Apocalypse in Progress

Les 4 cavaliers de l’apocalypse, 1937 – André Fougeron

Interpellant, cette mode de se vautrer dans la noirceur, de se repaître chaque jour des nouvelles atroces glanées sur les sites des « amis » (qui prennent soin de notre santé mentale en nous donnant envie de retourner au lit une fois la journée commencée par son défilé d’images apocalyptiques).

Les animaux, non plus seulement malheureux et au service de l’homme-ce-monstre-sans-âme, mais suppliciés, torturés. Les enfants sales et en haillons, couverts de mouches et de plaies. Les femmes en larmes pour l’une ou l’autre raison. La nature qui s’égosille en vain : je me meurs, vous m’éventrez. Les multi nationales au rire sadique qui nous empoisonnent jour après jour avec la nourriture trafiquée, les récoltes venimeuses, ou encore les résultats des activités de l’homme-ce-monstre-sans-âme qui anéantissent les forêts, vident les océans, font fondre les icebergs, disparaître des ethnies, pour être riches et faire partie de l’élite.

Après ça, heureusement qu’il y a les antidépresseurs ou la gnôle. Et en attendant la mort (qui sera atroce, n’en doutons pas, on nous le démontre aussi avec une complaisance suspecte…) on a des soins et traitements multiples pour tenir jusque-là en servant probablement, en plus, de cobaye à la médecine. Pendant ce temps-là, les riches, vous savez, les riches-ces-monstres-sans-âme que le cancer ne touche pas, que l’amour comble, que tous les drames évitent, en plus, ces immondes riches nous regardent comme si nous étions les figurants d’un tableau de Jérôme Bosh, assez écœurés de notre médiocrité et laideur, décidant que nous ne méritons rien d’autre.

Vous savez quoi ? Tout ça existe (sans le glaçage hideux que j’ai ajouté en abondance…), on le sait, on le constate, on le voit tout seul si on regarde. Et ce n’est pas nouveau. Nous informer est une chose, mais on n’a pas besoin d’un sound-track perpétuel, genre suspenseful music tirée d’Amytiville, Carrie, La nuit des morts-vivants… Sans compter la colère démente de certains sociopathes qui auront bientôt besoin de se transformer en octopus pour brandir tous les slogans indignés et contre tout qu’ils agitent. Qui nous sautent à la gorge si nous osons encore rire d’une futilité, aimer le cinéma ou le nougat vietnamien. Avec tout ce qui se passe dans le monde d’atroce, nous en sommes encore à regarder le programme du cinéma ??? Quel égoïsme…

Et cependant… et tout le reste, alors ? Tout le merveilleux quotidien et discret qui fait l’éternelle beauté du monde ? Tous ces gens qui, justement, sauvent des animaux parfois au risque de se faire encorner ou énucléer d’un coup de sabot (les élans, non, ça n’aime pas vraiment qu’on les sauve, les kangourous non plus, ni les autruches etc…) ? Des gens ordinaires, qui passaient par là, ont pris un peu de leur précieux temps pour vivre un précieux moment de vie. Ceux qui sauvent des enfants, les adoptent ou en prennent soin avec amour, défendent des femmes, secourent leurs voisins, des inconnus en détresse mis sur leur chemin ? Ils sont nombreux. Ils sont une multitude. Les ignobles riches qui, discrètement, aident et interviennent, comme ils l’ont toujours fait. Les gens, seuls ou en groupe, qui décident de tester des méthodes d’économie, de recyclage, de respect de tous. Ceux qui nous sourient sans nous connaître, parce qu’ils ont une âme joyeuse et qu’ils reconnaissent la nôtre. Ceux qui chantent sur leur seuil, ou dans la cuisine, ou au garage. Qui participent de quelques sous à l’une ou l’autre collecte, qui sortent de leur routine pour accomplir, discrètement et avec amour, un acte de bienveillance envers autrui.

Et les animaux que l’on voit réapparaître, des races que l’on croyait au bord de l’extinction et puis parce qu’on a pris quelques mesures, mais les bonnes, ça se re-multiplie gaiement. Les gens qui guérissent de maladies voraces grâce aux progrès de la médecine, au dévouement et à la clairvoyance de ceux qui ne sont pas tous là « pour faire du fric » mais par apostolat.

