On va l’appeler Alfred

J’avais l’âge pétulant de 33 ans, et je suivais des cours de flamand dans l’espoir de trouver un job pétulant à Bruxelles. C’était un cours pour adultes, de jour. Adultes à la recherche d’emploi pour la plupart…

Etant tous des grandes personnes, nous étions loin d’être des enfants sages, et l’ambiance était très bonne et amusante en général. C’est de là que date mon amitié avec « la petite Francine » qui n’était pas plus petite alors mais plus jeune, comme moi. Nous étions souvent ensemble pour « sketcher », soit jouer de charmantes petites saynètes en flamand. Je me souviens d’une pièce où elle était Sneeuwwitje (Blanche-Neige) mais j’avais charitablement modifié le scenario pour que celui qui faisait le Prince Charmant (que nous surnommions Lèvres sensuelles, et était très très gentil mais orné de lèvres un peu trop imposantes) lui embrasse la cheville. L’ami de Lèvres sensuelles ne nous aimait pas car nous avions ri le jour où il est arrivé en classe avec un gros pansement sur le nez, ce qui lui a valu le surnom de Plasticine neus, nez en plasticine. Je me souviens aussi d’un certain T. qui nous a épatées le jour où ayant à « sketcher » devant la classe, il a enlevé son veston révélant une superbe poitrine hollywoodienne. Nous avons eu du mal à ne rien manifester. Je ne suis pas certaine que nous y soyons arrivées avec grâce.

Les petits travaux en classe suggérés par notre gentille prof Maryse étaient ludiques et pour jouer, nous jouions sans nous faire prier. La demi-heure où on disait qu’on entrait dans un magasin pour acheter des choses nous servait à acheter des bas à jarretelles et un fouet. Celle consacrée à la recherche d’un époux via les petites annonces nous faisait créer un vieux monsieur pauvre et nauséabond qui cherchait une femme avec des jambes très poilues. Et non, il n’y avait pas que nous deux à délirer ainsi, toute la classe en était. Je me souviens d’un groupe qui avait écrit sa saynète avec bien des rebondissements libertins et de la réplique finale épouvantée de Hemel, mijn man ! (Ciel mon mari !). On venait donc plus que volontiers.

Dans ces jeux de sous-entendus et allusions coquines, tout le monde était à l’aise. Mais il y eut deux exceptions. Chris, un petit Pakistanais très mignon arrivé de Londres à la poursuite de sa belle blonde flamande, a eu du mal à faire la différence entre le jeu et la réalité et a un jour, sans le savoir, franchi la frontière. Il a été très mal reçu et n’a pas compris. De toute façon comme sa blonde et lui ça ne marchait pas trop, il est retourné à Londres en se disant qu’on ne comprenait rien à ces Belges bizarres.

L’autre était un Français de Honfleur. Honbloem comme il disait. On va l’appeler Alfred. Il avait une haleine tristement célèbre en classe, tout le monde lui parlait de profil ou de loin. Et encouragé par les plaisanteries, il en faisait aussi. De bonnes, on riait, on l’aimait plutôt bien – et à distance. Il nous disait être marié avec une femme insatiable de son corps, une bombe sexuelle auprès de qui Marilyn Monroe était une pauvre fille boutonneuse et Ava Gardner une mocheté aux cheveux gras. Non seulement sa femme supportait son haleine de près, de très près, ne lui refusait aucun type de gâterie et en demandait, suggérait, inventait…, cette créature exceptionnelle cuisinait aussi comme un chef d’hôtel trente étoiles. Ils ne mangeaient que des mets délicats à la crème du Devonshire, au vieil armagnac retrouvé dans un grenier muré depuis 200 ans, avec des châtaignes de tel hectare précis, des pintades élevées à la petite cuiller, des cochons nourris au lait condensé sucré Nestlé, et j’en passe. Quand on lui demandait une photo, jalousement, et avec un petit sourire malicieux, il refusait de nous en montrer ne serait-ce que le lobe de l’oreille…

Un autre ami de Francine et moi, Le gros Vlady, salivait en nous disant « vous savez ce qu’Alfred a mangé à midi ? Ceci, ceci, et encore ça ! Je n’en reviens pas… quelle chance il a… ». Nous, nous mangions des soupes en sachet au café du coin, tandis qu’Alfred courait chez son épouse Vénus Bocuse, savourait des choses divines, l’embrassait jusqu’à en avoir le vertige et revenait, comblé des pieds à la tête, au cours. Mais il nous disait toujours que sa femme serait ravie de nous rencontrer, qu’il lui parlait de nous, et que bientôt nous serions invités chez eux pour un repas impérial.

