Dans une graine, l’univers d’une vie

Comme une simple graine – faine, marron, gland… – contient en elle tous les miracles successifs qui en feront un arbre à la ramure gourmande, paré de feuillage, vêtu d’une écorce qui se ridera, se pliera, se boursoufflera, île de vie immense pour les oiseaux, chenilles, fourmis, mammifères grimpeurs… ainsi en va-t-il de l’enfant.

 

Sur ces vieilles photos d’enfants aujourd’hui disparus, après que le cours de leur vie se soit engouffré dans un mystérieux passage qui nous en a séparés, sur ces innocences curieuses que l’on voit dans leur regard qui découvre encore, on sait que toute une vie était déjà là, un peu programmée par destin, un peu dirigée par les émotions ou raisons personnelles, un peu malmenée et bercée alternativement par le fil des jours, des gens et des lieux.

 

On connait leur vie, et on en connait l’âpreté de certains moments, la fulgurance d’une douleur jamais tout à fait dominée, l’amertume d’illusions, la rigueur du quotidien, l’usure de certains espoirs… On sait aussi comment la joie de poursuivre cette vie ne les a pas abandonnés, pétillant dans le regard et s’affirmant dans les sourires, dans cette sagesse cent fois réaffirmée par de petites phrases typiques que l’on s’est plu à parodier de temps à autre. « L’imagination est la folle du logis ! » disait ma tante Suzanne. « On fait tous du mieux qu’on peut … » répétait ma mère.

 

On les a vus « vieillir », devenir vieux aux yeux des autres, même si nous, nous savions que ce terme ne s’appliquait qu’à leur aspect, parce que dedans, il restait toujours des éclats de l’enfant. D’ailleurs, plus ils vieillissaient, et plus ils parlaient de leurs parents, de vacances, voyages, goûters d’anniversaires vécus avec leurs parents. Nos grands-parents ou grands oncles et tantes. Ou même la génération d’avant… C’est le retomber en enfance. Ils bouclent la boucle, se souviennent douillettement d’alors, et comprennent que le tour sera bientôt accompli, et c’est sans honte qu’ils rient à nouveau de leurs petites rebellions d’enfants, ou évoquent le jour où ils ont compris que tout le monde mourait, et que ça arriverait aussi à leurs parents et puis à eux, et savent que ce jour fut la fin du premier chapitre de leur vie, celui où ils ne savaient pas que devenir grand était aussi se rapprocher de leur fin et de celle des autres.

Souriant avec son paletot

On les a toujours connus adultes ou vieux, soucieux d’éduquer, de nourrir, de guider, de maintenir la paix. Des garde-fous infatigables, qu’on rencontrait alors qu’ils en étaient au 6ème ou 10ème chapitre de leur vie, et que nous ne pouvions imaginer fragiles, faisant leurs premiers pas sur des petites jambes grêles ou trop potelées, pleurant pour ne pas manger, ou s’effrayant d’un chat ou chien trop curieux.

Suzanne Bronne née en janvier 1912 - photo août 1913

Et pourtant, tout comme l’enfant des premières photos contenait tous les chapitres conduisant au mot « fin », le vieillard contenait lui aussi tous les chapitres qui commençaient par « il était une fois »…

 

Je me languis de revoir tous ces beaux enfants qui m’ont connue et aimée, moi, enfant.

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A mes aimés qui ne sont plus …

Atala au tombeau - Girodet de Roussy - Trioson, 1808

Atala au tombeau – Girodet de Roussy – Trioson, 1808

Vous reposez-vous vraiment éternellement ? Etes-vous dans une délicieuse sieste au soleil, la brise baisant vos fronts détendus, nos voix vous parvenant avec le bruissement des pétales des chrysanthèmes ?

 

Avez-vous enfin tout oublié des douleurs, celles des corps et celles des âmes ?

 

Vous qui avez franchi ces portes encore closes pour nous, qui connaissez de la vie ce que nous ne faisons qu’imaginer, puisque la mort est le glissement d’une vie à une autre, sentez-vous quand nous lâchons prise, quand nous vous laissons partir, quand nous acceptons de vous libérer de notre douleur et de nous réjouir de ce que nous espérons être votre repos ?

