Y2K aux chandelles…

Le Y2K, vous vous souvenez ? Le passage à l’an 2000… L’Apocalypse Now annoncée…

 

Les chacals sillonnaient le net et les ondes pour encercler leurs victimes. A l’imprimerie, ouverte depuis mois de 3 ans, de braves jeunes gens sans éthique qui seraient payés au pigeon abattu me téléphonaient sans cesse pour m’annoncer que je devais absolument acheter une nouvelle version de ce que je venais d’acheter car… le programme ne reconnaîtrait pas les dates après 2000.

 

C’était l’occasion pour moi d’une joute peu aimable dans la langue de Jerry Lewis. Quoi ? En 1997 Dell, HP et rivaux ignoraient que l’an 2000 arrivait à grande vitesse et avaient vendu à tous des programmes dont le compte à rebours commençait à clic-cliquer le jour de l’achat ? Mais madame c’est juste que… Mais… vous me prenez pour une idiote, et/ou vous en êtes un vous même si vous croyez ça, et vous avez faim à ce point que vous devez me vendre un produit inutile ? Mais madame, je vous assure que…. Rien du tout, cherchez quelqu’un d’assez bête pour tomber dans votre piège grotesque et laissez-moi travailler. Comme vous voulez madame mais ne venez pas vous plaindre si la garantie ne couv… Bang !

 

Mais un autre, aussi bête et déterminé, appelait bientôt. Ma patience s’usait et les derniers ont hérité des invectives dont j’épargnais encore un peu les premiers. Certains finissaient par avoir comme un doute dans la voix malgré tout, ceux qui avaient encore un cerveau probablement.

 

Anne-Marie, une Belge qui avait grandi là-bas et se souvenait encore de ses années d’école à l’époque de la Baie des cochons (préparation à un éventuel bombardement aérien, hop tout le monde aplati sous son banc avec le cartable sur la tête), et avait donc été bien drillée à la délicieuse horreur de la panique générale, tomba comme un boulet de canon dans cette nouvelle phobie.

 

Les larmes aux yeux elle m’annonça que tous les masques anti-gaz avaient été achetés à prix d’or dans les pharmacies et que des infirmiers faisaient du marché noir avec ceux des hôpitaux. Et elle… elle n’en avait pas, malgré son voisin qui pourtant était infirmier et avait des masques pour toute sa famille et leurs amis et les amis de leurs amis. Elle s’imaginait déjà étendue dans son living, violacée et raide, son chien et son chat abandonnés se résolvant à lui mordre l’avant-bras au bout de deux jours de famine avec une mine écoeurée – s’ils avaient survécu au gaz ou incendie. Elle avait acheté des mètres de scotch tape pour isoler ses fenêtres et des feuilles de plastique en cas d’explosion pour remplacer les vitres au plus tôt. Du sucre, du lait en poudre. De la nourriture pour chien et chat. Des kilos de bougies (elles commençaient à manquer dans les magasins, comme le reste d’ailleurs, on sentait l’entreposage de vivres et la fin du monde aux portes de nos existences) et des allumettes.

 

Du sucre, elle n’en avait pas assez, et en fait elle n’avait assez de rien, et se désolait, comment survivrait-elle si elle devait rester enfermée plus d’une semaine ? Si son congélateur s’arrêtait de fonctionner trop longtemps ? Je lui ai répondu que puisque selon elle ses voisins avaient de tout, il lui suffirait de se rendre chez eux avec un mouchoir sur le nez comme John Wayne et un marteau en main, les menaçant de briser toutes leurs vitres s’ils ne lui donnaient pas leurs provisions et masques à gaz. Elle riait, assez jaune ma foi, mais elle riait.

 

Moi je n’ai rien fait. Je disais que de toute façon le 1er janvier arriverait en Australie avant chez nous et qu’on aurait encore le temps de faire nos prières si elle explosait en direct sous nos yeux à la télévision. Et franchement, avec tous les films déprimants sur les survivants d’une catastrophe terrestre, ça me disait très peu d’aller me planquer dans les égouts pour échapper aux nouveaux seigneurs de la guerre…

 

Et quand j’en ai parlé à Lovely Brunette au téléphone, elle m’a dit, satisfaite d’avoir été prudente : oh moi j’ai quand même pris mes précautions, j’ai acheté deux bougies au Delhaize …

