J’ai des filles à vendre, des brunes et des blondes….

Il y a quelques années, avec ma cousine Chonchon nous avons – comme maintes et maintes fois ! – reparlé du temps où nous étions des vaches en robe du soir. Nous sommes issues d’une époque charnière, où les traditions en place depuis bien longtemps refusaient de se taire. Peu après notre prime jeunesse, mai ’68 ferait son travail de révolution, mais nous étions encore soumises aux rituels que nos mères – nous le disaient-elles assez – n’avaient pas toujours eu le bonheur de connaître car leurs 20 ans avaient été marqués par la guerre. Mais nous, nous… ! Nous avions le bonheur de vivre nos 18 ans en temps de paix et de prospérité, et on pouvait nous mettre à l’étalage en grande pompe. Avec projecteurs, musique d’ambiance et tout…

Pour Chonchon et moi, c’était l’horreur.

Il faut dire que, élevées uniquement par nos mères et sans trop d’argent superflu, nous n’avions pas la joyeuse superficialité de tant d’autres jeunes filles dont on entendait les rires et coquetteries aux soirées. Je revois encore cette gentille peste qui racontait d’un ton pointu qu’alors qu’elle reprochait à sa couturière de lui faire des robes trop courtes, l’intrépide femme d’aiguille lui avait répondu qu’avec des genoux comme ça, mademoiselle Machin, ce serait vraiment dommage de les cacher...

Et nos mères avaient pour nous des ambitions qui nous donnaient la chair de poule. Et nous faisaient bâiller d’ennui.

On a donc organisé chez moi une soirée pour « mon entrée dans le monde »…  ce qui signifie que j’étais officiellement sur la liste des jeunes filles épousables dans un rayon de 15 kms. Je me devais de rassembler un bel échantillonnage de filles à marier pour les jeunes gens en âge de se déclarer et de s’engager à jamais. Les mères s’échangeaient des listes. Rusaient. Une telle serait invitée même si on savait qu’elle n’acceptait jamais, mais elle serait obligée de rendre la pareille (obligée ou pas, celle à qui je pense ne l’a pas fait mais ça m’arrangeait très bien) ; un tel était pauvre mais faisait danser les tapisseries donc le malheureux virevoltait avec toutes les moches de soirée en soirée ; un autre tel était un excellent parti et s’il acceptait de venir, il serait lui-aussi obligé de me ré-inviter quelque part (il l’a fait… à une soirée payante. Beau parti radin, merci bien !) … On se retrouvait donc ayant convié les gens de la liste, sans les connaître pour la plupart.

On nous a alors envoyées chez la couturière, chez le coiffeur, on nous a donné des sueurs froides pires qu’au matin d’un examen oral dont notre vie aurait dépendu. On nous a dit de ne pas rire en étalant toutes nos dents (six suffiraient, huit au plus), de ne pas dire de sottises, de danser avec retenue et pas deux fois avec le même cavalier. Ciel ! Oui, presque Ciel mon mari ! car il se cacherait peut-être parmi les invités. Deux de mes cousins m’ont martyrisée dans le salon pour m’apprendre le rock, mais l’un d’eux semblait vouloir me préparer pour le cirque du soleil en m’envoyant par la fenêtre après un passage autour du lustre.

Et puis la soirée eut lieu, celle de ma montée sur le podium des jeunes filles prêtes à l’emploi, les vaches en robe du soir. Et je ne m’en souviens absolument pas. Ou si peu. Les jeunes gens devaient être aussi pétrifiés que nous. Leurs mères avaient dû les mettre en garde contre les accapareuses, les danses trop serrées, les mains moites et les ravages de l’alcool. Il y avait un beau garçon – Daniel – qui m’avait invitée, et ré-invitée et que par instinct je ne supportais pas. Il avait une voiture d’occasion qui avait reçu une balle perdue je ne sais comment, et un de mes cousins insistait : ne voulais-je vraiment pas voir le trou de balle de Daniel ? Sorry pour ma mémoire sélective… Il y a eu un prétentieux jeune homme qui m’a dit qu’il ne savait pas qui organisait la soirée et s’en fichait car lui… il n’était pas invité. Le petit pédant de service qui, sachant que j’étais « en Arts déco » me faisait passer un examen oral des plus fascinants en s’étonnant avec une stupeur choquée quand je ne savais de quel artiste il parlait (un raseur de 18 ans… il a dû en casser des pieds, celui-là, depuis!) Il y avait l’habituelle fille qui riait trop fort et voulait tous les garçons autour d’elle, ce qui semblait très bien fonctionner. Les dames autour d’un verre de sherry qui surveillaient que les bonnes mœurs restaient d’actualité et prenaient note de téléphoner le lendemain à ma mère pour lui dire que tel jeune homme n’était pas recommandable et que telle jeune fille faisait « déclassée »…

