Les envieux en habit – chatoyant – de scène

Combien de comédiens, natural born liars, ne connaissons-nous pas ? Ces gens qui à peine endossent-ils l’habit de scène et s’arrêtent-ils sous les projecteurs, dès l’enfance parfois, ne quittent jamais les planches, se condamnant à n’être aimés que pour qui ils font semblant d’être et pas pour qui ils sont ?

La petite gentille dont les yeux angéliques pèsent déjà tout le mal qu’elle pourra faire ; le petit qu’a-peur-de-rien et qui n’attend qu’une chose : qu’on le supplie de ne pas sauter de 5 mètres, de ne pas plonger du haut du rocher, de ne pas aller casser la figure au gros de la classe ; le faux zélé, roi de la délation, qu’on ne soupçonne donc jamais de faire ce qu’il pointe du doigt …

J’en connais beaucoup finalement, et plus le rôle a pris de l’importance, plus la personne est malheureuse. Et plus elle est malheureuse et plus elle est envieuse. Et plus elle est envieuse plus elle est peu à peu mise à l’écart par les spectateurs ou co-acteurs qui ont fini par comprendre qu’ils ne savent pas en face de qui ils sont vraiment.

Et elle nuit, cette personne envieuse et malheureuse, puisqu’elle vit la vie d’une autre, imaginaire et idéale, à laquelle elle sait ne pas ressembler. Hélas. Alors que les autres, eux, ont tant de chance ! Quelle injustice… Et elle envie, donc…

Elle voudrait la vie d’un ou d’une autre. Elle imite cet autre. Elle s’imprègne de ses gestes, son style, ses intonations; elle fait, fidèlement, les mêmes activités ou vacances qu’elle; elle cherche à entrer dans le cercle des intimes de cet autre, pour les intéresser aussi.

La femme seule et ravie de l’être, avec ses copines hyper actives et son agenda débordant, mais qui se transforme en oracle funeste quand une de ses amies fuit le groupe pour un amour qu’on n’attendait plus. Elle se donne bien du mal pour faire sombrer l’affaire afin de démontrer que voilà… on est tellement, mais tellement mieux sans homme, sans l’illusion d’un amour à servitudes qui bientôt ne sera plus que servitude. Comme elle. Tiens, buvons un coup aux illusions perdues et oublions cette romance ridicule.

L’homme qui a « réussi son mariage » comme s’il s’agissait d’un concours d’entrée dans la classe supérieure, c à d qu’on ne l’a pas largué, ce qui n’est pas tout à fait signe d’entente conjugale mais… bon, c’est un autre sujet passionnant que celui-ci ! Il donne des conseils aux autres, pérore sur leur devoir d’endurance et de compassion, sans expliquer que lui, s’il tient le coup, c’est parce que de sa femme, il s’en fiche, et qu’il la trompe depuis toujours.

Le boute-en-train de service, toujours le mot pour rire, l’attitude je-m’en-foutiste en racontant les anicroches de la vie quotidienne, de simples péripéties si on y pense, n’est-ce pas ? On se l’arrache car son insouciance fait plaisir à voir, sauf à ses proches qui le voient passer de Jean-qui-rit à Jean-qui-pleure en refranchissant le seuil de sa maison, jaloux, envieux de ce couple de parvenus à qui tout sourit…

La psychiatre née, détachée, distante, à l’abri de la vie derrière une sérénité assez bien imitée, souriant avec indulgence aux remous des autres vies, conseillant ce qu’elle n’a jamais besoin d’appliquer puisqu’elle, elle ne vit pas. Elle ne dort pas, d’ailleurs, ne digère pas, n’aime pas, et se plaint des « autres » ou des « gens », dont elle ne fait pas partie, car ce n’est pas elle qui…

Ça vient dans tous les modèles et toutes les couleurs, tous les âges et tous les sexes, y-compris celui des anges. C’est souvent insomniaque, ne peut plus manger ceci ou cela, ne supporte pas un tas de choses – petit appel du pied discret à une compassion admirative pour quelqu’un qui affronte aussi noblement ses épines dans le pied en question.