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Les monstres en costume de ville

Jadis (joli mot désuet mais il n’a pas besoin d’un lifting, je trouve que son petit air d’antan lui va à ravir)… jadis donc, nous avions une femme de ménage, Marie-Louise. Comme elle était petite, il va de soi que nous l’appelions Marie-Minus. Désormais il est bien connu que j’ai vécu dans une famille qui rebaptisait tout un chacun. Et je continue la tradition. Il y a eu Marie-Bourrine, Marie-Boulette, Jeanne la Borgne (qui n’était pas borgne du tout mais s’appelait Jeanne Laborde), Zaza la camée, Mac’laine, Palace à mites, Camembert, Meuh-Meuh, Catalinetta Bella Tchi Tchi (un garçon, au passage), Poïon (« Poussin » en wallon, un jeune homme – dont, NON, je n’étais pas amoureuse)… enfin il faudrait un article entier sur ce captivant sujet.

Mais pour en revenir à Marie-Minus (qui aimait son surnom, d’ailleurs…), elle fut la première victime de mes contes improvisés. Dans la cuisine alors qu’elle repassait, d’une voix sinistre je lui racontais des histoires horribles, faisant grincer la porte, imitant des ricanements réfrigérants, et, jouissant de son effroi consenti, je finissais toujours par m’approcher d’elle, les mains tendue (et aussi ressemblantes à des mains de squelette décorées d’ongles de mandarin que je le pouvais) et terminant mon récit par la fin atroce qu’elle allait subir là, le fer à la main. Et la pauvre hurlait vraiment, un hurlement qui était mi fou-rire mi horreur, et c’est alors que je lui faisais grâce. Elle était un public de tout premier ordre.

Il faut dire que j’avais joué à « l’assassin du dimanche » avec mon amie Annick, jeu extrêmement simple qui consistait à ce qu’une se cache et que l’autre la cherche en grondant d’un air sinistre « Je suis l’assassin du dimanche »… On avait tellement délicieusement peur d’ailleurs qu’il suffisait que l’assassin entre dans la pièce où la pauvre future victime se cachait en frémissant d’une exquise terreur pour que ladite victime gémisse de peur et se fasse achever dans les cris et les étranglements de rire. Ma Lovely Brunette de mère devait nous interdire d’y jouer plus de trois fois sans quoi il nous aurait fallu une tarte au Prozac pour le goûter et un jus de Valium.

Et pourtant je n’écris pas d’histoires d’horreur. Enfin pas au sens habituel. Je conviens que certaines personnes, dans mes romans ou nouvelles, sont des monstres finalement assez familiers, de ceux qui vous ficellent dans une toile et puis tirent sur les fils, lentement, en vous souriant non non mais pas du tout… rien n’a changé voyons… en vous écoutant émettre de faibles gargl-glup d’agonie.

DraculaTous ces monstres en costume de ville, je les ai connus. Ou les connais encore. Je ne connais pas que des monstres, rassurez-vous. Mais je les reconnais assez vite sauf, comme tout le monde, quand ils sont sous mon nez. Cependant vient un jour où, à force d’avoir trouvé des excuses (l’enfance difficile, le manque d’argent, un papa sévère…), des explications (un moment personnel difficile, le manque d’argent, un conjoint sévère), des atténuantes (la BA faite en 1982, le manque d’argent…) encore et encore, il faut bien que j’aie un diagnostic : il s’agit bel et bien d’un monstre (ou d’une monstresse) en costume de ville !

Et hop, comme il/elle s’est nourri/e de mes forces, je m’en sers de modèle pour mon vilain ou ma vilaine. Au moins, qu’ils servent à quelque chose de bon !

Ne pas prendre de décision… est-ce vraiment une « décision » ?

C’est plutôt une apathie. Et la négation de sa propre liberté, de sa prise de responsabilité. Puisqu’on s’en remet alors à ce que les autres vont décider, ou ce que « la vie » va apporter comme changements. On se place dans le rôle de feuille – assez morte – au vent. Le regret est souvent plus lourd à porter que le remord. Les « si seulement » et « j’aurais dû » déclenchent un processus de mort. Alors qu’agir nous met au gouvernail de notre vie, au lieu de nous asseoir dans un train fantôme.