Il y  a aussi eu le fait que je m’ennuyais tant que je suis allée dans la cuisine pour laver les verres avec la femme de ménage…

Je suis restée sur le podium pendant quelques mois, allant vaillamment danser avec des garçons dont le charme me plongeait dans une torpeur proche de l’ébahissement. Je n’avais en général pas trop de succès – à ma grande satisfaction – dès que je parlais, car j’ai appris par la suite que mes conversations dérangeaient… Oui! J’ai osé dire à un de ces candidats à la parfaite vie de couple que j’avais lu Psychose et la bouche offusquée il s’en est plaint à ma tante.

Elle n’a pas des conversations de son âge… Je ne sais toujours pas s’il me trouvait trop osée ou retardée… Ou s’il a cru que Norman Bates était mon oncle, voire mon amant???

La grand-route des pow wows

Même dans le New Jersey où je vivais, avec les beaux jours les hirondelles n’apportent pas seulement le printemps mais aussi les Indiens. Pas assez pour mon goût, mais j’en ai vus quelques-uns quand même… Pow Wow Highway. Nomades splendides qui vont se déplacer d’État en État, poussant une pointe jusqu’au Canada, passant de nombreux mois sur les routes, gagnant ça et là une compétition de danse, de tambour, ou de costume. Au gré des caprices du ciel, ils s’exhiberont à couvert dans des salles de sports d’écoles, ou au dehors. Des vols de faucons, immanquablement, tournoieront dans le ciel au-dessus de la fête, mus par une mémoire qui n’est pas la leur mais qui leur parle de campements, de chants, de tambours, de restes de carcasses à nettoyer.

Rien ne peut expliquer l’ambiance d’un pow wow – prononcer pauw wauw – si on n’en a pas vu. On est surpris par le calme et la douceur de ces Indiens. Les enfants ne crient pas, ne courent pas partout, ne font pas de terrifiantes colères. On ne rit pas fort. Un respect naturel est de rigueur, respect auquel même les spectateurs blancs se soumettent, intimidés.

Ceux qui sont bénis par un temps clément sont les mieux réussis, parce que le son des tambours n’y rebondit pas sur des murs nus, mais s’élance au contraire dans la beauté du monde, sans que rien ne le retienne. Les odeurs de pain indien frit (fried bread), ragoût d’élan, tacos, riz sauvage avec bison se rencontrent avec bonheur. Certains spectateurs apportent leur chaise pliante, mais il y a toujours, autour du cercle de danse, des bottes de pailles, principalement réservées aux Indiens. Rien que d’être là, en général dans une immense prairie prêtée par un fermier, c’est toute la volupté d’une belle journée au soleil, à la campagne, vouée au simple plaisir des sens.

Le maître des cérémonies fait appliquer le protocole, assez strict.

Le cercle de danse est sacré, et on ne peut y entrer que si convié (en général à la fin de la journée, tout le monde est convié à danser en cercle. Et bien que peu de blancs arrivent à reproduire le pas des Indiens, ceux-ci ne regardent pas leurs pieds en gloussant mais les accueillent avec dignité ). Si une plume s’enfuit d’un des costumes, il est  interdit de la ramasser : elle représente l’esprit d’un guerrier tombé en guerre quelque part dans le monde, et seul le maître de cérémonie peut la récupérer avec les prières nécessaires. Par guerrier mort en guerre, on parle maintenant de ceux qui sont morts en Irak, Afghanistan ou autre champ de bataille moderne!  Il est aussi interdit de toucher les somptueux costumes des Indiens : certains éléments en sont anciens, transmis par héritage, et chaque partie a une signification bien précise. Et, sauf pendant les danses, il est poli de demander la permission avant de prendre une photo.

Si un Indien vous offre de la nourriture, il est poli de l’accepter, c’est considéré comme un grand honneur.

Pas d’alcool, pas de drogues d’aucune sorte.

Si durant l’errance d’un pow wow à l’autre deux jeunes se sont mariés, ils offrent des cadeaux à tous les spectateurs, et là aussi il est poli d’en accepter.