Le gros Vlady et moi étions curieux, mais curieux… il nous fallait savoir, voir, goûter. Un soir pendant les vacances, alors que j’étais seule chez moi, j’ai pris le téléphone et ai appelé Alfred, lui annonçant gaiement Youh hou, j’ai décidé de venir vous dire bonjou-our ! Il a bafouillé, tenté de dire que, mais bon… j’étais trop curieuse et ai pratiqué la vieille technique du pied dans la porte, et lui ai promis que je ne resterai pas. Très mal élevé je sais, mais bon, 33 ans c’est un âge fatidique pour beaucoup et qu’on me crucifie si on trouve que j’ai exagéré.

On va plutôt dire que ceux qui ne veulent pas savoir la suite me crucifient.

J’attends…

Bon, on disait donc… Je sonne et une voix féminine certes mais de la douceur d’un papier verré m’annonce qu’on m’ouvre la porte, qu’ensuite  c’est au troisième à gauche. Et quand je sors de l’ascenseur, je me trouve en face de la mère (ou grand-mère ?) du Grinch. Caché derrière elle, Alfred agitait la main comme un premier communiant puni. J’ai compris que je resterai encore moins longtemps que ce qu’on appelle une visite-éclair.

Elle se comportait avec lui comme s’il était son petit garçon : Regardez comme Alfred prend bien soin des plantes, il s’en occupe tout seul. Alfred est très content de la classe, et vous savez, s’il ne va jamais boire une bière avec le groupe à la fin des cours, c’est qu’il ne boit pas (oups, là on avait Alfred qui, caché derrière la mère Grinch, agitait frénétiquement son index devant les lèvres, car bien entendu… il venait boire sa bière aussi !). Alfred fait de grands progrès, je connais quelqu’un qui pourra le faire entrer à la police s’il réussit ses examens. Et je prends ma retraite cette année et donc j’aurai plus de temps pour m’occuper de lui. Etc… etc…

J’étais tellement mal à l’aise, autant pour moi que pour Alfred, que je suis partie très très très vite, déconfite. Mais par un concours très sournois de circonstances, Le gros Vlady, au cours des mêmes vacances, s’est invité (surpriiiiiiiiiiise, devine qui est là ?) à manger, les papilles gustatives en émoi rien qu’à imaginer tout ce qu’il allait savourer. Mais Alfred était seul dans ses petites savates pour ne pas rayer le parquet, penaud, Vénus Bocuse ne rentrant jamais à midi, et dans le frigo il restait un Tupperwaere très tristounet contenant de vieilles saucisses du supermarché à réchauffer.

Alfred n’est pas revenu au cours. Pauvre Alfred, il était tombé dans un terrible mariage, dont il ne pouvait s’échapper qu’en s’inventant une autre vie. Mais il faut dire que cette autre vie était en technicolor, Dolby-Stéréo, cinémascope et 3D, avec Jennifer Lopez dans le rôle de Vénus Bocuse et, au quotidien, la table de banquet du mariage de Chelsea Clinton. Il ne pouvait s’en prendre qu’à lui-même si nous avions eu, après tout ça, à jouer les Saint Thomas et toucher pour y croire !

Publicités

Une auréole en toc : la démissionnaire

Pablo Picasso: Femme au chignon

Pablo Picasso: Femme au chignon

Comment ose-t-on geindre 10, 25, 30, 35 ans ou plus après, que l’on a été « soumise toute sa vie » et porter un front plissé en toutes lettres « femme sacrifiée au bien-être du mari » ?…

Oui, comment peut-on ? Je ne parle pas des malchanceuses qui ont épousé des cogneurs, et j’aimerais que toutes celles-là se rebellent et sortent du mariage sur leurs deux jambes en chantant et non pas les pieds devant alors que les autres chantent…

Non, je parle de celles qui ont épousé un homme – alors un tout jeune homme ! – volontaire. Choisi justement pour ça. Il fera et je suivrai. Ce sera comme avec papa et maman ou à l’école.

