Los caballeros

Mon père, fils unique, a reçu tous les souvenirs dont ses parents désiraient se nourrir longtemps. Pas de partage ou escamotages plus ou moins discrets avec des frères ou sœurs. Et, gardien du temple de cet acquis de sourires que les siens avaient sauvés du néant, il avait tout conservé à son tour…

 

Il s’est souvent amusé devant cette photo-carte postale dont l’emplacement du timbre est comiquement marqué d’un ARTURA en carré … Postée en 1918, elle était donc adressée à mes arrière-grands-parents, qui étaient revenus de Buenos Ayres en Belgique depuis plusieurs années déjà. Et on peut voir la signature – belle, fière de son tracé gracieux, d’un certain Juan Guibanez.  Mr Igarquiza s’est aussi laissé aller à un beau jeu de plume. Elle a quitté Mar del Plata en (on dirait ?) février 1918. Mon père et moi appelions cette photo « Los caballeros » et nous demandions quels étaient les liens de ces gais messieurs avec notre famille.

Recuerdo de Mar del Plata - 1918 Face

Recuerdo de Mar del Plata - 1918 Pile

Lesquels sont messieurs Guibanez et Igarquiza ? Qui sont les autres caballeros ?

 

Relations d’affaires certainement. Mais non dénuées de plaisir comme le montre cette rangée de 6 joyeux messieurs « en ribote » entre hommes, avançant dans une choréographie amusante, l’air sérieux mais pas trop, les chaussures lançant des éclairs sous le soleil de l’Argentine. Quatre canotiers à large ruban et deux chapeaux mous. Un coquet qui circule avec sa veste entrouverte pour que l’on apprécie son ventre plat et sa cravate.  Cinq moustaches bien mises en place, et trois d’entre eux se tiennent amicalement par le bras, indiquant une complicité qui sort des limites des affaires.

 

On peut imaginer tout un film compliqué au départ de cet instant clin d’œil. Leur plaisir à fumer un cigare, boire un maté, regarder les femmes des autres. Retrouver la leur, et leurs enfants. Se baigner en saison, ce qui permettait au monsieur sans ventre de le confirmer aux yeux des autres avec une feinte négligence. C’est sa femme qui devait être fière, et le caresser d’un regard serti de longs cils…

 

Toutes ces vies et ces sourires alignés sur une carte… qu’en reste-t-il dans leurs descendants ? Bien des choses… et peut-être la même carte.

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Souvenirs, souverires…

Mammy Cow girlLe souvenir de ma mère me revient fréquemment dans une enveloppe de rire. Onze ans de son départ,onze ans donc de partage différent avec elle. Du mieux et du plus difficile. Elle n’est plus là. Bien sûr elle ne me manque pas dans mon quotidien, il y avait longtemps que nous ne vivions plus ensemble, et je ne regrette pas qu’elle n’ait plus à souffrir d’une maladie qui la fatiguait et entravait ses joies. Mais le partage me manque. Je lui envoyais des photos, lui racontait des faits et gestes, ou lui en rappelais certains que nous avions vécus ensemble, de préférence les drôles parce que nous fonctionnions sur ce registre-là, le drôle.
Comme ce jour de Pâques où nous étions dans la cuisine elle et moi. Elle avait « caché » les œufs en chocolat et fondant dans le jardin et on n’attendait plus que les petits-enfants et leur impatience. Elle, elle ne tenait plus en place : comme le crocodile de Peter Pan elle avait avalé un réveil et m’a d’ailleurs transmis cette conscience permanente de l’heure qu’il est, du tôt ou du tard, du en avance et du en retard. Je suis plus souple qu’elle ce qui n’est pas difficile : elle ne l’était pas du tout. Et donc elle pestait parce que les chasseurs d’œufs étaient toujours dans les plumes et que le soleil allait faire fondre les œufs. Et que ce seraient des paresseux. Qu’ils arriveraient toujours en retard partout dans la vie. Une honte pour sa descendance.  Et pendant qu’elle pestait, une pie s’est posée au sol, attirée par un bel œuf emballé dans du papier doré posé sur une dalle d’ardoise du sentier. Elle en a fait le tour, l’a piqué du bec, fait rouler et… l’a kidnappé dans les airs ! Nous avons ri et ri en imaginant le plumage chocolaté de l’oiseau après avoir couvé son enfant volé !
Un rire débordant se partage encore si facilement avec quelqu’un qui « n’est plus là »…  plus visible en tout cas mais tellement là dans les pensées, de façon épisodique et troublante d’intensité. Je me suis souvent disputée avec ma mère, nous étions sonores et passionnées toute les deux et la vapeur sortait comme d’une locomotive enragée. Mais avons-nous su rire aussi et surtout ! Ou rire incognito, comme quand nous estropions volontairement les mots, ce qui était un clin d’œil entre nous. Une petite « rompe » au lieu d’une petite robe, à cause d’un de mes professeurs de couture qui, s’efforçant de ne pas avoir l’accent de Verviers qui lui aurait fait prononcer petite rôôôhbe, arrivait à cette déformation tout aussi comique. Pareil pour des expressions que nous avions trouvées drôles chez d’autres et utilisions comme un code secret : Il n’y a pas à dire mon bel ami venait de son amie Madeleine, et Quelle épopée ! de mon amie Odette. Nous devions habiter la seule demeure au monde où ces sentences un peu bêtes résonnaient au moins hebdomadairement. Il y avait aussi notre bonne vieille voisine qui nous avait apporté une plante « fakir » pour faire le yaourt à la maison (du kéfir…) et la constatation rudimentaire de notre voisin qui, très étonné d’apprendre que mon père l’avait quittée pour une autre, avait éructé : « mais enfin… une femme c’est une femme ! ». Même du fond de sa détresse elle avait trouvé matière à rire…
Une maman comme ça, on ne se lasse pas de partager la joie avec elle…

