Xmas atmosphère

Voilà, moi je ne vis pas Noël comme la plupart des gens. Mais je le vis comme la plupart des autres, car nous sommes légions je pense à être dans cette situation.

noel-lafayette-1J’ai eu de beaux Noëls, dont je me souviens très bien. Le  vrai sapin qui sentait bon la sombre et vigoureuse forêt, les vraies bougies rouges sur des petits bougeoirs à clips (ciel, et dire que personne n’a jamais mis le feu à la maison, puis la maison voisine, la rue et quartier !!!), les cheveux d’anges qui – aïe ça piiiiiiiique! – coupaient les doigts, les guirlandes de papier brillant rouges, argent et bleues, les boules (et on en cassait une par an au moins, pour découvrir aussi dans la boîte « celles qui s’étaient cassées toute seules »), la crèche. Les cadeaux, la dinde aux marrons … J’ai eu tout ça. Les visites chez Tante Didi, chez Bon papa et Bonne mammy, trop de bonbons, (mais j’en veux encore à ma pauvre marraine pour ces ignobles bonbons au rhum – oui, au rhum ! – que j’ai fini par offrir à une petite fille que je n’aimais pas trop, et qui les a adorés…), un filet de vin dans l’eau servie dans un beau verre à pied comme les grands, de la bûche (que je détestais aussi…) et tout et tout.

Et ça ne me manque pas du tout, même si ça s’est brusquement interrompu à la suite du divorce de mes parents. Ma mère n’avait plus envie, mon frère et moi avons boudé deux ou trois ans, on a continué à faire au moins la crèche, et puis on a lâché prise, et personnellement je m’en souviens avec plaisir mais sans nostalgie. Je m’en fiche tout à fait et suis ravie de ne rien faire en ce qui concerne les décorations, et de ne pas devoir leur trouver une place pour les remiser tout le reste de l’année. Je les apprécie chez les autres, franchement, mais n’ai même pas une étoile ou un père Noël ou un bœuf appuyé sur un âne, ni un chameau ni une pincée d’encens ou un Jésus. Rien.

Et jamais de chants de Noël mais je vis peu en musique. Et depuis toute petite… ils m’énervent pour la plupart. Les seuls que j’adore sont Il est né le divin enfant et Les anges dans nos campagnes. Et je les chantais même à mes chats, dans la mêlée des émotions agréables. Je pense qu’ils aimaient bien…

Et je continue d’y voir une fête de famille, l’occasion d’un bon repas, de (petits) cadeaux, une sorte de renouvellement des affections et de leurs expressions. J’y tiens, chéris cette période, me réjouis de ce que je vais cuisiner, de qui je vais revoir. Je suis impatiente, un grand bonheur m’habite, tant que je ne me laisse pas agacer par tout l’aspect commercial en musique et imposition d’idées. Lorsque je suis seule lors de ces célébrations – et ça arrive – je suis un peu perdue c’est vrai, et par le passé il m’est même arrivé d’en être très triste, de m’apitoyer sur mon pauvre petit moi tout seul dans le monde indifférent. Mais si j’étais triste, c’est que d’autres tristesses venaient se nourrir sur ce prétexte, bien aisé alors à sortir de son chapeau.

Ce n’était pas Noël ou les fêtes qui me faisaient mal mais bien le fait que ces fêtes arrivent justement alors que moi, dans ma vie, je déplorais telle ou telle chose à chaudes larmes ou cris de colère.

Oh cette pénible impression que le monde entier danse et boit autour d’un sapin illuminé alors que nous, nous, eh bien nous… allez, une larme, deux, monde cruel et vie ingrate !

Et donc, à tous ceux et celles qui voient arriver « les fêtes » avec un mouvement de repli, je dis qu’autant se souvenir qu’elles vont passer, et que tant qu’elles passent… eh bien puisez-y ce qui vous fait plaisir : de la bonne chère, du bon vin, des décorations féériques dans les magasins et maisons, les joues rouges et excitées des enfants, et aussi ce qu’on appelle « l’esprit de Noël » que l’on ne peut négliger. La malchance passera comme les fêtes, et il mieux vaut ne pas se vautrer dans la pitié de soi excessive sous peine de basculer sans l’avoir voulu …

Et je vous souhaite, à tous, au monde entier, un heureux passage lumineux, un chaleureux retour de flamme envers tous ceux que vous avez un peu/beaucoup oubliés, un chant de cœur muet devant les objets de votre amour, et un grand merci s’écoulant comme un délicieux vin chaud dans vos veines… Vive la vie, vive l’amour,  vive la famille et les amis, vivent ceux que nous avons choisis comme amis,  vive nos animaux chéris, vive le bûcher qui fera fondre la neige et illuminera le ciel d’hiver pour l’amener au printemps…

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Jouez hautbois résonnez musettes…

Le père Noël persona non grata? Allons, le père Noël n’est pas affaire de religion mais affaire de solstice, un symbole débonnaire et grassouillet porté par la gracieuse vie sauvage de nos forêts : des rennes qui trottent en secouant leurs grelots luisants.