Jeune époux qui, au début de cette longue épopée familiale, a soit reproduit ce qu’il a vu faire par son père, ou s’est appliqué à faire tout le contraire.  De faire « mieux ». Un jeune homme inquiet devant un avenir d’interminables responsabilités auquel il venait de souscrire : il lui faudra travailler, mettre de l’argent de côté, savoir se priver, se comporter en père alors qu’il se sent si incertain encore, et feindre que tout va bien même quand il est consterné devant la crainte qu’il voit parfois sur le visage de sa jeune épouse. Elle est toute perdue, pensera-t-il maintes fois, et je suis seul maître à bord.

Et il risque, oui, d’être trop exigeant de peur de ne pas l’être assez. Parce qu’il est volontaire et veut bien faire.

Et oui, au début… elle va se soumettre, parce qu’elle n’est pas du genre à s’affirmer, et que tous les deux cherchent l’équilibre dans cette barque fragile qu’ils viennent de mettre à l’eau et qui tangue sous le poids de leurs espoirs et projets, et elle « obéit ». Pendant un an, deux ans, peut-être un peu plus. Et c’est normal. Elle suit le guide, elle suit l’exemple maternel, elle suit David Crockett sur la piste toute fraiche, parce qu’il semble avoir une idée d’où on va et aussi qu’il a la carabine.

Mais si elle continue d’obéir toute sa vie, si au cours de toutes ces années elle n’a jamais assez envie de quelque chose pour le demander, ou jamais assez horreur d’autre chose pour dire non, si elle a préféré céder « pour avoir la paix » souvent sans même avoir fait comprendre ce que ça signifiait pour elle…, a-t-elle le droit de plus tard reprocher à David Crockett une vie uniquement orientée à faire « ses caprices et quatre volontés » parce qu’elle réalise qu’elle est passée à côté d’autres choses et qu’elle le regrette ?

Eh bien moi je dis qu’elle n’a pas été soumise mais planquée, a uniquement cherché à éviter les prises de position et les responsabilités. Qu’elle a laissé son mari seul face à toutes les décisions importantes (oh oui, elle a imposé ses coussins de satin pêche au salon et la bordure de tulipes, et même cessé de cuisiner le boudin aux pommes qu’elle n’aime pas…), se désintéressant de son mariage et de son époux en même temps, au profit d’une petite survie pépère où on la voit, elle, comme l’épouse. Sa frustration devant son propre manque d’audace se retourne année après année contre le mari, qui est devenu celui à qui il vaut mieux donner raison pour avoir la paix, celui dont on dit tu connais ton père aux fils et filles, ou on sait qui commande tout ici aux autres, avec une mimique entendue.

Et je dis qu’elle n’a pas fait son devoir. Ni envers elle, ni envers son époux. Ni envers ses enfants d’ailleurs, auxquels elle donne une image déformée du mariage vu par les femmes.

Parce qu’un mariage se réussit ou se ternit à deux, et que si jamais elle n’a pris le temps de discuter avec ce jeune homme d’alors pour lui expliquer son point de vue, faire valoir son avis autour d’un verre de vin ou dans un chemin en bord de falaises où le vent leur donne les joues rouges et leur creuse l’appétit… elle n’a pas donné ses chances à cet époux de comprendre comment la rencontrer dans leur voyage commun, et de le rendre agréable et complice. Elle n’a pas tendu les mains, offert ses sourires, expliqué avec un amour encore jeune et en vie. Discuté, indiqué la voie du compromis, d’un mieux vivre à deux, et puis à trois ou plus. Et, alors que peut-être il s’est montré trop dur ou impatient avec des enfants qu’il comprenait mal, elle ne lui a pas pris la main pour la poser sur leurs fronts et lui faire percevoir la fragilité qui dormait derrière. Non, là aussi, elle a fait « toutes ses volontés ». En égoïste. En lâche et en planquée.

Elle ne s’est pas épanouie dans la prison qu’elle a érigée, et silencieusement en accuse le mari qui lui, ma foi… a continué à défricher sa piste de David Crockett, cessant de la tirer par la main.

Et non, on ne porte pas l’auréole de la sainte dans ce cas-là !

