Le diable au pensionnat

Messes noiresJ’étais au pensionnat ou plutôt, comme nous disions alors, « en péda ». Une cinquantaine de jeunes filles comme moi logeaient, mangeaient et surtout papotaient beaucoup dans un logis tenu par des sœurs. Mais nous allions chacune à notre école, avec notre uniforme. C’était strict. On devait être rentrées de nos cours endéans une heure raisonnable – on arrivait à escamoter une demi-heure pour boire un milk-shake au Sarmalux – , boutonner nos manteaux, ne pas se faire accompagner par des garçons, ne pas rester dans les chambres l’une de l’autre après 21 heures, prier dévotement dans la petite chapelle le mercredi soir avant le repas.

 
J’ai d’abord été chez des carmélites, sorte de camp de concentration snob  où le rang social et l’argent qui l’accompagnait souvent étaient considérés comme la couronne terrestre que Dieu déposait sur la tête de ses élus. Les autres avaient certainement mérité leurs malheurs et leur vie d’économies et ce n’était pas à ces « chères sœurs » de rectifier le tir de l’arc divin. La sœur portière, visiblement, ne venait pas du  « milieu » approprié et était ouvertement méprisée par la supérieure que ma mère et moi appelions Zeke le Loup. Et son bras droit, ses yeux et ses oreilles étaient Marguerite de Bourgogne, un laideron aux lèvres boudeuses et molles qui marchait sur la pointe des pieds dès 21 h 01 et collait ses tempes perfides aux portes des pensionnaires pour être certaine que rien de suspect ne se passait sous sa garde vigilante.

 
Heureusement pour moi j’ai été renvoyée de ce petit paradis sur terre car Zeke le Loup ne m’avait acceptée que sous la promesse si je meurs je vais en enfer que jamais même sous la torture je ne révèlerais aux autres jeunes filles si bien et si pures que mes parents étaient divorcés. Je devais donc mentir par omission. J’avais promis et rompu mon serment dès la première semaine. Comment s’en sortir quand on vous demande ce que fait votre papa et que vous dites qu’il est ingénieur civil et qu’on vous demande où est son bureau et que vous dites qu’il travaille « au Congo » et qu’on s’exclame avec horreur « mais alors pourquoi n’y êtes-vous pas tous aussi ? »… Tiens tiens, mon Parfait petit guide du mensonge en dix leçons n’avait pas prévu ce cas de figure. Donc Zeke a frémi d’indignation car du coup son établissement si bien fréquenté devenait un vrai lupanar avec une fille de divorcés dans les murs, et j’ai été renvoyée.

 

Je pense qu’on a dû aérer et désinfecter ma chambre pendant tout l’été mais je n’exclus aucune contamination par la suite…

 
Alléluyah, ce fut ma chance. Je suis allée dans une autre « péda »  tenue par des religieuses de Jésus-Marie et là, la directrice était « sœur Pietepeut » (je ne sais d’où lui venait ce surnom qu’une pensionnaire hollandaise lui avait donné). Sœur Odile l’Alsacienne était aux commandes de la porterie et sœur Sophie servait à table en chantonnant  « Jésus est mon berger » ou autre balade pieuse et romantique tout en nous versant l’eau de la carafe. C’était un couvent où on souriait. D’ailleurs même les coiffes des sœurs étaient pimpantes, avec des sortes de petits bigoudis amidonnés autour des tempes au lieu de l’habituel pansement pour fracture du crâne ou des ailes imméritées. Les règles étaient aussi strictes que de l’autre côté mais appliquées avec une indulgence pour le péché dont nous avions bien besoin parce que l’adolescence, c’est un zeste de folie quand même.

 
Mon amie proche était, la première année dans cette péda, Monique. Nous nous échangions conseils de beauté – les rondelles de concombre sur les yeux, les baumes à base d’œufs et cognac pour avoir une chevelure de gente dame permettant au Prince de se hisser jusqu’au balcon – , nous aidions à nos devoirs et mémoriser nos leçons, lisions des poèmes en nous pâmant, écrivions des histoires que nous nous faisions lire et critiquer (et nous ne tarissions pas d’éloges, en bonnes amies que nous étions), et allions à la même école, ce qui fait que nous faisions aussi nos trajets à pied ou en tram ensemble, tout comme la pause milk-shake.