On ne peut pas ne regarder que certaines choses, au point de s’en déprimer, de contaminer les autres, de perdre tout espoir, de conclure que nous sommes à la fin de l’humanité et que « l’homme est dégoûtant » (ceux qui ont le mantra «les hommes me dégoûtent », ils sont quoi, eux ? Des extra-terrestres ? Des purs esprits ?).

C’est une addiction au malheur. Un péché capital, comme le sont les addictions. Il s’agit du péché de gourmandise, la gloutonnerie des drames et mauvais augures.

Méfions-nous des faux prophètes… ne l’a-t-on pas assez entendu ? Nous mourrons tous. Tout, peut-être, mourra. En attendant, faisons du meilleur avec le mieux, il ne nous est pas interdit d’aimer notre vie, et ceux qui nous l’encombrent de peurs imaginaires aux mille visages nous salissent. Oui il y a des dangers, mais objectivement, dans l’immédiat, celui de tomber en traversant la rue devant une voiture est plus réel que bien de ceux que l’on me prédit avec ferveur.

Tout ce qui pourrait arriver n’arrivera pas. Mais les joies que je cueille au long de la journée sont bien à moi.

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La mort est une chose étonnante

« La mort est une chose étonnante. Les gens passent leur vie entière à faire comme si elle n’existait pas, et pourtant elle est la plupart du temps notre principale raison de vivre. Certains d’entre nous prennent conscience de la fragilité humaine assez tôt pour vivre ensuite plus intensément, plus obstinément, plus furieusement. Quelques-uns ont besoin de sa présence constante pour se sentir vivants. D’autres sont tellement obsédés par la mort qu’ils s’assoient dans la salle d’attente bien avant qu’elle n’ait annoncé son arrivée. Nous la redoutons, et pourtant la plupart d’entre nous ont peur qu’elle n’emporte quelqu’un d’autre plus qu’elle ne nous emporte nous-mêmes. Car la plus grande crainte face à la mort est qu’elle passe à côté de nous. Et nous laisse esseulés ».  ― Fredrik Backman, A Man Called Ove

Mon Papounet m’avait dit il y a longtemps être toujours perplexe à la vue de ce paradoxe : nous savons tous que nous « allons mourir » mais nous arrivons à vivre comme si c’était pour toujours. Nous plaignons ceux qui meurent, comme si ça n’allait pas nous arriver aussi.

De mon côté, je n’ai jamais compris pourquoi on disait « oh le pauvre, la pauvre » en annonçant le décès de quelqu’un. Je peux comprendre qu’on ait de la compassion pour la façon dont peut-être cette mort a pris le dessus : on n’aime pas imaginer la peur, la souffrance, le refus d’accepter. Mais une fois cette personne « passed away » comme on dit en anglais (et j’aime bien cette façon de dire la chose, comme s’il y avait eu un passage vers un ailleurs), pour elle il n’y a plus rien de triste. Qu’il y ait un au-delà ou rien, qu’il reste un acquis de ses souffrances et sa vie ou rien, ce n’est plus triste.

C’est triste – et souvent plus que ça – pour ceux qui vivent l’arrachement. Ils doivent s’ajuster au manque, au vide, aux choses non résolues qui ne le seront jamais plus, à l’horreur probable des derniers espoirs, aux regrets et remords parfois, à une vie à gérer soi-même dans le cas d’une éventuelle inter-dépendance qui laisse démuni.

Bien sûr, « à mon âge » j’ai vu bien des gens s’en aller vers ce passage (mais jamais en revenir…), les ai écoutés m’en parler. La majorité avaient leur passeport et leurs pensées en règle, et en général, une tranquillité remarquable. Ils n’étaient pas des héros et avaient, comme tout le monde, craint la mort. Mais ceux qui ont eu le temps de réaliser qu’ils étaient en chemin sont aussi parvenus à un certain détachement, une prochaine étape acceptée et avec bien peu de questions sur « et après ? ». « … Rien ne dépérit, c’est moi qui m’éloigne… » – Colette.

