Villa Philadelphie, Evelyne et Rosalie

CoverEt le voici officiellement lancé dans la réalité du monde du livre, mon dernier roman. Pages de papier, pages que l’on tourne, annote, corne, bénit d’un nuage de thé ou auréole de café en se maudissant, pages entre lesquelles on glisse le signet qui nous attendra demain, sans impatience.

Et que raconte-t-il, ce roman?

Quarante ans qui glissent lentement entre les murs de la Villa Philadelphie, ces deux maisons jumelles que Richard, père riche et aimant achète pour que ses deux filles, jeunes mariées, continuent de vivre proches comme par le passé. Ces deux filles qu’Aimée, sa femme véritablement aimée, et lui, ont eues et qui ainsi élèveront leurs enfants ensemble, dans le même jardin, sous le même toit d’ardoise, fêtant les joies cadencées d’une vie de famille dans la veranda commune.

Et combien il est vrai que l’amour rend aveugle. Car jamais Aimée et Richard n’ont compris que l’entente n’avait pas sa place dans ce qui unissait les deux jeunes filles au caractère tellement opposé.

Et tandis que les années passent, que grandissent les enfants et vieillissent les époux, les caractères de Rosalie et Evelyne se précisent, forgés par la vie, ce qui y manque et ce qui y abonde.

« Richard ne regardait ses filles que par-dessus le journal. Elles étaient le jouet de sa femme, et seraient sa fierté de père quand elles l’allieraient à de bonnes familles dont elles auraient conquis le cœur des fils.»

« Rosalie était ce qu’on appelait un enfant de l’amour, conçue dans les rires et les frôlements interrompus de longs baisers et caresses qui leur coupaient le souffle, leur coloraient les joues et allumaient leurs yeux. Oh ! Ce somptueux secret de la chair qu’ils partageaient et qui les nimbait d’éternité… L’heureux désordre du lit, dont le froissement des draps brodés trahissait le fait qu’ils n’utilisaient qu’un côté, assoiffés de leurs odeurs, tiédeurs et soupirs. Combien d’œillades complices ne s’étaient–ils échangées au cours de ces premières années, les lèvres malicieusement pincées pour contenir à table une joie que les domestiques ne devaient voir, et commentaient ensuite à la cuisine… »

Pour la couverture, j’ai pris une photo de ma grand-mère et sa sœur… qui s’adoraient ! Mais bon… elles « font comme si… ».

Il figure maintenant dans le catalogue Chloé des lys … Ici, ici-même.

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Victoire, ou le chemin de croix d’une flamme…

Les années victoireJe viens de lire – pas trop vite pour ne pas user le plaisir et pas trop lentement parce que mes doigts et mes yeux se trainaient, réticents, au long des pages –  Les années Victoire  d’Anne-Michèle Hamesse.

 
Onirique, le décompte de ces années. Belge dans tout ce que l’esprit belge peut avoir d’indomptable, rêveur, démesuré et surtout… flamboyant. C’est une sorte de malle gigantesque qui contient des Jules, des maris, des chiens et chats, des copines, des enfants – qu’on ne déballe jamais vraiment, nous ne voyons que le bel emballage cadeau ! – des ennemies à jamais ou le temps que ça prend de se calmer, des époques contrastées, des constatations lapidaires sur soi et les autres.

 
Elle donne la voix à Victoire mais aussi à des personnages de papier, des maisons, des défunts (tellement vivants et tellement absents), des amies…

 
Tout commence – sa vie et non pas le livre – par un déchirement, et une fois le ton donné, ça déchire tout le temps. Mais Victoire vit ses drames en technicolor, avec tambours et trompettes, fureur, et toujours ce regard posé d’un peu loin, indulgent avec une pointe d’ironie aussi. Et Victoire se remet de tout, enfin, elle se retourne et ne peut s’empêcher de rire de bien des choses avec le recul, sauf de ce qui ne peut vraiment pas faire rire. Elle nous raconte tout avec un humour féroce, une franchise furieuse et théâtrale. C’est vivant comme un feu d’artifice, et si le son des pétards est parfois proche de celui des grands chagrins que l’on ne peut porter qu’en habits de scène, il y a toujours derrière, déjà, les gais accents d’une fanfare, des ballons et quelques amies en majorettes qui s’esclaffent.

 
Alors, Anne-Michèle et moi mentionnons toute les deux Bicot Bicotin dans notre roman, nous nous sommes toute les deux mariées avec un bandana blanc dans les cheveux, nos romans respectifs (Les années Victoire et Les romanichels) se terminent par des phrases similaires, et nous avons souvent le même regard sur le passé :

 
« Nous sommes une génération perdue, de quoi avons-nous l’air avec nos colliers de fleurs, nos folksongs et nos Katmandou de pacotille ? Nos Woodstock. Nos on fait l’amour et pas la guerre. Ca nous a menés où, toutes ces bêtises ?

 
Nous sommes tous multi-divorcés, nous ne croyons plus en rien ou alors en trop de choses à la fois, nous ressemblons tous aux névrosés des films de Woody Allen même si Manhattan est à Uccle et que Central Park a des allures de Bois de la Cambre…(p.40) »

 
Constat sans indulgence mais qui n’est pas un cul-de-sac, car Victoire, si prise dans un cul-de-sac, escaladerait le mur quitte à se trancher les paumes au sommet et devoir chanter une berceuse au chien de garde de l’autre-côté.

