Emotions, émulsion, et si et si…

On tombe amoureux, et puis si on le peut – et le veut – on s’embarque pour le toujours.

Le registre de mariage-Edmund Blair Leighton (1853-1922)

Le registre de mariage-Edmund Blair Leighton (1853-1922)

Et un toujours après, au bout de trente ou quarante ans, on est encore ensemble, ou on ne l’est plus, ou on s’est quittés et repris, ou on s’est perdus et retrouvés, ou on ne veut plus en parler, ou on s’aime tellement qu’on n’a plus besoin d’en parler…

Et qui sait quelle est la recette qui fera prendre l’émulsion ? Ceux-là sont l’opposé, elle vive et rieuse, lui plus taiseux et discret. Ou bien lui aventureux et elle ne recherchant que le confort de la routine. Oh ça ne peut pas marcher, disent les uns. Les contraires s’attirent, disent les autres.

Ceux-ci aiment les mêmes choses, de l’escalade à la chorale du dimanche à la messe. Ils ont envie d’enfants qui ont déjà leurs prénoms prévus depuis l’adolescence. Ils ont tout pour réussir, affirment ces éternels uns, alors que les mêmes autres que l’on connaît lèvent les yeux au ciel en parlant de mort annoncée.

Et si un soir à la chandelle alors qu’on se souvient qu’un tel nous célébrait du temps qu’on était belle, on se console en se disant qu’au fond avec lui qui rêvait d’une famille nombreuse tandis qu’on ne désirait rien d’autre qu’une vie entre écuries et galopades en forêt… et on n’aurait pas été « si heureuse que ça »… qu’en sait-on ? Même s’il vaut mieux ne pas pleurer sur un passé qui ne peut plus être changé ni revécu, rien ne dit que tous ces enfants attendus à deux dans la joie et la paille du paddock n’auraient pas été le lien le plus vivant et magnifique qu’on aurait senti entre lui et nous ?

Et au fond tout dépend de l’amour, de la qualité de l’amour, aussi importante que celle de l’air. Si aucun n’exploite l’autre ni ne lui manque de respect, et que ce qui leur a plu au départ continue de leur plaire malgré tout ce qu’ils n’ont pas souhaité et vient dans le « tout compris »… pourquoi pas ?

Et si un soir à la chandelle il revient dans une vie réelle au ralenti, ou dans une rêverie langoureuse, plus bien fringant lui non plus, mais étincelant de la lumière d’amour qui leur agrandit le regard à tous les deux, et qu’il demande : aurais-tu aimé avoir tous ces enfants avec moi, ma chérie ? … Si la qualité de l’amour retrouve sa limpidité d’autrefois, elle peut répondre que oui, oui bien sûr, elle aurait eu une autre vie, plus remuante, et en aurait aimé chaque moment et chaque enfant et chaque attente et chaque anniversaire et chaque départ et même le nid vide, car elle l’aurait aimé, lui, et il l’aurait aimée, elle. Et si elle l’interroge, aurais-tu supporté, mon amour, ma passion pour l’équitation et les concours hippiques qui parfois t’auraient mis en charge de tous ces beaux enfants ? … si la qualité de l’amour est celle d’autrefois, il peut sourire et imaginer tous ces pique-nique aux concours hippiques de maman qu’on aurait faits en famille, parce l’amour, c’est bien ça… une belle émulsion.

On peut tellement bien aimer ce qu’on croit ne pas vouloir si on le veut avec celui qu’on aime vraiment… On aurait pu être bien dans tant de vies différentes, être soi de mille manières différentes, pour autant qu’il y ait eu l’amour…

Où ont-ils disparu?

Nos chers disparus, où sont-ils ? Pas sous ces froides dalles que nous fleurissons, pas « au ciel » avec les anges et toute l’imagerie religieuse (à l’école on m’avait dit que quand on mourait on allait prier au ciel avec le Petit Jésus, ce qui ne me disait rien du tout…).

Où sont-ils ?

L’expression « il est mort » résonne comme une pierre qui tombe sur le ciment. C’est … lapidaire ! « Parti là-haut » donne une précision géographique à laquelle on ne peut croire.

Le sourire de ma mère

Depuis que ma Lovely Brunette de mère s’en est allée début 2006, elle insiste à me dire qu’elle est pourtant là.

Elle s’insinue dans mes pensées alors que je me crois absorbée par autre chose. Hop ! Pas si chaude, ton eau ! As-tu bien fermé ta porte à clé ? Parfois une odeur familière me ramène son souvenir avec un bouillonnement de l’âme, elle est là, je le sais, je le sens ! Mais dès que je cherche à identifier l’odeur en question elle s’évanouit derrière les voiles qui se referment sur mon inconscient. Ou bien elle remplace mon vocabulaire par toutes ces expressions farfelues de ma prime enfance ou de la sienne, et qu’elle utilisait à plaisir. Le factileur-marchand-de-beurre pour le facteur. Une pimaison pour une combinaison. Ces mots surgissent de mes lèvres à l’improviste, et je l’entends presque rire, complice. Sur mon visage, le sien se superpose… Pas de doute, on voit que je suis sa fille. Ça nous fait plaisir, à toutes les deux.