 

Il y eut juste Lovely Brunette qui, curieuse comme elle l’avait toujours été, se demandait si elle arriverait à me faire signe… et l’a fait. Nous avons longuement parlé de sa mort, que nous savions sur le pas de la porte déjà. Et il y avait cette évidence : elle était ma mère, j’étais sa fille. Ça ne changerait pas, je ne pourrais pas dire qu’elle avait été ma mère et moi sa fille, ça n’avait aucun sens. Elle resterait ma mère, et moi sa fille, et donc le lien continuerait. Quelque chose continuerait à se décliner au présent, pour elle comme pour moi. Nous ne comprenions pas plus loin que cette petite étape qui nous rassurait pourtant.

Beaucoup de suicides aussi autour de moi. Je n’en ai compris aucun, sauf ceux pour raison de santé, pas envie d’affronter certaines situations honteuses, le regard de ceux qui les avaient connus « autrement » et ne les regarderaient plus comme avant. Mais d’autres m’ont laissée très étonnée, encore que sur certains visages on pouvait voir cette distance de ceux qui vont mourir car ils ne vivent pas vraiment, ce flottement dans les attaches et affections. Les sourires sont de politesse, les rires de gentillesse, les échanges irréels.

Je sais qu’on dit qu’il s’agit d’un geste lâche, tandis que d’autres parlent de courage, et je n’en sais rien, je sais juste que c’est un geste qui met fin à beaucoup de souffrances intimes, et je ne pense pas que ce qui adviendra de ceux qui restent les touche encore : ils ont, ne l’oublions pas, la distance de ceux qui vont mourir, qui vont passer en leurs termes et à leur heure. Chaque vie et chaque mort est sa propre histoire, et laisse en nous une trace personnelle, unique. Et pour certains d’entre nous, c’est ainsi que tout se termine. Pour d’autres, c’est ainsi que les choses changent.

Que la relation se transpose ailleurs, et autrement. Et continue…

Quetzalcoatl, mon ange-gardien

Parce que de plus en plus je me dis que c’est une métamorphose singulière mais pas unique – plusieurs personnes l’ont vécue -, j’ai décidé de partager deux épisodes Edmée Jekyll et Edmonde Hyde.

Je ne dirai pas les circonstances exactes de ces expériences « hors de mon corps », parce que c’est personnel et pas intéressant en soi.

Je suppose que j’ai un ange gardien très guerrier mis de faction en surveillance de sa petite protégée en danger, moi. Le serpent à plumes. Le genre qui fait ses exercices de musculation chaque matin, avale des chapelets de vitamines, connaît les secrets du Kung Fu, du Tae Kwon do et de tactiques de lutte secrètes connues uniquement des anges.

Je me suis un beau jour trouvée en situation de danger, et donc de colère. Quelqu’un m’avait insultée – très gravement – et menacée de quelque chose de très peu engageant. J’ai tenté de tout simplement m’en aller, comptant sur le fait que la personne qui m’avait amenée chez ce malotru immonde me suivrait, que nous n’y retournerions jamais plus, et que tout en resterait là. Mais voilà, j’étais très mal accompagnée, faut-il le dire, vraiment plus que mal, et me suis retrouvée hors de la maison, seule, la nuit tombant, loin de tout (la voiture étant la possession du valeureux mollusque qui m’avait conduite là).

J’ai alors commencé à appeler, appeler, appeler, sans aucun succès. J’ai monté d’un ton – rien ne vaut d’être polie avec des malfrats. Et d’un autre. Quand les décibels sont devenus inquiétants pour l’hôte sulfureux, il est sorti de chez lui, indigné, m’accusant d’ameuter les voisins (qui existaient bien sûr… mais plutôt loin, car en pleine campagne), et me sommant de m’en aller (à pied, sans le mollusque, dans le noir, guidée par le son du clocher de l’église au loin… mais c’est bien sûr…).