 

Sous le sol il n’y a personne. On y a déposé ce qui restait de vous, ce que nous pouvions toucher, voir. Penchés sur ce lieu où vous n’êtes pas, nous vous parlons pourtant, du cœur ou de la voix, et sentons votre affection pénétrer en nous comme dans un joyeux flux velouté. C’est en nous que vous êtes. Dans tout ce qui vous évoque, qui vous a plu, nous a unis.

 

Vous nous sussurez dans un souffle « ne crains rien, je serai là et te prendrai dans mes bras… » et nous n’entendons que le son de l’amour, le prenant pour celui du vent.

 

Je vous aime, papa et mammy, et tous les autres que j’ai aimés et « ne sont plus ». Vous êtes, et un jour me prendrez dans vos bras.

 

Sur ce lien, le poème de Mary Elizabeth Frye:

Do not stand at my grave and weep

Il ne faut pas te tracasser pour moi…

21 avril 1943, 1 heure : la dernière lettre écrite par ma grand-mère à mon grand-père. Elle va mal et collectionne les visites chez les médecins et les traitements depuis deux ans. Elle est en clinique après une opération, emprisonnée par le mal qui la tue et l’agresse de tous côtés. Elle le sait, même si elle ne le dit pas.

 
Elle rentrera à la maison pour lentement y mourir. Son fils unique, mon père, lui lira un livre d’André Maurois pour la distraire, et ils écouteront Zarah Leander (« Der Wind hat mir ein Liederzählt ») dont ils aiment la voix. Dans sa chambre.

 
Leur chat Samy devra être euthanasié et elle descendra encore à la cuisine pour l’assister. Mon père ne l’a pas oublié : « Elle a tant souffert que j’aurais aimé qu’elle ne se remette pas de l’opération. Nous avions installé un dispositif lui permettant de m’appeler la nuit. J’en ai rêvé pendant longtemps et me réveillais, croyant qu’elle m’appelait. Notre chat Samy a dû être euthanasié à ce moment-là… Maman et moi pleurions… devinait-elle ce qui l’attendait ? Je ressentais l’hypocrisie de la situation qui voulait qu’elle, cancéreuse, ait à souffrir jusqu’au bout. La nuit qui a suivi sa mort (elle serait donc morte le 13 juillet 1943, soit trois mois après cette lettre) on a bombardé Aix la chapelle. »

 
Elle n’a que 50 ans et a été aimée toute sa vie. Elle a follement aimé la vie aussi. Mais elle meurt, et surtout, elle souffre.

 
Dans son corps, et puis elle a si peur que son Albert ne finisse par l’oublier et se remarier. Il plait. Il est facétieux, bel homme, intelligent, décidé. Et elle confie, lasse, à son fils qu’elle a peur que « papa ne se remarie ». Pauvre, pauvre Suzanne Suzie Suze Suzon comme il la nommera. Son petit. Sa Dearie. Lui qui ne lui survivra pas un an. Son cœur est à bout. L’organe et le temple. Tout le cœur.

 
Dans cette dernière lettre – il n’est pas bien loin mais il semble qu’il ait dû changer d’air auprès de sa belle-famille après les émotions des derniers jours (elle est à la clinique et ne peut toujours pas marcher mais est heureuse qu’on ait pu l’asseoir près de la fenêtre) – elle l’incite à rester un peu plus longtemps là où il s’est rendu, sur le plateau de Herve. Elle lui envoie son amour dans ces lignes déformées par la douleur, écrites au crayon et pourtant encore si nettes aujourd’hui. Il est son « bon chéri » et « son cher amour ». Et il ne doit pas se tracasser pour elle. Ni être triste ou tracassé.

 
1919 : Albert et Suzanne partent en voyage de nocesIls se sont toujours aimés.

 

Il y a 30 ans qu’ils s’aiment. Dans ces lignes destinées à lui donner de l’amour en réserve, elle met des larmes sans eau et sans rumeur. Elle sait qu’elle va le quitter, elle, et que l’arrachement le laissera tellement exsangue qu’il pourrait bien, oui, chercher l’oubli dans d’autres bras. Ca lui fait mal et pourtant elle le comprend. Elle est une femme forte qui a fait le choix de la douceur, et non pas femme incolore qui utilise l’apparence de la douceur pour qu’on la croie inoffensive. Elle est douce parce qu’elle aime, parce qu’elle choisit de l’être.