Mon Papounet m’aide à raisonner quand je déraisonne, et très étrangement il intervient subtilement dans une dispute familiale : des documents émergent, que l’on ne savait exister, comme s’il nous les  indiquait. Oui, bien sûr, ils étaient là, mais parmi tant d’autres que « tomber dessus » tient de ce qu’on appelle « le coup de bol »… Le bol de mon Papounet est loin d’être ébréché malgré les coups!

Neptune aussi court à mes côtés parfois, comme ce jour où, marchant dans les bois derrière Millie dont la queue proclamait un bonheur délicieux, sa présence m’a emplie de joie. Le temps que je me demande ce qui m’avait fait penser à lui, la communication était coupée, me laissant un peu émue et contente de sa visite.

Quant aux chers disparus que nous avons moins bien connus parce que nous étions absorbés par nous-mêmes quand ils nous côtoyaient, ou trop jeunes pour bien les apprécier, ils ne cessent de nous expliquer ce que nous ne savions pas d’eux. Par des photos, de vieilles lettres, des témoignages d’anciens amis ou parents. Ils prennent forme, relief, couleur… vie. Et parce que nous affrontons nous aussi les choses de la vie qu’ils ont dû surmonter, nous admirons enfin leur ténacité, compatissons à leurs souffrances, et l’affection fleurit comme un champ de coquelicots.

Ah chers disparus qui en savez plus long que nous, qu’il est bon de vous avoir ! Le 2 novembre est votre fête et je vous ai fêtés : vos portraits encadrés sont sortis du tiroir, amenant le plaisir de vous évoquer. Et sur le petit meuble bizarre que j’ai peint en fiesta mexicaine, vous vous teniez côte à côte sur un tissage hopi, éclairés par des flammes abricot qui dansaient avec tendresse dans le cristal de Suède. C’était votre fête, vous étiez mes invités et j’ai célébré ce grand bonheur de vous avoir eus, et de vous avoir encore. Une action de grâces.

 

Rien que le mal fait et les bêtises inutiles

C’est tout ce que je « regrette ». Je ne regrette pas les beaux jours enfuis, les lieux superbes qui m’ont donné l’hospitalité ou prêté leurs paysages le temps de vacances… Je ne regrette pas les amis ou grandes rencontres faites qui ont glissé dans les choses disparues de mon quotidien. Je ne regrette pas – bon… c’est un peu plus difficile, j’avoue – la jeunesse que je ne trouve plus que sur les photos.

 

Ca, c’est pas tout à fait vrai de vrai. Je me passerais volontiers des empreintes zoologiques qui me signent : pattes d’oie, cou de dindon, bajoues de bulldog (non ! je n’ai pas des oreilles d’éléphant, qui a insinué ça ?)… Mais c’est un tout compris, all inclusive tour… Pas de recul sans les pattes d’oie, pas de sagesse sans le cou de dindon, et ainsi de suite.

 

Mes villes de vie préférées furent Bruxelles, Aix en Provence et Turin. Et j’adore Liège où je suis aujourd’hui. Je n’ai pas de nostalgie autre que celle, bien voluptueuse, de me dire : « oooooooh, les agnolotti al ragù chez Mina, quel délice… je ne peux oublier ça, ou tout au moins mon palais ne le peut ! ». Ou bien « je ne savais pas la chance que j’avais quand je me baignais dans le Bayon toute habillée et étais sèche en 10  minutes de marche vers le Tholonet »… Mais ce que j’ai connu dans ces villes est en partie disparu  parce que tout change. En même temps… dans mon souvenir c’est immuable, éternellement mien exactement tel quel. Donc… que regretter ? Tout m’appartient encore.

 

Sauf ce que je ne veux pas conserver. Ce que je ne veux pas, je peux me rassurer : c’est fini, c’est passé, ça n’arrivera plus. Pas de danger. Le passé est dans un autre temps et moi je suis aujourd’hui.

 

Quant aux bêtises, il y a eu toutes celles qui n’étaient que des chemins déguisés en bêtises. Et donc sans les avoir faites je n’aurais pas appris les enseignements qui en ont découlé. Les risques « imbéciles » que j’ai parfois pris en toute innocence m’ont pratiquement fait pousser de petites antennes qui ne me trompent plus que rarement. J’ai, avec les années, appris même à arroser qui faisait le projet de m’arroser.

 

Charles-Paul Landon Les regrets d'Orphée

Charles-Paul Landon
Les regrets d’Orphée

Je ne regrette que les vacheries et bêtises inutiles. Mais ça fait aussi partie du all inclusive tour. Ca reste dans la liste des vilaines choses qui retarderont le port de l’auréole et de la tunique de sainte de quelques … qui sait ce qu’est l’unité de temps dans la salle d’attente du paradis ?

 

Mais je ne veux pas cacher qu’avoir déversé un seau d’eau par la fenêtre sur la tête d’un soupirant inopportun et vraiment trop bêlant me fait encore plaisir. Pourtant, si je l’imagine rentrant chez lui avec les chaussures faisant floutch floutch et ses illusions noyées à jamais, je me dis que j’y ai peut-être été fort.