Ils nuisent, ils envient, ils usent. Oiseaux de mauvaise augure « pour ton bien », leur habit de scène tissé de fibres toxiques dont le brillant se ternit avec les ans leur colle à la peau. L’enlever serait se mettre à nu, révélant les rougeurs et plaies.

Finalement, heureux les figurants, qui traversent la scène dans leurs propres habits, insignifiants dans la pièce mais tellement bien dans leur petite peau fleurant bon le Palmolive…

 

Après tout, c’est du cinéma

Confinement oblige (ou pas…) « le petit écran » m’a attirée plus souvent. Attirée, façon de parler, mais bon, il y a bien des choses à faire qui ne monopolisent pas l’entièreté de mon cerveau, comme nettoyer l’argenterie, laver les bibelots, raccommoder, repasser, cirer certaines choses (au choix, ou tout, ou d’autres choses encore…) et si alors je m’adonne à ces joies ménagères devant le petit écran, j’ai la joie de penser que… je fais deux choses à la fois. Une activité débordante, en somme…

Donc, une fois de plus j’ai pu aussi analyser le mauvais travail des scénaristes, regrettant les invraisemblances d’autrefois qui étaient malgré tout moins flagrantes.

Aujourd’hui, mise au parfum par les téléfilms américains ou séries (je suis fidèle aux Feux de l’amour puisque je mange face à Victor tous les jours, juste pour ne pas manger en face du mur. Victor est malgré tout un niveau au-dessus, et tous ces mauvais ignobles réunis dans une seule série, ça donne l’impression que la vraie vie est comme la Mélodie du bonheur…), j’ai réalisé que :

  • Le serial killer n’a jamais le moindre mal à entrer dans une maison car il y a l’imbécile de service qui a laissé une fenêtre ouverte ;
  • L’audacieuse enquêtrice rusée ne manque pas de faire tomber quelque chose en se dissimulant aux yeux des mauvais, ce qui donne l’occasion d’une poursuite haletante ;
  • D’ailleurs, toutes les actrices américaines de série B semblant avoir arrêté leur croissance à 1,25 m, et donc porter des échasses, la dite audacieuse enquêtrice – ou la proie terrifiée du serial killer – trouve pourtant le moyen de courir plus vite que le grand dadais armé qui la poursuit, surtout dans les escaliers et les sous-bois ;
  • Personne n’est ce qu’on croit qu’il est. Surtout l’homme ou la femme séduisante. Et son ou sa partenaire crédule a des œillères de cheval de trait ;
  • Méfiez-vous des baby-sitters ou des jeunes hommes à tout faire, on ne vous le dira jamais assez : ils installent des caméras et veulent voler votre parfaite petite famille ;
  • Dans ces maisons somptueuses avec piscine, 600 € de fleurs fraiches quotidiennes au salon, et où il faut des lunettes noires pour se protéger des étincelles de propreté, pas de personnel, juste la souriante maîtresse des lieux qui cuisine uniquement des spaghetti bolognaise après avoir haché menu un peu de céleri. Son mari s’évanouit de plaisir en goûtant la sauce (en boite) ;
  • Les gens les plus simples sont des génies informaticiens, et peuvent hacker sans problème le site de la nasa s’il le faut… Il faut quand même préciser qu’en général ils ont des lunettes et un peu d’acné, mais ils sont très utiles et héroïques dans l’histoire ;
  • Dans les petites villes les plus reculées on trouve un célibataire moulé au fitness qui n’attend que l’arrivée de l’héroïne arrivant de New York et qu’il séduira à coups de couchers de soleil et de yodeling dans la paille… Oy la la you houuuuuuu !
  • Les femmes ont plus d’extensions que de vrais cheveux, et les hommes ont les sourcils épilés ainsi que le torse, souvent… Les poils font désordre, c’est ainsi que je le comprends…

Bref… On continue de s’instruire, non ?

