Une ardoise toute neuve…

Une année toute vierge, forte de ses espoirs, gonflée de l’enthousiasme que nous insuffle le passage du solstice… Nous voici en route pour douze mois dont les seules marques sont à présent les anniversaires et les projets arrêtés. Douze mois qui sont cette fameuse « année prochaine » mythique que l’on a parée de toutes les bonnes résolutions à prendre…

ardoise

Et surtout c’est calmement qu’il faudrait l’amorcer, sans hâte, sans déjà se voir aux vacances d’été et survoler l’hiver en cours et le glorieux printemps qu’on tend à ne voir que comme l’annonce faite aux braves gens selon laquelle l’été arrive…  ailé, ensoleillé, porteur de bonheur garanti. L’être contents, c’est aujourd’hui, aujourd’hui ! Dans la neige, et puis tout au long des mutations de la nature qui seront aujourd’hui. La joie de s’abriter de la pluie ou de la neige, de haleter dans l’air froid et de faire des halos de buée, de savoir qu’un chocolat chaud nous réchauffera à l’arrivée. La joie d’ouvrir un paquet postal défoncé qui semble contenir une surprise. Celle d’allumer une bougie. Celle de manger un met plein de saveur, de boire un bon vin qui parle d’amour. De s’endormir au son de la respiration de l’autre et de savoir que si on veut, oui, on peut même le toucher pendant la nuit… sentir sa vie et sa tranquillité.

Et suivront les aujourd’hui printaniers, pluvieux aux couleurs de pâle soleil encore humide, aux tendres pousses déterminées, aux rumeurs de vie. Et ceux de l’été, moite, chaud, engourdissant, aux parfums plus secs déjà, et sucrés, et aux sons clairs, ardents… Arrivera l’automne et le piquettement de la pluie creusant la terre dont s’élèveront vapeurs et senteurs riches… Et si alors on n’aura pas pris les dons généreux de tous ces aujourd’hui, ce lent écoulement de jours dont se gorger, on n’aura fait que … faire passer une année de plus, au lieu d’avoir vécu 365 jours qui chacun avaient au moins un humble plaisir à offrir…

Dernière fois?

Une dernière visite à New York …

Alors oui, ces temps-ci sont pour moi ceux des dernières fois probables. On ne sait jamais. Mais malgré tout, la saveur des dernières fois en est bien une.

 

Je suis donc allée à New York. Ce que nous appelons New York et qui n’est que l’un de ses quartiers : Manhattan. Que maintenant je connais bien jusqu’à la première moitié de Central Park pour y avoir musclé mes mollets plus d’une fois. Cette fois-ci n’a pas été moins athlétique. J’ai fait, en tout, l’équivalent de 62 rues à pied, zigzaguant entre plusieurs avenues.

Pour une fois… il faisait même presque printanier, enfin !

Des jonquilles partout, même dans les vases ornant les calèches de Central Park. Des senteurs : l’odeur un peu salée de la sueur des chevaux, celle trop sucrée de beignets vendus dans la rue ; le déconcertant mélange des parfums dont la haie de vendeuses habillées comme pour le bal de Monaco vous mitraille à votre entrée chez Saks ; des effluves de pizza, de pots d’échappement, de transpiration, de poubelle, de passantes tombées dans le Chanel numéro 5…

Rockfeller Center et les jonquilles

On faisait la farandole sur la patinoire, et les jonquilles réunissaient la 5th Avenue à la base du Rockfeller Center d’un trait jaune et eau vive. Les taxis montaient et descendaient dans toutes les directions. Les devantures des magasins chantaient le printemps – et appelaient l’argent.

