Si on raisonne avant d’aimer, vous savez bien qu’on aimera jamais

« L’amour est simple comme l’amour, il ne pense ni ne réfléchit, et si on raisonne avant d’aimer, vous savez bien qu’on aimera jamais. »

Régis Jauffret (1955- )

Toulouse Lautrec – Le baiser

 

 

Pourquoi les gens qui s’aiment
Sont-ils toujours un peu cruels ?
Quand ils vous parlent d’eux,
Y’a quelque chose qui vous éloigne un peu.
Ce sont des choses humaines.- (William Sheller)

L’amour est simple, finalement, s’il est amour. Rien qu’amour. S’il n’y a pas une once de calcul dans ce qui vous « arrive » un jour. Vous tombe dessus. Efface le reste du monde autour de ce nous qui vient d’apparaître soudain. Et cet amour-là, parce qu’il est tout autant que vous êtes, il a une stupéfiante solidité et constance. Ce qui l’a fait exploser n’a rien de raisonnable en effet. Rien de rationnellement explicable. C’est une évidence et c’est tout. C’est de lui et de lui seul qu’on parle quand on dit qu’il fait des miracles. Parce qu’il se rit des statistiques et des exemples et des probabilités, dont il n’a pas besoin.

Il est et vous êtes et aucune justification ne sera demandée à l’univers pour ce simple fait, pas plus qu’il n’y en a pour votre naissance.

Parce que ce qui fait mourir et se faner les amours, c’est la façon dont ils sont nés ou dont on les a « fait naître ». Sont-ils nés de leur propre force jaillissante, ou les a-t-on portés en soi, sans destinataire précis mais juste un plan de vie, jusqu’au moment où on a décidé que le temps était venu, celui des enfants, de se ranger, d’acheter une maison à deux, avec cette personne que, ma foi, on aime plutôt bien ? Ah ces gens de bonne foi qui « tombent amoureux » de ces autres qui s’encadrent si bien dans leur milieu ou qui ont les mêmes ambitions, les relations indispensables, la réputation familiale flatteuse. Ou une fascinante et sulfureuse similitude pour la passion des sens et elle seule.

Je ne parle pas des calculateurs astucieux qui voient le mariage comme une sorte de carrière sociale, et qui épousent froidement de l’argent, des pistons, des monogrammes sur argenterie et serviettes damassées, des reproducteurs aux gènes irréprochables. Ils feront, certainement, ce qui à leurs yeux, est un bon mariage, avec les accommodations nécessaires. Et même souvent une affection de camarades.

Non, je parle des raisonnables, des prudents, des analyseurs de tout. Des tièdes. Qui ne commettront pas la sottise d’écouter leur penchant pour un amour qui ne peut aller nulle part, voyons ! De tous ceux qui ont un homme ou une femme idéal en tête et ne reconnaissent pas celui ou celle fait pour eux quand ils le rencontrent parce qu’il ou elle ne correspond pas au modèle. De ceux qui ne veulent pas risquer de perdre et qui, soumis aux conseils cent fois entendus, optent pour ce qui est contrôlable, mesurable. Raisonnable.

Ou je parle de ceux qui suivront le vertigineux chemin à deux dans un monde purement charnel pour s’y perdre le plus loin possible.

Tout comme ils sont tombés en amour, ils tomberont  souvent hors d’amour et constateront que l’autre n’est pas celui qu’ils pensaient. Ils disent alors qu’il ne l’est plus. L’enchantement sera parti.

La grâce de l’amour, c’est qu’il ne s’use pas et ne se définit pas dans les balises de la raison. Il est.

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Que fais-tu dans la vie ?

Pour nourrir mon corps ou pour nourrir mon âme ?

Car ça peut être très différent. Combien de serveurs de restaurant, d’enseignants, conducteurs de métro sont-ils, dans leur vraie vie, la leur, celle que leur destin leur a fourrée dans les pattes et les rêves, acteurs, chanteurs, humoristes ?

Combien de peintres du dimanche ne vivaient leur propre vie que le dimanche, devant un chevalet, oubliant leur vie officielle dans les couleurs, le couteau, les pinceaux, les frustrations patiemment domptées ?

L'atelier de la rue de la Condamine - Frédéric  Bazille - 1870

L’atelier de la rue de la Condamine – Frédéric Bazille – 1870

Il faut les deux. Il faut vraiment les deux. Le métier et la famille sont rarement, sauf grande exception, ce qui va nous hisser, palier par palier, vers ce lieu serein, cette sorte de plateforme d’où on peut revoir sa vie en souriant, sachant que oui, le plus dur est bel et bien derrière et qu’à présent, on peut même en sourire un peu. On est, au fil des décades,  devenus… nous-même. Et c’est ce que nous avons fait pour nourrir notre âme qui nous y a conduits. Ce qui ne devait rien nous rapporter, ce qui ne mettrait pas la soupe sur la table, ce qui ne nous ferait pas la place belle parmi les autres. Ce que, donc, nous avons accepté d’appeler « notre hobby »…  comme si ça n’avait pas une réelle importance.