Bon confinement, tant que nous ne confinons pas à la folie tout ira bien…

On se protège comme on peut …

Plongée dans le labyrinthe tortueux  de l’inconscient. Le mien du moins. Prenez votre bombonne d’oxygène et … plouf !

J’ai porté, au début des années ’80, un bikini qui m’allait très bien et que je détestais. Je le trouvais hideux et voyant. Vulgaire.

C’était mon bouclier.

Contre l’homme ! Je sortais d’une relation si traumatisante que je serais sans doute rentrée dans les ordres si je n’avais tant aimé le cinéma et l’aérobic à l’époque… Le mot « homme » équivalait à croquemitaine, créature de Frankenstein et Golem réunis. L’homme faisait partie de la tribu de l’ennemi, à fuir absolument. Ne pas écouter ni croire, ne jamais baisser la garde. Tirer sans sommation. Et naturellement, cet état d’esprit semblait faire de moi l’égal de la conquête du sommet de l’Everest par la tribu ennemie.

C’est une de ces lois de la nature qui ne cesse jamais de m’épater. La salle d’attente ne désemplissait pas.

Avec La-petite-Francine, nous allions souvent à la mer sur l’impulsion du moment, impulsion basée surtout sur les caprices du temps. Nous passions des heures délicieuses à bronzer, manger des crêpes et faire le tour de ce sujet de conversation complexe et inépuisable : les hommes sont des salauds. Oh, on avait dépassé l’amertume, on riait à perdre haleine. C’est tout juste si on ne s’échangeait pas des recettes pour les cuire à petits feux. Et même ceux qui nous plaisaient un peu passaient au mixer jusqu’à ce qu’on en soit définitivement écoeurées avant que rien ne se soit passé.

Je me souviens d’un informaticien qui me tournait autour comme une souricette autour d’un odorant morceau de fromage, et ma foi, j’étais bien un peu intéressée. Je me suis donc empressée de l’observer au microscope, et ai constaté qu’il avait les cheveux qui graissaient très vite, et en prime je n’aimais pas leur implantation sur la nuque. Ensuite sa soeur travaillait dans un magasin que je n’aimais pas. J’avais des méthodes infaillibles pour ma formule magique Vade Retro Satanas.

Et moi, pour aller à la mer avec la-petite-Francine pour nos joyeuses élucubrations Les hommes sont des salauds, j’avais mon bikini épouvantable en imitation peau de panthère, cette protection plus sûre qu’un cerbère et le mur d’un harem réunis, car les malheureux qui posaient les yeux sur moi n’avaient aucune chance : ils avaient mauvais goût ! Ciel, s’ils avaient mauvais goût… Jamais je n’aurais consenti à parler avec un homme qui aimait la peau de panthère en rayonne !

Ces artifices – il y en eut d’autres, car je n’ai pas gardé le même bikini pendant si longtemps ! – m’ont assuré les sept ans de solitude nécessaires à ma guérison. Sept ans de réflexion et de construction. Sept ans aussi d’amitiés féminines et même masculines puisque les amis ne sont pas des hommes, ce sont des amis. Ils ont le sexe des anges, et c’est bien rassurant…

Hopper me le disait encore l’autre jour…

Edward Hopper

C’est à plus de trente ans que pour la première fois de ma vie je me suis retrouvée vraiment « seule ». J’avais quitté la maison familiale pour me marier. Même si sans le vouloir ni le savoir je m’étais retrouvée à la barre de l’intendance – les urgences plomberies, coups de fil à donner, factures à traiter, rendez-vous à prendre, lettres auxquelles répondre etc… – je ne me rendais pas compte de mon aptitude à gérer ma vie parce que je pouvais toujours m’illusionner du fait que nous étions deux pour faire face à ces péripéties ou éventuelles mésaventures à venir. Et que je m’en chargeais parce que lui…il faisait autre chose.

