Un grillage de sacrifices

Prenez-moi à la place de mon fils (et fusillez-moi). Mes économies, je les verrai volontiers fondre pour sauver ma femme-ma fille-ma mère… Partez en avant, je retiendrai l’ennemi, avec mon fusil déficient, mes lunettes cassées, ma tremblotte et mes 85 ans.

Il y a de ces sacrifices qui font de la mort un instant qui glorifie la vie de quelqu’un. Mais n’est pas héros qui veut, le courage n’est pas toujours là où et quand on aurait cru le trouver, et puis… l’acte d’héroïsme ne frappe pas à toutes les portes. Nous sommes tous des héros ou des lâches en puissance et ne le saurons jamais parce que l’occasion n’est pas au programme.

Et ces sacrifices-là, je les comprends et les admire. Et espère en être capable si de besoin.

Et il y a les plus petits et innombrables sacrifices anodins. On regarde un film qu’on n’a aucune envie de regarder, parce que ça « lui » fait plaisir. On mange plus de ceci ou moins de cela parce que ça fait partie de « son » régime. On accepte, la mort dans l’âme, d’emménager dans une maison ou une ville qui ne nous attire pas, parce que ça va « arranger » la vie de quelqu’un d’autre, la rendra plus facile. On renonce à des vacances parce que la belle-mère est malade et que qui sait ce qui pourrait arriver si on s’éloigne trop.

Ou bien, aussi, on offre son existence à une cause, religieuse, humanitaire, militaire (bon ou mauvais usage selon où on se trouve…), recherche scientifique, c à d qu’on ne se laissera détourner de rien de ce qui semble la lumière à suivre pour s’accomplir et donner un sens à son existence.

Des sacrifices, on en fait, à la pelle, sans compter. Parfois avec la joie de voir celle qu’on donne au prix de cet effort, parfois un peu frustré mais en sachant que l’effort n’est pas inutile.

 

Mais je ne comprends pas le sacrifice comme directive de vie, l’assassinat de ses propres enthousiasmes, de sa nature, sur l’autel de l’égoïsme et de la manipulation d’autrui.

Les conjoints qui, à force de chantage, de soupirs ou accusations d’être délaissés, sont des crampons et sucent la vie, armés de leur envie de ne pas se prendre en main, jamais ! Les enfants qui usent tout le temps libre de leurs parents, leur passant la pommade avec un « il n’y a que toi qui me comprenne, maman », pour se déresponsabiliser de toute initiative en arrachant conseils ou approbations qui leur permettront ensuite de dire « mais tu étais d’accord avec moi ». Ou de ne pas réfléchir eux-mêmes à ce qu’ils doivent résoudre. Leur collant leurs enfants parce que, c’est bien connu, c’est une telle joie d’avoir des petits-enfants. Oui, certes, mais plus pour « en jouir » chaque jour ou chaque vacances, et se débrouiller avec les vomis, les cauchemars, les disputes, les bobos si, justement, on aspire à la jouissance de son temps après avoir accompli sa mission de parent. Et puis il faut les occuper intelligemment puisqu’on a le temps. Rendre service, oh oui, et oui, ça fait plaisir. Vraiment plaisir. Mais ça fait aussi plaisir d’avoir ses heures et journées à disposition sans être vu comme des égoïstes qui n’ont rien à faire et se vautrent sur ce rien… Ce temps qu’ils ont mérité et qui devrait être principalement pour eux, mais qu’on leur remplit à ras bord et ras le bol. Ces parents âgés qui tyrannisent, exigent, et ne ratent pas une occasion de souligner qu’ils se rendent bien compte qu’on veut les abandonner dans un home comme un chien à une borne kilométrique. Il y a eu – et il y a encore sans doute – des enfants qui dès leurs premiers trottinements étaient choisis pour être le bâton de la vieillesse des parents, auxquels ont présentait la chose comme un destin de privilège « tu ne devras pas te marier, tu resteras avec papa et maman ». Certains de ces bâtons ont peut-être eu un refuge apprécié, et d’autres se sont sentis emprisonnés. Et autrefois on se sentait l’âme d’un criminel si on rêvait à une vie toute à soi, sans s’occuper de papa et maman vieillissants comme unique passe-temps. Ça a sans doute disparu en grande partie mais j’en ai connus, et en connais encore : tous les prétendants sont déclarés nuls par maman, qui rassure : tu peux trouver bien mieux. Ensuite on passe à « tu es si bien toute seule, regarde tes amies cocues, divorcées, battues, abandonnées, sans le sou… Et tu m’auras toujours, moi ! ».