 
Et… nous étions dans une phase Belgique occulte et mystérieuse, Les noirs secrets de Bruxelles, Messes noires et belles dentelles, Le bouc dans la bergerie etc… Nous étions insatiables sur le sujet. Le grimoire du grand et du petit Albert – auquel nous ne comprenions rien naturellement ! -, le dictionnaire du diable, des recettes pour « nouer l’aiguillette » (mais il fallait des poils de verge de loup, un ingrédient assez difficile à se procurer et puis… à qui donc nouer l’aiguillette pour voir si ça fonctionnait ?) etc… Une amie de classe, Martine, m’assurait que son cousin participait à des messes noires à Bruxelles, ce que j’avais raconté en haletant à Monique.

 
Mad et GloriaEn face de nos chambres se trouvait un musée. Donc désert la nuit. Nous en voyions l’arrière, qui était une énorme vitre arquée en haut, derrière et contre  laquelle courait, sur deux étages, l’escalier. Quelqu’un nous avait dit qu’on donnait des cérémonies secrètes dans ce musée les nuits de pleine lune. Nous voulions être les Mad et Gloria du monde occulte et donc nous nous sommes installées derrière la fenêtre de ma chambre, sur le lit, à la première nuit de pleine lune. Chips et chocolat pour tromper l’attente. Toutes lumières éteintes pour qu’ « ils » ne voient pas notre astucieuse surveillance. Et puis… nous les avons vus ! Des gens qui montaient l’escalier, six ou sept personnes avec des bougies à la main et de longues robes, des sortes de turbans sur la tête. Nous nous sommes mises à trembler, le nez raplati sur la vitre pour en voir un peu plus et nous chuchotions nerveusement comme s’ils pouvaient nous entendre. Et soudain, la personne de tête, une femme, s’est tournée vers nous – qui étions dans le noir, mais peut-être la lune nous éclairait-elle ? Après tout nous n’étions que des détectives très novices ! -, et, bien qu’on ne pouvait naturellement pas distinguer son regard, nous l’avons imaginé menaçant, jaune et cruel et avons eu si peur que nous avons hurlé et nous sommes ruées sous le lit ! Après quoi nous avons ri pour secouer la terreur, et nous sommes bravement rassurées : nous étions dans le noir, la femme ne nous avait pas vues.

 
Moi, après ça, j’ai dormi comme un loir. Monique a passé une nuit sinistre.

 
Nos chambres donnaient sur un long couloir au bout duquel il y avait non seulement la chapelle mais une cabine téléphonique. Et aux petites heures de ce jour une Sud Américaine a téléphoné chez elle pour dire qu’elle ne se sentait pas bien et a eu un malaise dans la cabine. Monique et moi, pétrifiées de peur, entendions des gémissements lugubres et des sortes d’appels suppliants provenant, pensions-nous, de la chapelle, des cris que nous ne comprenions pas (la pauvre se plaignait, en plus, dans son dialecte indien !) et nos imaginations nous faisaient voir le diable en personne à notre recherche… Vers 7 h 30 Monique, livide, est venue me sortir du lit, bafouillant d’effroi : elle avait entendu « l’être » frôler sa porte et maintenant… il y avait une horrible empreinte de main dessus ! Or dans notre grimoire il était bien dit que le diable venait mettre son empreinte sur la porte de sa prochaine victime…

 
Je ne sais plus comment nous nous sommes calmées. Le fait est que nous nous sommes débarrassées de toute notre panoplie de chasseuses de vampires et démons, et sommes revenues à nos poèmes de Paul Eluard et les marionnettes de Bali ! Nous avons eu une overdose de Elle était si jolie d’Alain Barrière et de Le ciel, le soleil et la mer de François Deguelt, passant d’une carrière à la Harry Dickson au fan club de la suave romance.

 
Et je ne veux pas savoir ce qui se passait dans le musée…

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