qu’ils se taisent et fassent briller les barreaux de la cage, pour moi ils peuvent même s’y installer une balançoire, mais qu’ils se taisent !

On prend son essor ou on est essoré, en bref c’est ça.

Il y a des contraintes, c’est vrai, et les fameuses « concessions », on ne peut les éviter complètement, mais celles qu’on entretient, qu’on chérit comme un martyre auquel on se sacrifie, non… c’est abandonner son existence. Ne pas oser vivre. Empêcher deux vies de resplendir dans leur essor…

Et puis, ne l’oublions pas… bien des gens ne désirent pas se marier, ne désirent pas s’engager pour la longue durée et la construction d’une famille. Nous avons tous le souvenir de l’oncle machin, resté célibataire. Ils ne dédaignent pas l’amour et l’attachement, mais refusent à lier par des promesses. Lier et se lier. Qu’on leur fiche donc la paix et les laisse aimer un peu, beaucoup, longtemps ou pas du tout. L’envie de se marier peut d’ailleurs venir quand on ne l’attend plus, assez tard pour que leur union ne soit bénie ni par un ni beaucoup d’enfants. Mais ils seront bénis par un amour spontané, et ma foi, tomber en amour est une chute qui rajeunit.

Le mariage d’amour, un engagement sincère et partagé, voilà l’idéal, non ? Une vraie liberté d’être.

Le mariage reste une belle aventure, si on évite les prémices d’une mésaventure.

Si on raisonne avant d’aimer, vous savez bien qu’on aimera jamais

« L’amour est simple comme l’amour, il ne pense ni ne réfléchit, et si on raisonne avant d’aimer, vous savez bien qu’on aimera jamais. »

Régis Jauffret (1955- )

Toulouse Lautrec – Le baiser

 

 

Pourquoi les gens qui s’aiment
Sont-ils toujours un peu cruels ?
Quand ils vous parlent d’eux,
Y’a quelque chose qui vous éloigne un peu.
Ce sont des choses humaines.- (William Sheller)

L’amour est simple, finalement, s’il est amour. Rien qu’amour. S’il n’y a pas une once de calcul dans ce qui vous « arrive » un jour. Vous tombe dessus. Efface le reste du monde autour de ce nous qui vient d’apparaître soudain. Et cet amour-là, parce qu’il est tout autant que vous êtes, il a une stupéfiante solidité et constance. Ce qui l’a fait exploser n’a rien de raisonnable en effet. Rien de rationnellement explicable. C’est une évidence et c’est tout. C’est de lui et de lui seul qu’on parle quand on dit qu’il fait des miracles. Parce qu’il se rit des statistiques et des exemples et des probabilités, dont il n’a pas besoin.

Il est et vous êtes et aucune justification ne sera demandée à l’univers pour ce simple fait, pas plus qu’il n’y en a pour votre naissance.

Parce que ce qui fait mourir et se faner les amours, c’est la façon dont ils sont nés ou dont on les a « fait naître ». Sont-ils nés de leur propre force jaillissante, ou les a-t-on portés en soi, sans destinataire précis mais juste un plan de vie, jusqu’au moment où on a décidé que le temps était venu, celui des enfants, de se ranger, d’acheter une maison à deux, avec cette personne que, ma foi, on aime plutôt bien ? Ah ces gens de bonne foi qui « tombent amoureux » de ces autres qui s’encadrent si bien dans leur milieu ou qui ont les mêmes ambitions, les relations indispensables, la réputation familiale flatteuse. Ou une fascinante et sulfureuse similitude pour la passion des sens et elle seule.

Je ne parle pas des calculateurs astucieux qui voient le mariage comme une sorte de carrière sociale, et qui épousent froidement de l’argent, des pistons, des monogrammes sur argenterie et serviettes damassées, des reproducteurs aux gènes irréprochables. Ils feront, certainement, ce qui à leurs yeux, est un bon mariage, avec les accommodations nécessaires. Et même souvent une affection de camarades.

Non, je parle des raisonnables, des prudents, des analyseurs de tout. Des tièdes. Qui ne commettront pas la sottise d’écouter leur penchant pour un amour qui ne peut aller nulle part, voyons ! De tous ceux qui ont un homme ou une femme idéal en tête et ne reconnaissent pas celui ou celle fait pour eux quand ils le rencontrent parce qu’il ou elle ne correspond pas au modèle. De ceux qui ne veulent pas risquer de perdre et qui, soumis aux conseils cent fois entendus, optent pour ce qui est contrôlable, mesurable. Raisonnable.