Santa

La crèche, symbole honni ou offensant? Mais pour qui? En quoi une scène de maternité serait-elle insultante, même si on a déplacé des rois mages pour rendre visite au bambin bien rose, même si, sans mesure d’hygiène, on a pris une mangeoire et l’a remplie de paille pour l’y déposer, ce divin enfant, et chargé un âne et un boeuf odorants mais bien intentionnés de le réchauffer de leurs nasaux fumants ?

Et surtout, comment a-t-on pu en arriver à … ouiiiiiiiiiiiiii tout compte fait, c’est injuste, c’est un affront fait aux autres religions, allez, on efface tout et on on ne dit plus ces gros mots de Noël, crèche, Christmas… pensons à ceux qui ont l’âme blessée et cent fois déchirée en ayant à subir qu’une partie du monde s’amuse dans ces croyances qu’ils ne partagent pas.

Que ce politically correct nous empoisonne la vie, et fausse la donne : ainsi, pour vivre ensemble, on doit effacer les différences. Donc… ne pas supporter les différences, c’est bien ça? Trouver la singularité des autres dérangeante, stupide ou dangereuse. Le politically correct nous vient des USA, où par contre on trouve cool de fêter, le second lundi d’octobre, Columbus Day – sauf l’Alaska, Hawai’i, le Dakota du sud et le Nevada. Columbus Day est une offense contre tout le monde Amérindien, et ils ont beau être les habitants légitimes de ce continent, et s’indigner de cette célébration, ils n’ont pas eu gain de cause.

L’exemple nous vient donc d’en bas et pas d’en-haut en ce qui concerne le respect des autres cultures. Et même si personnellement je n’aime pas Noël et n’y vois rien de religieux, n’y ai jamais rien vu de religieux mais la belle métamorphose d’une joie païenne et saine, j’en aime les personnages et représentations, les chants traditionnels et agaçants (Le Petit tambour rata tatam tam… le Wish you a Merry Christmas, le Divin enfant… etc) et surtout cette petite atmosphère festive qui rassemble tout le monde. Je vois mal en quoi dire Joyeux Noël pourrait être perçu comme un mauvais sort jeté à un non-chrétien, et suis prête à étendre mon plaisir en recevant des Joyeux Hanukkah ou Joyeux Kwaanza… Ne serait-ce pas bon de se dire que les voeux de bonheurs se souhaitent et se reçoivent dans toutes les traditions religieuses ou culturelles, au lieu de devoir se mettre la main sur la bouche Oups! Je viens de dire Noël, pardonnez-moi?

C’est quoi, cette uniformité imposée ici et le multicolore recherché ailleurs? On ne veut pas d’une crèche ni d’un bon bonhomme hiver replet qui apporte des cadeaux en sentant bon le poil de renne en sueur, mais on se rue sur la diversité des restaurants indiens, thai, chinois, afghans, portugais, italiens, nordiques…?

On nous fait d’ailleurs, en Belgique, des misères pour le père Fouettard qui accompagne Saint Nicolas en insistant sur le honteux détail qu’il est noir et que c’est dégradant pour l’Afrique entière et tous les coins où elle s’est posée… mais le brave homme est simplement noir de la suie des cheminées. Quand il se lave, chantant sous la douche une bonne chanson à boire, il est blanc de blanc, et range son fouet pour le lendemain. Par contre, le roi Balthazar, bien noir… il peut rester car il est roi, a une superbe tunique de tissus rares et brodée de perles, alors que Joseph et Marie ne sont que des villageois sans le sou pas bien élégants ma foi…

Car si on emprunte ce chemin de dérivation vers l’absurde officialisé, il ne faudra pas longtemps pour que l’on trouve que des appellations comme canal Saint Martin, gare Saint Lazare, place Saint-Lambert sont dérangeantes pour certains, et que pour le bien-être de ces certains (et au diable le nôtre…) on changera en Canal de l’Accueil, gare Bonséjour et place du Partage…

A ceux que ça choque (et surtout ceux à qui on impose que c’est choquant et affirme qu’on lutte pour eux, oui, rien que pour eux… en échange de leur soutien, ce qui est la moindre des choses!) je demande pourquoi ça les choque. Pourquoi ils se sont déplacés délibérément dans des pays où la vie les offense.