 

Décider, choisir, quand il le faut, est un épisode terrifiant. « On sait ce qu’on a, et on ne sait pas ce qu’on aura ». Derrière nous, c’est passé, bien ou mal. Peu importe désormais. Aujourd’hui nous marchons sur un sol hostile depuis longtemps, et savons que, parce que nous avons tenté ce petit subterfuge de l’autruche sans succès, que les choses ne vont pas s’arranger toute seules. Mais devant nous, une effrayante incertitude : en agissant, nous allons perdre ceci et cela. Nous allons blesser les uns, bouleverser les autres, être critiqués, avancer sans parapet… qui sait jusqu’à quand ? Pouvons-nous compter sur qui nous a dit « je suis là » ? Tiendrons-nous le coup ? Aurons-nous le minimum de soutien pour traverser cette zone de turbulences sans trop de dommages ? Car si on avance, on ne peut plus reculer ni faire les choses à moitié. Il faut sauter sans parachute.

 

Eh bien mon petit « déclic » personnel, ce qui me donnait le coup d’envoi, c’était cette toute simple question : est-ce que je veux encore être là où je suis aujourd’hui dans 6 mois, et puis un an, et puis dix ? Est-ce que je veux arriver à la fin de ma vie dans ce scenario ? Ou est-ce que je préfère envisager la traversée du désert sabre au poing, prête à pourfendre les dragons et les monstres ailés pour qu’au contraire… une fois mes chaînes brisées et les obstacles pourfendus, je sois sauvée de ce qui m’étouffait, ainsi que de la nécessité de me redresser, dont j’entendais l’appel depuis un bon moment déjà, et que j’ignorais au nom de barrières érigées par ma peur ?

 

Bien entendu… ça fera mal, aussi. Mais qui arrive devant le mur incandescent du choix à faire sans y avoir été poussé par la souffrance, de toute façon ? Rester sur le mal de vivre jusqu’à la mort… appellerions-nous vraiment ça « vie » ?

 

La réponse m’a toujours armée du courage nécessaire, et une fois mon action commencée, je la sentais de plus en plus juste et vitale, et ma force se décuplait …   Je n’ai jamais eu à le regretter. Je préfère de loin les cicatrices aux maux qui rongent dignité et liberté, ne laissant d’elles que des mots dont on a oublié le sens.

Frida Kahlo - La colonne brisée

Frida Kahlo – La colonne brisée

 

Et pour faire écho à ce billet, par un de ces clins d’yeux comme le sort sait si bien en faire, Marcelle Pâques, que j’ai connue par son blog alors que je commençais le mien, me communiquait hier cette phrase de Guy Corneau :

 

“ Lorsqu’on ne prend pas sa place, on devient victime et on attend que l’autre change.

Lorsqu’on la prend, on devient responsable et on découvre l’amour de soi et parfois, à notre grande surprise, le respect des hommes”

Mais si on n’a pas peur, on n’avance jamais…

Le courage, c’est l’ignorance du danger, disait mon grand-père Albert. L’ignorance dans le sens non pas de ne pas le connaître, mais de ne pas en tenir compte. Naturellement, il pensait au courage qu’il avait trouvé en lui durant la guerre (les guerres, même!), et en donnait sa simple recette.

 

Mais la recette reste la même pour tous les plats que nous voulons savourer au cours de notre vie. Partir. Admettre ses erreurs. Suivre son cœur – le sentimental, celui que Cupidon transperce voiles et ailes au vent, ou le moteur de vie, qui nous la met sur ses propres rails. Vivre notre vie, laisser fleurir et s’épanouir le moi que nous sommes. Avoir un sourire dans l’âme, ce type de sourire qui se reconnaît dès la première rencontre.

 

Nous avons tous peur. Des choses exceptionnelles mais aussi des épreuves routinières.

 

Nous avons été terrorisés d’un jour décider de nous dresser, accrochés au pied d’une table ou au collier d’un chien patient (ce qui fut mon cas), pour vaciller un peu, trottiner trois secondes … et puis tomber. Et hurler. Et recommencer. Nous avons tous eu peur des rentrées des classes dans de nouvelles écoles, où les amitiés étaient déjà faites et les clans formés.