 
Elle écrit et elle a l’âme en pleurs. Sa gorge tremble de tristesse et d’amour. Elle imagine son Albert en détresse là, sur le plateau de Herve, s’enivrant de promenades faites à deux (et jusqu’à l’année précédente ils n’hésitaient pas à sortir se promener par les prairies et chemins de campagne pour des marches que je sais, pour les avoir faites, être longues de plusieurs heures et kilomètres), se leurrant sur un mieux à venir si tout va bien. Sans y croire.

 
Du fond du cœur j’embrasse mon cher amour – Ta Milou.

 
Elle « fêtera » encore son anniversaire le 4 mai sans doute. Elle recevra comme chaque année de son Albert chéri du parfum, ainsi que de son fils et de sa sœur Yvonne. « Cuir de Russie » de Channel. Et puis les lumières s’éteindront.

 

Zei! Zei! Il vit…

Il y a un livre d’Oriana Fallaci que j’ai adoré autrefois, Un homme. Ah la dame passionnée qu’elle fut, la belle Oriana ! Et quel homme, oui quel homme, que cet Alekos Panagoulis, l’homme du livre. Une histoire d’amour pleine de cris, de disputes et d’amour « jusqu’au ciel », de politique, de folie, de défis. Et c’est triste, bien sûr. Et on le sait parce que ça commence par l’enterrement d’Alekos, le Grec éternel d’Oriana. Sa mort, à laquelle il a passé sa vie à échapper, a fondu sur lui comme une douloureuse surprise et son dernier murmure stupéfait fut O Theos mou ! Oh mon Dieu …  Mais à son enterrement, la foule scande dans l’église … Zei ! Zei ! Zei ! Il vit, il vit, il vit !

Et je ne sais pourquoi j’ai pensé à ça en parallèle avec … le jardin de ma mère.

Ce jardin qu’elle a aimé et choyé sans relâche pendant tout le temps où … je l’ai connue ! C’était un beau grand jardin, avec de hauts murs mitoyens de brique à la sortie du porche du garage, et des haies de lauriers foisonnantes commençant à 5 mètres de la maison. Il y avait aussi des rhododendrons, des iris et des fougères au pied des murs, et une vigne vierge contre la façade intérieure qui s’empourprait à l’automne et dans laquelle mon chat Pompon montait jusqu’à la chambre de ma mère en miaulant d’amour. Des espaliers sur lesquels s’appuyait avec langueur un poirier grimpant. Et puis les plates-bandes de tulipes, rosiers, lupins, gueules de loup, dahlias, d’autres iris, de grandes marguerites, des phlox, le sureau, de la rhubarbe, des cerisiers, pruniers, noisetiers, arbre à mirabelles, groseilliers à maquereaux et rouges, framboisiers… Et les bordures de buis ou de gazon japonais, les buddleias dont certains sont venus tous seuls portés par le vent, les œillets sauvages, les « désespoirs du peintre », les violettes infatigables, les pervenches, les crocus, les boutons d’or et petites marguerites dans les pelouses, les jonquilles …

Pendant des années elle a fait presque tout toute seule une fois qu’elle n’a plus eu les moyens de remplacer le jardinier, notre beau et bon Léon. Elle taillait les haies, juchée sur une échelle qui dansait à chaque coup de cisaille, chassait les herbes folles et le plantain avec le couteau pour le jardin, faisait le tour des pelouses à quatre pattes pour en parfaire la ligne sur les dalles de pierre des sentiers. Elle maudissait la pluie qui faisait pousser l’herbe si vite et la contraignait à pousser la vieille tondeuse ronronnante, dont elle aiguisait les lames elle-même. Elle chaulait les fruitiers et étendait le crottin de cheval sur les pelouses – nous avions le cheval et donc le crottin dont quelques voisins partageaient les bienfaits. Bien sûr, mon frère et moi étions mis à contribution, et cédions en geignant. C’est qu’il n’en finissait pas de bouger, ce jardin, de pousser, de laisser des déchets, d’avoir besoin de soins… Le glorieux chant du merle annonçant la pluie lui valait des fiche le camp et tais-toi donc !  sonores.