Aux épouses jamais épousées

C’est par hasard que j’ai trouvé cette chanson, en en cherchant une autre. J’aimais Mango. Je l’ai perdu de vue et d’oreille, ayant quitté l’Italie en 1990. Et l’Europe 5 ans plus tard. Avec mon amie Laura, qui tenait une pension à Turin, je chantais du Mango (Lei verrà) à tue-tête, armée de chiffon à poussière et brosse. Nous aimions particulièrement les tremoli yoddlants de ce beau jeune homme.

En écoutant cette chanson-ci – La sposa – j’ai pensé à toutes ces épouses jamais épousées, qui savent qu’un jour elles ont croisé leur époux. Leurs mains se sont bien unies mais des courants contraires les ont séparées … de gré ou de force. Le gré ayant été, le plus souvent, celui d’accepter la douleur puisqu’on ne pouvait l’éviter.

La sposa       L’épouse

Perchè l’amore è pensiero io ripenso a te

Je repense à toi parce que l’amour  est  pensée

anche tu lo sai quando pensi a me :

Toi aussi tu le sais, quand tu penses  à moi :

e’ numeroso l’amore in una vita ma

L’amour est nombreux dans une vie mais

uno è solo e sai solo più forte

Un est le seul, et tu le sais seulement plus forte

e non lo dirai, non lo dirai

Et tu ne diras pas, tu ne le diras pas

a che pensi nei silenzi che fai

A quoi tu penses dans les silences que tu fais

pensi di noi la verità.

De nous tu penses la vérité.

a niente dirai non ho niente dirai

A rien, diras-tu, je n’ai rien

sinceramente …

Sincèrement …

io non ho niente

Je n’ai rien

Se il sentimento è sentire io sento te

Si le sentiment c’est sentir, je te sens

come un canto che

Comme un chant qui

fa cantare me

Me fait chanter

e cosa fai tu cosa fai di un’amore

Et toi que fais-tu, que fais-tu d’un amour

innamorato di te ?

amoureux de toi ?

io non vorrei dire di più

Et je ne voudrais pas en dire plus

però canterei con la facilità

Mais je chanterais avec la facilité

dell’acqua in mare       

de l’eau  dans la mer

di te nel cuore

De toi dans le cœur.

l’amore forse è fortuna

Peut-être l’amour est-il la chance

non ti guarda in faccia  e non sà chi sei

il ne te dévisage pas, et ne sait qui tu es

 ma io lo so sei la sposa

Mais je le sais, tu es l’épouse

 la sposa mia quale che sia

Mon épouse quelle que soit

la vita

la vie

la sposa mia quale che sia

Mon épouse quelle que soit

la vita

la vie

la sposa mia quale che sia

Mon épouse quelle que soit

la vita

la vie