 

Même les acteurs chevronnés continuent d’avoir le trac de faire ce soir ce qu’ils ont fait hier soir et les autres soirs de tant d’années. Et puis il y a le moment où, parce qu’on fait le premier pas et décide que reculer n’est pas une option, la peur s’en va. Une détermination sereine nous emplit et chuchote « ça ira ». On est comme « pris en charge », aidé, stimulé, par une force chaleureuse. Qui est la récompense du courage, de ce premier pas qu’il a fallu faire dans la peur, comme tendre la main dans le noir à une autre main que l’on sait détenir la lumière, le guide, la boussole, le compas, le sextant. Et on est surpris, par la suite, d’avoir eu si peur d’une chose qui s’est pourtant déroulée sans jamais que nous perdions les commandes. Ni la tête…

Main  tendue

Et on prend, peu à peu, de l’assurance. On découvre la « confiance en soi ». On continue d’avoir peur mais on a de moins en moins peur de lui faire face, à la peur.

 

Même les erreurs deviennent des succès parce qu’on n’en retire pas d’amertume profonde mais une leçon, parfois même source de rires longtemps après. Ce qui fit mal ne le fait plus. Ce qui fit mal nous a guéri de ce qui nous avait induit en erreur.

 

Ceux qui au contraire font du surplace à la moindre peur finissent par perdre l’instinct du courage,  et cultivent la notion que la vie n’est qu’un long chemin caillouteux et bordé de chardons, et pour preuve ils prennent soin de ne pas guérir de « tout ce qui leur est arrivé ». Ils sont de perpétuels moroses, malades, grises mines. Ils jalousent le courage des autres et le qualifient de folie, d’inconscience.

Le diable au pensionnat

Messes noiresJ’étais au pensionnat ou plutôt, comme nous disions alors, « en péda ». Une cinquantaine de jeunes filles comme moi logeaient, mangeaient et surtout papotaient beaucoup dans un logis tenu par des sœurs. Mais nous allions chacune à notre école, avec notre uniforme. C’était strict. On devait être rentrées de nos cours endéans une heure raisonnable – on arrivait à escamoter une demi-heure pour boire un milk-shake au Sarmalux – , boutonner nos manteaux, ne pas se faire accompagner par des garçons, ne pas rester dans les chambres l’une de l’autre après 21 heures, prier dévotement dans la petite chapelle le mercredi soir avant le repas.

 
J’ai d’abord été chez des carmélites, sorte de camp de concentration snob  où le rang social et l’argent qui l’accompagnait souvent étaient considérés comme la couronne terrestre que Dieu déposait sur la tête de ses élus. Les autres avaient certainement mérité leurs malheurs et leur vie d’économies et ce n’était pas à ces « chères sœurs » de rectifier le tir de l’arc divin. La sœur portière, visiblement, ne venait pas du  « milieu » approprié et était ouvertement méprisée par la supérieure que ma mère et moi appelions Zeke le Loup. Et son bras droit, ses yeux et ses oreilles étaient Marguerite de Bourgogne, un laideron aux lèvres boudeuses et molles qui marchait sur la pointe des pieds dès 21 h 01 et collait ses tempes perfides aux portes des pensionnaires pour être certaine que rien de suspect ne se passait sous sa garde vigilante.

 
Heureusement pour moi j’ai été renvoyée de ce petit paradis sur terre car Zeke le Loup ne m’avait acceptée que sous la promesse si je meurs je vais en enfer que jamais même sous la torture je ne révèlerais aux autres jeunes filles si bien et si pures que mes parents étaient divorcés. Je devais donc mentir par omission. J’avais promis et rompu mon serment dès la première semaine. Comment s’en sortir quand on vous demande ce que fait votre papa et que vous dites qu’il est ingénieur civil et qu’on vous demande où est son bureau et que vous dites qu’il travaille « au Congo » et qu’on s’exclame avec horreur « mais alors pourquoi n’y êtes-vous pas tous aussi ? »… Tiens tiens, mon Parfait petit guide du mensonge en dix leçons n’avait pas prévu ce cas de figure. Donc Zeke a frémi d’indignation car du coup son établissement si bien fréquenté devenait un vrai lupanar avec une fille de divorcés dans les murs, et j’ai été renvoyée.