Or c’est le fil rouge. L’épine dorsale invisible, la source d’identité dont nous taisons l’essence avec pudeur. On y consacre moins de temps, et pourtant, on y savoure tout son temps car c’est ça qu’on est : peintre d’évasion, scribouillard ou auteur, brodeuse frénétique, sculpteur passionné, collectionneur imbattable de lépidoptères ou vieux sextants, fou de l’histoire ou de biographies d’inconnus et connus, cinéphile incollable…

Ce que nous faisons pour faire vivre notre âme a le don de métamorphoser nos soucis et contrariétés en beauté, en abime profond et ouaté dans lequel nous nous ressourçons. Avec notre « hobby »… Notre chemin vers la naissance ininterrompue….

L’amour pour les nuls

Le rituel de la volupté

Le rituel de la volupté

La bibliothèque de mon grand-père paternel renfermait, je l’ai dit, bien des informations sur l’amour des sens, ou les sens de l’amour…

 

Et mon père vient de me donner « Le rituel de la volupté » de Pierre Bonardi, tout convaincu qu’il s’agissait en fait de l’œuvre incognito de Marguerite Burnat-Provins, trop discrète pour publier un tel titre sous le nom d’une faible femme ignorant naturellement tout, comme il se devait, de la volupté et ses mystères.

 

Mais la dame était loin d’ignorer quoi que ce soit et avait elle-même publié « Le livre pour toi », splendide ode d’amour au corps masculin. Et quelle audace ! On était alors en 1906, elle était mariée, et à 34 ans tomba très très très amoureuse d’un jeune ingénieur, Paul de Kalbermatten. Amoureuse au point qu’elle trompa publiquement son mari et publia ce livre, qui est encore considéré comme l’un des plus beaux chants d’amour de la littérature française, composé d’une centaine de poèmes dédiés à son amant, sa beauté et le plaisir qu’il lui procurait.

 

Marguerite Burnat-Provins

Marguerite Burnat-Provins

Marguerite Burnat-Provins était une relation de mes grands-parents, qu’elle connut sans doute en Argentine alors qu’elle avait une cinquantaine d’années. Elle avait divorcé et épousé son amant et eu une vie itinérante depuis.

 

Quant à Pierre Bonardi,  il est loin d’être un nom d’emprunt. Et en tant qu’homme, il avait tous les droits d’écrire sans détours cet abécédaire de la volupté, publié en 1922.

 

L’origine de la confusion tient sans doute au fait que probablement Le livre pour toi n’était pas étranger à mon grand-père et que deux lettres provenant de Marguerite Burnat-Provins, très affectueuses  et envoyées de Buenos Aires lors du décès de mon arrière-grand-mère en 1926, étaient glissées entre les pages de ce petit livre destiné à faire d’un rustre de caniveau un amant si savant que celles qui ne le rencontreraient pas ne sauraient jamais rien du plaisir. Pauvres créatures…

 

En préface, il nous annonce la couleur : « (…) Mais du quartier pauvre au quartier riche la même lamentation s’élève de celles qui pleurent leurs rêves de jeunes filles. Toutes celles qui ont un jour trahi la fidélité légale ou le serment consenti dans une attente merveilleuse, toutes celles qui courent à l’adultère comme un embrasé vers le puits saharien, toutes n’apportent à leur nouvel amant que leur indigence et leur tristesse qui sont les reflets de l’indignité de l’homme qui prétendit en faire des femmes …(….) »

 

Il continue en comparant les vierges qui n’ont de l’amour que l’écho des cris que la première fois leur avait arrachés, et les femmes infidèles (« perverses ») qui elles, confondent des crispations nerveuses avec la volupté : « (…) Les unes étaient encore guérissables, puisqu’elles ne connaissaient rien que l’ennui de se soumettre régulièrement à une gymnastique écoeurante ; les autres étaient à jamais perdues pour l’amour, puisqu’elles croyaient l’avoir trouvé  alors qu’elles sacrifiaient à une caricature… (…) ».

 

Et voilà ! Sans rencontrer cet amant exceptionnel, même les femmes qui se croyaient comblées ne le seraient jamais vraiment.  Heureusement… il arrivait à la rescousse avec un rituel parfait qui sauverait désormais les vierges et les futures perverses sans discrimination. (Mais il aurait la tâche ardue car… combien de femmes insatisfaites à satisfaire, et donc il lui fallait, par son œuvre, motiver beaucoup de candidats à la volupté parfaite, prêts à se dévouer dans la rédemption de ces pauvres femmes).