Les danseurs portent des numéros : pendant qu’ils dansent, des juges les observent sans complaisance. Les joueurs de tambours doivent arriver à temps et entièrement vêtus de leur habit de régalia, sans quoi ils perdent des points. Le costume, les pas, la grâce… Il ne s’agit pas de sauter n’importe comment, les pas sont en fait tout le contraire de sauter et surtout, il faut suivre le tambour et la voix du leader. Démarrer à leur signal. Et cesser de danser exactement en même temps que le tambour s’arrête, sans trébucher ni rebondir. Pour nos oreilles profanes, c’est un mystère. Pour les leurs, le rythme du tambour s’accélère un peu avant la fin, c’est le signal qu’il ne faut pas rater.

Le tambour a deux rythmes: le simple représente le battement du coeur de la Mère Terre. Le double, celui des humains. Et oui, quand on est là… on les sent battre ensemble, ces deux coeurs, et le nôtre suit celui de la Mère Terre: boum-boum –  boum ! – boum-boum – boum !

Toute la beauté de traditions qui ne meurent pas s’offre à nous, avec une symbolique qui souvent nous échappe mais nous séduit. Les hommes s’exhibent principalement dans trois types de danses: la danse traditionnelle, pour laquelle ils ont le visage peint – une splendeur! – des plumes d’aigle dans la chevelure, des grelots aux chevilles, des mocassins perlés, un bouclier, un bâton de danse et – ou – une arme. Leur danse mime une traque de gibier ou d’ennemi. C’est une exhibition majestueuse, sans aucune sauvagerie ou violence, mais pleine de force.

Fancy dancer

La fancy dance, qui vient d’Oklahoma, est moderne. Le costume en est très coloré, compliqué et encombrant, avec une coiffe de plumes d’aigle ou de poils de cerf, un tablier, les chevilles enroulées dans de la peau de mouton, des brassards, et deux “bustles”, sortes de queues de dindon géantes déployées à l’arrière, avec des plumes et de longs rubans. Ils portent deux bâtons de danse ornés de plumes. Lorsqu’ils dansent, l’effet est flamboyant, à cause de ces longs rubans qui strillent l’air autour d’eux.

Et puis il y a le grass dancer. Une danse qui vient des Indiens des plaines, ces plaines aux grandes herbes qu’il fallait jadis applatir pour préparer un nouveau camp. Les grass dancers alors tournaient pour plier l’herbe, sans chercher à la casser. Leur esprit se fondait avec celui de la prairie, et ils devenaient l’herbe qui se courbe, qui se soumet. Leur danse est presque mystique, emplie de tendresse et d’union avec les brins sauvages avec lesquels ils s’identifient. Leur costume est en général vert ou orange – la couleur de la prairie -, avec de longues franges et rubans rappelant les hautes herbes et graminées à coucher au sol, et ils ont aussi la coiffe en plumes d’aigle, les grelots aux chevilles, et les mocassins perlés.

Buckskin lady

Les femmes ont également leurs chants et danses. La danse traditionnelle la plus ancienne est celle dite des buckskin ladies. Elles portent de splendides robes de cerf brodées de perles ou de dents de cerfs, à longues franges, des jambières et mocasins brodés de perles – souvent très anciens – et une plume d’aigle dans les cheveux.

Mais des robes de tissu sont acceptées aussi, elles sont alors brodées de fleurs dans le style du travail des Nez-Percés, ou même des tenues Navajo, avec les belle jupes de velours qui ondulent comme le vent dans les mesas, le collier de turquoise et argent dit à motif fleur de courge. Elles circulent en cercle d’un pas lent et bien défini, la plante du pied se posant à plat et marquant un temps d’arrêt pendant que le genou se plie avec souplesse, avant de soulever l’autre pied. Sur un bras replié elles portent un châle à longues franges, et un éventail dans l’autre main. C’est délicat et élégant, et témoigne aussi d’une discipline innée.