 

Je pense qu’on a dû aérer et désinfecter ma chambre pendant tout l’été mais je n’exclus aucune contamination par la suite…

 
Alléluyah, ce fut ma chance. Je suis allée dans une autre « péda »  tenue par des religieuses de Jésus-Marie et là, la directrice était « sœur Pietepeut » (je ne sais d’où lui venait ce surnom qu’une pensionnaire hollandaise lui avait donné). Sœur Odile l’Alsacienne était aux commandes de la porterie et sœur Sophie servait à table en chantonnant  « Jésus est mon berger » ou autre balade pieuse et romantique tout en nous versant l’eau de la carafe. C’était un couvent où on souriait. D’ailleurs même les coiffes des sœurs étaient pimpantes, avec des sortes de petits bigoudis amidonnés autour des tempes au lieu de l’habituel pansement pour fracture du crâne ou des ailes imméritées. Les règles étaient aussi strictes que de l’autre côté mais appliquées avec une indulgence pour le péché dont nous avions bien besoin parce que l’adolescence, c’est un zeste de folie quand même.

 
Mon amie proche était, la première année dans cette péda, Monique. Nous nous échangions conseils de beauté – les rondelles de concombre sur les yeux, les baumes à base d’œufs et cognac pour avoir une chevelure de gente dame permettant au Prince de se hisser jusqu’au balcon – , nous aidions à nos devoirs et mémoriser nos leçons, lisions des poèmes en nous pâmant, écrivions des histoires que nous nous faisions lire et critiquer (et nous ne tarissions pas d’éloges, en bonnes amies que nous étions), et allions à la même école, ce qui fait que nous faisions aussi nos trajets à pied ou en tram ensemble, tout comme la pause milk-shake.

 
Et… nous étions dans une phase Belgique occulte et mystérieuse, Les noirs secrets de Bruxelles, Messes noires et belles dentelles, Le bouc dans la bergerie etc… Nous étions insatiables sur le sujet. Le grimoire du grand et du petit Albert – auquel nous ne comprenions rien naturellement ! -, le dictionnaire du diable, des recettes pour « nouer l’aiguillette » (mais il fallait des poils de verge de loup, un ingrédient assez difficile à se procurer et puis… à qui donc nouer l’aiguillette pour voir si ça fonctionnait ?) etc… Une amie de classe, Martine, m’assurait que son cousin participait à des messes noires à Bruxelles, ce que j’avais raconté en haletant à Monique.

 
Mad et GloriaEn face de nos chambres se trouvait un musée. Donc désert la nuit. Nous en voyions l’arrière, qui était une énorme vitre arquée en haut, derrière et contre  laquelle courait, sur deux étages, l’escalier. Quelqu’un nous avait dit qu’on donnait des cérémonies secrètes dans ce musée les nuits de pleine lune. Nous voulions être les Mad et Gloria du monde occulte et donc nous nous sommes installées derrière la fenêtre de ma chambre, sur le lit, à la première nuit de pleine lune. Chips et chocolat pour tromper l’attente. Toutes lumières éteintes pour qu’ « ils » ne voient pas notre astucieuse surveillance. Et puis… nous les avons vus ! Des gens qui montaient l’escalier, six ou sept personnes avec des bougies à la main et de longues robes, des sortes de turbans sur la tête. Nous nous sommes mises à trembler, le nez raplati sur la vitre pour en voir un peu plus et nous chuchotions nerveusement comme s’ils pouvaient nous entendre. Et soudain, la personne de tête, une femme, s’est tournée vers nous – qui étions dans le noir, mais peut-être la lune nous éclairait-elle ? Après tout nous n’étions que des détectives très novices ! -, et, bien qu’on ne pouvait naturellement pas distinguer son regard, nous l’avons imaginé menaçant, jaune et cruel et avons eu si peur que nous avons hurlé et nous sommes ruées sous le lit ! Après quoi nous avons ri pour secouer la terreur, et nous sommes bravement rassurées : nous étions dans le noir, la femme ne nous avait pas vues.

 
Moi, après ça, j’ai dormi comme un loir. Monique a passé une nuit sinistre.