Mais elle y a vécu ses plus grandes joies, ses plus grandes paix. Le soleil l’y trouvait toujours avec un livre, et je l’y rejoignais pendant les vacances. À la fin de sa vie et de sa mobilité, elle aimait encore s’y asseoir pour regarder et écouter les oiseaux, s’enfoncer dans les chuchotements bénis de son paradis à elle, son jardin. Elle souffrait de ne plus pouvoir le traiter comme le grand seigneur qu’il était, et parlait de lui comme d’un être vivant qu’elle ne soignait plus bien. Ses derniers mois, ceux d’un hiver impitoyable, elles les a passés près de la fenêtre depuis laquelle il lui chantait encore quelques chansons fatiguées qui parlaient de fleurs et de vie. Il se préparait à l’inévitable, recroquevillé sous la blancheur anesthésiante qui déposait sa dentelle sur la vitre qui le séparait de sa prêtresse tout comme le rideau léger que la chaleur du radiateur faisait se gonfler comme la voile d’un navire voguant vers l’inconnu.

Et puis elle est partie en janvier. Le jardin était hébété. Figé sous la neige. Les formes de ses haies et arbustes autrefois bien taillés s’effondraient sans grâce sous le froid et l’exubérance de ses pousses abandonnées à elles-mêmes. La tristesse faisait grincer la maison, en deuil elle aussi.

Et enfin le printemps est venu. L’hiver a fondu en scintillements de pluie et de neige s’enfouissant dans le sol, et a cherché la tendre vibration des racines qui se tendaient vers la tiédeur de ce bain de vie. La sève alanguie s’est enfin mue dans le jardin, baisant son chagrin, lui parlant de joie, de parfums, de la magie et des promesses des jeunes pousses.

Ma mère me surprend... au jardin

Ma mère me surprend… au jardin

Ah, je sais qu’elle en était contente, car elle n’aimait pas le froid, ni la pâleur de l’hiver dans lequel elle n’avait jamais vu de charme. Et son jardin s’est mis à chanter Je vis, je vis, je vis ! Sans aucune discipline, sans plus être retenues par des bordures ou des plans de jardinage, les fleurs ont surgi dans une joie sauvage. Une débandade pleine de rires colorés a animé les parterres et crevé les joints des dalles. Les bourgeons perlaient de partout, pleins d’une éternité amusée. La main aimante était revenue, dans la tiédeur de la terre, dans la brise caressante, dans les pluies printanières.

Elle est là, elle est là ! Le bonheur dans l’air à la vue des timides teintes soulevant la terre si noire et odorante, c’était elle. L’haleine si douce berçant les nouveaux feuillages encore chiffonnés, c’était elle. La pierraille qui roulait sur le sentier et se dissimulait sous la mousse entre les dalles, c’était elle. Sous son pas redevenu sans âge ni forme, les renoncules surgissaient en éclat d’or, les pervenches étiraient leurs corolles, les jonquilles trompetaient les retrouvailles avec elle qui, tout le jardin le savait maintenant, n’en partirait plus. Je vis, je vis, je vis !

Aujourd’hui le jardin est retourné, vidé de ses parterres, souches diverses, allées pavées, squelettes de nos chats, chiens et poules préférés qui alimentaient des plantes que nous connaissions bien : avec Lovely Brunette, la dernière fois que nous avons fait le tour du jardin ensemble, on inventoriait les souvenirs de nos chers disparus: ici un groseillier nourri par Poupet, et le buddleïa qui poussait sur Tchoupy. Et là, les marguerites exubérantes rappelaient Suzette I et II.

Mais il vit de tous ses souvenirs, celui du trottinement de mes premiers pas dans l’allée, des galopades de Tchoupy jeune chiot dans la pelouse, celui de la lente marche respectueuse de Lovely Brunette qui le parcourait fidèlement, celui de Jojane qui arrivait par le fond du jardin pour amoureusement veiller sur elle et Tara, la fidèle chienne de la dernière heure. Il vit, et l’herbe neuve qui le recouvre se réjouit de tant de belles histoires…

 

Fleurs et souvenirs

Aux Etats-Unis, pendant la période de Halloween, les devantures de maisons sont transformées en cimetières. C’est une façon joyeuse d’écarter le côté noir de la mort, d’en éloigner la peur ancestrale…

 