Et puis il y a la rapide danse du châle, belle comme le vol d’un colibri. Elle vient des tribus du nord, et est souvent associée à des rituels de guérison. Les pas sont compliqués et rapides, se croisant et rebondissant haut, pour s’arrêter pile en même temps que le battement du tambour. Parfois leur robe comporte plusieurs

Danse du châle

rangs de cônes métalliques brodés, qui produisent un plaisant écho de hochet, et elles déploient leur châle comme des ailes. Elles ont une ceinture, une plume dans les cheveux et l’éventail, ainsi que les jambières et mocassins perlés. Et que j’ai mal pour elles quand une pluie sournoise a laissé de la boue sour leurs petits pieds agiles et nerveux, en pensant à ces splendides reliques qu’il leur faudra recoudre, re-nettoyer avec amour pour la prochaine journée!

Bien souvent, des enfants participent à leur leur premier pow wow avec un grand sérieux – ils savent que c’est sacré, ce qu’ils font… ce n’est pas du folklore!  Ils reçoivent aussi des prix.

On voit aussi l’apparition, depuis quelques années, des hoop dancers, hommes ou femmes. La danse est acrobatique, et se fait avec des grands cerceaux.

Mais il y a encore les conteurs, les joueurs de flûte, les montreurs d’aigles, hiboux ou faucons. On raconte aux enfants des légendes indiennes, et ils découvrent pourquoi le bob cat n’a pas de queue, ou pourquoi la moufette a une ligne blanche sur le dos. Ou, comme en 2002, alors que Rick Bird Chopper, un Cherokee souriant et herculéen – il était lutteur professionnel il y a plusieurs années – était le maître de cérémonie au pow wow donné sur les terres des fermes Matarazzo. Il nous a raconté l’histoire de son petit chien, un chiot qui avait le crâne ouvert et qu’il couvait comme son âme. Ce chiot n’était qu’un chiot comme les autres jusqu’au jour où il avait voulu traverser la route, et s’était fait écraser. Rick avait bondi, pour le trouver mort, ce trop petit animal qui n’avait pas encore vécu, pas grandi… Ce petit imprudent qui n’avait eu qu’une audace dans sa vie, la dernière, et qui gisait la tête ouverte. Alors Rick avait demandé au Créateur de le sauver, de lui donner une autre chance. Et le petit chien avait bougé. C’était le cadeau que le Créateur faisait à Rick: un petit roquet sans race et imprudent, mais qui avait mérité ce miracle, tout simplement parce que quelqu’un lui donnait de l’importance. Et il était là, dans les bras du gigantesque Rick, la tête pas encore resoudée, mais bien vivant, et vénéré comme un trésor.

Pour moi, un spectacle enchanteur. Pour eux, la joie de se sentir beaux, unis, forts, et de se plonger dans leurs traditions en grandes pompes. Un concours aussi, une occasion de gagner $100, $200 ou $500, ou d’avoir bien vendu leurs objets artisanaux ou repas indiens, leur permettant de rester sur le Pow Wow Highway.

 

L’amour pour les nuls

Le rituel de la volupté

Le rituel de la volupté

La bibliothèque de mon grand-père paternel renfermait, je l’ai dit, bien des informations sur l’amour des sens, ou les sens de l’amour…

 

Et mon père vient de me donner « Le rituel de la volupté » de Pierre Bonardi, tout convaincu qu’il s’agissait en fait de l’œuvre incognito de Marguerite Burnat-Provins, trop discrète pour publier un tel titre sous le nom d’une faible femme ignorant naturellement tout, comme il se devait, de la volupté et ses mystères.

 

Mais la dame était loin d’ignorer quoi que ce soit et avait elle-même publié « Le livre pour toi », splendide ode d’amour au corps masculin. Et quelle audace ! On était alors en 1906, elle était mariée, et à 34 ans tomba très très très amoureuse d’un jeune ingénieur, Paul de Kalbermatten. Amoureuse au point qu’elle trompa publiquement son mari et publia ce livre, qui est encore considéré comme l’un des plus beaux chants d’amour de la littérature française, composé d’une centaine de poèmes dédiés à son amant, sa beauté et le plaisir qu’il lui procurait.

 

Marguerite Burnat-Provins

Marguerite Burnat-Provins

Marguerite Burnat-Provins était une relation de mes grands-parents, qu’elle connut sans doute en Argentine alors qu’elle avait une cinquantaine d’années. Elle avait divorcé et épousé son amant et eu une vie itinérante depuis.

 

Quant à Pierre Bonardi,  il est loin d’être un nom d’emprunt. Et en tant qu’homme, il avait tous les droits d’écrire sans détours cet abécédaire de la volupté, publié en 1922.