Et là, mon ange gardien s’est manifesté. Hérissé comme Quetzalcoatl, les plumes crissant de colère. Il est descendu en moi et véritablement, j’ai senti une force surhumaine se répandre dans muscles et pensées, j’ai saisi l’ennemi par le cou, oui par le cou, et l’ai … soulevé du sol. Je suis incapable de soulever ne serait-ce que 10 kgs à bras tendus et maintenir la prise, et l’ennemi, même s’il n’était pas André le géant, devait en peser 80 ! Hop, je l’ai hissé sans effort et lui ai dit calmement : « maintenant vous allez me rendre le mollusque et nous laisser partir sinon je vous tue ». Et puis je l’ai déposé, pantelant et livide. Je n’y ai pas été par quatre chemins. Ce n’était pas : sinon je vous casse la figure, je vous coupe le nez, je vous dénonce, non. Je vous tue.

Avec un couac il nous a libérés.

Et la seconde  fois, suite à un épisode dont Stephen King m’achèterait volontiers les droits, j’ai eu à nouveau conscience d’être en danger immédiat, et suis allée à la police pour demander de l’aide à m’enfuir d’où j’habitais avec au moins mes papiers et des vêtements, en toute sécurité. Le policier de service, compatissant comme un boulet de prisonnier, me dit sur un ton le règlement c’est le règlement « madame, vous choisissez, c’est ou votre vie ou vos affaires ! ».

Sans un bruit, mon serpent à plumes est à nouveau descendu en moi de mille coups d’ailes furieuses, m’armant d’indignation et de colère très bien canalisées : j’ai saisi le loustic lui aussi par le cou – il était plus frêle que le précédent ennemi mais bon…  En tout cas je suppose que mon ange-gardien trouve que je m’en sors bien dans cet exercice d’étranglement et pourquoi innover sans cesse ? – et lui ai soufflé au visage qu’il était payé pour défendre et nos vies et nos biens, et… qu’il allait le faire ! D’un ton qu’on ne discute pas.

Deux policiers étaient au fond de la pièce, cherchant à se fondre dans la tapisserie et déterminer le sexe de la mouche qui volait contre le globe du luminaire, et on les comprend. Le loustic, quelque peu chancelant, leur a dit, sans se tourner vers eux : allez avec elle.

Je n’ai eu l’assistance de ce serpent à plumes que deux fois. Je fais peu de colères, mais elles sont redoutables car ne surgissent qu’en cas de grand danger, et j’ai pu vérifier dans le regard des adversaires qu’elles ont fière allure.

Mais ces deux-là sont les plus belles, elles ont le plumage de Quetzalcoatl !

Y2K aux chandelles…

Le Y2K, vous vous souvenez ? Le passage à l’an 2000… L’Apocalypse Now annoncée…

 

Les chacals sillonnaient le net et les ondes pour encercler leurs victimes. A l’imprimerie, ouverte depuis mois de 3 ans, de braves jeunes gens sans éthique qui seraient payés au pigeon abattu me téléphonaient sans cesse pour m’annoncer que je devais absolument acheter une nouvelle version de ce que je venais d’acheter car… le programme ne reconnaîtrait pas les dates après 2000.

 

C’était l’occasion pour moi d’une joute peu aimable dans la langue de Jerry Lewis. Quoi ? En 1997 Dell, HP et rivaux ignoraient que l’an 2000 arrivait à grande vitesse et avaient vendu à tous des programmes dont le compte à rebours commençait à clic-cliquer le jour de l’achat ? Mais madame c’est juste que… Mais… vous me prenez pour une idiote, et/ou vous en êtes un vous même si vous croyez ça, et vous avez faim à ce point que vous devez me vendre un produit inutile ? Mais madame, je vous assure que…. Rien du tout, cherchez quelqu’un d’assez bête pour tomber dans votre piège grotesque et laissez-moi travailler. Comme vous voulez madame mais ne venez pas vous plaindre si la garantie ne couv… Bang !

 

Mais un autre, aussi bête et déterminé, appelait bientôt. Ma patience s’usait et les derniers ont hérité des invectives dont j’épargnais encore un peu les premiers. Certains finissaient par avoir comme un doute dans la voix malgré tout, ceux qui avaient encore un cerveau probablement.

 

Anne-Marie, une Belge qui avait grandi là-bas et se souvenait encore de ses années d’école à l’époque de la Baie des cochons (préparation à un éventuel bombardement aérien, hop tout le monde aplati sous son banc avec le cartable sur la tête), et avait donc été bien drillée à la délicieuse horreur de la panique générale, tomba comme un boulet de canon dans cette nouvelle phobie.