Cimetières. Faire la tournée des cimetières. Mes grands-parents paternels étaient morts avant ma naissance. Et mon père, leur fils unique, les avait placés au niveau des Saints du ciel. Un portrait de mon grand-père en tenue militaire trônait sur le buffet de la petite salle à manger, et on ne s’étonnera pas que, suite au respect silencieux que cette photographie suggérait, je n’aie cru en toute innocence, qu’il n’était autre que le roi Albert ! En effet, le prénom, la moustache, le képi miliaire, les lunettes et la muette vénération qu’il m’inspirait étaient les mêmes. C’est donc avec assurance qu’en classe, lorsqu’on a appris l’histoire du Roi Albert, j’ai annoncé que c’était mon grand père. Pas impressionnée du tout, d’ailleurs. Juste un peu excitée à l’idée de ce privilège. Tout le monde a ri, sauf moi qui ne voyais pas en quoi c’était drôle. Il reposait au cimetière de Heusy, avec sa femme Suzanne qui l’y avait précédé un an plus tôt. Mes parents et moi allions au cimetière à la Toussaint. Je me souviens du froid, des fleurs, de ce triste alignement de tombes où de magnifiques chrysanthèmes rappelaient l’amour des visiteurs qui n’oubliaient pas. Nous déposions nos fleurs. Je sentais la solitude de mon père – il n’avait alors que trente ans ou un peu plus, bien jeune pour ne plus avoir ses parents – et l’inconfort de ma mère qui savait que jamais elle ne pourrait compenser un tel vide.

De son côté à elle, il y avait un caveau familial, mais il se trouvait à Tilf. Les clés ne semblaient exister qu’au compte-goutte, et il fallait une voiture pour s’y rendre, ce que nous n’avions plus après le divorce de mes parents. On perd son mari, et sa voiture. La preuve, ma nièce m’a un jour dit, quand elle avait quatre ou cinq ans, c’est dommage que tu n’aies pas de mari. Pourquoi, ai-je demandé… Parce que tu n’as pas de voiture ! Bref, je ne suis jamais allée au cimetière de Tilf. Jamais vu le caveau. Je n’en suis pas fière, mais ça n’a pas été délibéré, c’est juste le résultat d’une famille qui adorait les disputes. J’ai d’ailleurs supplié ma mère de ne pas aller dans ce caveau elle-même, n’ayant aucune envie de devoir organiser un planning rigoureux pour des clés à prendre et rendre à des heures précises pour aller déposer une fleur. Elle ne s’est pas fait prier : ah non, a-t-elle répondu en riant, ce serait des disputes pour l’éternité! Elle a donc choisi son cimetière non loin d’où elle a vécu toute sa vie, là où elle a ses amies, là où elle se souvenait avoir fait tant de promenades en Falinette avant que ce ne soit un cimetière. Un cimetière qui porte le nom d’un gîte à la campagne : Le chant d’oiseaux  !

Mon cher Bon-Papa, son père, est au cimetière de Verviers, et j’y allais avec elle, nous prenions le tram. Maintenant, il est tout seul, plus personne ne va le voir sans doute, mon cher petit Jules. Après tout, dans les cimetières, il n’y a que des vivants, et si les morts sont quelque part encore, pourquoi seraient-ils là ? Chaque année je sors les photos de mes amis partis, et les mets sur une petite commode. Avec des bougies, et c’est leur grand jour. Je les évoque et me souviens de combien je les aimais, ou les aurais aimés – dans le cas de mes grands-parents paternels – et ils sont invités, pas pleurés. Pas de chrysanthèmes, mais la flamme des bougies, de la musique, la chaleur de ma maison, un retour à la vie en grande pompe.

Je n’aime pas trop nos cimetières belges, avec cette dalle qui vole la place de l’herbe ou de la terre. Qui empêche le soleil de réchauffer ces os que nous avons connus revêtus de vie. De hauts murs semblent vouloir garder enfermés des esprits malveillants et dangereux, alors que la mort, c’est le souvenir des vivants, et les tombes le chant et les pleurs de leur amour. Une stèle devrait suffire, et la beauté des chants d’oiseaux dans les ramures centenaires. Comme ce cimetière de Fort Sill en Oklahoma, où reposent les derniers guerriers de Geronimo. De l’herbe, la paix d’une pelouse et d’ombrages, de simples stèles.

