Ils survivent

La première fois que je suis venue aux Etats–Unis, c’était pour rencontrer mon pen pal indien, Chester à Ada, Oklahoma. C’était aussi téméraire pour l’un que pour l’autre, car nous allions passer deux semaines ensemble – avec sa femme, ne craignez rien… Lorsque mon avion a entamé la descente au-dessus de Chicago, nous avons survolé pendant longtemps des forêts interminables, et puis les eaux du lac, froncées par le vent. Je ne ressentais qu’une chose alors : autrefois les Indiens avaient vécu leur liberté parmi ces arbres, avaient pagayé sur les eaux nerveuses… sans jamais imaginer que leur fin arrivait de l’océan, de loin, de pays qui avaient faim de nourriture et de pouvoir.

Chez Chester et sa femme Ruby – qui étaient fiers de proclamer que pas une goutte de sang non-indien ne les contaminait – eh oui… le racisme va dans les deux sens – j’ai fait ma rencontre avec la réalité.

Ruby et moi à Fort Sill où Geronimo a fini ses  jours

Ruby et moi à Fort Sill où Geronimo a fini ses jours

Une certaine pauvreté, un grand talent de conteurs, orateurs, infatigables auteurs de longues lettres détaillées et parfaitement construites, artistes (Chester dessinait magnifiquement bien), une beauté dans les traits qui m’émouvait même chez les vieillards édentés, une grande douceur dans la vie quotidienne, peu de bruit, une pudibonderie agaçante. Chester m’a regardée avec horreur plusieurs fois : lorsque je lui ai mentionné une bière bue à l’aéroport entre deux avions à Denver;  il lui a presque fallu des sels pour le ranimer quand je lui ai offert une boîte en métal de biscuits Delacre décorée d’un tableau de Paul Delvaux : des femmes nues dans une gare… de la pornographie sur des cookies, comment se pouvait-il? Et la quinte de toux quand il a vu la statue de Manneken pis dans le livre sur Bruxelles que j’avais apporté… il refusait même d’en prononcer le nom, comme si ses lèvres allaient se putréfier et son coeur se transformer en bloc de sel!

Ils ont aussi une belle indifférence au lendemain, ainsi qu’une agaçante tendance à « taper » pour l’argent qu’ils n’ont pas. L’argent se donne et ne se prête pas. Ça marcherait dans les deux sens s’ils avaient de quoi. Car ils sont généreux.

Avec Ruby – qui avait un travail de nuit et un de jour tandis que son Chester se prélassait dans l’oisiveté – et le petit-fils Baby Lane, nous sommes allés voir le Grand Canyon, et les villages pueblos autour d’Albuquerque…

Grand Canyon avec Baby-Lane

Pour mon départ ils ont organisé un grand pique-nique au bord d’un étang plein de poissons-chats, et tout le monde m’a apporté un cadeau. J’ai eu des dream-catchers, des colliers de perles, une poupée Katchina, un châle de danse, un coussin brodé de motifs chrétiens, des boucles d’oreille, un tablier seminole … Et un long discours de Bruce, le fils aîné de Chester auquel je n’ai pas compris grand-chose… On m’avait cuisiné du ragoût indien, de la bouillie de maïs amer, et un cuisinier noir avait pris un jour de maladie à son restaurant pour préparer, un grand sourire aux lèvre, du dirty rice, recette de Louisiane. Le drapeau belge a été mis sur la hampe de la maison pendant tout mon séjour car j’étais un invité d’honneur !!! Un visiteur m’a offert une plume de dindon sauvage, signe de grande appréciation.  Une vieille indienne m’a cuisiné un gâteau au chocolat assez atroce, mais fait avec le cœur, ingrédient de choix…

Chester reçoit des amis - le drapeau belge flotte au vent de l'Oklahoma

Chester reçoit des amis – le drapeau belge flotte au vent de l’Oklahoma

Plus loin, dans un pueblo du Nouveau-Mexique, j’ai eu l’autorisation de passer un week-end. Le mari ne me voulait pas dans son sillage et la courbe de sa bouche et son attitude distante l’indiquaient assez, mais les femmes pueblos sont vraiment maîtresses de maison et il avait dû me subir. Et tout fut fait pour que je me sente à l’aise. Eux non plus n’avaient pas une goutte de sang « impur », et leur beauté le disait assez. Le soir nous avons joué au billard car oui, le living room – énorme – contenait une table de billard, et j’ai perdu puisque je ne sais pas jouer, ce que tout le monde a bien aimé. On m’a montré les photos de famille, et j’ai eu droit au chauffage si fort dans ma chambre que j’ai failli rétrécir sous la chaleur. Ah les tortillas qu’Angel faisait à mains nues sur le feu le matin… et les préparations si pimentées que les regarder me faisait couler les yeux…

Ils sont pauvres, ils sont pudibonds et ceux qui ont abandonné leurs propres rituels au profit de l’une ou l’autre église fantaisiste apportée par l’envahisseur sont d’affreuses grenouilles de bénitier. Les femmes n’ont pas grande foi en leurs maris, qui vivent souvent dans la nostalgie de tout ce qu’ils auraient pu être si seulement les bateaux des blancs avaient coulé au large. Elles sont le présent, et foncent avec courage pour la survie de leur famille. Ils survivront grâce à elles, quand elles auront cessé d’avoir des enfants de chaque garçon qu’elles croient aimer, car l’amour est une notion toute jeune. « Nous n’avons pas de mots d’amour dans la tribu », m’a dit un ami pueblo. « On peut dire tu as un beau cul, mais les mots d’amour c’est en anglais, il n’y en a pas dans notre langue… ».