Quoi, je me le demande encore, sans amertume. Autres temps autres mariages.

Lui, il travaillait. Et devait se détendre à la maison. Moi je travaillais aussi mais voyons… je gagnais moins, j’étais une femme. Ca devait donc être moins fatigant. Moins important. Et les week-ends je me détendais merveilleusement en lavant-repassant-frottant et époussetant. Une joie sans pareille. Les délires ménagers qui faisaient pousser d’allègres trilles à Blanche-Neige et Cendrillon étaient enfin les miens. Et il était important que je me dépêche car il fallait aussi … s’amuser ! Enfin, s’amuser à deux car les vertiges du nettoyage m’avaient déjà grisée. J’allais donc, ô grande chanceuse, avoir un bonus : faire une promenade, aller chez des amis, voir un film… Etre une épouse dame de compagnie pour que monsieur ne se sente pas seul et délaissé après son repos bien mérité.

Je n’ai ni amertume ni jugement, c’était juste ainsi. Education incertaine entre une génération qui avait encore fonctionné avec les principes du marito padrone-padre padrone, et de celle de la pilule et cette étrange « liberté sexuelle » à laquelle bien peu comprenaient quelque chose et qui surtout ne nous avait pas apporté tant de libertés car c’était nouveau et livré sans mode d’emploi.

Trente ans donc et me voilà seule. Non sans mal. Je croyais que le mot échec cliquetait sur mon front en lettres de néon. Seule juste en dessous. Je suis allée chercher conseil à la maison des femmes. Elles offraient une aide juridique (qui m’a magnifiquement servi, je dois le souligner!) et parfois psychologique. Avec une abondante portion de féminisme au vitriol. Sans travail ni logis ni plus personne – à moins de vouloir « retourner chez ma mère » comme au bon vieux temps – je suis allée là comme on s’accroche à une bouée dans un océan trop flou pour qu’on voie au-delà des embruns. A la virago assise en face de moi qui me demandait de quel type d’aide j’avais besoin je me suis effondrée comme une baudruche qui se dégonfle bruyamment. En larmes j’ai résumé tous les épisodes précédents : je n’ai pas de travail, pas de maison et pas de mariiiiiiiiiii ! J’avais eu beau ne pas vraiment vouloir de mari, mon éducation ne me laissait pas imaginer une vie sans. Avoir un mari était pour une femme ce qu’avoir un bon métier était pour un homme. Une femme ne servait à rien sans mari, c’était une chose inutile qui allait occuper un précieux espace vie qu’elle ne méritait pas. J’étais orpheline de mon avenir. De mon rôle dans la société : la femme d’untel, la mère des petits machin-chose.

La virago m’a toisée sans bienveillance et a diagnostiqué « pas de mari, c’est le moins grave ! ». J’imagine qu’elle n’en avait pas non plus, au moins elle rendait un homme heureux car un couperet de guillottine ne devait pas être plus tranchant que son résumé glacial.

Dans les rues je ne voyais que les gens « pas seuls ». S’ils l’étaient, leur bonne mine affairée me criait que l’autre les attendait dans leur chez eux. Même ceux qui se disputaient me semblaient heureux parce qu’à deux. Tous les samedis je m’étais imposée d’aller au cinéma et jamais je n’ai vu autant de films d’amour idiots. A croire que je n’arrivais pas à toucher le fond de la commisération. Je pleurais beaucoup.

J’avais raison. Parce qu’en m’allongeant ainsi dans un lit de désespoir j’ai fini par sentir l’envie de me lever, comme Lazare qui devait être bien pressé lui aussi. Et de marcher. Je me souviens m’être achetée un saladier anglais décoré de gibier à plumes pour quand j’habiterais chez moi. Je le trouvais merveilleux, le symbole de mon nouveau moi. C’est avec impatience que j’attendais d’y servir ma première salade, mon premier couscous. A je ne savais qui.