 

Malheureusement, on les a enterrés sous leur numéro de prisonniers, ce qui m’a fait mal. Pourtant, le nom secret d’un Indien reste libre et secret, alors peut-être n’a-ce pas d’importance. Ici, les cimetières ne sont pas toujours entourés de murs, mais de rues et de maisons, comme une place reposante. Et je préfère ça.

Maintenant, je voudrais vous inviter à lire un petit article sur un cimetière joyeux en Roumanie. Valy-Christina Oceany est Roumaine, a eu un coup de cœur pour la Belgique mais s’est retrouvée en France. Où elle s’est mise à écrire. Oh, elle écrivait bien avant ça, mais maintenant, elle a publié !

Mais surtout, surtout, en cette période de l’année où nos pensées s’unissent à celles de ceux qui ne sont plus sous notre regard, lisez cet article … c’est une vraie chanson !

 

 

Seul l’amour subsiste dans l’angle du tombeau

Un ami très cher m’a donné cette phrase il y a longtemps. Elle avait suspendu la course de son coeur pendant un instant alors qu’il lisait Les mille et une nuits. Et dès lors, elle fit partie de lui. Il la prononçait avec une profondeur solennelle et une surprenante humilité dans la voix.

Il n’est plus. Tout au moins, c’est la formule consacrée pour qui a épuisé son temps de vie avec nous. Son tombeau n’a pas d’angle, pas de pierre; aucune larme ne s’y abîme : il a été incinéré. Mais que cette maxime retentit joyeusement dans mon être. Car oui, de lui il ne me reste que la tendresse et les éclats de rire, que ses amis et moi chérissons avec enthousiasme. Quelle chance nous avons eue de le connaître et de l’avoir laissé planter en nous le germe de cette joie bouillonnante qui resurgit à son évocation.

Ma mère, – Lovely Brunette – , a son nom sur une stèle. Et d’elle je n’ai gardé que les chansons, les recettes de cuisines, les surnoms ironiques, les souvenirs de bonheur qui luisent comme une bougie dans le noir. Les disputes et les maladresses, je les éloigne d’une chiquenaude quand elles se rappellent à moi. Oh, ça n’a rien laissé, les mots durs, les bouderies. C’était du temps perdu alors, pourquoi le perdre deux fois? Par contre, ce qui se tient dans l’angle du tombeau, c’est le son de sa voix me lisant Les aventures de Plumet – et je me demandais, émerveillée, comment elle connaissait la voix de Plumet, puisqu’elle avait son timbre normal quand elle était le narrateur et une petite voix excitée quand Plumet s’exprimait -, son “c’est bon mais c’est bourrant” amusé après avoir goûté mon premier dessert au moka – une recette de l’Institut Sainte Claire .. des petits beurres cimentés deux à deux avec du sucre et du nescafé pétris dans de la margarine! Bourrant en effet -, les centaines de lettres que nous nous sommes échangées au fil des années, et toutes ses pitreries qui me reviennent aux moments les plus surprenants et me font rire avec elle. Oui, avec elle.

J’ai des souvenirs d’amour en telle quantité que je n’en manquerai jamais. Et lorsqu’on me dit que je lui ressemble de plus en plus, je souris, amusée. Avec elle. Ah, cette lueur heureuse qu’avait eu son regard quand son petit-fils lui avait dit qu’elle et moi avions le même rire. Si on arrive à passer son rire … oui, seul l’amour subsiste dans l’angle du tombeau.

 

 

Télépathie d’amour

Ma mère s’en allait. Lentement mais sans détours elle s’engageait sur un chemin invisible. Nous en parlions au téléphone, et bien souvent elle terminait notre conversation par un « à la prochaine fois, si celle-ci n’est pas la dernière! ». Nous avions convenu que lorque son état s’aggraverait trop, je reviendrais pour la voir encore.

Ma mère et moi en 1961, Cesenatico, Italie

Une nuit pourtant elle m’est apparue en rêve. La trentaine sans doute, joyeuse, facétieuse, elle me disait: « Il faut en profiter, je n’en ai plus que pour quarante jours! ». Au réveil, j’hésitais: rêve ou message? La sensation n’était pas nette. Deux ou trois semaines plus tard son médecin m’a appelée pour me dire qu’on entrait dans les dernières semaines, que le départ était imminent. J’ai donc pris les mesures pour rentrer. Le coeur dans la gorge, car si mon rêve était en fait un message, elle allait partir pendant mon séjour.

