Un voyage vers Terra incognita, sans itinéraire…

On s’aime. On aime. Et voilà qu’on décide qu’on sera compagnons de voyage, pour une longue, longue vie d’amour…

On se mariera (tout de suite, dans deux ans, quand on aura eu une augmentation, quand les cousins d’Argentine reviendront pour qu’ils soient présents…) ou on se mettra simplement en ménage (dès qu’on aura trouvé le quartier et l’appartement idéaux, quand il/elle se sera débarrassé de son chat puisqu’on y est allergique, sitôt qu’on aura fini l’université…). Ensuite on aura des enfants (sans attendre, après deux ou trois ans, quand on gagnera assez, après avoir fait ce trekking en Himalaya…) et on commencera à penser à acheter une maison (quand on aura des arrhes en suffisance, quand la tante Jeanne sera morte et qu’on aura enfin la galette qu’elle nous met sous le nez à chaque visite, quand la commune aura garanti que l’on ne construira pas dans la zone où se trouve la fermette convoitée…) et peut-être encore un ou deux enfants. On aimerait visiter tel ou tel pays, arriver à tel niveau de carrière, ressembler à tel autre successful couple, et que les enfants fassent l’université et des vies sans monotonie à l’étranger. Que l’un se marie à Dubai tous frais payés pour la noce, par exemple, ce serait cool et une preuve de réussite et d’accomplissement.

Départ du bateau ailé - Vladimir Kush

Départ du bateau ailé – Vladimir Kush

Mais sur la nef du Grande Amore, un capitaine invisible dessine avec son sextant une route capricieuse et fréquemment houleuse. Les choses espérées arrivent parfois, mais pas quand on l’aurait voulu. Ou elles sont différentes par un détail… fatal. On ne peut pas avoir d’enfants, ou on a des quadruplés d’un coup. La maison des rêves était aussi celle des rêves d’autres gens qui y vivent maintenant. L’avancement dans la carrière est plutôt un avance et recule perpétuel. Le trekking en Himalaya ne se fera jamais à cause d’une mauvaise chute et tendons déchirés, et d’ailleurs la tante Jeanne vient d’être centenaire et est courtisée avec adresse par une nièce qui vient lui faire la lecture tous les jours. Les enfants, si on en a eu, apportent des cheveux blancs précoces et bien des sujets de discussions amères.

Et la longue vie d’amour se traine. On songe parfois à fuir à bord du canot de sauvetage du Grande Amore. Ou à jeter l’autre par-dessus bord. On ne sait où porter plainte pour cette organisation épouvantable. On avait pourtant si bien projeté les choses.

Qui plus est… l’autre n’est pas ce qu’on avait pensé. L’intimité met sa loupe sur ce qui fait partie de la relation quotidienne. Impatience, limites intellectuelles, tendance au mensonge, infidélité automatique, critique et sarcasmes, manipulations grandes et petites sont là, en technicolor. Ce qui avait tant séduit au début parfois disparaît complètement, soit que ça n’avait été qu’un leurre délibéré pour « ferrer le poisson », soit que ça n’a plus de poids, à juste titre ou pas, en regard de tout le reste. Il arrive que… on ne s’aime plus. On n’a plus d’amitié profonde l’un pour l’autre, plus d’envie de partage en dehors des repas, soucis familiaux et vie sociale. L’impatience, l’excitation, l’attente d’une grande joie sont tenus pour soi. L’autre ne participera pas, on le sait. Et d’ailleurs, cette grande joie serait plus belle vécue en solo. L’autre est bien encore à bord de la nef, mais en train de charger le canot ou désormais enfermé dans la fatalité de la défaite, et le regard loin en arrière qui ne voit plus rien que les débris des projets naufragés…

Puis les autres, ceux qui se sont vraiment aimés et savaient que les déceptions viendraient en leur temps, les vivent à deux, sachant pardonner sans rancœurs et sanctions inutiles. Le voyage continue, et ils en acceptent les escales et les écueils. Ensembles ils colmatent les brèches, attendent le retour du vent ou du beau temps, grelottent ou gisent à l’ombre, usés et attendant de nouvelles forces. Ils se sourient encore même après de sonores disputes, ils rient avec une vraie gaieté après s’être fâchés de tout leur cœur. Ils ne savent où se trouve Terra Incognita, ni la longueur du voyage, mais ils savent qu’ils le feront ensemble jusqu’au bout, parce que c’est à bord du Grande Amore qu’ils se trouvent… et ils ne sont pas à la barre. Ce qui leur laisse le temps de vivre et de regarder le paysage…