Vivre et laisser vivre. Simple mais bien beau. Et impossible d’oser l’appliquer quand on ne s’est pas mérité l’affection d’autrui mais qu’on l’a arrachée par des stratagèmes : dettes importantes et communes, chantages affectifs à répétition, enfants qu’on n’attendait pas mais qui, surprise, ont jailli d’un chapeau, menaces variées « si tu pars je… ». Alors se met en place la grande œuvre d’élever de hauts grillages : les innombrables sacrifices qui sont autant de menottes, fers aux chevilles, colliers de métal, le tout relié à des chaînes cliquetantes. Ce sont ces passions d’une épouse que l’on étouffe parce que maintenant… elle a des choses sérieuses à faire, le ménage, le travail, et les enfants. Adieu donc la joie d’écrire des poèmes, de faire du modelage, d’aller au cinéma, de créer des modèles de sacs, d’apprendre des langues, d’aller à l’académie des Beaux-Arts pour se plonger dans l’aquarelle ou le croquis. Ce sont les solitudes respiratoires d’un époux que l’on efface : oui oui il est libre de faire tout ce qu’il veut, il le sait bien, mais pas ce w-e, les Trucmuches viennent, le w-e suivant c’est maman qui arrive pour une quinzaine, ensuite on aura besoin de lui pour le déménagement des machins et à Pâques il sait bien que les enfants auraient le cœur brisé s’il ne vient pas à la mer. Et puis il a eu sa soirée entre copains il n’y a pas 6 mois… quel égoïste, déjà que les enfants le voient à peine ! Et s’il rentre tard, il le sait bien, très bien, qu’on ne peut s’endormir avant d’avoir entendu qu’il était là et refermait la porte d’entrée. C’est la liberté d’une fille devenue grande que l’on enferme dans de mots de ferronnerie : Ah, tu vas aussi loin en vacances cette année? J’espère que rien n’arrivera à papa, tu sais il n’est pas trop bien, n’oublie pas de nous appeler tous les jours… ou encore De nouveau ce Cédric? Je trouve qu’il grossit à chaque fois que je le vois, si-si je t’assure, on dirait un potiron!

Ces sacrifices-là, c’est l’immolation de la dignité d’autrui. Des sacrifices inutiles et subis plus que consentis, menant à une vie racrapotée, souvent niée d’ailleurs, déguisée en mais non, tout va bien. Derrière le masque, des larmes sèches et de l’amertume. Le rêve d’un enlèvement.

 

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La résurrection de la pucelle

Je vous parle d’un temps que les moins de 100 ans ne peuvent pas connaître. Ou presque. Un peu moins quand même, mais je n’ai pas connu.

 

Lorsque mon père était jeune homme, il semble que son voisinage cachait bien des secrets, mais hélas trop peu ont traversé les murs, les confidences et les ans pour arriver jusqu’à moi, qui serais pourtant toute disposée à vous les offrir.

 

Il y avait par exemple une famille dont les portes des chambres des enfants étaient munies de petites ouvertures, des petits Judas,  que les parents ouvraient en secret pour s’assurer que toutes les petites mains étaient uniquement consacrées aux jeux de poupées ou de mécano. Ou bien une maison habitée par un médecin qui, excédé des regards fureteurs que lançaient sous ses tentures deux vieilles filles aux lèvres furieuses lorsqu’elles passaient devant chez lui, les attendit un soir patiemment.  Sous la tenture un spectacle grandiose les accueillit – et les fit fuir en  hurlant : il avait exposé son derrière nu entre deux chandeliers allumés. Il y eut aussi, plus haut dans la rue, une jeune mariée qui, à peine eut-elle enfin compris ce que « devoir conjugal » voulait dire,  passa sa nuit de noces juchée sur l’armoire.