Ou je parle de ceux qui suivront le vertigineux chemin à deux dans un monde purement charnel pour s’y perdre le plus loin possible.

Tout comme ils sont tombés en amour, ils tomberont  souvent hors d’amour et constateront que l’autre n’est pas celui qu’ils pensaient. Ils disent alors qu’il ne l’est plus. L’enchantement sera parti.

La grâce de l’amour, c’est qu’il ne s’use pas et ne se définit pas dans les balises de la raison. Il est.

On va l’appeler Alfred

J’avais l’âge pétulant de 33 ans, et je suivais des cours de flamand dans l’espoir de trouver un job pétulant à Bruxelles. C’était un cours pour adultes, de jour. Adultes à la recherche d’emploi pour la plupart…

Etant tous des grandes personnes, nous étions loin d’être des enfants sages, et l’ambiance était très bonne et amusante en général. C’est de là que date mon amitié avec « la petite Francine » qui n’était pas plus petite alors mais plus jeune, comme moi. Nous étions souvent ensemble pour « sketcher », soit jouer de charmantes petites saynètes en flamand. Je me souviens d’une pièce où elle était Sneeuwwitje (Blanche-Neige) mais j’avais charitablement modifié le scenario pour que celui qui faisait le Prince Charmant (que nous surnommions Lèvres sensuelles, et était très très gentil mais orné de lèvres un peu trop imposantes) lui embrasse la cheville. L’ami de Lèvres sensuelles ne nous aimait pas car nous avions ri le jour où il est arrivé en classe avec un gros pansement sur le nez, ce qui lui a valu le surnom de Plasticine neus, nez en plasticine. Je me souviens aussi d’un certain T. qui nous a épatées le jour où ayant à « sketcher » devant la classe, il a enlevé son veston révélant une superbe poitrine hollywoodienne. Nous avons eu du mal à ne rien manifester. Je ne suis pas certaine que nous y soyons arrivées avec grâce.

Les petits travaux en classe suggérés par notre gentille prof Maryse étaient ludiques et pour jouer, nous jouions sans nous faire prier. La demi-heure où on disait qu’on entrait dans un magasin pour acheter des choses nous servait à acheter des bas à jarretelles et un fouet. Celle consacrée à la recherche d’un époux via les petites annonces nous faisait créer un vieux monsieur pauvre et nauséabond qui cherchait une femme avec des jambes très poilues. Et non, il n’y avait pas que nous deux à délirer ainsi, toute la classe en était. Je me souviens d’un groupe qui avait écrit sa saynète avec bien des rebondissements libertins et de la réplique finale épouvantée de Hemel, mijn man ! (Ciel mon mari !). On venait donc plus que volontiers.

Dans ces jeux de sous-entendus et allusions coquines, tout le monde était à l’aise. Mais il y eut deux exceptions. Chris, un petit Pakistanais très mignon arrivé de Londres à la poursuite de sa belle blonde flamande, a eu du mal à faire la différence entre le jeu et la réalité et a un jour, sans le savoir, franchi la frontière. Il a été très mal reçu et n’a pas compris. De toute façon comme sa blonde et lui ça ne marchait pas trop, il est retourné à Londres en se disant qu’on ne comprenait rien à ces Belges bizarres.

L’autre était un Français de Honfleur. Honbloem comme il disait. On va l’appeler Alfred. Il avait une haleine tristement célèbre en classe, tout le monde lui parlait de profil ou de loin. Et encouragé par les plaisanteries, il en faisait aussi. De bonnes, on riait, on l’aimait plutôt bien – et à distance. Il nous disait être marié avec une femme insatiable de son corps, une bombe sexuelle auprès de qui Marilyn Monroe était une pauvre fille boutonneuse et Ava Gardner une mocheté aux cheveux gras. Non seulement sa femme supportait son haleine de près, de très près, ne lui refusait aucun type de gâterie et en demandait, suggérait, inventait…, cette créature exceptionnelle cuisinait aussi comme un chef d’hôtel trente étoiles. Ils ne mangeaient que des mets délicats à la crème du Devonshire, au vieil armagnac retrouvé dans un grenier muré depuis 200 ans, avec des châtaignes de tel hectare précis, des pintades élevées à la petite cuiller, des cochons nourris au lait condensé sucré Nestlé, et j’en passe. Quand on lui demandait une photo, jalousement, et avec un petit sourire malicieux, il refusait de nous en montrer ne serait-ce que le lobe de l’oreille…