 

L’origine de la confusion tient sans doute au fait que probablement Le livre pour toi n’était pas étranger à mon grand-père et que deux lettres provenant de Marguerite Burnat-Provins, très affectueuses  et envoyées de Buenos Aires lors du décès de mon arrière-grand-mère en 1926, étaient glissées entre les pages de ce petit livre destiné à faire d’un rustre de caniveau un amant si savant que celles qui ne le rencontreraient pas ne sauraient jamais rien du plaisir. Pauvres créatures…

 

En préface, il nous annonce la couleur : « (…) Mais du quartier pauvre au quartier riche la même lamentation s’élève de celles qui pleurent leurs rêves de jeunes filles. Toutes celles qui ont un jour trahi la fidélité légale ou le serment consenti dans une attente merveilleuse, toutes celles qui courent à l’adultère comme un embrasé vers le puits saharien, toutes n’apportent à leur nouvel amant que leur indigence et leur tristesse qui sont les reflets de l’indignité de l’homme qui prétendit en faire des femmes …(….) »

 

Il continue en comparant les vierges qui n’ont de l’amour que l’écho des cris que la première fois leur avait arrachés, et les femmes infidèles (« perverses ») qui elles, confondent des crispations nerveuses avec la volupté : « (…) Les unes étaient encore guérissables, puisqu’elles ne connaissaient rien que l’ennui de se soumettre régulièrement à une gymnastique écoeurante ; les autres étaient à jamais perdues pour l’amour, puisqu’elles croyaient l’avoir trouvé  alors qu’elles sacrifiaient à une caricature… (…) ».

 

Et voilà ! Sans rencontrer cet amant exceptionnel, même les femmes qui se croyaient comblées ne le seraient jamais vraiment.  Heureusement… il arrivait à la rescousse avec un rituel parfait qui sauverait désormais les vierges et les futures perverses sans discrimination. (Mais il aurait la tâche ardue car… combien de femmes insatisfaites à satisfaire, et donc il lui fallait, par son œuvre, motiver beaucoup de candidats à la volupté parfaite, prêts à se dévouer dans la rédemption de ces pauvres femmes).

 

C’est amusant à lire quoi qu’on en pense. Après un long préambule on arrive à la page 45, celle où débute le rituel proprement dit. Et l’auteur de commencer à tutoyer son lecteur, car il souligne que nous arrivons à des sujets très confidentiels. Il s’attaque au nœud du problème sans détour : éprouver de la sympathie, de l’amitié, une curiosité pour l’autre, c’est bien, mais ça ne fera d’eux que de bons amis. Ils ne seront jamais « amants » s’ils n’ont pas d’harmonie sensuelle : «  (…) Le chien fuit un inconnu et en caresse un autre sans raison apparente, parce que l’odeur du premier lui est gênante et celle du second agréable.

 

L’homme est tenté de faire de même, mais son éducation  l’a perverti et le pousse à juger et non à flairer. Ainsi son esprit critique lui impose-t-il des camaraderies qu’il porte comme des pénitences et dont le seul instinct l’aurait préservé.

 

Or, si un commerce quelconque se ressent de l’antipathie causée par la vue, l’odeur ou le toucher, que dire de cette antipathie installée dans l’amour ?

 

Ce brun s’habituera-t-il à cette rousse ?

 

Cette blonde au  goût fade s’accordera-t-elle avec cet homme noir aux effluves poivrés ?

 

Ils s’y habitueront… ils s’y habitueront… jusqu’à la nausée… et à la rupture (…) »

 

Je vous avoue que je suis d’accord avec lui sur ce point. Je me souviens qu’adolescente, entrant à la banque avec ma mère, nous avons rencontré un monsieur bien fade et peu appétissant, qui s’est rué vers elle, lui a affirmé que j’étais son portrait craché – ce qui visiblement le comblait de bonheur -, tandis qu’elle dissimulait mal son manque d’empressement. Dès qu’il fut parti… elle se mit à rire et me dit « beurk, il m’a un jour embrassée et c’était dégoûtant ! » . Souvenir lapidaire d’un soupirant !

 

Pierre Bonardi, quant à lui, continue en nous expliquant le prodige de l’amour :

« (…) Le prodige de l’amour est qu’il crée pour chaque union des êtres neufs. (…) Le prodige de l’Amour est de couvrir les amours défuntes d’une telle brume et d’illuminer si joyeusement le présent que le présent seul est radieux. Dans une étreinte, que les affinités autorisent et font prévoir parfaite, on apporte toujours une âme vierge, un cœur vierge et un corps vierge. (…) »

 

Bon, là aussi je peux lui donner raison, à ce monsieur !

