Les monstres à deux têtes

Monstres… réels ou malheureusement évadés de cette prison imaginaire qui dit que différent c’est monstrueux.

Sans sombrer dans les excès des téléfilms américains ou la psychanalyse simplette de certains romans (vous savez… le/la psychopathe qui sévit en constellant l’écran ou les pages d’éclaboussures de sang et de cervelle, pour qu’à la fin l’auteur ou le scénariste n’ait d’autre issue que de le/la faire descendre par un flic zélé et presque mort lui-même, ou l’interner dans un hôpital psychiatrique, des fois que son évasion pourrait donner le point de départ d’un nouveau best-seller ou block-buster… Le retour, quoi ), bref, sans plonger dans ces abimes, il y a des désastres plus ordinaires et discrets qui se déroulent à portée de regard. Et qui parfois aussi mènent à la mort par voie rapide : le meurtre ou le suicide.

Je pense à ceux qui sont nés dans le « mauvais corps », et qui ne pourront pas se résoudre à faire admettre la chose par leur entourage. Je pense à ceux qui sont attirés par leur propre sexe et sont eux aussi dans l’impossibilité d’en parler pour le faire accepter. Et tant d’autres situations engendrées par les règles, religieuses, sociales, traditionnelles, familiales. Toutes celles qui imposent une double vie secrète, absolument secrète. Parfois c’est tout simplement une double vie affective, un conjoint de fait et l’autre de cœur, menant parfois jusqu’à une double famille. Il y a ceux qui ont perdu leur travail ou n’en ont pas retrouvé, et font semblant au prix d’épuisants stratagèmes, aussi longtemps que c’est possible, après quoi c’est le drame. Quelle tristesse, la vie durant avec deux têtes, quand la bonne suffirait pour respirer l’air pur de la joie de vivre.

Et il ne faudrait pas oublier ceux dont la perversion, quelle qu’elle soit, les fait se sentir de vrais loups-garous, fuyant la horde qui les traque. Il arrive même que ces « malheureux » sèment des cailloux comme le petit Poucet pour qu’enfin on les démasque, arrêtant leur souffrance et leur honte. Ceux qui ont la pulsion et la curiosité de faire souffrir, de voir saigner, d’entendre hurler…

Tous ces gens existent. Un jour hélas le mécanisme du secret grippe. Quelqu’un sait, comprend, devine. Alors soit ça se passe « bien », soit c’est l’instant terrible qui fait tout basculer. L’instinct de survie parle fort et immédiatement, empêche un raisonnement clair, et il faut tuer pour continuer cette exténuante double vie qui n’a aucun sens.

Je suis toujours étonnée quand la famille et les amis témoignent, en toute sincérité, du fait que ce qu’on reproche à l’accusé est absurde, que c’est un doux, qui ne ferait pas de mal à une mouche, toujours serviable, proche de sa maman, ayant pleuré à la mort de son chien, le chapelet dans la poche… Ils disent la vérité, bien sûr : ils ont vu le leur, et pas l’autre. Je me souviens d’une image au procès de Jeffrey Dahmer, le terrible regard échangé entre lui et son père, abasourdi pour l’un, honteux pour l’autre. Jeffrey a eu la chance d’être assassiné en prison, lui qui avait demandé la peine de mort sans l’obtenir. Et si bien entendu on a le cœur broyé en pensant aux victimes et leurs familles, comment ne pas s’émouvoir pour lui… et sa famille ?

Et l’envie de tuer est si naturelle que c’est tabou. Tu ne tueras point. J’ai un jour griffé quelqu’un qui me persécutait depuis plusieurs jours. Je lui ai brusquement griffé l’avant-bras. Il venait de franchir une limite et je n’ai pas réfléchi mais agi, scratch, j’ai enfoncé mes ongles et ai tiré vers moi, une seule fois mais bien profond, de beaux sillons bien labourés. Et je me souviens que c’était monté de loin à l’intérieur, et que c’était l’envie de tuer. Il n’en est pas mort (mais que ça m’a fait plaisir, mais plaisir, de voir qu’il avait ensuite un gros bras rouge pendant des jours, et qu’il avait été obligé de dire que c’était un chat… ). Cette envie n’est pas loin, même si elle monte rarement (on ne s’en plaindra pas !). Et la mise à jour d’un honteux secret doit la faire jaillir. Tant qu’on n’a que ses ongles, ce ne sera pas trop grave…

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Le Jésus que j’aimais avait une vraie odeur

Lorsque j’étais au camp de concentration à l’école primaire, pour nous réjouir au cas où la mort aurait voulu de nous un peu tôt on nous promettait que nous serions assises près de Jésus au ciel et qu’on chanterait et prierait pour l’éternité. Je cachais donc soigneusement mon secret : j’avais bien l’intention de ne jamais mourir. Je n’aimais déjà pas prier une heure – chanter ça allait encore mais bon, je n’aimais qu’Il est né le divin enfant et Les anges de nos campagnes – prier pour l’éternité sous la surveillance de Jésus ne me disait rien du tout.