J’allais au restaurant seule et commençais à adorer ça. J’émiettais mon petit pain lentement en regardant par la fenêtre et je me sentais tellement vivante. Libre. Avec des options. Des surprises dans le futur. J’ai eu à la fois un travail et un appartement grâce à l’aide d’une amie. L’appartement était vide ou presque. Mais j’avais peint les murs en blanc et les fenêtres en jaune, et c’était plein de fougères. De lumière. Je me faisais des amies, des amis… J’allais à la mer. Avec moi toute seule, ou avec mon amie Francine, la petite Francine… On en revenait avec les abdos brûlants tant on avait ri.

Je suis devenue moi. Pas la fille de, la femme de, la sœur de, la mère de. Juste moi. Cette solitude était en réalité une plénitude lentement gagnée. Une identité découverte.

La solitude seule était bien plus riche que la solitude-lassitude à deux que l’on sait immuable et létale.

Oui, durant les fêtes la solitude pesait plus lourd, c’est vrai. Mais moins lourd que celles passées dans la solitude à deux, dans une joie de vivre courageusement imitée pour ne pas gâcher l’humeur de l’autre.

Et je sais maintenant pourquoi j’aime tant les tableaux d’Edward Hopper, qui parlent de plénitude. Tout au moins, c’est ce que j’y écoute…

 

Selfie-sticks et sexes à piles, même combat

Selfies : on sourit partout. Regardez comme je suis heureux, heureuse. Regardez où je suis, où je vais, d’où je reviens (seul/seule mais dans une solitude absolument di-vi-ne !). Je suis là. Je souris. J’envoie des baisers et des regards tendres. Je suis en forme. C’est flou? Noooon ce n’est pas retouché, c’est mon petit portable si bienveillant qui fait ça, hi hi hi. Vous avez vu ? Je n’arrête jamais. Et quand je suis en compagnie (une compagnie belle et dynamique et glamour, ça va sans dire…) là c’est l’éclatement complet. Je ris si fort qu’on fait un vertigineux travelling dans mon tube digestif grâce à la vue plongeante de mon selfie-stick. Il faut me réparer les lèvres car elles se sont décousues.

Désirs, « sex-appeal ». Non, les dingues du sexe ne sont pas légion, ils existent bien sûr. Toutes les addictions sont dans la nature et même celle du travail et de l’auto-mutilation, mais rares sont ceux qui, dans le Notre Père, ajoutent « et donnez-nous notre orgasme quotidien », ou tiennent des statistiques avec graphiques et camembert.

On dit souvent que l’amour est le désir du désir de l’autre, mais je ne mets pas l’amour dans cette danse du rut désespérée (y-compris les farces et attrapes provisoires de la chirurgie esthétique et des pilules miraculeuses). Le désir du désir de l’autre existe, mais c’est du narcissisme et pas de l’amour; c’est le manque de confiance en soi et pas de l’amour.

Regardez, mais regardez donc comme on me désire : pas un homme n’est insensible à mon sex-appeal. Quel que soit mon âge (et vous ne le devineriez jamais…), aucun ne pense que j’ai passé celui de plaire. Et il vous suffirait de voir comme ils en redemandent pour être convaincu : je suis ce qu’on appelle bandante. Oui, désolée, c’est le mot. First class. C’est bien la preuve que je suis belle-belle-belle, non ?

Vous voyez bien, c’est pourtant flagrant : pas une femme ne me résiste, un zeste de drague nonchalante, quelques compliments fatigués, et jeune ou vieille elle succombe, et vous les entendriez hurler de plaisir que ça vous clouerait le bec : moi, je suis de la dynamite au lit. Je songe parfois à aller me cacher dans un coin perdu pour que ces hordes de nanas folles de mon corps me lâchent un peu…

