No Big Deal

La foire du livre, et toutes les foires un peu importantes (du livre). Je vais chaque année – en visiteuse – à celle de Bruxelles, plus pour la sortie que pour la cohue et la marche dans un sauna bruyant, sortie qui suit le repas très amusant que je prends avec mon ami Denis, qui arrive de Besançon. Occasion pour nous de papoter, rire, parler de bouquins, d’auteurs ou éditeurs que nous connaissons de près ou de loin, et puis une bonne marche vers le plus grand bain de vapeur de la ville, la Foire du livre de Bruxelles, où nous ne nous éternisons pas plus qu’il ne le faut pour faire notre tournée de reconnaissance. On en sort liquéfiés et les joues comme des pommes d’amour.

De l’air ! De l’air frais, et du silence, et la promenade retour le long du canal et puis le quai aux briques, on aime bien ça…

Foire du livre Alain Bustin 2015

Foire du livre, visite d’Alain Bustin 2015

Et il faut avouer qu’on est tout content lorsque, auteur inconnu, on a au moins été une fois faire acte de présence, la plume d’oie bien taillée et l’encrier rempli, le sourire sympa mais pas prédateur. J’y suis allée une seule fois en autographeuse, deux petites heures de ma vie bien remplies, pas désagréables du tout. On y donne rendez-vous aux amis qui habitent du côté de Bruxelles et qu’on ne voit jamais, on fait la photo souvenir (ou deux, ou trois) et on sait ce que c’est que d’avoir été en dédicace dans un grand salon. De loin on a vu le chapeau d’Amélie Nothomb, les deux têtes des frères Bogdanov, celle de Michel Drucker et c’est autre chose que de voir les mêmes visages sur Closer, oui oui oui (pas toujours plus flatteur, je dois dire…). Bien sûr, nous on les a vus, et eux n’ont même pas eu conscience qu’on existait, mais on s’en remet très très bien (au cas où on en aurait été démis…).

Maintenant, honnêtement, il n’y a pas de quoi sonner ni le tocsin ni une joyeuse volée. Personne ne viendra vous voir qui ne vous connaissait déjà suite à un autre salon plus petit mais intime, un achat, ou autre moyen. Personne ne vous y « découvrira ». Et les paparazzi ne s’attarderont pas sur vous, tout au plus vous ferez « le nombre » sur un travelling montrant qu’il y a foule à tel ou tel stand. Les figurants bourdonnants.

Et pourtant, pour le lecteur qui ne connaît pas le système, son auteur localement connu, son poulain favori qui a publié un ou deux livres (le fils de la voisine, l’ancienne première en rédaction du cours de Mlle Machin, le petit ami de la belle-sœur de…), est en train de faire son chemin puisqu’il va à la Foire du Livre de Bruxelles (ou toute autre grosse excitation bouquiniste). On croit qu’il a été choisi, élu, cherché, pourchassé, repéré, puis supplié et que c’est donc bon signe. Même ce grand salon le veut. Même ce grand salon renifle son talent.

2016 en visiteuse avec Carine-Laure Desguin

2016 en visiteuse avec Carine-Laure Desguin

Or la vérité est que tout éditeur qui veut officiellement exister fait de son mieux pour figurer aux salons importants (et pas question de montrer patte blanche mais patte pleine d’écus, florins et ducats ), et convie ses auteurs pour amortir cet investissement prestigieux et ne pas avoir une table jonchée de livres sans petites mains joyeuses pour y écrire de jolies dédicaces.

Mon éditeur ne participe pas (mais il existe oh combien, et la maison d’édition fêtera ses 20 ans la semaine prochaine !), et l’autre éditeur qui m’avait installée sur le trône pendant deux heures ne participe plus. Et donc… moi non plus. Pourtant j’existe, je le jure…

Je vais à peu d’évènements de ce type, privilégiant ma ville d’origine, son libraire dynamique, et parfois un festin de mange-pages si c’est à distance raisonnable, que je suis libre et que je sens l’inspiration. Pour le reste… c’est écrire qui me plaît, et rencontrer ces lectrices (parfois lecteurs, oui oui oui !) avec lesquelles les points communs se sont mis en évidence tous seuls… C’est alors une séance de dédicaces enjouée comme autour d’une tasse de thé, amicale, entrecoupée d’embrassades et de rires. Ça… c’est tout ce que j’aime.

Ceci dit, amis et amis qui dédicacerez jusque dimanche, ne boudez pas votre plaisir et allez-y, hop hop !