Mais bien entendu… ça ne les choque pas, sauf ceux que l’on a contaminé en leur hurlant, très indigné : “Comment? Et vous tolérez ça? Mais vous avez des droits! Ce vieux bonhomme et cette famille dans une étable, c’est scandaleux, comment ne le voyez-vous pas?”

Et après tout… ceux-là… tant pis pour eux, non?

La magie de Noël

Parfois magie noire… Quels sortilèges contient donc cette célébration née autour du solstice d’hiver ? Car qui est triste est plus triste à Noël, qui est seul est plus seul à Noël, et tous les regrets et mauvais souvenirs enfouis au plus profond resurgissent sans pitié, rendant la période des fêtes une épreuve étrangement répétitive, dont la souffrance est inusable. On ne guérit jamais des mauvais Noëls, peu importent les guirlandes, cheveux d’anges, cadeaux, dinde croustillante et purée de marron, le vin chaud, les pitreries du chat dans le sapin, l’excitation des enfants dont on protège la joie.

Noel de Norman Rockwell

Je ne suis pas une personne triste, et j’ai rarement passé Noël dans la vraie solitude. Il ne m’est rien arrivé de catastrophique lors d’un fatal Noël que je n’arrive à oublier. J’ai même, au contraire, quelques bons souvenirs remontant loin dans l’enfance, du sapin, des pinces avec de vraies bougies (on était des trompe-la-mort, en ces temps-là !), des cheveux d’anges qui me coupaient les doigts, des boules somptueuses, des visites familiales un peu trop et bien arrosées parfois, des cadeaux – le papier qu’il ne fallait pas déchirer pour s’en servir pendant l’année, et les ficelles ou rubans que l’on enroulait soigneusement pour la même raison -, des marrons délicieusement brûlés par la cuisson, des pilons de dindes en tutu de papier blanc… Mes souvenirs sont, pour la plupart, bons. Et ceux qui sont moins bons le sont sans agressivité.

 

Et pourtant chaque année Noël reste un cap redoutable à passer,  toujours aussi houleux, menaçant, avec le rayon du phare fidèle éclairant par endroit Charybde, Scylla et la pieuvre géante de 20.000 lieues sous les mers.

 

Si j’aime assez les illuminations de Noël dans les villes, les chants de Noël me donnent l’envie de mettre des boules Quiès. Le pire était aux USA dans la petite ville où je travaillais, la voix du pauvre Trini Lopez jaillissait comme un cacafougna (mot wallon pour un jouet représentant un diable monté sur un ressort qui surgit lorsqu’on enlève le couvercle de sa boîte) de micros mal réglés et placés partout dans la rue, me faisant sursauter avec son Feliz Navidad nasillard. Je rentrais de mes courses de très mauvaise humeur, même si on le remplaçait par l’irremplaçable White Christmas qui me déprimait à fond.

 

Ce solstice d’hiver semble être la tanière de la tristesse, pour beaucoup de gens. Le coffre des jamais plus,  des aimés qui ne sont plus, du passé envolé. Peut-être cette fébrilité scintillante, cette exposition tapageuse des joies familiales illuminées aux chandelles et chaudes de sourires et embrassades nous aide-t-elle, tout simplement, à ne pas entendre la porte qui se referme sur le passé. L’année est passée, elle ne reviendra plus. Dans une petite  semaine, Janus, le dieu aux deux visages, fermera les yeux à ces douze mois et projettera son regard vers les douze qui sont à vivre.

 

Je n’aime pas Noël, parce que c’est ce que je ressens. Je sais ne pas être la seule. C’est pour moi le retour d’une épreuve. Que je sais pouvoir surmonter comme toutes les autres années. Ce qui ne m’empêche pas d’apprécier les repas en famille ou entre amis. On traite le génie de Noël avec faste, des mets qui eux aussi scintillent – sur la langue !