 

Les larmes aux yeux elle m’annonça que tous les masques anti-gaz avaient été achetés à prix d’or dans les pharmacies et que des infirmiers faisaient du marché noir avec ceux des hôpitaux. Et elle… elle n’en avait pas, malgré son voisin qui pourtant était infirmier et avait des masques pour toute sa famille et leurs amis et les amis de leurs amis. Elle s’imaginait déjà étendue dans son living, violacée et raide, son chien et son chat abandonnés se résolvant à lui mordre l’avant-bras au bout de deux jours de famine avec une mine écoeurée – s’ils avaient survécu au gaz ou incendie. Elle avait acheté des mètres de scotch tape pour isoler ses fenêtres et des feuilles de plastique en cas d’explosion pour remplacer les vitres au plus tôt. Du sucre, du lait en poudre. De la nourriture pour chien et chat. Des kilos de bougies (elles commençaient à manquer dans les magasins, comme le reste d’ailleurs, on sentait l’entreposage de vivres et la fin du monde aux portes de nos existences) et des allumettes.

 

Du sucre, elle n’en avait pas assez, et en fait elle n’avait assez de rien, et se désolait, comment survivrait-elle si elle devait rester enfermée plus d’une semaine ? Si son congélateur s’arrêtait de fonctionner trop longtemps ? Je lui ai répondu que puisque selon elle ses voisins avaient de tout, il lui suffirait de se rendre chez eux avec un mouchoir sur le nez comme John Wayne et un marteau en main, les menaçant de briser toutes leurs vitres s’ils ne lui donnaient pas leurs provisions et masques à gaz. Elle riait, assez jaune ma foi, mais elle riait.

 

Moi je n’ai rien fait. Je disais que de toute façon le 1er janvier arriverait en Australie avant chez nous et qu’on aurait encore le temps de faire nos prières si elle explosait en direct sous nos yeux à la télévision. Et franchement, avec tous les films déprimants sur les survivants d’une catastrophe terrestre, ça me disait très peu d’aller me planquer dans les égouts pour échapper aux nouveaux seigneurs de la guerre…

 

Et quand j’en ai parlé à Lovely Brunette au téléphone, elle m’a dit, satisfaite d’avoir été prudente : oh moi j’ai quand même pris mes précautions, j’ai acheté deux bougies au Delhaize …

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Les monstres en costume de ville

Jadis (joli mot désuet mais il n’a pas besoin d’un lifting, je trouve que son petit air d’antan lui va à ravir)… jadis donc, nous avions une femme de ménage, Marie-Louise. Comme elle était petite, il va de soi que nous l’appelions Marie-Minus. Désormais il est bien connu que j’ai vécu dans une famille qui rebaptisait tout un chacun. Et je continue la tradition. Il y a eu Marie-Bourrine, Marie-Boulette, Jeanne la Borgne (qui n’était pas borgne du tout mais s’appelait Jeanne Laborde), Zaza la camée, Mac’laine, Palace à mites, Camembert, Meuh-Meuh, Catalinetta Bella Tchi Tchi (un garçon, au passage), Poïon (« Poussin » en wallon, un jeune homme – dont, NON, je n’étais pas amoureuse)… enfin il faudrait un article entier sur ce captivant sujet.

Mais pour en revenir à Marie-Minus (qui aimait son surnom, d’ailleurs…), elle fut la première victime de mes contes improvisés. Dans la cuisine alors qu’elle repassait, d’une voix sinistre je lui racontais des histoires horribles, faisant grincer la porte, imitant des ricanements réfrigérants, et, jouissant de son effroi consenti, je finissais toujours par m’approcher d’elle, les mains tendue (et aussi ressemblantes à des mains de squelette décorées d’ongles de mandarin que je le pouvais) et terminant mon récit par la fin atroce qu’elle allait subir là, le fer à la main. Et la pauvre hurlait vraiment, un hurlement qui était mi fou-rire mi horreur, et c’est alors que je lui faisais grâce. Elle était un public de tout premier ordre.