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Un amour absolu

Il y a des rencontres qui ne sont pas seulement celle  d’une personne encore jamais vue, mais surtout la découverte d’un écho qui se met à tinter au fond de nous. Nous avons des points communs avec bien du monde. Mais il y a le jour, le moment, l’état d’esprit, la situation bien particulière dans la vie qui font que les mots et sourires et regards que l’on va soudainement échanger avec quelqu’un ont, on le ressent nettement, l’essence de l’exceptionnel. Qu’il y ait  un lendemain ou pas.

J’ai rencontré Charlotte Polis il y a peu. Nous présentions nos livres au même salon. Elle habite ma ville d’origine, dont elle-même n’est pas originaire. Elle a un âge de sagesse, une sagesse qu’elle a mais qu’elle n’a pas empaquetée dans une ennuyeuse austérité de demi-teintes, demi-rires, demi-joies bref, la sagesse d’un gourou de bon ton. Elle souriait, plaisantait, se déplaçait sans cesse avec une vivacité joyeuse. C’est une femme primesautière, aimée et aimante, et l’aura autour d’elle envoie des signaux bien identifiables. Signaux que j’ai bien perçus, tout comme elle a su capter le même message chez moi – tout au moins, je traduis ainsi le naturel avec lequel nous avons admis être curieuse l’une de l’autre, et l’impatience pleine de gaieté qui nous a fait nous échanger nos livres. Je suis donc rentrée chez moi avec Un amour absolu, et une superbe image d’une Fagne envoûtante.

Et, ayant entraperçu l’auteure, j’ai retrouvé l’élan, perdu depuis des années, de me précipiter au lit pour lire « un chapitre » tous les soirs. J’ai même utilisé le prétexte d’un mauvais rhume pour faire deux siestes de lecture.  Une sorte de résurrection pour moi !

Et que dire du livre ? Ah, le livre !

Un régal. J’ai pensé au profond et délicieux dépaysement que j’avais autrefois en lisant Daphné du Maurier,  Rebecca par exemple. Remplaçons les moors ou la campagne anglaise par les Fagnes, et nous voici dans la même bruyère entre gens bien élevés qui apprécient les marches rustiques sous la pluie, dans le brouillard ou dans le cristal d’un soleil pur comme une poudre d’or. Ils savent être élégants mais aussi enfiler leurs bottes, acceptent la pluie sur leurs visages et les joues rougies par la taquinerie du vent et du froid combinés. Ils sont simples dans l’âme. La demeure, ce précieux théâtre qui accueille l’intrigue est solide, vieille, de mille beautés discrètes, parcourue de fumets exquis de pâtés, de repas délicats – lapereau à la crème d’estragon, ça vous dit ? – ou simples mais qui ont le goût du vrai. On boit du Nuits Saint-Georges, du thé, du café fort. Il y  a un huis-clos de personnages qui semblent avoir leur place spécifique tout en étant parfois imprévisibles. Il y a, parmi les acteurs attendus de ce drame à multiples facettes,  les deux dames pensionnaires, inattendues, pittoresques et observatrices. On papote ou on débat. On maîtrise ses impatiences tant qu’on le peut. On cancane sans trop s’y complaire… Car il y a un mystère et des humeurs  inexplicables, des émotions violentes que l’on teinte de bonnes manières.

La Fagne est le décor omniprésent, l’écrin de ces guérisons, doutes, explosions, révélations, confessions. Et Charlotte Polis la connaît bien, la Fagne. Elle la regarde pour nous avec des arrêts sur image qu’elle nous dépeint avec une minutie amoureuse:

« A mes pieds la brume rampait, estompant la terre molle. Des molinies géantes et de frêles graminées émergeaient du voile laiteux, des troncs maigres aux branches noueuses semblaient implorer le ciel bas qui pesait de toute sa grisaille  sur ce monde lunaire et muet. »

« (…) Et subitement tout s’assombrit. Une à une les lumières de la lande se sont éteintes et la Fagne retomba dans sa grisaille. Les safrans se sont ternis, l’ambre des narthécies s’est obscurci, les campanules se sont alanguies et la frêle violette des marais s’est refermée sur sa pâleur mortelle. Succédant au parfum de myrte et de résine, une odeur méphitique montait de la terre, une odeur sulfureuse…(…) »

Et puis, autant que la Fagne, le grand voile qui ondule sur ce récit, c’est l’Amour. Quelles formes revêt-il ? De quels égarements ne protège-t-il pas toujours ? Quel pardon peut-il libérer ?

Un amour absolu … un plaisir de lecture et puis de réflexion absolu !

Pour conclure avec les richesses artistiques de ce coin de terre dont je proviens, voici l’interview que je me suis amusée à faire pour ActuTV à mon cousin Pirly Zurstrassen…