La chorale de la grande confrérie des malchanceux

Tout le monde est à plaindre, et on le leur rappelle sans cesse.

C’est pas leur faute, il leur est arrivé ceci ou ça dans leur enfance ; ils sont noirs, jaunes, citadins, riches, pauvres, paysans, moches, culs-bénis, mécréants, trop cultivés, analphabètes, descendants d’esclaves, d’alcooliques, migrants ou immigrés depuis X génération, femmes, homos, transgenres (refoulés ou pas), vieux, jeunes, sans enfants, avec enfants, chômeurs, investis d’une position qui leur demande 65 heures/semaine de leur vie… Leur père a fait de la prison, leur mère jouait l’argent du ménage au casino, on les a forcés à prendre des leçons de piano petits alors qu’ils détestaient ça, ils ont passé trois ans dans une secte et ne s’adaptent plus…

Bref, on doit tous les plaindre, et ne pas trop attendre d’eux, quand même : leur vie est vraiment trop difficile. Ils peuvent s’écrouler dans nos bras, en larmes, et nous devons leur tapoter gentiment les omoplates, submergés de compassion.

Et bien entendu, en background on entend un chœur de lamentations (Và pensiero !), qui les déresponsabilise de toute agressivité, passivité, désespoir, apathie. Qui leur dit « c’est bien normal, pauvres mutilés de l’âme, victimes de la vie que vous êtes, de vous laisser prendre en charge et supporter par tous ces nés le derrière dans le beurre qui ne vous comprennent pas ». Parce que les autres, c’est bien connu… ont une existence qui glisse sur la soie.

Ces autres qui sont pourtant eux aussi femmes, transgenres (refoulés ou pas), de toutes les teintes de peau disponibles, jeunes, enfants ou petits-enfants d’alcooliques, croyants ou agnostiques, etc…

On le dit assez va, qu’on a tous au moins un cadavre dans nos placards. Certains le brandissent en étendard, d’autres ferment le placard ou démontent peut-être le cadavre pour le jeter discrètement dans les ordures et vont de l’avant. Peau neuve, ça peut se refaire et se refaire, comme les liftings. Chaque vie est une nouvelle existence, et on peut, la plupart du temps, détacher son wagon du train des grands malheurs familiaux et sociaux.

Chacun est un jour ou l’autre confronté avec ses différences, et l’indifférence ou le rejet. C’est comme ceux qui sont nés avec un gros nez : certains le font raboter et d’autres y font si peu attention que ça devient leur brise-glace. Pareil pour la canine en proue, qui forcera les uns à sourire une fois tous les dix ans parce que tout le monde insiste et les autres à afficher cette coquetterie, celle qui attire le ting-ting des rayons du soleil.

La vie est pleine d’histoire de gens qui ont réussi en dépit d’un berceau maudit par trois sorcières au moins. Et sans parler des réussites étonnantes qui font histoire ou la Une des journaux, il y a les réussites tout simplement dignes, celles des gens qui ont fait leur chemin sans entrer dans le club des malchanceux, en misant sur les bonnes cartes qu’ils avaient en main.

Le tricheur - Georges de la Tour

Le tricheur – Georges de la Tour

Le rejet est aussi naturel que l’intégration. Peu importe qu’il soit le fruit de « la peur de la différence », « de la peur de l’autre », ou simplement le confort de ce qu’on connaît déjà, ce n’est pas forcément une agression. Et que les bouches en cœur ne me disent pas qu’elles n’ont jamais froncé le nez devant un certain type de personne, de vêtement, de langage et hésité à aller voir de plus près. Ou frémi à l’arrivée d’une nouvelle famille de voisins juste à côté. S’être méfiées d’une fille ne respirant pas l’intelligence et fraichement engagée par le patron… qui est son parrain. Ça ne fait pas d’elles des monstres mais des personnes normales. Le tout repose dans l’expression de ce rejet, et sa gestion.

On est tous le paria de quelqu’un, ou de quelques-uns. Et sauf dans les situations violentes et réellement traumatisantes… on trouve sa place, et on n’a pas besoin d’une chorale qui nous drille le cerveau avec des « aaaaaaah combien je pleure devant cette suite de malheurs ! ».

Tout le monde a de bonnes cartes pour surmonter ce rejet, celui qu’on ressent et celui qu’on subit, en laissant le temps au temps. Ce qui nous rend différent est souvent aussi notre atout, une fois qu’on l’a apprivoisé. Et qu’on a compris que le rejet est aussi parfois une forme de curiosité, d’intérêt déguisé. Je me souviens de cette fille que ma « meilleure amie » et moi avions surnommée Boule Puante en classe. Elle venait d’arriver, et avait les cheveux en pièce montée et laqués à la Pétula Clark. Nous, nous avions encore le serre-tête et la mise-en-plis bigoudis de la nuit. Boule Puante est devenue notre amie inséparable et a été rebaptisée Dédée.

À quand la grande confrérie des bons jeux en main ?