 
Nos chambres donnaient sur un long couloir au bout duquel il y avait non seulement la chapelle mais une cabine téléphonique. Et aux petites heures de ce jour une Sud Américaine a téléphoné chez elle pour dire qu’elle ne se sentait pas bien et a eu un malaise dans la cabine. Monique et moi, pétrifiées de peur, entendions des gémissements lugubres et des sortes d’appels suppliants provenant, pensions-nous, de la chapelle, des cris que nous ne comprenions pas (la pauvre se plaignait, en plus, dans son dialecte indien !) et nos imaginations nous faisaient voir le diable en personne à notre recherche… Vers 7 h 30 Monique, livide, est venue me sortir du lit, bafouillant d’effroi : elle avait entendu « l’être » frôler sa porte et maintenant… il y avait une horrible empreinte de main dessus ! Or dans notre grimoire il était bien dit que le diable venait mettre son empreinte sur la porte de sa prochaine victime…

 
Je ne sais plus comment nous nous sommes calmées. Le fait est que nous nous sommes débarrassées de toute notre panoplie de chasseuses de vampires et démons, et sommes revenues à nos poèmes de Paul Eluard et les marionnettes de Bali ! Nous avons eu une overdose de Elle était si jolie d’Alain Barrière et de Le ciel, le soleil et la mer de François Deguelt, passant d’une carrière à la Harry Dickson au fan club de la suave romance.

 
Et je ne veux pas savoir ce qui se passait dans le musée…

Indépendance, cha cha, ta zui e…

J’avais alors 12 ans, et ce que j’entendais était au-delà de mon imagination. Mon père s’était installé à Léopoldville, puis Elizabethville. Devenues ensuite Kinshasa (« Kin ») et Lubumbashi. Je ne sais plus du tout si je réalisais le danger pour lui. Sans doute un peu, parce que parfois ma mère évoquait certaines atrocités qui se passaient. Mais je remisais tout ça dans un recoin de ma mémoire sur lequel « Ne pas y penser » était étiqueté.

Deux ans plus tard, je suis partie à E’ville pour y passer l’été avec mon père et sa seconde épouse, Suzanne, ainsi que leurs deux enfants (un troisième était en route!), Thierry et Corinne. Ma mère n’aimait pas du tout l’idée de ce voyage, pour diverses raisons. Mais il faut dire que les préparatifs avaient eu de quoi l’inquiéter.

Nous avions dû nous rendre en train à Liège (mais peut-être était-ce Bruxelles…) pour mon visa.  Au consulat, une quarantaine de personnes attendaient déjà. Il faisait chaud, pas de sièges en suffisance pour tous. L’impatience se sentait, l’exaspération aussi. Une dame excédée annonçait d’un ton hautain: « Je connais monsieur Tshombe personnellement! Appelez-le et laissez-moi lui parler! ». Des murmures évoquaient l’idée qu’on nous faisait attendre pour le plaisir… Soudain, une porte s’est ouverte avec décision, et un noir est apparu, en nage et en fureur. Dans ses mains tendues, il tenait une chemise tachée de sang séché. Beaucoup de sang séché… Il s’avançait, entre les larmes et la colère, ému par un souvenir qui lui faisait encore mal, vers le groupe de blancs soudain muet et compact, et criait: « Et ça! Vous voulez qu’on vous fasse ça aussi? Vous le voulez, ça? » Il indiquait son cou, à la base duquel bourgeonnait une cicatrice. Comme nous ne nous étions pas mêlées au groupe en arrivant, ma mère et moi nous sommes senties isolées et fragiles devant cette apparition au regard rouge et luisant. Il s’est pourtant calmé en voyant reculer tout le monde, et a refranchi la porte en sens inverse. Ma mère, tremblante, m’a alors dit « on s’en va! » et malgré l’absurdité de cette décision (qui aurait nécessité notre retour un autre jour) elle m’a entrainée vers la sortie.

Mais une fois dehors, un des autres candidats au visa nous a rattrapées, disant qu’on nous avait appelées. Bien peu enthousiastes nous avons fait demi-tour, pour tomber dans un autre film : le noir dont le cou avait été si mal arrangé nous a accueillies avec un grand sourire rassurant et des égards démesurés, me nommant « Princesse ». Ma mère et moi nous échangions des oeillades perplexes. Nous sommes entrées dans un bureau où un autre noir charmant nous a souhaité la bienvenue, s’est excusé de la chaleur, de l’attente etc… tandis que le premier tirait ma chaise pour m’y installer en sussurant « et voilà, Princesse! ». Ma mère a dû signer un papier, le visa nous a été délivré, et il nous fut même annoncé qu’il avait été payé! Nous n’avons jamais su par qui, car ni mon père ni ma mère n’ont jamais payé pour ce visa! Quoi qu’il en soit, nous avions été un peu ébranlées par toute l’affaire!