Dans chaque salle de classe on le trouvait sur la croix, l’air alangui et non pas mort en souffrance. Les joues roses et les yeux clos sur une absence de douleur suspecte. Ou marchant comme un mannequin, vêtu de blanc ou mauve avec des liserés or, les cheveux flottants et luisants comme pour une publicité de shampoing, rose comme un massepain cru de Noël. Dans mon petit livre de religion il était toujours figé dans une pose théâtrale, avec toge, manteau, des plis harmonieux que seul l’amidon ou un tissu riche et épais peuvent donner, dans des coloris fantaisistes. A part le fait qu’il avait une barbe et pas d’ailes, il était en tous points identique aux anges représentés.

Un personnage imaginaire. Autant que Peter Pan.

Il ne faut pas prendre les enfants pour des idiots. Aucun enfant ne pouvait croire que cet homme pâlichon qui gardait un bras levé et les doigts féminins joliment inclinés, les pieds propres et les joues colorées… était un leader, le fondateur d’une religion, un homme capable de tenir tête, de s’imposer. Ca ne tenait pas debout. Comment cet homme à la peau délicate pouvait-il avoir résisté au diable dans le désert ? Le diable n’est pas n’importe qui, tout de même!  Il est velu, cornu, ses yeux sont jaunes, sa queue fend l’air et est fourchue, il sent très mauvais, ricane en postillonnant, a des ongles de mandarin et ses sabots font des étincelles au sol quand il s’impatiente – ce qu’il fait en permanence. Et en face de lui, Jésus tout d’ors et  pastels vêtu, le pied sans cors ni poussière, la barbe peignée lui aurait tenu tête ? Allons donc !

Comment aurait-il pu sauver la femme infidèle de ceux qui, la pierre à la main déjà levée, veulent obtenir justice, cet homme ? Après tout, il s’opposait à une loi qui existait et qui était même considérée loi de Dieu. Et voilà qu’il ne contestait pas la loi, ni ne diminuait la faute de la femme, mais subtilement faisait remarquer, à des hommes bien-pensants et indignés, que tous nous avons quelque chose à nous reprocher et pourrions aussi tomber sous la loi de Dieu… appliquée par les hommes. Sa parole devait être puissante, bien démontrée, sans faiblesse. Il devait être convainquant, et a sans doute dû calmer son auditoire échaudé quelques fois.

Je préfère de loin ce vrai Jésus, l’homme de chair, de sang, de colères, passions, compassions, mission. Sage mais pas naïf. Qui n’est pas mort tout alangui comme si un miracle lui enlevait la douleur et sa laideur, mais le faciès grimaçant, se plaignant bien fort à son père parce qu’il se sent abandonné. Souffrir autant… sans secours… même lui a son moment de fureur. Et il demande à son père, malgré tout, de pardonner à ceux qui ne savent pas ce qu’ils font. Fureur, désespoir, amour. Un homme qui vit sa mort. Un homme torturé, la peau en sueur, le sang engluant son corps, les yeux brûlés par les larmes, la poussière et la peur.

Gustave Doré

Et puis, Jésus est bien celui qui a chassé les marchands du temple… à coups de fouet ! Pas en leur faisant un sermon, non. Tchac tchac tchac ! Furie. Le fouet qui siffle, qui déchire épidermes et robes, arrache des cris de frayeur et de douleur. Ca fait mal, le fouet. Et il le sait. Il est indigné et sa main administre la morsure sans pitié. Ses cheveux roux, sans doute un peu emmêlés, dansent autour de son visage rougi comme une crinière de feu. Ses mains sont robustes, abîmées – il doit quand  même faire autre chose que prêcher pour vivre ! Il a des cals, des coupures, des ongles cassés. Il pêche, il dépèce, il découpe, il allume des feux… Et dans ce temple profane il crie. Il est hors de lui. Son visage est coloré et ses traits crispés. Celui-là est un leader, un fondateur de religion.

C’est lui aussi qui calme Marthe, son amie pourtant, lorsqu’elle se plaint de ce que sa jeune sœur Marie n’aide pas et l’écoute alors qu’elle, Marthe, se met en quatre pour que tout soit parfait. Il prend le parti de Marie, contre Marthe qui pourtant, connaissant la fascination qu’il exerce sur sa jeune sœur, sait que lui seul pourrait avoir une influence sur la situation. Et lui… Eh bien… il ne la soutient pas, trouvant qu’au fond… la jeune Marie a la meilleure part et fait le meilleur choix.