 

C’est amusant à lire quoi qu’on en pense. Après un long préambule on arrive à la page 45, celle où débute le rituel proprement dit. Et l’auteur de commencer à tutoyer son lecteur, car il souligne que nous arrivons à des sujets très confidentiels. Il s’attaque au nœud du problème sans détour : éprouver de la sympathie, de l’amitié, une curiosité pour l’autre, c’est bien, mais ça ne fera d’eux que de bons amis. Ils ne seront jamais « amants » s’ils n’ont pas d’harmonie sensuelle : «  (…) Le chien fuit un inconnu et en caresse un autre sans raison apparente, parce que l’odeur du premier lui est gênante et celle du second agréable.

 

L’homme est tenté de faire de même, mais son éducation  l’a perverti et le pousse à juger et non à flairer. Ainsi son esprit critique lui impose-t-il des camaraderies qu’il porte comme des pénitences et dont le seul instinct l’aurait préservé.

 

Or, si un commerce quelconque se ressent de l’antipathie causée par la vue, l’odeur ou le toucher, que dire de cette antipathie installée dans l’amour ?

 

Ce brun s’habituera-t-il à cette rousse ?

 

Cette blonde au  goût fade s’accordera-t-elle avec cet homme noir aux effluves poivrés ?

 

Ils s’y habitueront… ils s’y habitueront… jusqu’à la nausée… et à la rupture (…) »

 

Je vous avoue que je suis d’accord avec lui sur ce point. Je me souviens qu’adolescente, entrant à la banque avec ma mère, nous avons rencontré un monsieur bien fade et peu appétissant, qui s’est rué vers elle, lui a affirmé que j’étais son portrait craché – ce qui visiblement le comblait de bonheur -, tandis qu’elle dissimulait mal son manque d’empressement. Dès qu’il fut parti… elle se mit à rire et me dit « beurk, il m’a un jour embrassée et c’était dégoûtant ! » . Souvenir lapidaire d’un soupirant !

 

Pierre Bonardi, quant à lui, continue en nous expliquant le prodige de l’amour :

« (…) Le prodige de l’amour est qu’il crée pour chaque union des êtres neufs. (…) Le prodige de l’Amour est de couvrir les amours défuntes d’une telle brume et d’illuminer si joyeusement le présent que le présent seul est radieux. Dans une étreinte, que les affinités autorisent et font prévoir parfaite, on apporte toujours une âme vierge, un cœur vierge et un corps vierge. (…) »

 

Bon, là aussi je peux lui donner raison, à ce monsieur !

 

Il se désole de deviner que ce que les hommes auront appris dans son livre, ils ne le révèleront pas à leurs enfants, les laissant à leur tour errer et se tromper. Il explique au lecteur que l’accusation si juste d’avoir été un mauvais père lui fera mal. Mais qu’il ne l’aura pas volée.

 

Et là, chapeau ! Car au fond, il ne fait rien d’autre que comprendre et expliquer que les mariages arrangés le sont sur des bases de raison, et seront des désastres pour la plupart s’il n’y a pas « quelque chose de plus personnel en plus». Il veut nous sauver ! Zorro est arrivé avec son précieux rituel….

 

Tentant de sauver le mariage malgré tout, il se permet de petites comparaisons entre l’amant et le mari… L’amant certes a l’avantage de n’être vu qu’au mieux de sa forme, et prêt aux délices de la chair. Mais… oui, mais ! Que ce soit lui ou la maîtresse, ils n’ont que quelques heures devant eux et souvent ces quelques heures sont égratignées par un simple retard dans « le métropolitain », un souci domestique au moment de partir, un conjoint soupçonneux etc… Alors que le mari, lui, étant là tout le temps, peut tirer parti de l’image romantique d’un coucher de soleil, d’une sonate, de la lecture d’un poème…  Autre avantage certain : le mari mange ce que mange son épouse. Si ils sont friands d’ail tous les deux, eh bien aucun ne sera incommodé par des relents d’aïoli au lit. Par contre  un amant qui fume le cigare ou sent la bière… ça peut couper l’enthousiasme.

 

Indigné, il explique que l’accouplement n’est pas l’amour. Cela ressemble à l’amour comme un bourricot kabyle à un cheval arabe.

 

Maintenant… voici la partie difficile. Car comment reconnaît-on celui ou celle avec qui on vivra l’Amour, celui qui conduit à la vraie volupté et non pas à des crispations nerveuses ?