 

Le solstice, cet ancien rituel de lumière qui partage l’année en deux cycles, ne se fête pas toujours avec un esprit de fête, mais il se vit, comme tous les cycles. Vivons le donc au mieux. A tous et toutes, un très heureux Noël, que ce soit joyeux ou laborieux, léger ou « il faut bien tout »… ça reste un moment de passage, de mise au point, de résumé des épisodes précédents, de résolutions, de prise de conscience, et surtout, surtout, le moment de « count our blessings » : compter les grâces qui nous sont données.

 

Joyeuses fêtes à tous et toutes !

 

Déception

Rejoyce, la lumière est de retour

Noël et son esprit, eh bien malgré toute ma bonne humeur, non.

Je fais partie de ceux qui attendent nerveusement que les fêtes s’en aillent, emportées loin par la Befana, les rois Mages ou les camions poubelles qui ramassent les sapins morts et les bouteilles de champagne laissées au pied des containeurs débordants.

Les regrets et les absents pèsent bien plus lourd pendant « les fêtes » et il me faut vraiment aller plonger dans mes réserves d’optimisme pour ne pas faire une cure de sommeil qui ne me réveillerait une fois les Mages passés et partis derrière la Befana.

Pourtant, paradoxe, je tiens au repas de Noël, enfin… à un « bon repas » si possible en famille. Mais les seules décorations de Noël chez moi sont les vœux reçus. Et ma bonne humeur, bien réelle parce que pétrir et dorloter la nourriture fait bouillonner la vie en moi, en dépit de tout. Ca sent bon, ça grésille, les épices s’unissent, la chaleur ambiante titille l’appétit, on parle de banalités qui font rire et unissent en douceur.  On fait tchin tchin avec tendresse, on s’est faits beaux, on laisse la santé, les factures et les soucis sur le trottoir. On évoque les images d’autres Noëls lointains, les cheveux d’anges qui coupaient les doigts mais à l’attrait desquels on ne pouvait résister, les pinces porte-bougies qui faisaient ployer les branches du sapin, le chat de la maison qui perdait la tête devant les boules, l’ange du sommet qui n’avait plus de couleur tant il était vieux, et le fait que nous ne croyions pas au Père Noël et savions très bien qu’il n’existait pas, alors que Saint Nicolas, lui… c’était du sérieux, et en prime on ne devait pas aller à la messe pour lui.

Je fête le solstice, la lumière qui revient, avec ses promesses de chaleur et de vérité. De triomphe sur la mort, l’engourdissement, la torpeur, le non-vivre, le mal-vivre. Ce n’est pas une résurrection, une explosion, non… c’est le signal d’un lent cheminement qui va frissonner sans cesse jusqu’à ce qu’il se fasse passage bourgeonne, grandisse, fleurisse et produise des fruits de soleil. Dans le sol des veines iridescentes se gorgent et soupirent au chant muet de la lumière, courant d’un bulbe à l’autre, d’une racine à l’autre, caressant le pelage de ces petites boules hibernantes et respirant à peine. Dans le ciel la vie scintille et souffle une haleine qui traverse le gel d’une buée subtile et le transforme en perles éphémères. Dans les eaux une multitude d’étincelles fugaces court en léchant les roches, les algues, les écailles et les peaux de la vie fluide, lui annonçant que la vie va rebondir et exulter.

Puissiez-vous donc célébrer ce solstice avec ceux qui vous sont chers en pensée ou en proximité, et suivre la lumière qui vous éclaire le chemin du futur !

 

Et le soleil se lève encore

Ils sont près de deux cent, par un matin venteux aux reflets de nacre. Deux cent villageois terrorisés, dissimulés dans le bois. Une trentaine de vieillards, des hommes et des femmes, des enfants. Celui qui les guide ne fuit pas sa mort mais les emporte vers ce qu’il espère être la survie. Ses 64 ans lui pèsent comme ces nombreux espoirs fous qui le suivent en dépit de tout, car des années de lutte contre l’occupant ont donné à leurs rêves, justement, une teinte de folie. Depuis hier il a une pneumonie et ne verra pas la fin de ce jour, quoi qu’il arrive. La neige tombe et fond sur leurs yeux, leurs lèvres, les sillons de leurs visages, dans un silence de pure frayeur, de fin de vie. Pour ne pas laisser de traces, ils marchent en file dans le petit ru, crevant la fine couche de glace, leurs pieds insensibles après que le froid les ait vidés de leur sang. Il gèle à – 30. Peut-être plus encore, on parle de – 40.