Il faut dire que j’avais joué à « l’assassin du dimanche » avec mon amie Annick, jeu extrêmement simple qui consistait à ce qu’une se cache et que l’autre la cherche en grondant d’un air sinistre « Je suis l’assassin du dimanche »… On avait tellement délicieusement peur d’ailleurs qu’il suffisait que l’assassin entre dans la pièce où la pauvre future victime se cachait en frémissant d’une exquise terreur pour que ladite victime gémisse de peur et se fasse achever dans les cris et les étranglements de rire. Ma Lovely Brunette de mère devait nous interdire d’y jouer plus de trois fois sans quoi il nous aurait fallu une tarte au Prozac pour le goûter et un jus de Valium.

Et pourtant je n’écris pas d’histoires d’horreur. Enfin pas au sens habituel. Je conviens que certaines personnes, dans mes romans ou nouvelles, sont des monstres finalement assez familiers, de ceux qui vous ficellent dans une toile et puis tirent sur les fils, lentement, en vous souriant non non mais pas du tout… rien n’a changé voyons… en vous écoutant émettre de faibles gargl-glup d’agonie.

DraculaTous ces monstres en costume de ville, je les ai connus. Ou les connais encore. Je ne connais pas que des monstres, rassurez-vous. Mais je les reconnais assez vite sauf, comme tout le monde, quand ils sont sous mon nez. Cependant vient un jour où, à force d’avoir trouvé des excuses (l’enfance difficile, le manque d’argent, un papa sévère…), des explications (un moment personnel difficile, le manque d’argent, un conjoint sévère), des atténuantes (la BA faite en 1982, le manque d’argent…) encore et encore, il faut bien que j’aie un diagnostic : il s’agit bel et bien d’un monstre (ou d’une monstresse) en costume de ville !

Et hop, comme il/elle s’est nourri/e de mes forces, je m’en sers de modèle pour mon vilain ou ma vilaine. Au moins, qu’ils servent à quelque chose de bon !

Ne pas prendre de décision… est-ce vraiment une « décision » ?

C’est plutôt une apathie. Et la négation de sa propre liberté, de sa prise de responsabilité. Puisqu’on s’en remet alors à ce que les autres vont décider, ou ce que « la vie » va apporter comme changements. On se place dans le rôle de feuille – assez morte – au vent. Le regret est souvent plus lourd à porter que le remord. Les « si seulement » et « j’aurais dû » déclenchent un processus de mort. Alors qu’agir nous met au gouvernail de notre vie, au lieu de nous asseoir dans un train fantôme.

 

Décider, choisir, quand il le faut, est un épisode terrifiant. « On sait ce qu’on a, et on ne sait pas ce qu’on aura ». Derrière nous, c’est passé, bien ou mal. Peu importe désormais. Aujourd’hui nous marchons sur un sol hostile depuis longtemps, et savons que, parce que nous avons tenté ce petit subterfuge de l’autruche sans succès, que les choses ne vont pas s’arranger toute seules. Mais devant nous, une effrayante incertitude : en agissant, nous allons perdre ceci et cela. Nous allons blesser les uns, bouleverser les autres, être critiqués, avancer sans parapet… qui sait jusqu’à quand ? Pouvons-nous compter sur qui nous a dit « je suis là » ? Tiendrons-nous le coup ? Aurons-nous le minimum de soutien pour traverser cette zone de turbulences sans trop de dommages ? Car si on avance, on ne peut plus reculer ni faire les choses à moitié. Il faut sauter sans parachute.

 

Eh bien mon petit « déclic » personnel, ce qui me donnait le coup d’envoi, c’était cette toute simple question : est-ce que je veux encore être là où je suis aujourd’hui dans 6 mois, et puis un an, et puis dix ? Est-ce que je veux arriver à la fin de ma vie dans ce scenario ? Ou est-ce que je préfère envisager la traversée du désert sabre au poing, prête à pourfendre les dragons et les monstres ailés pour qu’au contraire… une fois mes chaînes brisées et les obstacles pourfendus, je sois sauvée de ce qui m’étouffait, ainsi que de la nécessité de me redresser, dont j’entendais l’appel depuis un bon moment déjà, et que j’ignorais au nom de barrières érigées par ma peur ?