 

Non, je mens : je suis ravie de l’avoir fait !

Vouloir et accepter de vouloir

The Reluctant Bride - Auguste Toulmouche

The Reluctant Bride – Auguste Toulmouche

Se marier … c’était ce que toutes les jeunes filles étaient convaincues de vouloir. C’est ce que leur mère et leur grand-mère avaient voulu. C’était une tradition de mère en fille. Les revêches rebelles comme la tante Ninie et cette vieille folle amoureuse du vicaire, on savait comment elles finissaient : si elles avaient « les moyens » elles tenaient une cour austère où on venait leur rendre hommage en vue de l’héritage et pour le bien de l’esprit de famille. Mais leurs lèvres serrées, leur rire jamais entendu, leur peau  jaunie et tavelée… parlaient d’un célibat pétrificateur. Celles qui s’en sortaient bien, avaient des choses à raconter qui faisaient rire avec un peu d’embarras mais bien du plaisir, restaient belles au fil des décades… celles-là étaient soupçonnées de tout ce qu’on ne nommait pas. Car on ne pouvait afficher cette gourmandise de vivre sans être mariée… Non.

Les « moins bien nanties » vivaient chichement, mais il arrivait que le sourire leur creusât des fossettes et même que l’on en vienne à imiter leur rire de fillette attardée. Après tout, n’ayant pas d’argent, elles n’en avaient pas le souci non plus et pouvaient négliger l’écho de la bourse comme les corsets trop serrés.

Mais rien ne valait la femme mariée. Un homme avait voulu d’elle, en prenait soin, l’entourait d’argent – ou la noyait dans ses problèmes et claquait toute sa dot, mais ce n’était jamais prévu au départ.

Bref… toutes les filles normales voulaient en général se marier. C’était un peu comme passer un examen : assez jolie, assez bien maniérée, digne de porter la progéniture d’un homme et de plaire à sa belle-famille. Une fois passé l’examen, on pouvait « vivre sa vie », celle d’une femme mariée qui a un statut et des occupations… Les amants réels ou platoniques lui donnaient du romantisme. Mais certaines voulaient aussi se marier avec un homme qui leur plairait. Petites exigeantes, va ! Or le choix était de courte durée et d’un rayon encore plus court. Les jeunes filles qui restaient sur le marché trop longtemps devenaient vite du second choix. Il fallait donc faire un massacre de cœurs dès le premier bal, à coups d’éventail, de répliques spirituelles mais modestes, d’œillades tout aussi modestes bien qu’avec un zeste de flammes.

Et les soupirants sortaient du bois.

Eux aussi, d’ailleurs, pensaient vouloir se marier puisque ça prouverait dans la ville qu’un solide boulet les retiendrait désormais à leur travail et leurs engagements. Ça faisait partie des choses à faire dans une vie rondement menée. Et s’ils ne choisissaient pas assez vite, ils devraient se contenter des délaissées du premier tour, celles avec un nez en pomme de terre, un papa ayant fait de mauvaises affaires, une odeur dérangeante, de l’alopécie et quoi d’autre encore… Ils faisaient donc leurs avances.

Et ils n’étaient pas tous beaux ou séduisants comme dans les films. Et les beaux et séduisants l’étaient aux yeux de toutes les jeunes filles et de leurs mères férocement attentives, la compétition était serrée. De plus… ils n’avaient peut-être pas de garanties familiales et financières. Ou étaient précédés de rumeurs : il boit, il joue, il a une maîtresse plus âgée, il a déshonoré une jeune fille, on n’est pas sûrs de qui est son père… Et voilà où, bien souvent, la jeune fille, pour faire ce qu’elle voulait – se marier – allait aussi devoir faire ce qu’elle acceptait de vouloir.

Transiger.

Le jeune homme qui avait souvent des croûtes au bord des cils et la lèvre morose, mais allait reprendre l’étude notariale du père au  lieu de ce brun rieur aux dents blanches qui n’avait pas le sou. Le vieux garçon terne comme une paire de charentaises mais qui sera – hélas – sans surprise au lieu de ce pétulant farfadet que l’on soupçonnait d’avoir cocufié le brave vieux monsieur Machin si fier de sa jeune épouse, et qui était sous laudanum depuis l’affaire.

Oui, la jeune fille se laissait emporter par les préparatifs du « plus beau jour de sa vie » et la gaieté la grisait. Le cœur chaud de joie elle s’efforçait avec l’aide de sa mère de voir (dénicher ?) les charmes de son époux. D’ailleurs on lui garantissait qu’elle aurait oublié l’intrus dans ses pensées en un rien de temps. Bonne fille, elle ne pouvait faire la différence entre ce qu’elle voulait et ce qu’elle acceptait de vouloir aussi.

Les années passeraient avant que, si elle n’avait pas été vaincue, elle réalise qu’elle n’avait pas du tout eu ce qu’elle désirait, et bien souvent, comme l’éclair d’une flamme que l’on souffle aussitôt, le souvenir du favori s’agiterait en elle et lui rongerait le coeur.