Mais je ne peux m’empêcher de penser que ce noir, lui aussi, avait sans doute perdu plus que du sang dans l’indépendance, et que la souffrance n’avait pas eu de camp!

Je devais voyager avec Sabena. Le jour avant mon départ, on nous a dit que mon avion était changé, mais que tout le monde à Elizabethville avait été informé. Dans l’avion, qui était principalement rempli de jeunes allant retrouver leurs parents pour les vacances, j’ai eu mon petit succès en prêtant mes deux exemplaires de « Salut les copains », le premier magazine pour les jeunes. Avec Dick Rivers en couverture, ce qui a fait pâlir mon père d’effroi, car pour lui on ne pouvait pas être chanteur ou musicien si on n’avait pas la coiffure de Chopin ou le smoking de Caruso. Et, disons-le, Dick Rivers avait une tête de tueur à gages. Nous avons fait une escale à Rome, et puis une autre à Léopoldville je pense. Nous y sommes sortis de l’avion dans la nuit noire et pendant qu’on marchait sur le tarmac pour arriver à l’aéroport où une petite colation nous serait servie, le soleil, immense, s’est levé, nous apportant le jour.

Alors que nous avions repris nos places à bord, il y a eu un grand remue-ménage dehors. Et par la petite fenêtre j’ai vu Joseph Désiré Mobutu (il ne s’appelait pas encore Sese Seko) qui arrivait avec son entourage. Aussi, à l’arrivée, nous avons tous dû rester assis jusqu’à ce qu’il soit accueilli avec force fanfafe et uniformes rutilants sous les acclamations. Alors seulement nous avons été autorisés à fouler le sol qu’il venait de parcourir. On nous a ensuite entassés dans une minuscule salle d’attente où une fois de plus les sièges n’étaient pas prévus en suffisance. On nous y a oubliés dans la chaleur pendant une bonne heure, à la suite de quoi les douaniers fouillèrent soupçonneusement nos bagages en les désorganisant du mieux qu’ils le pouvaient. Et c’est au bout de ces multiples émotions que j’ai constaté que personne ne m’attendait à l’aéroport! J’ai donc attendu, attendu, attendu dans mes petites (trop petites, mammy tu aurais dû prendre une demi pointure de plus…) chaussures Bata cuir et toile qui s’étaient décousues sous la pression de mes pieds enflés. Finalement, une hôtesse s’est inquiétée et m’a confiée à un couple qui était venu prendre un verre à l’aéroport, les Fucciarelli. Ces malheureux ont eu la tâche ingrate de faire fonctionner le tam-tam européen pour savoir où se trouvait mon père!

Car… je n’avais que son nom et un numéro de boîte postale! Je n’étais même pas certaine de savoir où il travaillait, car ça avait changé! A la poste, on a refusé de nous dire où il habitait. Assise à l’arrière de la vespa de la soeur de Madame Fucciarelli, je découvrais une ville dont les murs étaient criblés de balles, dont les magasins étaient vides.

M’inquiétais-je? Non! Pas du tout! J’adorais la vespa, et les Fucciarelli. J’étais fatiguée après une nuit en avion et des heures d’attente ici et là, et j’avais mal aux pieds. Et honte de mes chaussures déchirées.

Finalement, au bout de 4 heures de recherches, mon père est arrivé. De son côté, il avait vainement essayé de me trouver car s’il était bien à l’aéroport au moment où j’avais atterri (avec Mobutu…) on lui avait alors dit que j’étais arrivée la veille! Comme on le voit, l’organisation avait des lacunes…

Nous ne sommes pas restés longtemps sur place. Mon père avait demandé des permis frontaliers pour que nous puissions aller en Rhodésie, et nous les avons eus au bout de quelques jours. Mais je me souviens d’une sorte de fanfare bigarrée et de voix jeunes qui chantaient Indépendance cha cha. De la recommandation qu’on m’avait faite de ne pas ouvrir si des militaires sonnaient (et un militaire a en effet sonné, et j’ai eu peur, cette fois-là!). De la journée où on attendait l’arrivée des marchandises pour aller choisir, au magasin, entre une robe rose ou la même robe en bleu. Du boulevard frémissant de bougainvilliers. De la piscine où venaient les onusiens. Du pain qu’on ne trouvait pas tous les jours et qu’on remplaçait, Marie-Antoinette aurait été contente, par du cramique.