Les femmes exemplaires

Et si on parlait des femmes exemplaires ? Celles qui vivent une vie de sacrifice avec ce sourire tremblotant, le cou rentré et une criante invisibilité. Qui ont un mari qui, elles le laissent deviner sans mots, est aussi lourd à porter qu’une croix en béton armé mais se retranchent dans un « loyal » mais non quand on compatit. Car elles sont … soumises, acceptent la dure et injuste loi de l’homme sous laquelle leur mère, déjà, a courbé l’échine. Que l’on félicite pour leur courage, leur soumission et discrétion, dont on loue les incontestables talents de maîtresse de maison. Des modèles à mettre en vitrine au magasin de l’épouse parfaite.

Je ne parle pas des malheureuses qui ont épousé un vrai monstre. Qui de toute façon devraient partir, mais les liens psychologiques sont souvent bien noués jusque dans les tissus de la chair. Ou un vrai égoïste, et qui devraient partir aussi.

Non,  je parle de ces tièdes qui se sont mariées parce que la vie est comme le Monopoly :  la case mariage est la case obligée. Et elles adorent faire comme tout le monde. Juste un peu mieux, même. Et soumises, elles ne le sont qu’en apparence. Car ce n’est pas l’homme qu’elles épousent, c’est le mariage. Comme le lierre ou le liseron elles s’enroulent en silence avec cet air humble et inoffensif, et serrent la prise toujours d’avantage. Comme les mantes religieuses elles arrachent la tête du géniteur quand elles ont eu leurs enfants. Les migraines et les dures journées ont raison de la complicité des draps, la tendresse déserte le lit et les belles cérémonies de la chair et se déplace dans la tarte du dimanche et les plats en sauce, les pilules à prendre que l’on dépose près du verre. Les petits mots d’amour un peu idiots ne sont plus ressortis que machinalement quand on veut obtenir quelque chose plus vite.

Et le mari, que l’on accuse de plus en plus ouvertement de ne penser qu’à ça comme s’il était un gamin qui veut jouer avec son train électrique au lieu de faire ses devoirs s’efforce de ne plus y penser, se dit avec courage que c’est la vie. Il fuit peu à peu, se saoule de travail – ou se saoule tout court – pour ne pas se demander où ont fini les enthousiasmes d’autrefois, et se voit alors reprocher de ne jamais être là, de ne penser qu’à lui. D’année en année c’est consentant qu’il endosse l’habit du mauvais, de l’éternel absent, du rustre égoïste. Et qu’il a honte d’être un aussi piètre père et mari. Lui qui a une femme exemplaire qui malgré tout … ne va pas voir ailleurs. Il ignore qu’ailleurs signifie pour elle aussi dans d’autres draps et qu’elle a eu assez de mal à se libérer de ceux-ci pour vouloir tout recommencer.

Tout le monde le lui dit… il ne sait pas la chance qu’il a de manger à la table d’un roi tous les jours dans une maison dont la poussière ne connaît pas le chemin. Oh qu’il se sent mesquin de cet étrange vide dans son coeur qui a durci sa voix et son regard…

Elle a pris les commandes en douceur, nantie d’un instinct infaillible. Il y a toujours le prétexte de la famille qu’il ne faut pas décevoir, de sa santé qui n’est pas brillante pour l’instant, de ce petit plaisir qu’on peut bien lui faire pour une fois. Jusqu’au jour où il n’y a plus rien à céder parce que la femme soumise a tout en main sans que l’époux, cet ingrat dont on la plaint, ait rien vu venir.  On invite les amis qu’elle veut quand elle veut, on fait les vacances qu’elle veut, et le carrousel de ses routines à elle emporte le manège. Les oui chéri ont cédé la place à comme tu voudras, remplacés peu à peu par d’adroits on doit toujours faire comme tu veux et pour une fois, pourrais-tu me faire plaisir ?

Et comme amour et loyauté, elle lègue de lui à ses enfants l’image d’un égoïste, d’un emmerdeur, d’un dominateur, d’un jamais-content-jamais-là qui la laisse seule avec les enfants. On chuchote quand il arrive, on glousse. On le craint et ne le respecte pas.

En silence, elle a tué le bonheur dans leur mariage. Et gardé le mariage.

Ne le disait-on pas assez…: méfiez-vous des eaux dormantes!