 
Victoire a la soixantaine, et proclame haut et fort : « Les vieux sont des jeunes comme les autres ». Voilà, c’est au fond bien simple. Et si vrai. Et Victoire savoure l’arrivée au bon port de l’amour après les soixante premières années de sa vie. Elle vient de trouver la partie manquante de son être d’amour. Elle prouve que jamais la recherche ne prend trop de temps, que tout ce qui précède ce qui mène à la rencontre (délicieusement fortuite… hum, le destin est le roi du déguisement et adore celui de hasard mais ici il a frappé fort !) n’est que la tempête accompagnant le retour à Ithaque.

Les années Victoire. Editions Novelas, 265 pages. ISBN: 978-2-930599-17-5

Beaucoup de personnages

J’ai écrit ce billet tout au début de mon blog, qui alors était overblog. Nous étions en décembre 2007.

 

1900Oui, il y  en a beaucoup dans mes romans. Ce n’est pas délibéré, c’est simplement que je constate que dans la vie, c’est en effet cette foule de frères, soeurs, parents, familles, amis et parfois même simples passants éphémères qui vont y créer le décor exact.

Bousculés ou aimés par les uns, soutenus ou agressés par les autres, nous forgeons notre caractère, accumulons ou laissons s’atténuer les rancoeurs, oublions ou gardons précieusement les joies. Nous nous teintons de tous ces apports des autres.

Déjà quand j’étais « jeune », (c’est à dire vers 13 ou 14 ans, âge où j’ai brièvement dévoré des romans anglais copiés sur ceux de Daphné du Maurier – vous savez, ceux où une ravissante mais pauvre jeune fille assez nunuche était engagée dans un sombre château pour s’occuper des enfants d’un veuf au caractère macho et paternaliste? Ça ne ratait pas, elle faisait la conquête du monstre malgré des rivales aux décolletés endiamantés et un ou deux squelettes heureusement inodores découverts dans une malle, ainsi qu’une gouvernante sinistre et psychologiquement dérangée qu’aucun châtelain normal n’aurait gardée auprès de sa progéniture!)… quand j’étais jeune donc au point d’aimer ce genre de lecture, disais-je, je méprisais ce truc facile qui consistait à choisir comme héroïne une orpheline et de limiter la famille du châtelain au profil aquilin – et qui savait toujours tout – à en général un frère paillard ou une soeur éternellement vierge, et les deux enfants qui n’avaient que des rôles de figurants. Et juste pour dire qu’il était riche, respecté et convoité, on ne manquait pas de coller la soirée de Noël et d’en décrire les fastes, calèches et équipages. Et bien sûr l’odieuse rivale scintillante de tous ses diams snobait notre pauvre petite Cendrillon seule au monde. Je ne trouvais pas ça normal, aussi peu d’interventions humaines.

Mais c’était pratique, je ne le conteste pas, et je n’ai pas manqué d’utiliser ce subterfuge assez lourd dans un de mes romans d’alors – et ma seule lectrice en fut  mon amie Bernadette! On y faisait la connaissance de mon personnage féminin, balbutiante et humble à souhaits, à bord d’un voilier en direction de je ne sais plus où, et ses parents passaient gentiment par dessus-bord lors d’une tempête. Enfin, elle était seule au monde, prête à être livrée au riche châtelain au nez en bec d’aigle et caractère instable.

A présent pourtant, lorsque j’écris, j’aime la présence d’un vrai groupe de personnes, qui parfois elles-mêmes en approchent d’autres. Ma propre vie n’aurait pas été la même si ma mère n’avait pas rêvé toute sa vie d’horizons lointains que mon père avait vus. Ou si mon père n’avait pas tant aimé écouter ses 33 tours de cire achetés à Buenos Aires, et me prendre dans ses bras pour « danser » le tango. Ou si ma grand-mère n’avait eu la passion du cirque. Ou si ma tante n’avait été si désespérément riche et avare qu’avoir beaucoup d’argent pour moi a l’aura d’une malédiction. Ou si je n’avais jamais su que « Didine », notre vieille voisine en longue robe de satin noir et le cou cerclé d’un ruban avec un camée, avait pendant la guerre caché des messages de la résistance dans une tête de bouledogue en porcelaine dont le chapeau tyrolien se soulevait.

Serais-je la même aujourd’hui sans lui, sans ces amis de tous bords, sculpteurs, peintres, berger irlandais, photographe de stars écossais, champion d’échecs alcoolique et romantique, un Allemand celui-là, ancienne danseuse espagnole devenue serveuse dans un petit resto, fils de gangster belge ( mais oui, il y en a… des gangsters, et leurs enfants!)… Tous ces gens ont contribué à affirmer ou atténuer ce qui se trouvait en moi alors, attendant de pouvoir fleurir ou d’être assoupli. Impossible de me retrouver « à la case départ » après tout ça!

Mon existence a changé de cours bien des fois, mais j’ai gardé la flamme allumée. Et si parfois elle ne fait que respirer en secret sous la cendre, jamais mes paumes ne seront froides, jamais mon coeur ne sera vide. La sarabande de tous ceux qui m’ont appris à épeler les mots bonheur et douleur est longue.