Le sexe en tant que performance, étalage de prouesses, auto-adoration, booster d’égo. Comme les selfies. Et c’est principalement un piège, un piège qui fait sourire car qui n’a jamais entendu de ces bêtes de lit qui, une fois mariées ou autrement solidement attachées à l’autre par des emprunts, des enfants, des promesses et menaces, collectionnent les migraines, le travail à la maison, le pas envie ce soir, le grande fatigue subite, le demain je me lève tôt, le tu ne penses qu’à ça ? Trompés eux-mêmes par leur reflet dans le regard affolé de passion leur « proie », ils ont pensé pendant un moment que la grâce les accompagnerait bien après les noces de coton. Comme entretemps ils se sont un tantinet fatigués de ce grand show bruyant, ils décident lentement qu’enfin ils peuvent respirer, se reposer, ne plus hurler comme des écorchés vifs ou danser lascivement en lingerie rouge et… lire un bon polar en pyjama…

Ils ont séduit car ils étaient, c’en est la preuve, séduisants. Que l’amour apparaisse. Celui qui ne pense pas qu’à ça….

Scenario pour film de série B : le plat volé

Hier et les jours d’avant, j’ai cousu. Cousu main car je n’ai pas de machine. Donc je couds à petits points, et ça me prend des heures. Et ça me dentelle le bout des doigts, d’autant que je ne trouve pas mon dé. Pour avoir l’impression de « faire quelque chose »… je regarde d’un demi-œil toutes les 10 secondes un de ces charmants téléfilms qu’on donne l’après-midi. Il y a toujours le couple parfait mais en difficulté quand le film commence (ils vont se réconcilier après avoir compris qu’ils n’aimeront jamais personne d’autre, et le mari en général est estropié, car une maîtresse bi-polaire lui a tiré dessus, ou a voulu noyer sa femme, égorger sa charmante petite fille…), bref, le scenario est toujours le même et en général la meilleure amie de la femme couche aussi avec son mari.

C’est pour ça que ce n’est pas difficile à comprendre en cousant aux petits points.

Et sur la même journée et la même chaîne deux films se suivant montraient la « folle de service » hurlant de rage dans le secret de sa voiture en tabassant son volant de façon vraiment exagérée pour une dame sexy et roucoulante la minute d’avant… Mais bon…

On se dira que c’est poussé, hein.

Et pourtant j’en ai connu une. Bien qu’elle n’était pas sexy, non. Pas du tout. Mais c’était quand même aux USA. Et ça n’a pas bien fini pour elle, je dirais même que toute l’histoire est plutôt triste mais que je ne suis pas près de l’oublier !

Mon mari et moi habitions un appartement que j’adorais, dans une large rue arborée, entouré de pelouses plantées de superbes magnolias, avec une entrée art déco du plus beau genre – porte métallique à belles découpes et le numéro de rue en couleurs sur le verre -, un hall de marbre et de superbes boîtes aux lettres de cuivre très vintage, de beaux parquets, des appuis de fenêtre en bois gigantesques, des cache-radiateurs à trou-trous, et des couloirs et escaliers très larges recouverts de beau tapis rouge. De grandes caves dans lesquelles on avait quatre machines à laver et quatre séchoirs, et Jack, un chat lécheur et amoureux de tout le monde. Quatre appartements par étage, quatre étages. Pour que ça continue de vous éblouir je passerai sous presque silence le concierge, un Serbe ignoble, avec qui je me suis disputée dès le jour de mon arrivée et qui a fini par devoir quitter l’immeuble menottes aux poignets, suivi par une épouse américaine en larmes et enceinte jusqu’aux sourcils, couverte de bleus et peut-être une dent branlante dans sa bouche tuméfiée.

Un jour, nouvelle voisine en face. Je ne la vois – ou ne la remarque pas – pendant tout un temps mais un soir elle frappe chez moi, haletante et les yeux fixes, me disant qu’un homme l’avait suivie en voiture jusqu’au parking de l’immeuble, et qu’elle avait prévenu la police. Je l’ai donc remerciée.