Et puis de la longue route – un détour – que nous avons prise pour aller en Rhodésie afin de ne pas attendre les convois militaires destinés à protéger les voyageurs contre les bandits. Une route bordée de termitières, de terre rouge,de hautes herbes jaunes. Suzanne me disait « si on est attaqués, cache Thierry dans le fond et couche-toi sur lui ». Ca aussi, ça partait dans le rayon « ne pas y penser ». Au poste frontière avec la Rhodésie, nous avons dû aller chercher le douanier au café du village voisin et le reconduire ensuite à sa bière pour qu’il nous signe les papiers. Ses accolytes ont trouvé dans la voiture une machette, et l’ont agitée, très énervés, sous le nez de mon père, l’accusant d’être armé pour tuer les pauvres Congolais. Pendant ce temps, un autre par deux fois m’a fait signe de sortir de la voiture, et lorsque je posais le pied par terre, il refermait la porte avec vigueur sur ma cheville… J’avais 14 ans, et ne comprenais qu’une chose, il fallait reser coite, et j’ai ensuite tourné la tête de l’autre côté, refusant avec obstination de réagir au tapotement obstiné de ses doigts sur la vitre.

Nous sommes restés près d’un mois en Rhodésie. J’y ai acheté, toute seule et en anglais, une paire de pantalons corsaires bleus. A Bulawayo. Il me reste beaucoup d’images sereines de ce beau voyage. Les paysans nous saluant de la main et du sourire le long de la route. Les impalas sautant en vagues gracieuses par-dessus les herbes dorées. Les éléphants s’abreuvant à un point d’eau, dans le silence d’un monde loin de tout moteur (mais il y a aussi eu l’éléphant qui nous a chargés, pas du tout en silence, celui-là!) Le motel éclairé grâce à l’éolienne qui s’endormait la nuit avec le vent. Et le bar du même motel, qui était le lieu de retrouvailles des fermiers et broussards du coin. Une dame y jouait au piano en chantant des airs repris en choeur par l’un ou l’autre buveur fatigué. Au-dehors, alors qu’on regagnait notre case, les hyènes jappaient hystériquement. L’hôtel du Leopard Rock, dont les fondations étaient creusées à même la montagne. Le matin, les nuages étaient déposés sur la pelouse, et montaient lentement vers le ciel clair et immobile. Les dos et crânes boueux des hippos sur la Limpopo. Le barrage de Kariba où pour la première fois j’ai mangé sous une paillotte. L’hôtel des chutes Victoria, où le personnel travaillait nu-pieds et une chanson aux lèvres. Un troupeau de moutons dans les ruines de Zimbabwe en fleurs…

A notre retour, nous avons repris la route avec le convoi militaire. (La première photo montre les voitures, mais pas les camions militaires. Si je me souviens bien, les soldats étaient Ethiopiens et nous avaient interdit de les photographier. Notre voiture est la peugeot super chargée. La seconde photo me montre chargeant. La chaise percée de ma soeur est déjà bien arrimée. On me voit avec Suzanne et Corinne, Thierry un peu à l’écart comme tout grand garçon de trois ans qui se respecte!. J’ai mis mon beau bermuda tout neuf acheté à Bulawayo! ) Et là aussi, j’ai mis dans le rayon « ne pas y penser » le fait que 3 camions de militaires armés jusqu’aux dents nous protégeaient d’un danger bien réel.

Indépendance cha cha 1

 

Indépendance cha cha 2

Et peu après, c’était la Rhodésie qui explosait. Nouveaux massacres, nouvelles larmes, nouveau sang. Et j’ai eu mal de penser que ces charmants Anglais qui nous avaient reçus dans les montagnes Vumba avaient peut-être péri pour avoir été là pendant que l’histoire prenait un de ses fameux « tournants »…

Dans l’avion qui me ramenait à Bruxelles, avec une nouvelle coiffure (ma mère avait fait promettre à mon père de faire couper « mon boubou ») et nouvelles chaussures, je feignais l’habitude du danger auprès de ma voisine de siège, une jolie jeune fille de 18 ans qui avait vu des Mau mau et en était encore très perturbée. J’acquiessais à son horreur et y allais de mon tourmenteur de poste frontière. Mais tout ce que je cherchais, c’était à paraître grande et émancipée comme elle l’était. Je ne voulais toujours pas vraiment accepter la peur dans ma vie!