Les vers à bois

La naissance des réseaux sociaux a aussi aboli la plus élémentaire des politesses pour certains. Je sais bien qu’ils sont « sociaux », ces réseaux et en principe, très souvent et exclusivement, là pour se tisser un filet, comme une belle toile d’araignées avec des points de connexion lumineux. Le but étant d’avoir des milliers de contacts que l’on baptise du nom d’amis pour faire moins intéressés. Certains même les croient amis, et s’indignent publiquement quand l’autre met fin « à leur belle amitié » sans qu’ils en comprennent la raison. On va jusqu’à tester le dévouement (proclamé car pour le mettre à l’épreuve, faudra voir…) avec des panneaux pièges qui circulent du genre « si je sonne chez toi à 3 heures du matin en larmes et en haillons, m’ouvriras-tu ta porte ? ». Les oui enthousiastes cliquent et cliquètent, avec des commentaires braves qui confirment qu’une amitié vraie est justement celle-là.

Bien sûr quand l’ami habite à l’autre côté du monde, on risque peu à se montrer intrépide, mais je connais de ces amis lointains qui ont cherché à utiliser leurs nouveaux amis de réseau comme point de chute « je viens justement en France, et n’y connais personne, pourrais-tu m’héberger ? ». Oui, je connais ça. Ou d’autres « petits services à demander »…

Les brouteurs, finalement, ils sont l’attraction amusante si on n’est pas tombé, en mal d’amour, dans leurs griffes : j’ai eu quelques bons fous-rires grâce à eux, surtout quand un intrépide a remonté le fil de toutes mes amies pour leur raconter, à toutes comme à moi, qu’il « m’avait rencontrée à une soirée chez Gladys » et s’embrouillait au fil de la journée à cause du décalage horaire : il disait bonsoir au petit matin alors qu’il prétendait habiter dans la banlieue parisienne, et son orthographe changeait quand la relève était assurée par un autre brouteur moins lettré qui reprenait la partition au vol. On a bien ri, et encore plus quand on a l’a toutes bloqué en même temps et imaginions sa tête stupéfaite en constatant la fuite de son cheptel tout entier !

Mais une chose que je ne supporte pas, vraiment pas, ce sont les vers à bois. Ceux et celles qui se font « amis » dans le but de chercher dans vos contacts, ceux qui pourraient leur servir. Les faire accéder à un groupe particulier. Il n’y a jamais la moindre justification à la demande d’amitié, on vous a croisé trois secondes (quand on vous a croisé…), on sait que vous êtes ami de… et ça suffit. On vous demande et vous n’avez rien qui vous permette de comprendre pourquoi on vous a « sélectionné » comme le Reader’s Digest. J’admets que j’en ai accepté, me disant qu’il n’y avait pas de mal, sauf qu’en fin de compte ces nouveaux amis passaient notre première journée d’amitié sincère à grimper dans ma liste d’amis pour voir qui pourrait leur servir. Pendant ce temps, ils ne tarissaient pas d’éloges extravagants, tout ce que j’avais publié était superbe, magnifique, divin. C’est aussi leur méthode pour attirer l’attention de mes contacts, qu’ils se mettaient à renifler et louanger avec flagornerie. Et puis comme je ne laisse pas publier sur mon mur, on me bombardait de messages personnels que j’étais supposée partager en chantant La Madelon à tue-tête. Sans un mot gentil, sans un remerciement pour peut-être l’avoir fait. Non. C’est « regarde ce que JE fais, c’est beau hein ? Tes amis seront ravis si tu partages, leur vie en sera illuminée ». Il n’y a aucune amitié ni même sympathie dans la plupart de ces manœuvres, juste parfois des tentatives d’intéresser quelqu’un de force, d’exister à ses yeux, ou surtout de trouver dans ses contacts quelqu’un qui va se laisser capturer. Soyez mon ami, ouvrez-moi la galerie où je vais trouver les vôtres, et puis les leurs, et puis, et puis…

Bien entendu, mes connaissances sont à même de se dépêtrer de la situation, qui n’est pas tragique en tout cas. Mais le comportement du ver à bois dénote d’une déviance de ce qui autrefois s’appelait « faire connaissance ». Et un manque de respect.