Puis je la vois de plus en plus souvent sur le palier, et suite à cet incident nous sommes en mode bonjour-bonne soirée, ça va ? Elle me dit que ça sent toujours tellement bon chez moi, qu’elle aime la cuisine du vieux monde, mais qu’elle ne cuisine pas car elle vit seule.

Ce qui fait qu’un jour je fais une grosse bêtise : je la convie avec un trio auquel je devais une invitation, me disant que ça lui fera de la distraction. Je frôle la crise cardiaque quand, à la bénédiction du repas (le trio était du genre Jésus is my Savior Every Minute of my Life, Let’s Pray and Pray even More et ils ont pratiquement imposé cette bénédiction ) elle a cavalièrement demandé à Dieu de trouver un bon travail pour un des trois qui en cherchait un, avec un salaire minimum de $ 30 000 par an, et qu’il rencontre une jolie et gentille compagne. Mais bon…

Par la suite, elle s’est mise à frapper de plus en plus souvent chez moi avec… deux verres de vin remplis dans les mains, ce qui m’obligeait à la faire entrer, s’installer et boire le vin avec elle, lui jurant que ça ne me dérangeait pas du tout. Et elle me parlait de sa vie, tandis que mes cheveux se dressaient sur la tête comme une haie de bambou : une force invisible lui avait suggéré qu’elle devait chercher du travail à New York car c’était là que se trouvait son futur mari, elle le savait. Et, faut-il s’en étonner?, à la première place où elle s’était présentée, elle l’avait vu, lui. Son futur mari. Elle l’avait senti en le voyant et il avait bien dû le sentir aussi puisqu’il l’avait engagée. CQFD.

Les visites imposées se succédaient, soit les verres de vin, ou des crabcakes fraichement cuits, des courgettes panées, des plantains frits etc. En me précisant que la coutume voulait que si on recevait un plat avec de la nourriture, on devait le rendre … avec de la nourriture. Ainsi on n’en finissait pas, sauf si je me décidais à lui offrir un cake au cyanure. Quand mon père est venu pour quelques jours elle a frappé avec une bouteille, les verres et le tire-bouchon, j’ai dû lui dire que nous avons de la visite (ce qu’elle savait) et qu’on voulait rester en famille. Bref, c’est devenu un pot de colle. Et sourd comme ceux qui ne veulent entendre.

Le plat volé

Le plat volé

Mon mari et moi n’osions plus allumer dans l’entrée car elle guettait notre retour et You houh ! On rentrait comme des voleurs à pas de loup, n’allumions plus, mettions le volume de TV au minimum, et j’ai enfin poussé la monstruosité jusqu’à… ne pas lui rendre son dernier plat. Bref… je l’ai volé. C’était ça ou le cake au cyanure.

Finalement elle ne me disait plus bonjour ni bonsoir et me fixait avec de méchants yeux furieux et étrangement fixes. Mais d’autres nouveaux voisins ont emménagé juste à côté d’elle, un jeune couple avec un bébé. Elle s’est empressée de les welcomer en grande pompe et s’offrit à garder le bébé etc.. Et puis ils ont compris, et ne lui ont plus ouvert, comme nous. Un jour je l’ai surprise qui martelait leur porte en hurlant comme une damnée « je sais que vous êtes là ! Ouvrez ! Je ne partirai pas si vous ne me parlez pas !!! ». Ils n’ont pas ouvert malgré le temps assez long qu’elle a consacré à ce délire. Elle a alors eu des ennuis avec sa voisine du dessous car pour expurger sa colère elle faisait du vélo d’appartement comme une folle furieuse au milieu de la nuit, faisant danser le lustre et le plancher comme un mammouth au galop…

Son futur mari l’a licenciée, elle a cessé de payer son loyer, pédalant à toute allure jour et nuit. Et un jour on l’a expulsée, tous ses meubles déposés sur le trottoir.

