Le pardon, ça se demande…

Et alors, ça s’obtient souvent…

Par contre, faire comme si rien ne s’était passé… (qui est souvent la position adoptée par l’offenseur-lâche, le seul qui y trouve son intérêt), c’est la plus vile des options. Après tout, décide l’offenseur qui lui, évidemment, s’est pardonné tout seul comme un grand magnanime qu’il est, le temps passe et un jour, le malaise en cours… c’est « le passé ». C’est désormais futile. On peut mettre ça derrière nous.

La poussière sous le tapis. Le tapis de celui qui a encaissé.

On pourrait peut-être … s’il y avait prise de conscience et admission du mal qu’on a fait, une humble prise de conscience. Même si en tournant autour du pot. Mes paroles ont dépassé ma pensée. Je n’étais pas en forme. Je me suis énervé/e sans raison. On pourrait, oui, repartir sur une page blanche à écrire.

Comme on le dit, faute avouée à moitié pardonnée. Avouer sa faute grandit au lieu d’humilier.

Pierre Braecke - Le pardon

Pierre Braecke – Le pardon

Mais si on fait semblant de rien ou qu’on avance jovialement l’idée que c’est de l’histoire ancienne (et si je t’ai fait mal t’as qu’à faire avec, après tout on est des grandes personnes, non ?)… ça ne marche pas. L’offensé n’a pas à entrer dans le jeu d’une personne complexée. Il y a les psys pour ça, et en fin de parcours le jugement dernier. Mais en ce qui me concerne, ce n’est même pas une option.

La reconnaissance des erreurs commises et soit leur admission franche ou au pire un tour autour du pot pour laisser entendre qu’on a compris la leçon, c’est la seule façon de vraiment aller de l’avant. Car une offense grave qu’on choisit de laisser en suspens restera toujours en suspens, vraie épée de Damoclès, prête à tomber à tout moment. La relation est maudite, baigne dans une prudence malsaine, et est une bombe à retardement. L’offenseur sait qu’il n’est pas vraiment « pardonné » et l’offensé n’oublie pas puisque le rituel propitiatoire à l’oubli/pardon n’a pas eu lieu.

Et je frémis aussi quand on me dit, soulevant les épaules comme si c’était pas si grave, « oh il est vieux maintenant, je ne peux plus lui en vouloir»… je ne vois pas le rapport. Les vieux sont des gens comme les autres, ce n’est pas parce qu’ils ne savent plus soulever leurs haltères et faire le tour du bloc en 13 secondes qu’ils ont perdu la notion du bien et du mal. Ils ont même eu plus de temps pour arriver à maturité. Pour se bonifier. Et s’ils savent offenser, il savent certainement faire amende honorable. Entre le temps où nous étions petits et celui où ils sont devenus vieux, en ont-ils, de leur côté, exigé, des excuses! Les ont-ils expliquées, les valeurs du pardon et de l’humilité…

Demander pardon est un acte de dignité sociale. Et de dignité tout court. On insiste auprès des enfants pour qu’ils le fassent et on fermerait les yeux pour un adulte. Que nenni, palsambleu !

Et personnellement, si l’épée de Damoclès tombe et pourfend le trop fier pour revenir là-dessus, je ne m’en plaindrai pas, tout au plus, si je suis très bien lunée, plaindrai-je le cloué au sol par son propre orgueil de s’être si mal aimé….

Et je rappelle que « je m’excuse » n’est pas correct. On ne s’excuse pas soi-même, on demande d’être excusé.

Le paradis… est pavé de mauvaises intentions

Une vie sans péché… Vraiment ? On peut, ne l’oublions pas, pécher par pensée, par action, par parole, et par omission… Bref, on est cernés d’occasions. Encerclés par des péchés qui dansent en gloussant. Si on vit, on pèche abondamment, et finalement je préfère de loin les péchés qui se voient et s’entendent que les péchés que l’on cache, même à soi, même à son examen de conscience, que l’on enfouit sous la pierre du silence tombal, sans épitaphe et anonyme.