 

Bien entendu… ça fera mal, aussi. Mais qui arrive devant le mur incandescent du choix à faire sans y avoir été poussé par la souffrance, de toute façon ? Rester sur le mal de vivre jusqu’à la mort… appellerions-nous vraiment ça « vie » ?

 

La réponse m’a toujours armée du courage nécessaire, et une fois mon action commencée, je la sentais de plus en plus juste et vitale, et ma force se décuplait …   Je n’ai jamais eu à le regretter. Je préfère de loin les cicatrices aux maux qui rongent dignité et liberté, ne laissant d’elles que des mots dont on a oublié le sens.

Frida Kahlo - La colonne brisée

Frida Kahlo – La colonne brisée

 

Et pour faire écho à ce billet, par un de ces clins d’yeux comme le sort sait si bien en faire, Marcelle Pâques, que j’ai connue par son blog alors que je commençais le mien, me communiquait hier cette phrase de Guy Corneau :

 

“ Lorsqu’on ne prend pas sa place, on devient victime et on attend que l’autre change.

Lorsqu’on la prend, on devient responsable et on découvre l’amour de soi et parfois, à notre grande surprise, le respect des hommes”

Mais si on n’a pas peur, on n’avance jamais…

Le courage, c’est l’ignorance du danger, disait mon grand-père Albert. L’ignorance dans le sens non pas de ne pas le connaître, mais de ne pas en tenir compte. Naturellement, il pensait au courage qu’il avait trouvé en lui durant la guerre (les guerres, même!), et en donnait sa simple recette.

 

Mais la recette reste la même pour tous les plats que nous voulons savourer au cours de notre vie. Partir. Admettre ses erreurs. Suivre son cœur – le sentimental, celui que Cupidon transperce voiles et ailes au vent, ou le moteur de vie, qui nous la met sur ses propres rails. Vivre notre vie, laisser fleurir et s’épanouir le moi que nous sommes. Avoir un sourire dans l’âme, ce type de sourire qui se reconnaît dès la première rencontre.

 

Nous avons tous peur. Des choses exceptionnelles mais aussi des épreuves routinières.

 

Nous avons été terrorisés d’un jour décider de nous dresser, accrochés au pied d’une table ou au collier d’un chien patient (ce qui fut mon cas), pour vaciller un peu, trottiner trois secondes … et puis tomber. Et hurler. Et recommencer. Nous avons tous eu peur des rentrées des classes dans de nouvelles écoles, où les amitiés étaient déjà faites et les clans formés.

 

Même les acteurs chevronnés continuent d’avoir le trac de faire ce soir ce qu’ils ont fait hier soir et les autres soirs de tant d’années. Et puis il y a le moment où, parce qu’on fait le premier pas et décide que reculer n’est pas une option, la peur s’en va. Une détermination sereine nous emplit et chuchote « ça ira ». On est comme « pris en charge », aidé, stimulé, par une force chaleureuse. Qui est la récompense du courage, de ce premier pas qu’il a fallu faire dans la peur, comme tendre la main dans le noir à une autre main que l’on sait détenir la lumière, le guide, la boussole, le compas, le sextant. Et on est surpris, par la suite, d’avoir eu si peur d’une chose qui s’est pourtant déroulée sans jamais que nous perdions les commandes. Ni la tête…

Main  tendue

Et on prend, peu à peu, de l’assurance. On découvre la « confiance en soi ». On continue d’avoir peur mais on a de moins en moins peur de lui faire face, à la peur.

 

Même les erreurs deviennent des succès parce qu’on n’en retire pas d’amertume profonde mais une leçon, parfois même source de rires longtemps après. Ce qui fit mal ne le fait plus. Ce qui fit mal nous a guéri de ce qui nous avait induit en erreur.

 

Ceux qui au contraire font du surplace à la moindre peur finissent par perdre l’instinct du courage,  et cultivent la notion que la vie n’est qu’un long chemin caillouteux et bordé de chardons, et pour preuve ils prennent soin de ne pas guérir de « tout ce qui leur est arrivé ». Ils sont de perpétuels moroses, malades, grises mines. Ils jalousent le courage des autres et le qualifient de folie, d’inconscience.