 

Et il y avait la pucelle.

 

Une vieille fille qui se fanait entre ses deux parents, chandeliers de sa vie sans lumière. Elle était « la choisie », celle qu’on avait décidé de garder comme assurance vieillesse. C’était une chose courante alors – et je la vois encore pratiquée en douce de nos jours. « Tu ne te marieras pas, et resteras toujours avec papa et maman, hein mon petit loup ? » « Mais non, tu n’as pas envie de te marier, tu continueras à faire tout ce que tu veux à la maison »… Notre pucelle était bel et bien la servante, gouvernante, infirmière et dame de compagnie de ses parents, mais son visage n’était pas malheureux. Il était de cire, mort, comme attendant le baiser d’un improbable prince pour prendre vie. Efficace, elle se flétrissait en se sachant utile. On n’aurait su dire si elle avait un jour été jolie tant elle ne ressemblait à rien, sinon à une discrète aide familiale sans contours définis. Elle avait un frère qui vivait – commerce lainier oblige – en Amérique du sud. Il était celui qui avait réussi, lui. Celui dont on parlait avec orgueil.

 

Puis il arriva aux parents ce qui arrive finalement à tout le monde. Ils moururent. On vendit la maison, et la pucelle disparut de l’horizon.

 

Mais quelques années  plus tard, alors que mon père prospectait pour un emploi en Amérique du sud, il rendit visite au frère de la pucelle et quelle ne fut pas sa surprise de voir la dame débordant d’humour, fantaisie, joie de vivre, entrain… The life of the party. De toutes les fêtes et de tous les rires. Dansant, fumant, s’esclaffant, changeant de chaussures et chapeaux. Sautant en voiture pour aller au théâtre. Ou au vélodrome. Elle habitait chez son frère et sa belle-sœur, avait tout largué de sa vieille vie, et fait un bouquet de ce qui en restait, le vivant par brassées odorantes. Au soleil et au son du tango, aux saveurs du maté, s’enveloppant le soir de châles de couleur pour, peut-être, regarder le monte au loin, près de la baie de Montevideo…

 

1920 - Montevideo: le monteLe Monte – Montevideo, 1920

 

Elle n’avait, m’a dit mon père, aucune amertume pour ce qu’elle n’avait pas vécu, et un grand appétit pour ce qui était enfin à sa portée.

 

Tout compte fait, ce fut une belle vie, même si le meilleur vint tard : elle avait eu le temps de savoir comment savourer les bonnes choses.

De la tristesse, et peu d’autre chose

Ma tante X était une femme charmante et bonne comme le pain. Toujours affolée comme une poule – d’ailleurs mère poule étouffante pour ses enfants – elle veillait au bien de tous avec une telle vigueur qu’il ne restait rien pour elle. Elle avait oublié qu’elle existait. Son corps avait perdu toute forme, le maquillage avait perdu le chemin de ses traits, sa chevelure avait perdu grâce et liberté. Ses enfants étaient un peu mal à l’aise de ce manque de féminité, à côté des autres mamans et tantes sanglées dans de beaux tailleurs cintrés, vestes de fourrure, permanentes audacieuses et la mine heureuse des femmes qui existent.

Non, elle, ma tante X, elle n’était qu’empressement anxieux à prendre soin, prendre soin et prendre soin des autres. On n’aurait même pas pu l’imaginer jeune et jolie, coquette, flirteuse, espiègle, légère de corps et d’esprit.

Pourtant, ma mère me disait que durant la guerre, déjà veuve, ma tante X était retournée habiter chez sa mère et sortait le soir par la fenêtre pour aller aux bals de la croix rouge avec les Américains. Qu’elle adorait danser et était belle et pétillante. Ma cousine et moi riions, incrédules, à cette évocation cocasse.

