Ne regardez pas le renard qui passe, regardez seulement quand il est passé

Je ne comprends pas où réside le problème d’une femme qui allaite en public. Cela se fait discrètement, et si ça émoustille quelqu’un, c’est ce quelqu’un qui doit aller s’asseoir dans le coin sur un seau de glaçons, avec un bonnet d’âne, et ensuite écrire 100 fois quelque chose ne tourne pas rond chez moi. Et même : quelques choses !

En Suède – et ailleurs! -, les gens sont parfois nus sur les plages, mais ils ne se regardent pas. Ce n’est pas parce qu’ils sont nus qu’ils sont exposés, c’est le regard qui s’égare qui est incorrect et les 100 lignes restent d’application. Le seau de glaçons aussi, plus que jamais…

Est-ce que nous, les femmes, nous fixons d’un air égrillard l’homme qui se soulage contre un arbre ou dans les toilettes des hommes dont on s’approche en allant à celles des dames ? Est-ce qu’on a déclaré que le pipi le long de l’autoroute était un acte provocateur, alléchant, une tentation effroyable pour toute femme ? Qu’on avait besoin d’un calmant après toute cette stimulation déloyale de nos sens?

Je me souviens que petite d’ailleurs bien des toilettes de lieux publics exigeaient des pauvres femmes et petites filles de passer derrière un ou deux messieurs occupés à leur besogne libératoire. En plus du fumet inimitable. Et on était souvent deux, car c’était encore le temps rustique des portes qui n’avaient plus de clés. L’amie venait monter la garde, « surveiller la porte » et pas inspecter les pénis, qu’on se le dise.

À croire que tout ce qui est visible est exposé et offert aux délires sexuels de certains. Ce sont ces certains qu’il faut soigner, pas ceux qui font un geste naturel. Ah il est vrai que parce qu’Adam a cédé à Eve et croqué dans cette fichue pomme, nous sommes condamnés à « couvrir notre nudité ». Le péché de chair habite désormais tous coups d’oeil. Il est sorti de la Reinette du Canada ou de la Red Delicious et nous a tous infectés. Le paradis n’est plus notre jardin et nous sommes lancés dans le monde sous le regard des censeurs, pervers, cinglés, dictateurs, moralisateurs, bondieuseurs en tous genres. Mais le bon sens, il est passé où ? Une femme qui allaite n’a rien d’une pool-dancer, si ? Sur son mamelon il n’y a que la bouche d’un nourrisson qui croit encore que le monde est calme et bonté, et pas une étoile de strass… Et les paupières baissées sur l’enfant ne se relèvent pas en papillonnant avec des cils de 15 cm vers cette créature de rêve : l’homme, l’homme qui passe et se met à transpirer.

Qu’on l’asseye dans son seau de glaçons et qu’on lui donne deux baffes (à l’homme), il apprendra vite à rester calme…

Le puritanisme se sert des anomalies humaines pour nous dire que nous sommes inconscients de laisser nos enfants jouer les fesses nues sur la plage, que se soulager exceptionnellement contre un arbre est une exhibition scandaleuse, l’allaitement un appel de phares manifeste. Pour une poignée de malades qui de toute façon s’excitent à la vue d’un oursin dans l’eau, d’une plante carnivore, d’un feu clignotant, et perdent la raison au rayon lingerie… on devrait tous vivre dans la peur d’avoir encore allumé quelqu’un et se dire qu’on ne l’a pas volé si quelque chose nous arrive… Nous avons encore été chercher des ennuis, c’est bien clair !

Mais qu’on les refroidisse tous avec un bon jet d’eau au karcher, et qu’on nous laisse, nous, vivre en paix.

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Ils survivent

La première fois que je suis venue aux Etats–Unis, c’était pour rencontrer mon pen pal indien, Chester à Ada, Oklahoma. C’était aussi téméraire pour l’un que pour l’autre, car nous allions passer deux semaines ensemble – avec sa femme, ne craignez rien… Lorsque mon avion a entamé la descente au-dessus de Chicago, nous avons survolé pendant longtemps des forêts interminables, et puis les eaux du lac, froncées par le vent. Je ne ressentais qu’une chose alors : autrefois les Indiens avaient vécu leur liberté parmi ces arbres, avaient pagayé sur les eaux nerveuses… sans jamais imaginer que leur fin arrivait de l’océan, de loin, de pays qui avaient faim de nourriture et de pouvoir.

Chez Chester et sa femme Ruby – qui étaient fiers de proclamer que pas une goutte de sang non-indien ne les contaminait – eh oui… le racisme va dans les deux sens – j’ai fait ma rencontre avec la réalité.