Et puis le bruit se rapproche, les assourdit de son message de fatalité. Celui des soldats, des chevaux dont les sabots foulent le sol avec une douceur trompeuse. On crie sur eux, on les bouscule, on les force à revenir en arrière, à coups de cravaches, de taloches sur la tête, de cris dans cette langue qu’ils ne comprennent pas. Les vieillards ont le visage gris et éteint. Ils savent. On les regroupe pour mieux les encercler. Ils sont si faibles. Une femme et sa vieille mère s’échangent un regard, adieu, adieu, adieu … La jeune serre son manteau contre elle, claquant des dents. Adieu, adieu, adieu … Les soldats sont nerveux, cette soumission les inquiète. Ils le savent bien va, que cette racaille est bien plus dangereuse qu’elle ne paraît. Qu’il leur reste des armes. Le doigt sur la gâchette, ils chevauchent nerveusement autour du groupe secoué de frissons. Le givre s’accroche à leurs moustaches. La vapeur s’élève du flanc et des naseaux des chevaux, rendus agités par le gel et l’inquiétude des hommes.

Un coup de feu éclate, on ne sait d’où, et les soldats se mettent à tirer à l’affolée sur les villageois dont certains cherchent à courir. Les deux femmes en font partie, mais la mère s’écroule aussitôt. Sa fille trébuche et s’effondre à son tour, son manteau serré contre elle, sans un cri. Un peu de sang sort de son cou en fumant. Un vieillard se redresse avec la rage de son dédain et lève une main noueuse et bleue. Sa poitrine explose et se déchire, et il retombe, déjà loin de sa souffrance. Un à un ils s’affalent presque tous pendant que la neige continue de voleter avec sa morne élégance. Les plus jeunes et agiles s’élancent en zigzag sur la pente de la prairie, se laissent glisser, tournent autour des arbres nus, ne gagnant que quelques minutes. Une heure plus tard, tout est fini. La neige a déjà cessé de fondre sur les corps, et les saupoudre de sa blanche indifférence. Un peu de sang, quelques gargouillements, un pleur quelque part. La fouille des cadavres, que l’on peut encore dépouiller avant que le gel ne rende la prise du butin impossible.

Hébétés, soudain orphelins de toutes leurs traditions et culture,  les quelques cinquante survivants sont emmenés dans une chapelle au sommet de la colline, dans laquelle pend encore une banderole de Noël. Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté.

Heureusement ! Il était temps qu’on nous débarrasse de cette vermine, diront les dames aux cœurs injustes dans les salons là-bas, au loin, commentant cette nouvelle. Certaines ont reçu de leur valeureux époux quelques-uns des maigres trésors volés sur les dépouilles, si pittoresques n’est-ce pas ? Aujourd’hui, on ne mentionne plus leur origine, on s’affirme incapable de dire comment ils sont arrivés dans la famille….

Une fois les soldats partis, d’autres villageois s’aventurent pour retrouver les leurs, aider les survivants. Il neige encore, le froid mord leurs âmes, l’horreur cisaille leurs cœurs. Le blizzard se lève et soufflera pendant deux jours, agitant une longue silhouette, sa faux caressée par le vent, ses voiles se mêlant aux rafales de neige.

Trois jours plus tard, des civils sont recrutés pour creuser une fosse commune et rassembler les cadavres. Ils seront payés à la pièce. L’argent est rare, l’hiver est dur, autant que la terre qu’il faut éventrer pour la tâche. Autour d’eux, cent cinquante dangereux fomenteurs de troubles enfin éliminés, grotesquement raidis dans une mort qui les a surpris au sortir du lit, peu habillés, au lever d’un matin qui aurait du être un matin comme les autres. Trois femmes enceintes, le ventre en charpie. Le responsable du petit groupe, que la pneumonie n’a pas eu le temps d’emporter, la tête enveloppée dans une écharpe, figé dans une position courbée. Un enfant coupé en deux. Certains des civils pleurent, atterrés par une réalité d’abattoir, de déshumanisation. Ils n’oublieront jamais.

Puis, l’incroyable. Un pleur de bébé s’élève de l’amas de corps. Serrée dans le manteau de la jeune femme, une petite fille de quatre mois a survécu. A la faim, au blizzard, aux balles…

La nouvelle du miracle fait son chemin. Un général dont la femme est farouchement active pour les droits des femmes – elle est d’ailleurs l’éditrice d’un magazine bi-mensuel féministe – sent son cœur arriviste se dilater de joie. Adopter cette fille de l’ennemi, lui offrir la rédemption dans sa famille, l’éduquer comme une des leurs … voilà qui fera parler de lui dans les salons des dames aux cœurs injustes, et il faut bien le dire, leur influence n’est pas à négliger. Voilà aussi qui sera un beau symbole de leur désir d’aider les vaincus à s’assimiler.