Un autre ami de Francine et moi, Le gros Vlady, salivait en nous disant « vous savez ce qu’Alfred a mangé à midi ? Ceci, ceci, et encore ça ! Je n’en reviens pas… quelle chance il a… ». Nous, nous mangions des soupes en sachet au café du coin, tandis qu’Alfred courait chez son épouse Vénus Bocuse, savourait des choses divines, l’embrassait jusqu’à en avoir le vertige et revenait, comblé des pieds à la tête, au cours. Mais il nous disait toujours que sa femme serait ravie de nous rencontrer, qu’il lui parlait de nous, et que bientôt nous serions invités chez eux pour un repas impérial.

Le gros Vlady et moi étions curieux, mais curieux… il nous fallait savoir, voir, goûter. Un soir pendant les vacances, alors que j’étais seule chez moi, j’ai pris le téléphone et ai appelé Alfred, lui annonçant gaiement Youh hou, j’ai décidé de venir vous dire bonjou-our ! Il a bafouillé, tenté de dire que, mais bon… j’étais trop curieuse et ai pratiqué la vieille technique du pied dans la porte, et lui ai promis que je ne resterai pas. Très mal élevé je sais, mais bon, 33 ans c’est un âge fatidique pour beaucoup et qu’on me crucifie si on trouve que j’ai exagéré.

On va plutôt dire que ceux qui ne veulent pas savoir la suite me crucifient.

J’attends…

Bon, on disait donc… Je sonne et une voix féminine certes mais de la douceur d’un papier verré m’annonce qu’on m’ouvre la porte, qu’ensuite  c’est au troisième à gauche. Et quand je sors de l’ascenseur, je me trouve en face de la mère (ou grand-mère ?) du Grinch. Caché derrière elle, Alfred agitait la main comme un premier communiant puni. J’ai compris que je resterai encore moins longtemps que ce qu’on appelle une visite-éclair.

Elle se comportait avec lui comme s’il était son petit garçon : Regardez comme Alfred prend bien soin des plantes, il s’en occupe tout seul. Alfred est très content de la classe, et vous savez, s’il ne va jamais boire une bière avec le groupe à la fin des cours, c’est qu’il ne boit pas (oups, là on avait Alfred qui, caché derrière la mère Grinch, agitait frénétiquement son index devant les lèvres, car bien entendu… il venait boire sa bière aussi !). Alfred fait de grands progrès, je connais quelqu’un qui pourra le faire entrer à la police s’il réussit ses examens. Et je prends ma retraite cette année et donc j’aurai plus de temps pour m’occuper de lui. Etc… etc…

J’étais tellement mal à l’aise, autant pour moi que pour Alfred, que je suis partie très très très vite, déconfite. Mais par un concours très sournois de circonstances, Le gros Vlady, au cours des mêmes vacances, s’est invité (surpriiiiiiiiiiise, devine qui est là ?) à manger, les papilles gustatives en émoi rien qu’à imaginer tout ce qu’il allait savourer. Mais Alfred était seul dans ses petites savates pour ne pas rayer le parquet, penaud, Vénus Bocuse ne rentrant jamais à midi, et dans le frigo il restait un Tupperwaere très tristounet contenant de vieilles saucisses du supermarché à réchauffer.

Alfred n’est pas revenu au cours. Pauvre Alfred, il était tombé dans un terrible mariage, dont il ne pouvait s’échapper qu’en s’inventant une autre vie. Mais il faut dire que cette autre vie était en technicolor, Dolby-Stéréo, cinémascope et 3D, avec Jennifer Lopez dans le rôle de Vénus Bocuse et, au quotidien, la table de banquet du mariage de Chelsea Clinton. Il ne pouvait s’en prendre qu’à lui-même si nous avions eu, après tout ça, à jouer les Saint Thomas et toucher pour y croire !