 

 

 

J’étais heureuse, les mollets agonisants mais embrassant tout du regard… Après tout, supposais-je, c’est sans doute la dernière fois. Tiens, j’étais même amoureuse, tant qu’à faire ! A midi j’ai mangé au Madison Bistro, sola soletta comme on dit en Italie, et c’est bon d’être sola soletta parfois ! Et en plus, au Madison Bistro, je n’étais pas seule : comment pourrait-on sentir la solitude quand on vous sert pour patienter du bon pain avec une vraie croûte qui craque sous la dent, du beurre qui, oh merveille, goûte même le beurre ? Le bon beurre, comme disait ma mère… Et du Crémant de Bourgogne, hein… ? Et des linguine aux jeunes calamars dans une sauce à l’encre, hein ? Et le dessert eh bien je ne vous en parlerai pas, laissez-moi quelques secrets et allez-y donc quand vous serez de passage…

Puis j’ai rencontré l’amie de la fille d’une amie, oui, c’est aussi simple et compliqué que ça, une jeune actrice Italienne qui suit des cours d’art dramatique à New York. Elle, plus  jeune que moi mais aussi déterminée à bien visiter la ville, elle habite dans la 101ème rue et va à pied à ses cours dans la 27ème !

J’étais épuisée… mais que cette dernière visite sola soletta m’a donc plu…

Le printemps nord-américain

C’est juste après le froid morose de la fin de l’hiver, avec ces branches mortes et feuilles noircies et ramollies qui émergent de la neige, une neige souillée et lasse. Et juste avant ces journées de lumière et parfois de moiteur d’un été qui fait palpiter les jardins et bronze les corps. C’est cette saison où tout semble une nouvelle fois possible. Peut-être le rosier mort va-t-il offrir un bourgeon miraculé. Peut-être la marmotte – Charlotte! – aura-t-elle à nouveau des petits que nous verrons traverser la pelouse. Peut-être Lola et ses amis – la bande de dindons sauvages du quartier de moins en moins sauvages – oublieront-ils de manger mes fleurs cette année. Peut-être même arriverons-nous à reconnaître Simone et Gastonne, ces jeunes dindes si familières l’année passée, tout comme l’est encore Lola pour l’instant. Peut-être la famille de lapins de garenne se sera-t-elle un peu reconstituée, profitant du fait que mon chat Zouzou est un Nemrod en arrêt de maladie encombré d’une large minerve de plastique depuis deux semaines. De quoi laisser les lapereaux devenir des lapins rapides…

Jonquilles dans le sous-bois

L’air est léger, fait frissoner la peau le matin dans une caresse fraîche comme un torrent aérien. Les branches des arbres se devinent encore, tachetées d’un timide plumetis de vert tendre. Le soleil est impertinent et fait cligner des yeux. Les jacinthes, narcisses et tulipes sont à la fin de leur cantique, les violettes et pervenches entament le leur, accompagnées par les azalées flamboyantes. Le chèvre-feuille enlace avec de plus en plus de passion l’affreuse haie de vinyl que notre voisin a trouvé bon de placer entre nos jardins. Le vieux lilas au tronc tordu d’un autre voisin exhale son souffle étourdissant. La terre a cette senteur de vie sauvage, c’est tout juste si on n’en voit pas les pulsations voluptueuses.

Ecureuil curieux

Mille gazouillis et chuchotements vibrent: le tamia et son petit tchip-tchip trompeur puisqu’il n’est pas un oiseau. L’écureuil gris qui parfois, inquiet à tort, émet son long soufflement menaçant en me toisant quand je franchis mon seuil vers « son » arbre. Et les chorales et cris des geais bleus, chickadees à tête noire dont le joli ventre rose-beige frémit délicatement, les goldfinches jaunes qui inclinent vivement leur tête noire, les american robins qui rebondissent dans l’herbe jeune parmi les pissenlits et marguerites fragiles, les frôlant de leur ventre orangé et blanc, le ravissant cardinal du nord, rouge vif avec sa huppe arrogante et ses ailes bordées d’un feston noir, les gracieuses mourning doves à l’envol musical … Le couple de faucons à queue rouge, nous préférons ne pas l’entendre, car ils ont eu l’audace d’essayer d’attraper notre cher Zouzou en équipe. Bonnie and Clyde! Le pivert au ventre rouge, gorge blanche et plumage noir strié de blanc martyrise les troncs d’arbres de son toc-toc-toc rapide.