Quel mari exceptionnellement humain vous avez, Clara ! Et dites-moi, cette petite, comment s’y fait-elle – encore un verre de Xerès ? – comment s’y fait-elle, disais-je, à cette vie de patachon ? Au fond, pour elle, cette bataille perdue est sans doute la chance de sa vie…

Elle s’y fait bien mal en fait, et beaucoup d’années plus tard, Clara regrettera d’avoir fait plus de mal que de bien avec cette adoption forcée.

Ce massacre a bien eu lieu. C’était le 29 Décembre 1890, à Wounded Knee. Que l’on qualifia alors de « bataille ». Le vieux chef Big Foot, malgré sa pneumonie, tentait de sauver l’avenir de sa petite bande. Et le bébé a été nommé

Zintkala Nuni

, « petit oiseau perdu » en lakota.

Toute sa vie elle a couru après son identité. Elevée comme une blanche, elle n’avait aucun contact avec des gens qui lui ressemblaient, et aucune ressemblance avec ceux avec qui elle avait des contacts. Jamais elle ne s’est séparée du petit bracelet qu’elle avait au poignet lorsqu’on l’avait trouvée, ainsi que des minuscules mocassins et du bonnet de peau brodé … d’un drapeau américain. On la renverra de toutes les écoles, sa férocité devant les moqueries des enfants blancs faisant peur. Le général s’en détourna d’ailleurs bien vite, laissant Clara se désoler toute seule. Indocile, folle du mal de non-identité, sa courte vie n’a été qu’un cri strident. S’étant enfuie à 16 ans de chez le général Colby, elle s’exhiba un peu dans des shows de Buffalo Bill, puis retourna dans la réserve. Mais là, ses manières blanches mettaient mal à l’aise : elle répondait, regardait les hommes dans les yeux, riait fort, parlait pendant les repas… Une tristesse infinie s’installa en elle, rongeant sa jeunesse et ses espoirs. Un an plus tard, elle était enceinte, et accoucha d’un enfant mort-né. Son désespoir fut alors si profond qu’elle s’est jetée en hurlant sur la fosse commune de Wounded Knee où gisait sa mère, les bras déployés. Et pourtant, qui pouvait l’entendre, ce petit oiseau perdu ?

Elle se mit à errer ça et là, eut trois maris – dont un lui donna une maladie vénérienne -, joua dans des westerns muets, dans le Buffalo Bill Wild West Show, et retourna maintes fois dans les réserves, sans succès. Elle ne s’y sentait pas plus chez elle que dans le monde des Colby ou des cirques.

Pauvre Zintkala Nuni, quel long cri d’agonie que sa vie.

Dans la misère la plus sordide, perdant la vue et la peau vérolée à cause de la maladie vénérienne que son second mari lui avait donnée en sus de volées de coups, c’est le jour de la Saint Valentin en 1920 qu’elle est enfin morte.

Mais son identité devait, finalement, l’envelopper et lui rendre sa dignité. En 1991 son pauvre petit cercueil fut récupéré par des membres de la nation Lakota qui lui firent un nouvel enterrement, auquel beaucoup d’Indiens assistèrent, parfois venus de loin à pied, à cheval, en camion ou en voiture. On la plaça enfin dans la fosse commune, avec ses parents et les siens.

Au Dakota, dans la réserve de Pine Ridge, la fosse de Wounded Knee protège ses enfants. Bien des Indiens vous jureront entendre des pleurs d’enfants s’en élever, et comment pourrait-il d’ailleurs en être autrement ? Chaque année des hommes à cheval commémorent la longue marche de la petite bande de Big Foot quelle que soit la température.

A tous ceux qui commencent l’année avec un cœur qui souffre et des montagnes à franchir loin devant à l’horizon, je souhaite que le découragement n’ait jamais plus de force que la confiance en des jours meilleurs, et qu’ils puissent accepter les changements qui s’imposent et apporteront, eux aussi, leurs joies.

