La calèche de madame est avancée

Ma Lovely brunette de mère n’était évidemment pas une femme comme les autres, c’était Lovely brunette herself. Quand elle demandait un cadeau à son mari, ce n’était pas un 78 tours des Frères Jacques, un mouton doré, de jolies chaussures de crocodile. Enfin… elle a eu tout ça aussi, la futée dame ! Mais je me souviens de la merveille des merveilles, qui était… sa calandre à repasser, qu’on avait installée au « petit grenier », une petite pièce munie de deux lavabos, de cordes à linge, et du réservoir d’eau chaude. Décorée d’elfes que j’avais dessinés sur du papier épais et collés… avec du sirop de Liège, et je vous garantis que ça colle super bien et pendant des années.

La calandre était d’acier peint en vert pâle, et j’adorais repasser. On s’asseyait, on posait le pied sur la pédale, on prenait un long drap de lit dans la manne à linge, pshiiiiiiiiiiiit pour humidifier le tout et hop, sur le rouleau. Ça sentait le linge chaud, ça embuait tout l’étage et c’était tout simplement magnifique. J’aurais repassé pour toute la rue si on me l’avait demandé.

Elle a aussi eu … sa machine à faire des puzzles ! Cette machine infernale était, elle, dans le « grand grenier ». Avec une petite scie menaçante que je touchais du bout du doigt, très consciente que si j’appuyais en même temps sur la pédale, hop, plus de doigt ! Lovely Brunette faisait des pièces savamment compliquées, et ses amies lui empruntaient ses fameux puzzles pour lesquels elle avait fait faire des boites de différentes tailles. Les puzzles étaient alors un plaisir de dames pour l’après-midi, et ses amies eurent tant de plaisir qu’elles perdaient négligemment des pièces, que le chien dévorait ou que la servante faisait disparaître dans l’aspirateur. Lovely Brunette pestait et pestait, et n’a plus fait de puzzles que pour nous. Les boites ont servi de boîtes à cadeaux pendant des années, jusqu’à épuisement du stock. J’ai précieusement gardé ma Blanche Neige qui abandonne seau, savonnée et corvées pour envoyer un message d’amour à son Prince charmant. Il a presque 60 ans (Nous ne parlerons pas de l’âge du Prince…). Un collectible

2016-06-03 09.37.12

Et puis elle a eu sa calèche, noire et jaune à laquelle on attelait la Falinette, et en avant, sous la pluie, le vent, la neige, la grêle ou le plein soleil, les jambes sous un plaid ou la capote remontée, on partait faire des promenades bucoliques dans les bois et prairies, au son joyeux des sabots clairs de notre Falinette que ma mère guidait d’une caresse du bout du fouet – qui jamais ne fouettait – et de bruits secs de la gorge. Les oreilles confiantes se tournaient, enregistraient le message, et elle allait plus vite ou plus lentement, ou s’arrêtait pour que l’on cueille des myrtilles, muguets ou mûres.

En Falinette

Promenade dans les bois, 31 mai 1956

Promenade dans les bois, 31 mai 1956

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