Tout ce qui me reste d’elle est cette méfiance qui me restera toujours envers les gens trop familiers, et le plat volé…

John et Rex

Six ou sept maisons avant la nôtre, il y en a une devant laquelle tout le monde passait en accélérant le pas. Une petite maison de style Cape Cod comme toutes celles du quartier, mais qui faisait sinistrement son âge. Son recouvrement de cèdre était d’un beau brun rougeâtre plutôt sombre. Une haie inégale de buissons hargneux en dissimulait un peu la vue ainsi qu’un pin gigantesque qui la protégeait de son ombre menaçante. Le soleil ne s’enhardissait jamais au travers de ses branches, et pas une fleur ne crevait la boue de la pelouse galeuse. Le pin cachait complètement une des fenêtres de la façade, et l’autre était parée d’un drap en travers tenant lieu de rideau.

On ne voyait que rarement l’occupante de ces lieux chagrins, une octogénaire aux cheveux teints dans un noir-passion et au visage peinturluré. Avec l’expression d’une farouche coupeuse de tête elle ratissait parfois les feuilles mortes qui s’étaient aventurées sur ses terres pour un dernier repos. Je lui disais bonjour et un sourire clignotait brièvement au milieu des rides et allumait son expression.

Et puis une jeep immatriculée en Floride est apparue un jour dans son allée. Son fils était « monté » pour l’aider. Elle était malade et ne pouvait plus se permettre sa solitude tant aimée. Une lueur anémique à l’étage indiquait que c’était là qu’il s’était installé. Les voisins proches eurent la paix rompue par des disputes impitoyables. Les mots sortaient comme des couteaux, tranchant l’honneur, effaçant les mérites, expulsant la peur la plus primitive : celle d’un amour qui arrivait à sa fin et n’avait jamais trouvé son chemin. Une fois calmés, il sortait avec le chien, un berger allemand peu sociable à la démarche de tueur. Il, c’était John. Le chien, c’était Rex. John et Rex.

John était bizarre, de cette bizarrerie d’un soixante-huitard qui n’aurait pas vu passer les ans ni changer les époques. Barbe, cheveux sauvages un peu trop longs, la réserve méfiante d’un animal qui connaît l’homme mais n’y est pas intéressé. Il rappelait Théodore Kaczynski, le « Unabomber ».

La dame peinturlurée est partie en ambulance à l’hôpital et n’en est pas revenue. Le silence est tombé sur la maison sombre, et John a fait face à ses chagrins, repentirs, regrets, fureurs sans parler à personne, promenant Rex « au pied ». Il a mis la maison en vente, attendant sans hâte de pouvoir retourner en Floride, où il avait … sa vie. Alors que les acheteurs éventuels se laissaient décourager à la seule vue de la maison, il promenait Rex. Il s’est réchauffé, répondant par un lever du bras à mon salut de la main lorsque je passais en voiture, ou me gratifiant d’un Hi si nous nous croisions avec nos chiens. Les cruels hivers du New Jersey s’en sont pris à ses os, et il s’est mis à boiter. Sa jeep a expiré. Il s’est attaché à Rex au point de lui mettre un bandana, qu’il changeait parfois. Pendant deux ans, il a attendu de reprendre son existence au soleil.

Les rudes hivers du New Jersey

Les rudes hivers du New Jersey dans la rue de John…

Il y a quelques jours, alors que je sortais Millie à 5h30 du matin, je l’ai vu qui fermait sans un bruit le grand container dans lequel étaient résumés les avoirs qu’il allait reprendre. Sur le trottoir il avait abandonné un étrange fauteuil des années ’50 en simili cuir jaune aux accoudoirs en fer forgé avec un casque à cheveux jaillissant du dossier, une paire de bottes de pluie pour femme et de vieilles chaises à la peinture écaillée. Le soir, un jeune couple, heureux de sa bonne affaire, était attablé derrière la fenêtre tendue de la nappe. Mais l’ampoule éclairait bien, avec joie, la nouvelle vie de la maison.

Je regrette de ne pas avoir souhaité bonne chance à John.