A Pine Ridge, dans la misère et les carcasses de voiture, le soleil se lève encore chaque matin, et souffle sur la flamme de l’espoir. Ceux qui ont échappé au piège de la boisson-qui-fait-tout-oublier-mais-ne-cesse-de-rappeler-ce-qu’on-veut-oublier bouillonnent de la fierté d’être Indiens, même si on n’oubliera jamais Wounded Knee, là où le cœur de Crazy Horse, enterré à sa demande par sa famille dans un endroit secret, entretient le feu du peuple Indien. (La chanson Bury my Heart at Wounded Knee est chantée par la splendide Buffy Sainte-Marie, Indienne Cri)

Mitakuye Oyazin *.

* Nous sommes tous reliés, parents.

Un Noël piémontais

C’est en septembre 1985 que je suis arrivée à Turin pour y vivre une aventure de 5 ans. Sans amis, sans travail, juste ma valise et mon ras-le-bol de ma vie bruxelloise. Envie de vivre dans une autre langue, d’être une étrangère quelque part. Et en décembre, j’enseignais depuis deux mois dans une école de langues, et étais invitée par L*** – la secrétaire de l’école – chez son compagnon Il G*** , lequel  – en Italie on mentionne souvent quelqu’un par la De Xhavée, le Boutique (hein, Bob ?) etc…- avait un appartement magnifique et démesuré derrière la via Pô. L’impression était d’une sobre élégance et de grand goût sans ostentation. Ah la cuisine, j’y aurais vécu pour toujours : grande, si grande, une vraie salle des pas perdus, de pas enfarinés, de clic-clic-clic de talons hâtifs sur le beau carrelage ancien. Le salon, encore plus impressionnant par sa taille, sans aucune surcharge de meuble ou décoration pour que rien ne se combatte, et que l’éclairage filtré unisse l’ensemble dans une ambiance de choses vieillies sous le regard et la caresse des mains d’hommes et femmes paisibles.

L*** avait invité à mon intention deux célibataires (c’est ce qu’on fait quand on est une amie loyale et que les célibataires en question ont demandé à être invités…), et il y avait aussi Julia, une Anglaise et Gianni, son compagnon. Mon premier célibataire – je dis premier car il était celui qui me plaisait le mieux – était tout bonnement un prince charmant, rien de moins. Un Prince vrai de vrai de par le sang, la naissance et les manières délicates, avec une sombre barbichette de mousquetaire et une foisonnante chevelure blanche, les yeux bleus, auteur de poèmes. Il nous a d’ailleurs, ce soir-là, offert à chacun son dernier livre dédicacé que j’ai toujours, et depuis il est devenu une voix connue de la poésie dans le Piémont.

Mais alors, la façon dont il était redevenu libre était trop compliquée et je ne me sentais pas de taille à affronter tout ce qui tenait aux aguets mais viendrait plus tard sans doute bouleverser l’avenir de ce gentil personnage.

Quant au second, j’ai tout de suite entendu non-non-non en arrière plan dans ma conscience. Pourtant, insistait L***, il est bel homme. Peut-être, mais comme soporifique, on ne faisait pas mieux. Et puis il avait de grosses lèvres molles et maussades qu’à chaque instant je m’attendais à voir frémir comme celles d’un cheval. Pfiuuuut, pfiuuuut. Il avait quitté sa femme pour une … Belge rencontrée sur une plage, alors que bronzé il se sentait à l’apogée de son charme, juste à point pour inspirer une passion incontrôlable. Tout à sa joie, il avait donc abandonné femme et enfants, et attendu sa belle du nord qui, elle, s’imaginait dans les rues de Turin, se promenant avec lenteur le long des belles vitrines de la via Roma au bras de son S****. S*** qui hélàs, une fois son hâle disparu, était redevenu soporifique, et avait loué un appartement dans un trou perdu de banlieue, lui assurant qu’elle ne devrait pas travailler et n’aurait qu’à se laisser vivre, l’attendant comme une odalisque. La pauvre s’était vite lassée du charme du marché hebdomadaire et de la pizzeria du coin, ainsi que de la fatigue chronique de S*** qui le soir, ayant quitté à grand peine le trafic effroyable de Turin, n’avait aucune envie d’y retourner pour un spectacle ou un repas Dà Mina. Et un jour il trouva le nid vide, la belle ayant abandonné son dortoir et le maître du sommeil dans leur banlieue. Il était donc très amer. Vraiment très amer.