Ruby et moi à Fort Sill où Geronimo a fini ses  jours

Ruby et moi à Fort Sill où Geronimo a fini ses jours

Une certaine pauvreté, un grand talent de conteurs, orateurs, infatigables auteurs de longues lettres détaillées et parfaitement construites, artistes (Chester dessinait magnifiquement bien), une beauté dans les traits qui m’émouvait même chez les vieillards édentés, une grande douceur dans la vie quotidienne, peu de bruit, une pudibonderie agaçante. Chester m’a regardée avec horreur plusieurs fois : lorsque je lui ai mentionné une bière bue à l’aéroport entre deux avions à Denver;  il lui a presque fallu des sels pour le ranimer quand je lui ai offert une boîte en métal de biscuits Delacre décorée d’un tableau de Paul Delvaux : des femmes nues dans une gare… de la pornographie sur des cookies, comment se pouvait-il? Et la quinte de toux quand il a vu la statue de Manneken pis dans le livre sur Bruxelles que j’avais apporté… il refusait même d’en prononcer le nom, comme si ses lèvres allaient se putréfier et son coeur se transformer en bloc de sel!

Ils ont aussi une belle indifférence au lendemain, ainsi qu’une agaçante tendance à « taper » pour l’argent qu’ils n’ont pas. L’argent se donne et ne se prête pas. Ça marcherait dans les deux sens s’ils avaient de quoi. Car ils sont généreux.

Avec Ruby – qui avait un travail de nuit et un de jour tandis que son Chester se prélassait dans l’oisiveté – et le petit-fils Baby Lane, nous sommes allés voir le Grand Canyon, et les villages pueblos autour d’Albuquerque…

Grand Canyon avec Baby-Lane

Pour mon départ ils ont organisé un grand pique-nique au bord d’un étang plein de poissons-chats, et tout le monde m’a apporté un cadeau. J’ai eu des dream-catchers, des colliers de perles, une poupée Katchina, un châle de danse, un coussin brodé de motifs chrétiens, des boucles d’oreille, un tablier seminole … Et un long discours de Bruce, le fils aîné de Chester auquel je n’ai pas compris grand-chose… On m’avait cuisiné du ragoût indien, de la bouillie de maïs amer, et un cuisinier noir avait pris un jour de maladie à son restaurant pour préparer, un grand sourire aux lèvre, du dirty rice, recette de Louisiane. Le drapeau belge a été mis sur la hampe de la maison pendant tout mon séjour car j’étais un invité d’honneur !!! Un visiteur m’a offert une plume de dindon sauvage, signe de grande appréciation.  Une vieille indienne m’a cuisiné un gâteau au chocolat assez atroce, mais fait avec le cœur, ingrédient de choix…

Chester reçoit des amis - le drapeau belge flotte au vent de l'Oklahoma

Chester reçoit des amis – le drapeau belge flotte au vent de l’Oklahoma

Plus loin, dans un pueblo du Nouveau-Mexique, j’ai eu l’autorisation de passer un week-end. Le mari ne me voulait pas dans son sillage et la courbe de sa bouche et son attitude distante l’indiquaient assez, mais les femmes pueblos sont vraiment maîtresses de maison et il avait dû me subir. Et tout fut fait pour que je me sente à l’aise. Eux non plus n’avaient pas une goutte de sang « impur », et leur beauté le disait assez. Le soir nous avons joué au billard car oui, le living room – énorme – contenait une table de billard, et j’ai perdu puisque je ne sais pas jouer, ce que tout le monde a bien aimé. On m’a montré les photos de famille, et j’ai eu droit au chauffage si fort dans ma chambre que j’ai failli rétrécir sous la chaleur. Ah les tortillas qu’Angel faisait à mains nues sur le feu le matin… et les préparations si pimentées que les regarder me faisait couler les yeux…

Ils sont pauvres, ils sont pudibonds et ceux qui ont abandonné leurs propres rituels au profit de l’une ou l’autre église fantaisiste apportée par l’envahisseur sont d’affreuses grenouilles de bénitier. Les femmes n’ont pas grande foi en leurs maris, qui vivent souvent dans la nostalgie de tout ce qu’ils auraient pu être si seulement les bateaux des blancs avaient coulé au large. Elles sont le présent, et foncent avec courage pour la survie de leur famille. Ils survivront grâce à elles, quand elles auront cessé d’avoir des enfants de chaque garçon qu’elles croient aimer, car l’amour est une notion toute jeune. « Nous n’avons pas de mots d’amour dans la tribu », m’a dit un ami pueblo. « On peut dire tu as un beau cul, mais les mots d’amour c’est en anglais, il n’y en a pas dans notre langue… ».

Ils survivront. Ils survivent.

 

Cachez cette innocence que je ne saurais voir…

Diane au bainLes USA sont un monde que le puritanisme a gangréné. Un monde à la George Orwell. Déjà, l’innocence est tombée au sol comme un membre lépreux. Et même moi, venant d’une Europe souvent perçue là-bas comme une sorte de Sodome et Gomorrhe où l’on boit, embrasse à la française, mange des abats et des gastéropodes, je me surprenais à dissimuler mon innocence. De peur qu’on ne me l’enlève au scalpel.