Les avons-nous pourtant savourées, ces dernières journées! Elle était calme et prête. Lasse de souffrir. Juste un peu craintive, et curieuse devant cet inconnu qu’elle ne pouvait éviter.

Je suis revenue chez moi, la vie en suspens, me demandant comment on faisait pour vivre sans sa mère. Et quarante jours exactement après le coup de fil du médecin, son corps vieilli et douloureux lui a enfin rendu la liberté, lui permettant de se répandre dans un univers que je connaîtrai lorsque ce sera mon tour.

De son côté, elle m’a raconté, lors de ces tendres dernières journées vécues comme une étrange communion solennelle, avoir eu la vision d’un ami très cher. Il se tenait à la porte de sa chambre, l’avait regardée sans rien dire, et avait disparu. « Peut-être est-il mort » avait-elle conclu. Lorsque, ayant retrouvé la trace de cet ami pour lui annoncer le décès de ma mère, je lui en ai parlé, il m’a dit avoir essayé de l’appeler au téléphone trois jours en suivant sans succès, au moment où elle l’avait « vu »!

Il y a aussi cette histoire qui me hante et qui me vient de mon ancien professeur de comptabilité (oui Adèle, ton papa!). Lorsque lui-même était étudiant, un jour l’instituteur s’était brusquement couvert les yeux des mains, emmuré dans une vision de mort. Puis, blême, il avait annoncé à la classe que son fils – qui vivait au Congo – venait d’être jeté aux crocodiles.

Il y en a tant! Je finirai par celle-ci, qui m’a valu de gagner un très beau livre aux éditions l’Ermitage (« Cadeau » d’Apolline Elter):

Le cadeau de mes rêves

C’était le temps de mes fiançailles. Faire-parts, énervement, choix du menu, liste des invités. On vérifie l’état des grands nappages et de leurs serviettes assorties, on perd un peu la tête, on se chamaille. Avec ma mère, nous trottons dans les magasins où nous voulons déposer une liste. Elle me guide dans des choix qui sont, dit-elle, des valeurs sûres. L’argenterie Christofle. De la vaisselle de porcelaine italienne. Une pointe d’excentricité aussi : dans le petit magasin provençal nous avons déniché des verres à pieds trapus soufflés à la main, où de belles bulles d’air captives semblent pétiller.

Et moi, je laisse traîner mon regard sur un service à déjeuner « bistro » : grosses tasses et assiettes blanches au bord souligné d’un trait noir très fin et d’un autre, plus épais, d’un bel orange vif. Il est complété par un service à fromage qui me fait presque japper de supplication. Chaque assiette est décorée d’une vache, chèvre, brebis, et de lettres noires en somptueux pleins et déliés qui énoncent avec chic : Camembert, Roquefort, Bleu d’Auvergne… Mais ma mère secoue la tête, non, il faut que l’on m’offre l’argenterie, la vaisselle, sans être distrait par mes ovins et bovidés.

Et voilà que, tout à ma frustration sans doute, dans la quiétude de ma nuit de presque chaste fiancée, je rêve que le merveilleux service m’est offert par mon parrain.

Au réveil bien sûr… je secoue les épaules. Mon parrain est l’homme le plus classique qui soit, et pas imaginatif pour un sou. Il demandera ce qu’il y a sur la liste, fera un rapide calcul mental pour évaluer le poids financier de sa décision, et fera livrer avec sa carte de visite. « A Pupuce, tous mes vœux de bonheur, Jean-Marc… »

Mais c’est en personne qu’il est venu, chargé comme Saint-Nicolas (ciel, toutes ces assiettes, et les tasses, et le plateau à fromage !) Et j’ai « su », avec un tel calme que j’ai dit en souriant « Je sais ce que c’est » Je ne me trompais pas. Les seuls à être très surpris étaient mon cher parrain et ma mère.

Des années plus tard, ma chatte Marie-Salope a tout renversé et cassé en jouant à l’alpiniste dans l’armoire. Mais c’est resté le cadeau de mes rêves.

Ah! Le pouvoir télépathique de l’amour!