Comment X la primesautière d’autrefois avait-elle pu devenir ma tante X, le devoir avec le sourire incarné ?

X était une jolie petite fille en chapeau cloche et au visage pensif, aux belles pommettes pâles, aux cheveux blonds. Elle avait grandi sans père, parce qu’il était mort en 14-18, lui laissant une fierté guerrière qui lui faisait expliquer à mon père, son jeune cousin, que son papa était mort au  champ de bataille. Mon père était alors bien petit et se demandait pensivement si le champ de bataille était entouré de barrières, haies ou barbelés… Toujours la plus grande de sa classe, ce qui fait qu’on la repère facilement sur toutes les photos. C’est la grande du fond. Avec ce visage à l’expression rêveuse, une Cate Blanchet un peu féérique.

Winslow Homer (1836-1910) : le nouveau roman

Winslow Homer (1836-1910) : le nouveau roman

L’amour de sa vie vint durant la seconde guerre mondiale sous la forme d’un jeune homme de bonne famille mais un peu voyou, hors-la-loi, canaille. Ses photos montrent quelqu’un qui sait plaire aux femmes, que l’on ne floue pas facilement, dont le charme fait scintiller regards et sourires. La jeune X rayonnait de tout son bonheur, de tout son amour. Et il est mort tragiquement après six mois de tête à tête émerveillé, dans des circonstances particulièrement traumatisantes. Les guerres ne furent pas généreuses avec X.

Nous ne savons rien de sa douleur car elle n’en a jamais parlé. Et au bout d’un moment, elle trompa son chagrin en enjambant la fenêtre de la maison maternelle pour aller se griser d’un peu de vie, de cocktails et d’insouciance avec les Américains aux bals de la Croix rouge.

Et puis la société d’alors n’aimait pas les veuves. Elles étaient mieux respectées que les divorcées, mais enfin… elles avaient connu l’homme, n’est-ce pas, et ne pouvaient donc que représenter une menace effroyable pour les hommes des autres. Plus vite elle en aurait un pour elle, et plus vite les autres pourraient baisser la garde et l’inviter à nouveau dans les maisons convenables. Et c’est ainsi qu’avec la complicité de relations dont l’apostolat était le maintien de la société telle qu’elles la connaissaient, on lui présenta un veuf plus âgé qui avait deux enfants, et n’avait pas plus envie qu’elle de se remarier. Mais la campagne publicitaire fut apparemment bien menée : jolie jeune femme veuve très tôt, pas d’enfant, bonne famille, parfaite maîtresse de maison….

Et ils se sont mariés. Elle qui certainement ne pouvait oublier sa canaille de jeune mari, et lui, veuf d’une part, mais qui surtout n’avait jamais oublié une première fiancée qui l’avait – et c’est assez rare pour qu’on le signale – pratiquement abandonné sur les marches de l’église juste avant le mariage.

Chacun a épousé le remplacement d’un rêve. Chacun a fait de son mieux, loyalement. Chacun a été triste et amer, sans rien pouvoir reprocher à l’autre si ce n’était de ne pas en être un autre encore. Elle a abandonné tout ce qui avait fait partie de cette courte mais heureuse romance d’autrefois avec un aimable coquin, et s’est dissimulée dans un corps épaissi et sans formes, prenant les poussières de manière obsessive, prévenant le moindre désir au point de faire craindre de désirer quoi que ce soit. Son second mari est mort assez vite et c’est alors que je l’ai connue, éperdue de vouloir bien faire et faisant trop, agaçant enfants et famille.

La jolie grande blonde au visage intense et au rire qui montait si facilement n’a pas pu survivre.

Ma cousine et moi regardons ses photos de jeune fille, de petite fille, et rencontrons enfin cette femme qui a combattu – mal mais sans jamais se décourager – et qui sans doute, quelque part, a surtout joué de malchance.

Je t’aimais bien, tante X, et je t’aime encore mieux maintenant !