Je ne suis pas un contact. Je ne suis pas un relais utilitaire. Je suis une personne. Et en principe, qui m’aime me suit déjà. Qui ne m’aime pas m’évite, et c’est bien comme ça. Et je ne comptabilise pas mes « amis ». D’ailleurs j’en supprime beaucoup le jour de leur anniversaire : si je me demande « qui c’est c’t’ami-là ? » je le supprime. Ça fait propre …

Je ne souhaite pas cracher dans la soupe, j’utilise les réseaux, et j’y trouve ce que j’y cherche. Je n’y suis pas parce qu’il faut bien, même si j’y suis venue dans des buts de promotion, de mon blog et de ce que j’écris… Il y a aussi plein d’autres choses qui font que j’en use volontiers ! J’y ai fait de belles rencontres ; dans le spider web il y a des êtres humains, vivants, gentils, charmants, amusants, qui ne sont jamais des contacts mais des connaissances, qui deviennent parfois des gens que l’on voit et revoit, qui comptent vraiment, que l’on rencontre pour de vrai et qu’on quitte avec le sourire. Mais je n’ai jamais fait de demande « d’amitié » à quelqu’un que je ne connaissais pas ou avais vu en courant d’air pour voir si par hasard il pourrait me servir, à moins qu’il ne se soit passé quelque chose qui justifie cette demande d’amitié.

Et je me souviens qu’autrefois il fallait « montrer patte blanche » pour être accepté dans un cercle social, et ça n’avait rien de ridicule. Pour autant que la patte blanche ne sanctionne pas l’appartenance sociale, raciale, ou les moyens financiers, je trouve qu’engager la responsabilité de celui qui présente quelqu’un à quelqu’un est logique.

Quand vous voyez des petites vieilles…

… chemisier rouge et cheveux blancs…

Eh bien si le troisième âge est un âge où il fait bon vivre la plupart du temps, il est un combat régulier dans certaines occasions.

Vieille femme grotesque - Quentin Metsys - 1513

Vieille femme grotesque – Quentin Metsys – 1513

Prenez les bus ou trains. Si les places manquent, elles sont pour les jeunes, parce qu’ils doivent s’asseoir pour smartphoner en paix et dans le plus grand confort, eux. Les petites vieilles pimpantes n’ont qu’à, après tout, assumer et rester debout. Elles veulent faire les jeunes, eh bien qu’elles se plantent sur leurs gambettes, qu’elles offrent leur place aux encore-plus-vieilles s’il en reste et jouent à Sheetah suivant Tarzan au bout de sa liane, cramponnées à la main courante. Après tout, c’est elles qui le veulent. Elles n’ont rien à faire, personne ne leur envoie d’autres sms que « j’arrive, Mémé » ou « je t’appelle demain si j’ai le temps », et elles ont toute la journée pour circuler. Si elles choisissent les heures de pointe eh bien debout la vieille garde, nous on sms et on écoute nos chouettes musiques trop cool et hyper bien.

Pareil pour le train, non madame moi j’ai un grand sac sur le siège à côté et il est trop lourd pour le hisser, désolée. Ou mon enfant doit s’asseoir, oui il a sa poussette qui bloque le passage mais le pauvre petiot y est depuis si longtemps et puis il aime la banquette du train. Vous trouverez certainement plus loin…

Au super marché, eh bien… madame, puis-je passer avant vous, JE suis pressé(e). Mais quoi de plus naturel, je n’ai rien à faire, juste attendre la mort. Place à ceux qui travaillent (peut-être) ou ont hâte de retrouver leur feuilleton favori (faudrait pas s’étonner…).

J’ajouterai que dans les trains, les hommes – en général – sont des goujats : si on a passé l’âge d’être « intéressante » eh bien on se casse le dos pour hisser notre valise, et la récupérer. Ils sont sourds à tout soupir et absolument fascinés par un article parlant de nouvelles pilules de jouvence, d’épilation sourcils pour messieurs ou de vacances insolites à discuter au bar à vins. Rien ne les en distrait. Pire, si nous perdons l’équilibre, emportée par le départ du train combiné au poids de notre balluchon, un furieux « mais faites attention, enfin ! » jaillit de leur regard.

Bref, nous payons au quotidien le fait que nous ne soyons pas des petites vieilles chenues et tremblantes, avec un cornet auditif, une canne, du poil dur au menton et des chaussures Mémé confort. Là… je suppose que (et encore ?) on nous donnerait le crédit de l’âge.

Je me dois quand même de terminer sur une note positive : les Belges et les Français sont en général les plus goujats dans l’absolu, mais Asiatiques et Africains sont des princes en armure rutilante dans ces situations. Je leur rends grâce avec toute ma reconnaissance de pimpante dame du troisième âge.