Ils survivront. Ils survivent.

 

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Apples, Injuns et Wannabes

Ce qui m’a fait partir aux USA, c’est ma curiosité pour les Indiens. Déjà ma mère, enfant, avait reçu de son grand-père un livre français sur les « Peaux-rouges ». C’était imprégné d’idées romantiques, de sympathie inconditionnelle et d’exemples bouleversants où de nobles sauvages, sages et beaux parleurs, étaient exterminés par la machine sans coeur de l’avancée des colons et des soldats sur leurs terres. Et ma mère, avec élan, nous avait communiqué, à mon frère et moi, cette indignation muette devant ces pages de l’histoire que nous n’aimions pas.

Lorsque nous allions voir des westerns avec elle – westerns qui à l’époque nous offraient l’image d’un Indien sauvage, violeur, cruel, menteur et où seule la squaw charmante et emplumée avait une teinte plus humaine – nous les regardions avec un tout autre regard que celui qui était prévu. Je me souviens très bien d’un Geronimo tout à fait effrayant, le couteau entre les dents, aussi souple et rapide qu’un lion de montagne, que je défendais avec passion: après tout, on avait tué sa chère femme Alope, ses trois enfants et sa mère! Les seules victimes qui nous arrachaient des larmes étaient les chiens, car nous les aimions beaucoup, les chiens! Mais dans l’ensemble, notre commentaire le plus charitable dans le cas des victimes humaines (le gentil soldat blond serrant dans sa main un médaillon où souriait une fiancée tristounette, la vieille matriarche restée seule au ranch tandis que ses fils chassaient l’Indien ou le grizzly, le trappeur faisant sa dernière trappe avant d’épouser Cindy-Lou, la belle défraichie du saloon…) c’était que c’était dommage, mais qu’ils n’avaient pas besoin d’aller là!

Et puis il y a eu la création de l’AIM (American Indian Mouvement), l’occupation du rocher d’Alcatraz en 1969, le siège de Wounded Knee en 1973, et les Indiens sont entrés dans le XXème siècle, avec tresses, bérets, bandanas, jeans, lunettes noires, colère, revendications, leaders, acteurs, auteurs, artistes. Et enfin une identité réelle. Ni noble, ni sauvage. Juste les vrais Américains faisant entendre leur voix.

Et j’ai voulu venir sur « leur terre », pour toucher cette image du doigt.

Parce que leur bouche souvent large et aux lignes tombantes nous fait croire qu’ils sont austères, leur humour est une surprise, ainsi que leur facilité à rire. Il paraît que bien des noms si poétiques qui sont arrivés jusqu’à nous sont en fait des traductions censurées (puritanisme oblige!) par le gouvernement. Et les Jésuites, une fois qu’ils eurent décodé les mystères de la langue algonquine (on leur doit d’ailleurs des lexiques parfaits!), furent horrifiés de leur grossièreté entre eux. Alors que je parlais de la chanson « le duc de Bordeaux » à un ami Pueblo, il s’est mis à rire et m’a dit « c’est tout à fait le genre de choses qu’on chante entre hommes au village! » Le film « Cheyenne Autumn » de John Ford a été tourné en 1964 en Arizona, sans Cheyennes mais avec des figurants Navajos. Par conséquent, quand ils parlent « en indien » dans le film, ce n’est pas dans la langue cheyenne, faisant part du groupe algonquin, mais en navajo, du groupe athapascan. Ce film continue de remporter un grand succès à Flagstaff, Arizona (terre Navajo) chaque année, et la raison en est que ces farceurs de figurants se sont amusés à l’époque à dire les choses les plus incongrues sous leurs coiffes cheyennes, la mine sombre et guerrière. Et ce n’est qu’un éclat de rire année après année.

Ils sont de merveilleux artistes. J’adore en particulier la poésie poignante et belle de Luci Tapahonso, ou les oeuvres bouleversantes de James Welch, Louise Erdrich (Dernier rapport sur les miracles à Little No Horse) et bien d’autres. Les sculptures d’Allan Houser (de son vrai nom Haozous, nom de son grand-père qui fut un des derniers compagnons de guerre de Geronimo – dont bien sûr j’ai été saluer la tombe!) sont d’une beauté lisse et sereine, parfaites. Et pour qui a pu voir le magnifique film « Smoke Signals » de Chris Eyre, c’était une occasion de découvrir des talents amérindiens dans plusieurs disciplines: un scénariste-romancier, Sherman Alexie, un metteur en scène, acteurs, musique, tout était indien, sauf quelques figurants blancs! Et la courte mais surprenante chanson sur les dents de John Wayne confirme bien ce que j’ai dit plus haut: de l’humour, ils en ont beaucoup!