 

Il se désole de deviner que ce que les hommes auront appris dans son livre, ils ne le révèleront pas à leurs enfants, les laissant à leur tour errer et se tromper. Il explique au lecteur que l’accusation si juste d’avoir été un mauvais père lui fera mal. Mais qu’il ne l’aura pas volée.

 

Et là, chapeau ! Car au fond, il ne fait rien d’autre que comprendre et expliquer que les mariages arrangés le sont sur des bases de raison, et seront des désastres pour la plupart s’il n’y a pas « quelque chose de plus personnel en plus». Il veut nous sauver ! Zorro est arrivé avec son précieux rituel….

 

Tentant de sauver le mariage malgré tout, il se permet de petites comparaisons entre l’amant et le mari… L’amant certes a l’avantage de n’être vu qu’au mieux de sa forme, et prêt aux délices de la chair. Mais… oui, mais ! Que ce soit lui ou la maîtresse, ils n’ont que quelques heures devant eux et souvent ces quelques heures sont égratignées par un simple retard dans « le métropolitain », un souci domestique au moment de partir, un conjoint soupçonneux etc… Alors que le mari, lui, étant là tout le temps, peut tirer parti de l’image romantique d’un coucher de soleil, d’une sonate, de la lecture d’un poème…  Autre avantage certain : le mari mange ce que mange son épouse. Si ils sont friands d’ail tous les deux, eh bien aucun ne sera incommodé par des relents d’aïoli au lit. Par contre  un amant qui fume le cigare ou sent la bière… ça peut couper l’enthousiasme.

 

Indigné, il explique que l’accouplement n’est pas l’amour. Cela ressemble à l’amour comme un bourricot kabyle à un cheval arabe.

 

Maintenant… voici la partie difficile. Car comment reconnaît-on celui ou celle avec qui on vivra l’Amour, celui qui conduit à la vraie volupté et non pas à des crispations nerveuses ?

 

C’est bien simple, dit-il. Il « suffit » – pour un homme – de ne pas hésiter à coucher avec toutes les femmes qui lui plaisent. Ça prendra du temps voire des années mais c’est la recherche du Graal et nous savons combien l’enjeu vaut les affres de la recherche :

 

« (…) Donc, dis à ta maîtresse après ton grand spasme et le sien :
A quel moment me suis-je donné ?
Si elle le sait et qu’elle te parle avec volupté et reconnaissance, loue les dieux et garde ta femme. Tu l’as rencontrée, c’est ELLE. Et mon devoir est de te rappeler  qu’il n’en traîne pas à chaque coin de rue ni dans tous les salons que tu honores de ta présence.
Si elle ouvre de grands yeux étonnés, explique-lui ce que tu veux savoir, pourquoi il importe que tu le saches. La plupart du temps, hélàs ! toutes ces explications sont nécessaires.
Si elle comprend, si elle veut comprendre, prends patience et éduque-la comme tu l’entends. Tu arriveras à la mener sur ta route, tu seras étonné de ses progrès et tu l’aimeras plus que toute autre, puisqu’elle sera l’enfant de ton esprit.
Si elle discute, ergote, fait l’esprit fort et ne veut rien comprendre, va-t’en ! (…) »

 

Voilà… il y avait donc un examen de passage ! Et naturellement, l’homme ne le ratait jamais, seule la femme pouvait échouer. C’est si simple…

 

Mais quelle récompense ! Dans le chapitre Sotto voce il attaque par « Il y a bien une caresse sur quoi je sens que ta curiosité est en éveil et aussi ta perversité » et il tourne en rond pour dire sans nommer, au point qu’on se sait trop de quoi il parle, mais il met en garde : « Oser ces jeux, c’est endosser la tunique de grand-prêtre, de demi dieu… il n’est pas permis de s’y révéler médiocre » et puis il conclut « Mais surtout gardez-vous d’en parler »

 

Pierre Bonardi

Pierre Bonardi

Il serait intéressant de savoir s’il avait une épouse, combien de maîtresses il a soumises au test de l’orgasme simultané (et simulé sans doute…) et si vraiment, entre ses bras, on connaissait l’extase et non pas des crispations nerveuses

 

Et à mon avis, Marguerite Burnat-Provins aurait bien ri à cette lecture !