La liberté s’effrite. D’abord c’est si subtil qu’on n’y pense pas, ou qu’on en sourit…

On ne peut pas prendre sa bonne petite bouteille de rosé bien frappé en pique-nique. Ni une bière. J’ai quand même, assise un soir sur un banc du parc – « le green » de Bloomfield – avec mon ami Chris, bu une bonne bière au goulot en parlant de cinéma. Mais Chris a eu un geste vif pour cacher l’objet du délit à la vue de la voiture de patrouille des policiers, et j’ai compris que nous étions des hors-la-loi. Je me suis sentie dans la peau de Billy the Kid pour une innocente petite India Ale de Brooklyn!

Puis il y a eu le regard soupçonneux et craintif que je surprenais derrière les fenêtres des maisons victoriennes – ces majestés de bois à chapiteaux et vérandas aux couleurs délicates: violet et jaune, vert et gris clair… – que j’admirais et parfois même photographiais.

Ou l’empressement nerveux avec lequel on s’excusait quand, dans la rue ou un magasin, on me frôlait par accident. Ciel, on m’avait touchée, j’allais certainement y voir une approche sexuelle, porter plainte…

L’horreur sans nom qui colora le silence suivant ma déclaration joyeuse selon laquelle j’avais bu mon premier centimètre de whisky à 14 ans sous la supervision de mon père (et non, je n’avais pas aimé du tout!). L’indignation muette d’une personne à laquelle je parlais de Manneken Pis, ce qui m’a presque valu un nettoyage de la bouche au savon! (« que dit-elle? », a demandé sa femme. « Je ne peux pas dire ce mot-là », a-t-il répondu, embarrassé…). La réponse scandalisée d’une serveuse de diner new-yorkais à une amie qui demandait de la bière: « Mais voyons! C’est un restaurant familial, ici! ».

La pâleur subite d’une connaissance à laquelle, heureuse de mon choix, j’offrais des biscuits belges joliment enclos dans une ravissante boite de fer représentant un tableau de Paul Delvaux. Gloups! Des femmes nues avec une statue… quelle perversion, ces étrangers, quand même! Ces dames aux visages d’illuminées qui me demandent de signer une pétition exigeant la virginité des garçons et filles jusqu’au mariage. (Elles me rappellent les amusantes dames patronnesses qui, dans les Lucky Luke, agitaient vigoureusement leur panneaux en faveur de la temperance…).

Il y a aussi ces « églises » sous-branches de sous-branches de branches cousines ou soeurs d’une église plus ou moins officielle qui prônent la femme au foyer soumise et aux petits soins pour son seigneur de mari, mais aussi prétendent lui confier – à elle qui ne connaît du monde que le super-marché, l’église et ses destinations de vacances – l’éducation des enfants. Car l’école, on le sait, leur donne des idées pernicieuses… Et, ne l’oublions pas, une instruction qui pourrait leur donner l’envie d’exiger des choses…

Tout doucement, on ne peut plus rien faire sans être soupçonné d’incontrôlables instincts dépravés. On rétrécit, on dissimule ce qu’on est.

Et même en ayant grandi dans ce carcan puritain et dépuratif, on n’échappe pas toujours à l’opprobre.

Au début des années 2000 Marian Rubin, une brave grand-mère, active et artiste, en a fait les frais. Elle avait suivi des cours de photographie de nus, et gagné plusieurs prix pour son travail. Dans la vie, elle enseignait dans une école dans la ville où je travaillais. Et un jour, ses deux petites filles, 8 et 3 ans, se sont mises à sauter sur le lit toutes nues, avant de prendre leur bain. Et elle a fait des photos. Un employé du magasin de photos au cerveau bien lavé, et lui-même bien zélé, l’a dénoncée et elle a eu la surprise de se faire arrêter par la police en sortant de l’école.

On peut en rire (sauf si on est Marian Rubin, qui a écrit un livre sur l’affaire), mais quand on habite là, on en rit les dents serrées, portes et fenêtres closes. Car lorsque mon neveu m’a envoyé par email des photos de son voyage au Cambodge, celle qui représente un envol d’enfants radieux et nus vers la rivière a provoqué un commentaire de mon mari: » Il faudra l’effacer de ton pc! »

Pas d’enfants nus et heureux sur les plages, pas de bébé sur sa peau de mouton, les fesses rebondies à l’air, pas de petit vin blanc qu’on boit sous la tonnelle, pas de déjeuner sur l’herbe avec une bonne bouteille de derrière les fagots … L’innocence du paradis terrestre a bel et bien déserté ces lieux. Et quand d’une chose naturelle on fait un fruit défendu, on attire les serpents. On voit le mal où se trouve l’innocence qui devient alors la proie des bigots et des serpents.