Bien sûr il y a aussi, trois fois hélàs, le bruit des différents engins brise-tympans que le voisinage utilise: tondeuses à gazon, cisailles électriques, souffleurs de feuilles mortes, que les malheureux utilisent en se protégeant les oreilles, recouverts de lotion anti-moustiques et portant un masque. Et des chaussettes contre les tiques! Le jardinage est pour eux une aventure ramboesque, il faut un équipement spécial, le danger est aux aguêts. Nous tondons avec une petite tondeuse mécanique, ramassons au rateau, coupons au sécateur, scie et cisaille. Le soir, c’est avec fierté que nous sentons nos pauvres muscles qui n’en peuvent plus, et pensons avec orgueil aux prouesses accomplies. Nos voisins, eux, rentrent au dedans avec la crainte de commencer une surdité, d’avoir récolté une tique minuscule qu’ils ne verront que quand ils seront atteints de la maladie de Lyme, ou d’avoir été piqués par un moustique porteur d’un virus mortel. Sans parler de la possibilité d’avoir respiré un pollen.

On commence à remiser les vêtements chauds, et à remettre en forme et fraîcheur les vêtements légers de la longue et belle saison. On ouvre les fenêtres en grand, la main s’attardant avec plaisir là où le soleil a laissé son baiser brûlant. Que le printemps entre! Que la fête commence!

C’est comme l’aurore d’une nouvelle vie. On sourit sans y penser, sans le savoir, comme les bébés qui « rient aux anges »…

Le printemps, enfin!
« On ouvre les fenêtres en grand, la main s’attardant avec plaisir là où le soleil a laissé son baiser brûlant… » Sans parler de tout ce qui devrait combler Cathy de bonheur, elle qui adore la nature ! Moi, je serais plutôt du genre à tout saccager avec une tronçonneuse… Mais maintenant que je connais Charlotte, Lola etc… vais peut-être me calmer un peu. Tu écris divinement bien, ma chérie. C’est un pur bonheur.
Commentaire n°1 posté par Bob le 03/05/2008 à 09h59

Merci mille fois de ton appréciation, cher Bob! Et, faut-il le dire, je peux te retourner le compliment, nos styles sont bien différents, à Dodo, Cathy, toi et moi, mais je me délecte à vous lire!
Réponse de Edmée De Xhavée le 03/05/2008 à 13h52
Quel écureuil adorable! Et quelle énergie vous déployez pour rendre votre jardin aussi agréable pour vous que pour ses petits locataires-squatteurs! Ici aussi, on s’affaire, on devrait… Mon jardin ressemble à une forêt tropicale et la remise à neuf de la piscine va à nouveau être objet de prises de tête… Mais tu l’as dit, vive le printemps!
Commentaire n°2 posté par nATH le 03/05/2008 à 11h36
Je pense que tous nos petits squatteurs pensent en fait que c’est LEUR jardin, et que nous sommes bien polis! Tu as sans doute remarqué la pomme au loin derrière l’écueuil, c’est notre « pierre d’offrande » où nous laissons les fruits et légumes un peu défraîchis pour nos « lil’ people »!
Réponse de Edmée De Xhavée le 03/05/2008 à 13h55
Chez nous aussi en Belgique, le printemps a fait également son apparition tant attendue. Est-ce que votre livre est déjà sorti?
Commentaire n°3 posté par Un petit Belge le 03/05/2008 à 17h22
Hélàs  non, pas encore! C’est « imminent » depuis des mois 🙂 Ne vous en faites pas, cher petit Belge, j’en parlerai haut et fort quand ce sera le moment de charger les héraults de sonner les trompettes!
Réponse de Edmée De Xhavée le 03/05/2008 à 20h27
Cathy l’auteur t’applaudit chaudement des deux mains pour cette énième prouesse littéraire. Quelle envolée de descriptions grandioses ! Cathy la guide-nature te remercie et frissonne de plaisir à cette ode à la nature, à ton jardin et à l’écologie ! Bravo Edmée ! J’adore et je t’adore !
Commentaire n°4 posté par Cathy le 03/05/2008 à 21h26
Merci ma p’tite Katioushka pour ce double élan! Mais c’est si beau, mes oiseaux chéris, que j’en fais provende pour le jour où je devrai troquer ce petit paradis contre un appartement! J’t’adore aussi, va!
Réponse de Edmée De Xhavée le 04/05/2008 à 16h28