Il aime le vin, aussi, ou tout au moins trouve qu’une noce bien réussie se doit d’être bien arrosée. Il ne vit pas d’air, de pain sec et de prières….

Ah non, le Jésus en pâte d’amande … il ne me disait rien qui vaille….

J’aimais celui qui sentait un peu l’humain, et que l’indignation pouvait transformer en indigné, et que le manque d’ouverture d’esprit pouvait transformer en sage. J’aimais le vrai Jésus.

Jouez hautbois résonnez musettes…

Le père Noël persona non grata? Allons, le père Noël n’est pas affaire de religion mais affaire de solstice, un symbole débonnaire et grassouillet porté par la gracieuse vie sauvage de nos forêts : des rennes qui trottent en secouant leurs grelots luisants.

Santa

La crèche, symbole honni ou offensant? Mais pour qui? En quoi une scène de maternité serait-elle insultante, même si on a déplacé des rois mages pour rendre visite au bambin bien rose, même si, sans mesure d’hygiène, on a pris une mangeoire et l’a remplie de paille pour l’y déposer, ce divin enfant, et chargé un âne et un boeuf odorants mais bien intentionnés de le réchauffer de leurs nasaux fumants ?

Et surtout, comment a-t-on pu en arriver à … ouiiiiiiiiiiiiii tout compte fait, c’est injuste, c’est un affront fait aux autres religions, allez, on efface tout et on on ne dit plus ces gros mots de Noël, crèche, Christmas… pensons à ceux qui ont l’âme blessée et cent fois déchirée en ayant à subir qu’une partie du monde s’amuse dans ces croyances qu’ils ne partagent pas.

Que ce politically correct nous empoisonne la vie, et fausse la donne : ainsi, pour vivre ensemble, on doit effacer les différences. Donc… ne pas supporter les différences, c’est bien ça? Trouver la singularité des autres dérangeante, stupide ou dangereuse. Le politically correct nous vient des USA, où par contre on trouve cool de fêter, le second lundi d’octobre, Columbus Day – sauf l’Alaska, Hawai’i, le Dakota du sud et le Nevada. Columbus Day est une offense contre tout le monde Amérindien, et ils ont beau être les habitants légitimes de ce continent, et s’indigner de cette célébration, ils n’ont pas eu gain de cause.

L’exemple nous vient donc d’en bas et pas d’en-haut en ce qui concerne le respect des autres cultures. Et même si personnellement je n’aime pas Noël et n’y vois rien de religieux, n’y ai jamais rien vu de religieux mais la belle métamorphose d’une joie païenne et saine, j’en aime les personnages et représentations, les chants traditionnels et agaçants (Le Petit tambour rata tatam tam… le Wish you a Merry Christmas, le Divin enfant… etc) et surtout cette petite atmosphère festive qui rassemble tout le monde. Je vois mal en quoi dire Joyeux Noël pourrait être perçu comme un mauvais sort jeté à un non-chrétien, et suis prête à étendre mon plaisir en recevant des Joyeux Hanukkah ou Joyeux Kwaanza… Ne serait-ce pas bon de se dire que les voeux de bonheurs se souhaitent et se reçoivent dans toutes les traditions religieuses ou culturelles, au lieu de devoir se mettre la main sur la bouche Oups! Je viens de dire Noël, pardonnez-moi?

C’est quoi, cette uniformité imposée ici et le multicolore recherché ailleurs? On ne veut pas d’une crèche ni d’un bon bonhomme hiver replet qui apporte des cadeaux en sentant bon le poil de renne en sueur, mais on se rue sur la diversité des restaurants indiens, thai, chinois, afghans, portugais, italiens, nordiques…?

On nous fait d’ailleurs, en Belgique, des misères pour le père Fouettard qui accompagne Saint Nicolas en insistant sur le honteux détail qu’il est noir et que c’est dégradant pour l’Afrique entière et tous les coins où elle s’est posée… mais le brave homme est simplement noir de la suie des cheminées. Quand il se lave, chantant sous la douche une bonne chanson à boire, il est blanc de blanc, et range son fouet pour le lendemain. Par contre, le roi Balthazar, bien noir… il peut rester car il est roi, a une superbe tunique de tissus rares et brodée de perles, alors que Joseph et Marie ne sont que des villageois sans le sou pas bien élégants ma foi…

Car si on emprunte ce chemin de dérivation vers l’absurde officialisé, il ne faudra pas longtemps pour que l’on trouve que des appellations comme canal Saint Martin, gare Saint Lazare, place Saint-Lambert sont dérangeantes pour certains, et que pour le bien-être de ces certains (et au diable le nôtre…) on changera en Canal de l’Accueil, gare Bonséjour et place du Partage…

A ceux que ça choque (et surtout ceux à qui on impose que c’est choquant et affirme qu’on lutte pour eux, oui, rien que pour eux… en échange de leur soutien, ce qui est la moindre des choses!) je demande pourquoi ça les choque. Pourquoi ils se sont déplacés délibérément dans des pays où la vie les offense.

