Quand tirer une sale tête vous sauve la vie…

Quand je suis arrivée en France pour y habiter – sept ans – j’ai été confrontée pour la première fois avec les subtiles différences de langage, de comportement, de nourriture. Il faut dire que j’avais choisi Aix-en-Provence pour ses relents d’Italie.

 

Je ne m’étendrai pas sur le douloureux sujet de l’accueil, qui fut loin d’être agréable. Très loin. J’ai fini par m’y faire des amis mais… des « déplacés » par la vie comme moi. Et la délicieuse Blanche qui habitait l’appartement du dessous et que j’adorais. Blanche venait de la campagne aixoise. Blanche qui nettoyait son poêle à charbon avec un whisky qu’on lui avait donné et qu’elle trouvait trop mauvais pour boire, m’apprenait à cuisiner, m’offrait un apéro tous les jours, et avait un bon sens et une joie de vivre qui m’imprègnent encore aujourd’hui.

 

Dans ma rue il y avait un petit atelier et quotidiennement les ouvriers sifflaient à mon passage, ce que je prenais grand soin d’ignorer. Et à la longue, las de leurs efforts admiratifs, ils cessèrent et remplacèrent leurs coups de sifflet par un « ah, voilà la bêcheuse » un peu méprisant !

 
MomoCherchant du travail, me voici donc m’inscrivant à l’ANPE. Où on me convoque peu après. Un employeur (on va dire comme ça pour le moment…) a besoin d’une comptable. Oui, j’ai un diplôme de comptable en comptabilité industrielle et des sociétés tout frais dans la poche. Entretien au cours duquel « Maurice » (que je surnommerai vite Momo le morbaque – sans le lui dire quand même) m’explique qu’il est prêt à m’engager bien que je sois Belge. Ben voyons. J’ai échappé de peu à ce qu’il ne précise qu’il n’est pas raciste… Il signe les papiers et me voici engagée. Un peu surprise. Il m’offre un verre « pour fêter ça ». Il ne me plaît pas, mais alors pas du tout. Il a une verrue sur le bord de l’oreille gauche, une moustache et un air rusé. Il me fait faire un test « psychologique » idiot, en me demandant de croiser les mains et en conclut je ne sais plus quoi d’un air futé.

 

C’est mon premier emploi, et je n’ai aucune idée de ce qui est « normal » ou pas aussi loin de chez moi. Le fait est que le sieur Momo m’avoue avoir un bureau fraichement loué dans la ZUP, mais encore sans meubles, que nous devons donc aller les choisir ensemble. Bon, nous allons, et on nous dit qu’ils seront livrés le surlendemain. J’ai donc déjà un jour de congé. (Ça, j’aimais assez…).

 

Le jour de la livraison, Momo me conseille de porter des mini-jupes, ça plaira aux clients. Je le fixe avec horreur et lui dis pas question. Il veut m’impressionner et me dit alors que si untel téléphone (et untel est un bandit du milieu, Mémé Guerini ou un autre du même calibre) de bien prendre note du message. Il s’en va et ne réapparaît que le soir. Rien ne s’est passé, personne n’a appelé ni n’est venu, et d’ailleurs il n’y a même pas un classeur ni un bloc note à la ronde. Il y a moi, la moquette et les meubles. Et un petit livre sur la comptabilité que j’ai acheté pour me rafraichir les idées…

 

Le lendemain, Momo étant entrepreneur immobilier, il m’annonce que nous allons à Marseille où il va me présenter aux ouvriers et contremaîtres sur les chantiers puisque c’est à moi qu’incombera la charge de leur donner leur feuille de paie. Nous voici donc au centre d’un futur lotissement, moi me tordant les pieds sur les briques et mottes de terre gigantesques, zig-zaguant entre camions, grues et bétonnières. Je me fais draguer par un contremaître qui, pas du tout dérouté par mon air de plus en plus distant (je commençais, je crois, à entrer en catalepsie !) me dit qu’il a toujours aimé les filles snobs et qu’il est connu car sur le cours Mirabeau  il fait sensation avec son chien de race Husky dont les yeux bleus sont assortis aux siens. Alors c’était rare, les huskys… Les yeux bleus sur un imbécile beaucoup moins.