Mais oublions les hommes, car le repas de Noël à l’italienne, ça, c’était quelque chose ! Il G*** adorait recevoir, témoin la grande table de banquet de chêne, toute d’une pièce, épaisse et usée par bien des paumes d’un autre âge qui en avaient parcouru la surface polie. Et chez lui, seul le meilleur franchissait la porte. Il cuisinait lui-même, un chapeau de cuisinier sur la tête, imperturbable pendant que ses invités bavardaient bruyamment en savourant les apéritifs. L*** venait des Abruzzes, et avait apporté de la saucisse de porc crue, subtilement épicée avec des arômes inconnus et locaux. Il y avait du parmiggiano reggiano en bloc sur la table, et des olives et du jambon de Parme, et de la polenta passée au four avec du fromage. Les bouteilles de Punt è Mes, de Martini (ah oui, le Punt è Mès, le Martini et le Cinzano, c’est piémontais, alors….), de whisky, de rhum, ou simplement de vin.

Beaucoup de grands discours aussi, car tous nous étions enseignants de langues. Sauf L*** et le compagnon de Julia – qui faisait les traductions en anglais pour Fiat – qui lui, jouait en bourse. Et S*** qui faisait je ne sais quoi chez Fiat. Peut-être était-il le marchand de sable, et plongeait-il tout son bureau dans un profond sommeil. Le Prince charmant venait d’une ancienne famille au nom germanique du Haut-Adige, et enseignait l’allemand. Moi j’enseignais le français. Il G***, Vénitien, n’enseignait plus, mais voulait ouvrir une école de langues. En attendant, il était riche et vivait comme un Prince, ce que le vrai prince ne pouvait se permettre de faire. On critiquait sans honte les lieux où nous travaillions, en soulignant tout ce qu’on aurait dû y faire pour que ça marche vraiment. Si on nous avait écoutés … bref, on avait la recette miracle pour faire un triomphe et de l’argent, alors que ces directrices ou directeurs d’écoles de langue n’y connaissaient rien. On ne refaisait pas l’Italie ni le monde, juste l’éducation des traducteurs et interprètes.

Et puis le repas dans tout ça. D’abord un bouillon de viande avec des morceaux de pâtes fraîches, largement parsemé de flocons de parmiggiano reggiano râpé à table qui y fondait avec langueur. Des grissini, ceux de Turin, 40 cm de long roulés à la main, faits à l’eau, une merveille rien que de les voir. De la carta dà musica sarde, pain sans levain et salé. Du pain aux noix. Et puis le plat traditionnel de la veillée de Noël en Italie : il capitone. Le capitone est une anguille que l’on prépare de bien des façons, et dont l’évocation est tout un cadeau de Noël en soi. Il G*** l’avait faite in agro-dolce, dans une sauce tomate, avec des raisins secs et des pignoli. C’était servi avec de la polenta. Et du vin, ces vins italiens incomparables qu’on ne chantera jamais assez.

Et moi je déteste les anguilles ! Jamais je n’ai osé le dire, je me sentais comme quelqu’un qui ne sait pas danser la square danse ou jouer à la marelle avec les autres. Et j’ai mangé, et je me suis resservie, et j’ai souffert en silence. Mais que j’ai souffert … Leur goût presque boueux me traîne encore dans la mémoire, assez désagréable.

Heureusement que les fromages locaux – le Robiola, le Calstelmagno d’un beau blanc perlé veiné de bleu et de vert, le Testun, le Valcasotto, le Gorgonzola crémeux ou encore des bandes alternées de gorgonzola et mascarpone – et puis le panettone et le panforte Sapori ont rendu un peu de joie de vivre à mon palais et estomac malmenés, ainsi que l’Asti Spumante et le café. C’était une belle façon de savourer mes premiers mois en Italie, entourée d’amis. Vers une heure du matin, S*** m’a galamment offert de me raccompagner en voiture à ma petite Pensione San Marco, ce qui a fait ricaner L*** et Il G*** qui ont pensé avoir fait leur dernière bonne action de l’année. C’était déjà peu probable, mais S*** a décidément fichu toutes ses chances en l’air en me confiant – sans que je l’y encourage – qu’il avait des hémorroïdes. J’ai poliment remercié pour le lift et ai eu du mal à attendre que l’énorme porte verte à deux battants de l’immeuble se soit refermée pour me mettre à rire en entrant dans l’ascenseur aux ferronneries compliquées d’un autre temps.

Deux jours plus tard, le prince charmant est passé pour voir si je voulais aller au cinéma avec lui, mais je n’étais pas là … Voilà comment on ne devient pas princesse italienne…

 

Photo Mario Pietrobon "In collina"

Photo Mario Pietrobon « In collina »