Maintenant… ils ne sont par parfaits. Ils sont réels, ils ont des défauts, comme nous. Parfois les mêmes. Et d’autres aussi. Ils n’aiment pas trop les blancs, ce qui peut se comprendre mais est parfois difficile à supporter. On entend souvent des remarques telles que « Ah, les blancs, toujours occupés à mettre des clotures partout! » , « Je ne veux pas que mon fils soit élevé comme un blanc » ou « Les blancs sont si mal élevés, ils marchent sur le centre de la plaza sans égard pour le sol sacré! » (mais qu’en savent-ils, ces pauvres touristes blancs?) On critique beaucoup les Indiens d’autres villages ou d’autres tribus qui se laissent corrompre par les blancs en acceptant leurs coutumes d’une part, et en perdant la leur surtout. Des « apples », rouges dehors et blancs dedans. Je me suis retrouvée dans un village pueblo, face à parfois des gens qui me fermaient leur visage et leur regard rien que parce que j’étais blanche. Mais d’autres m’ont bien accueillie: j’ai pu passer une nuit chez la soeur d’un ami de ce village, en-dehors de l’enceinte sacrée où je n’aurais pu rester après le coucher du soleil (et mieux vaut ne pas essayer…) Le matin, la neige sur le four rond au dehors, et le soleil rosé sur les maisons d’adobe m’ont donné, pour un instant éclair, la joie de vivre au pied des montagnes Sangre del Cristo, dans l’air pur au bord du Rio Grande, et les tortillas de mon hôtesse, un peu amères, m’ont parlé de maïs, de rituels qui ne me seraient jamais révélés, de sérénité sans âge. Le lendemain, à la Mine Shaft Tavern de Madrid où je logeais, j’ai passé une soirée comme on en passerait chez nous à la campagne, avec un viel homme Pueblo aux longs cheveux incroyablement beau, les lobes percés de deux lourds anneaux d’argent, et ses deux nièces. C’était un artisan très renommé pour son travail de l’argent, et il avait commencé tout simplement en faisant des fers à cheval! Son nom était Santiago Leo Coriz et il est mort deux ans plus tard dans un accident de voiture à la sortie de son village. J’ai aussi été reçue, toujours dans ce village, par une certaine Josefina qui fêtait la communion de son fils, et avait invité une centaine de personnes dans sa minuscule maison d’adobe (que je devais quitter avant le coucher du soleil!): on arrivait, se mettait à table, mangeait tout ce qu’on voulait, et puis on allait s’asseoir plus loin et cédait la place à quelqu’un d’autre. Tout le monde parlait dans un keresan qui claquait en petits bruits secs dans la gorge, certains ne parlaient pas d’anglais du tout, mais le comprenaient. Mon hôte avait, pendu au rétroviseur de sa toyota, une sainte vierge emmêlée dans un attrapeur de rêves, et son cousin avait une dent de cerf à une oreille, une cartouche de carabine à l’autre. Chez la grand-mère de mon hôte, Cecelia – toujours vêtue et coiffée traditionnellement -, deux têtes de cerfs au mur étaient décorées de coûteux colliers et boucles d’oreille en turquoise et heishis. Mais on regardait Rambo à la télévision, en version neigeuse à cause des montagnes et d’un mauvais câble.

Ed et son fils Ka-Le-Be à Halloween

Au New Jersey, mon ami Ed (aujourd’hui décédé) m’a laissé sentir le medecine bag de son grand-père. Personne ne peut le toucher sauf les mâles de la famille, et personne ne sait ce qu’il contient. Mais Dieu que ça sent bon! Une odeur acide et tenace, organique, et si pleine de force après toutes ces années. Au mur, une photo qui fend le coeur. Un groupe d’Indiens, assis. Les yeux morts, la tristesse dans les épaules. Un petit groupe de Poncas qui vient de « se rendre ». A droite, une femme a un bébé sur les genoux. Le bébé est la grand-mère d’Ed.

Mais attention aux wannabes! Ils sont là, sous plusieurs aspects. Ca peut juste être des blancs rêvant de ne pas l’être et qui, de cérémonies d’inipi à fumettes de peyotl, s’imaginent récupérer un peu de la pureté que leur sang maudit leur a enlevée. Ils finissent par se prendre pour des Indiens, achètent des noms indiens (avec certificat!), se font passer pour des Indiens, et sont souvent aussi la proie crédule d’un autre genre de wannabes: faux shamans, faux chefs, qui les droguent, les volent, les ridiculisent et en rient. Ces faux Indiens sont vus avec colère par les vrais, et dénoncés. On leur a volé leur terre, on ne peut pas, en plus, leur voler leur identité et leur passé…