 

Momo, qui m’a dit avec suffisance parler l’arabe comme personne, a de nombreux conciliabules avec les ouvriers qui me lorgnent et font ouvertement leurs commentaires qu’heureusement je ne comprends pas.

 

Nous repartons sur Marseille et là il me dit avoir quelqu’un à voir en ville. Nous allons dans le quartier de l’opéra… dans un truc louche « de chez louche » avec des alcôves douillettes de velours cramoisi, une épaisse moquette et des miroirs. Et des « dames » dont le décolleté et l’ourlet de la jupe ne sont séparés que par deux centimètres de tissu. L’une d’entre elles vient s’asseoir près de lui en l’appelant trésor et déplorant que ça fait un bout de temps qu’on ne l’a vu. Elle embrasse même son oreille verruqueuse. Ce qu’il ne faut pas faire pour gagner sa vie…

 

Je « dis bonjour à la dame » avec l’expression d’un lapin en face d’un cobra. Je refuse une bière et me concentre sur mon coca. J’ai même dû penser à faire des bulles avec la paille, ne serait-ce que pour avoir quelque chose de rassurant à faire. Les deux chuchotent et rient sous gorge d’immondes petits secrets partagés.

 

Et puis l’estocade finale : il m’amène rue longue des capucins. Et nous entrons systématiquement dans tous les petits restaurants et commerces arabes, où des conversations animées ont lieu à mon sujet, pendant que je deviens de plus en plus raide et désagréable, même avec Momo, mon employeur de l’ANPE, label de qualité. Non ! lui dis-je alors qu’il veut que je « prenne quelque chose ». Tout juste si je ne tapote pas du pied en faisant galoper mes doigts sur le comptoir, en relâchant des fumeroles rouges par les narines.

 

De retour vers Aix, je ne lui parle pas sauf par le biais de mmmh qui tiennent lieu de oui et de non. Et Momo n’a pas dû avoir de chance auprès de ses nombreux contacts avec sa marchandise snob, car il me dit d’un air désolé que nous ne nous entendons décidément pas, qu’il va me payer les trois jours et qu’on n’en parle plus. Je rentre chez moi chômeuse à nouveau mais délivrée d’une belle trouille dont seul mon air de bêcheuse m’a sauvée.

 

Deux jours plus tard je réalise avoir oublié mon livret de comptabilité dans le tiroir du bureau flambant neuf et m’y rends. Eh bien le bureau n’existait plus. Il était vide et à louer. J’ai donc envoyé une lettre à Momo.

 

Moi, Serge et Lovely Brunette

Moi, Serge et Lovely Brunette

Momo est alors venu chez moi pour me rapporter le livret, et a coincé son pied dans la porte comme le parfait représentant de commerce. Ou serial killer. Il entre très décidé dans le salon et… s’y installe. Seulement voilà, j’avais la visite de Serge. Oui, Serge. Un petit chien que j’avais ainsi baptisé et qui m’adorait (je dois dire que je le lui rendais, il venait parfois aboyer sous ma fenêtre la nuit pour… dormir avec moi, alors qu’il avait un maître pour qui il était … Filou). Et Serge a été fasciné, conquis, charmé par la moustache de Momo, et a commencé à sautiller en faisant le tour du fauteuil pour attraper ce mystérieux pompon. Et notre souteneur manqué avait peur et faisait de timides petits gestes de la main, devenant assez pâlot ma foi. Mais le grand final a été quand il a vu la collection d’armes à feu de mon mari au mur et m’a demandé si je savais tirer. Ah, une perche comme ça, on la saisit illico: oui, bien sûr que je savais tirer, j’allais dans un club de tir tous les samedi !

 

(Heuuuuuuuu… je suppose qu’un mensonge de ce type est automatiquement compensé par les nombreuses prières indulgencies que j’ai faites dans mon enfance…)

 

Et c’est ainsi que Serge, une grise mine et une collection de flingues m’ont arrachée à l’engrenage de la prostitution.

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