Mais bien entendu… ça ne les choque pas, sauf ceux que l’on a contaminé en leur hurlant, très indigné : “Comment? Et vous tolérez ça? Mais vous avez des droits! Ce vieux bonhomme et cette famille dans une étable, c’est scandaleux, comment ne le voyez-vous pas?”

Et après tout… ceux-là… tant pis pour eux, non?

Faux-culs sur prie-Dieu

Faux-cul 2Catholique. C’est donc ce que je suis. Sans fanatisme aucun et si j’avais eu mon prie-Dieu à l’église il serait à l’état neuf sous sa couche de poussière, car je n’y vais pas. Enfin… je ne vais pas à la messe mais j’aime les églises et assiste volontiers à des messes dites pour une raison particulière. Mais bon, c’est mon choix et je ne m’occupe pas de ce que font les autres. La religion catholique, au travers de quelques chères sœurs dénuées de cœur et des autres – qui existent aussi et furent délicieuses ! – m’a donné une discipline qui est devenue automatique et m’a toujours aidée dans la vie. Et aussi, gorgée de toutes ces belles paraboles, histoires bibliques plus passionnantes que bien des feuilletons ainsi que quelques exemples bien réels, j’ai grandi avec des aspirations de compassion et de « faire le bien ». Grand projet s’il en est.  Et je ne parle jamais ou presque de religion.

Par contre j’ai souvent constaté que les gens qui se présentent en mettant fièrement leur religion en avant comme si elle était une garantie de leurs bonnes mœurs sont à redouter. A fuir. En effet, pourquoi user de sa religion comme d’un laisser-passer dans la confiance d’autrui ?

Prenons Michael R***, un Indien (d’Inde, comme les jolis cochons…) qui vivait dans le New Jersey, et est venu se présenter à l’imprimerie pour faire certains travaux en sous-traitance. Les dents jaunes jaillissant hors de ses lèvres violettes il a dit mielleusement qu’il était un bon Chrétien très honnête et que sa femme et lui priaient pour leurs clients, qu’ils n’étaient pas comme ces chiens d’autres Indiens qui vivaient comme des sauvages et tueraient père et mère pour de l’argent. Sa femme avait visiblement peur de lui et il s’avéra être un filou de grande envergure. Notre relation de « confiance » fut dynamitée par un coup de fil que je lui ai donné et où je ne lui ai même pas offert le luxe de me fâcher : je l’ai calmement lapidé avec mon opinion qui lui a fait bien mal je l’espère.

Ou C***, un ouvrier imprimeur du Guatemala, qui non seulement disait et redisait qu’il était catholique, fervent catholique, catholique irréprochable, et perdait beaucoup de temps à dire ce que Dieu aimait et n’aimait pas comme si Dieu et lui prenaient leur petit-déjeuner ensemble, mais donnait aussi des cours de religion chez lui ! Eh bien C***, une fois mis en confiance, me racontait toutes les escroqueries qu’il faisait ça et là, les justifiant par le fait que les gens qu’il roulait étaient bêtes. Il excellait aussi dans les commérages et la zizanie.

Je dois aussi mentionner un Italien de Turin qui avait été jusqu’à fonder sa propre religionnette pour sauver – contre rétribution, on ne  s’étonnera pas… – ses ouailles de la damnation éternelle et savait mieux que quiconque les desiderata de Dieu. Invitée à venir assister à une de ses réunions prêchi-prêcha, j’ai appris que j’étais vouée à l’ire éternelle du Seigneur. Je pouvais faire la route jusqu’à Saint Jacques de Compostelle sur les genoux en mangeant des clous trempés dans du piment, rien n’y ferait : j’étais divorcée et tant pis pour moi, rien à faire. Pas de rachat, rien ! Naturellement ce charmant monsieur devait avoir une connivence spéciale avec Dieu car il avait, à ma connaissance, volé une quinzaine de tableaux à un artiste auquel il avait proposé d’exposer en Suisse dans l’hôtel de son frère (et les tableaux ont disparu à jamais) et conseillait à ses « fidèles » les services de son beau-frère,  avocat véreux qui se faisait payer discrètement en liquide à l’ombre des platanes du Corso Matteotti, rappelant qu’entre gens honnêtes aucun document signé n’était nécessaire. Mais je suppose qu’il avait ses arrangements avec le ciel…

En tout cas, tous ceux qui affirment être plus respectueux des lois divines que le commun des mortels sont, pour moi, ornés du sceau « danger » sur le front. Et je n’ai pas encore eu la « bonne surprise » qui me ferait changer d’avis.