 

C’est bien simple, dit-il. Il « suffit » – pour un homme – de ne pas hésiter à coucher avec toutes les femmes qui lui plaisent. Ça prendra du temps voire des années mais c’est la recherche du Graal et nous savons combien l’enjeu vaut les affres de la recherche :

 

« (…) Donc, dis à ta maîtresse après ton grand spasme et le sien :
A quel moment me suis-je donné ?
Si elle le sait et qu’elle te parle avec volupté et reconnaissance, loue les dieux et garde ta femme. Tu l’as rencontrée, c’est ELLE. Et mon devoir est de te rappeler  qu’il n’en traîne pas à chaque coin de rue ni dans tous les salons que tu honores de ta présence.
Si elle ouvre de grands yeux étonnés, explique-lui ce que tu veux savoir, pourquoi il importe que tu le saches. La plupart du temps, hélàs ! toutes ces explications sont nécessaires.
Si elle comprend, si elle veut comprendre, prends patience et éduque-la comme tu l’entends. Tu arriveras à la mener sur ta route, tu seras étonné de ses progrès et tu l’aimeras plus que toute autre, puisqu’elle sera l’enfant de ton esprit.
Si elle discute, ergote, fait l’esprit fort et ne veut rien comprendre, va-t’en ! (…) »

 

Voilà… il y avait donc un examen de passage ! Et naturellement, l’homme ne le ratait jamais, seule la femme pouvait échouer. C’est si simple…

 

Mais quelle récompense ! Dans le chapitre Sotto voce il attaque par « Il y a bien une caresse sur quoi je sens que ta curiosité est en éveil et aussi ta perversité » et il tourne en rond pour dire sans nommer, au point qu’on se sait trop de quoi il parle, mais il met en garde : « Oser ces jeux, c’est endosser la tunique de grand-prêtre, de demi dieu… il n’est pas permis de s’y révéler médiocre » et puis il conclut « Mais surtout gardez-vous d’en parler »

 

Pierre Bonardi

Pierre Bonardi

Il serait intéressant de savoir s’il avait une épouse, combien de maîtresses il a soumises au test de l’orgasme simultané (et simulé sans doute…) et si vraiment, entre ses bras, on connaissait l’extase et non pas des crispations nerveuses

 

Et à mon avis, Marguerite Burnat-Provins aurait bien ri à cette lecture !

La passion pour toujours

Je peux me tromper mais il me semble que c’est parmi les artistes que l’on trouve les amours passionnées et à la fois… durables. Il doit y avoir une composante dans la nature artiste qui change la recette, la sauve de la fadeur du quotidien. Leur amour ne semble pas « mûrir », s’assagir et puis… se banaliser. Le quotidien est une succession d’instants présents, intenses et vécus à plein volume.

Mais il y a aussi la profondeur de ce qu’on ressent et accepte comme tel. On se fie à la conviction intime et ne la pollue pas avec un raisonnement excessif.

L’avenir n’est pas un programme.

Je ne dis pas qu’il n’y a pas d’infidélités ou de disputes explosives. Mais il reste toujours ce besoin gourmand de l’esprit, soutien et désir de l’autre. Une sorte d’amitié indéfectible qui marche côte à côte avec l’amour (petit détail qui distingue de l’amitié seule… ) et qui ajoute cette touche de « solidarité », de partage spontané.

Bouguereau - l'Amour et Psyché

Bouguereau – l’Amour et Psyché

Les artistes – qu’ils soient créatifs ou simplement artistes dans leur mode de vie – échappent souvent aux schémas sociaux. Et ils voient le miracle de la beauté où il se trouve. Là où d’autres verront une attirance qui se fait reconnaître au bon endroit et au bon moment et qui a toutes les raisons ô combien raisonnables de mener à une existence sans heurts, eux verront l’extraordinaire choix du destin dans leur rencontre, s’abandonneront à l’ivresse de la reconnaissance de leurs deux âmes, s’enivreront dans les plaisirs des sens qui, ils le savent bien, n ‘ont cette intensité sublime qu’entre eux deux. Que d’ailleurs ce plaisir vient sans être cherché ou provoqué, tout simplement parce qu’il monte lentement de l’amour qui l’enveloppe.

Chaque jour est vécu comme un jour unique, sans fadeur, sans endormissement ou déception profonde. Les travers de l’autre sont aimés même s’ils irritent, parce qu’ils sont les traits de couleur imprévue sur un tableau autrement parfait.

Ils ne cessent d’additionner les chances dont ils ont eu besoin pour se rencontrer: il eut suffit d’un bus raté, d’un changement de temps, d’une invitation égarée dans le néant d’un quelconque service postal, d’un seul instant d’écart, et jamais leur amour n’aurait pu naître. L’infinie détermination de lois souveraines pour qu’ils soient ensemble les réconforte: ils sont bel et bien issus d’un seul cheminement commun.

Les sortilèges du toucher ne fâdissent pas. Ils se touchent tendrement, sans y penser. Leurs peaux se cherchent ainsi que leurs regards. On a, vraiment, le sentiment qu’ils ne font qu’un.

Et c’est le cas.