Notre pire juge et bourreau n’est autre que nous. Et si on pèche en catimini, on « se ronge » on ne sait de quoi. On n’ouvre plus la bouche de peur que la chose ne s’en échappe, bruyante et sournoise. On se racrapote sur l’inavouable, qui n’est devenu tel que parce qu’un mensonge (celui qu’on ne dit pas avec des mots…  celui qui fait qu’on finit d’être qui on fut) en appelle un autre et puis un autre. En fin de vie… la couche est multiple et inexpugnable. Et donc elle ronge, elle rogne, elle grignote, recroqueville sa victime, confite dans une « perfection » apparente et factice.

Sophie Gengembre Anderson - Fée

Sophie Gengembre Anderson – Fée

Or on peut pécher et pécher encore sans avoir rien de bien grave à se reprocher. Et comme on le dit souvent, faute avouée est à moitié pardonnée. Si pas entièrement.

Parfois il ne s’est agi que d’imprudences, de désobéissances spontanées, comme les premières cigarettes, les cuites ridicules, copier en classe, lire un roman-photo (oui, fut un temps où c’était considéré comme l’antre du vice, ces photos d’acteurs qui s’embrassaient… un long arrêt sur image sur lequel on craignait que l’on ne rêve trop…), aller à la messe non pas pour prier mais pour regarder les filles ou les garçons, ou picoler un peu du vin de messe… Sans ces petits péchés… comment aurions-nous lâché les mains parentales, pris notre vie pour la mener sur notre voie, quitte à la malmener ? Comment aurions-nous compris que certains de nos tours pendables ou stratagèmes nous avaient mis en réel danger, ou ne représentaient que la peur de nos parents, ou avaient fait plus de mal qu’on n’en voulait ou même…  que d’un mal un bien pouvait jaillir ?

Les meilleures amies qu’un jour la jalousie nous fait stupidement désaimer, les points que l’on vole à la surveillance des enseignantes en trichant, les livres interdits de la bibliothèque familiale dont on se repait en cachette et sans trop comprendre, les vacheries faites ici et là, les secrets trahis pour une vengeance à l’amère saveur, le fiancé que l’on « trompe » d’un simple baiser d’adieu donné à un autre, l’argent de poche qu’on dit à un parent distrait ne pas avoir reçu, les mauvaises blagues dont on réalise plus tard qu’elles ont fait mal, le mari pas si mauvais que ça qu’on assomme un jour en lui disant que l’on veut être seule, les mensonges adroits pour gagner un entretien d’embauche… Tout ça nous emmène en enfer ou au paradis… selon qu’on en fait bon ou mauvais usage.

Car ce n’est qu’en cédant aux tentations que l’on comprendra mieux ceux qui eux aussi, ont failli. Que l’on apprend tout ce qu’il y a de grand dans le pardon, dans l’amour qui n’existe pas sans pardon. Celui qu’on accorde, celui qu’on accepte avec simplicité.

On ne peut jamais revenir en arrière, ni réparer, mais qu’il est bon d’aplanir les faux plis et d’abandonner derrière soi des fardeaux inutiles. Ou de reconnaître que ce qui nous a fait tellement mal un jour fut une des  chances de notre vie.

Quant à ceux qui semblent avoir été trempés dans la potion magique du bouillon anti-péché, ils connaissent une vie longue comme une interminable lutte contre un bataillon de démons, et n’apprennent qu’une chose : si le sacrifice leur promet le paradis, leur vie est un enfer qui ne mérite pas le nom de vie. Et le péché, bien qu’invisible, est encore plus venimeux. On ne quitte pas un conjoint, pas plus qu’on ne le trompe, mais on attend sa mort « pour avoir quelques bonnes années ». On ne connaît pas les excès sauf ceux de la parcimonie et du jugement d’autrui. On ne dit pas de mal, mais on évite de dire le bien avec l’accent de la conviction. On proscrit la liberté, cette alliée du péché. La vie n’est qu’une longue prison où rien ne s’apprend sauf l’habitude du renon.

Je ne sais pas pourquoi le prêtre de ma paroisse ne m’a jamais demandé d’écrire ses sermons, maintenant que je me relis…