Cinq générations au paradis

Oui, le bon Théodore  avait acheté un coin de pur paradis. Il ne l’avait sans doute pas choisi pour sa beauté bouleversante mais elle imprégna vite le sens de l’esthétique et des vacances de toute sa famille. Et nous y avons tous été heureux pendant de longues années, certains même toute une vie, comme celle de leurs parents. Et on le sait, le souvenir ensoleille tout, amplifie l’odeur de la menthe et de la rivière poissonneuse, le son d’un air de jazz, le goût d’une tarte aux abricots, l’épaisseur d’un bosquet derrière lequel on nous disait habiter un loup ou se cacher « monsieur au grand sac ». Il efface avec douceur les piqûres de moustiques et celles des orties, les arrêtes des truites avalées de travers, les humiliantes minutes passées « dans le coin » pour une impertinence ou une rébellion. Je me souviens pourtant d’avoir pleuré jusqu’aux hurlements dans ma chambre, et de ma tante Monique entrouvrant la porte pour me dire que j’aurai des yeux comme des oignons le lendemain si je ne me calmais pas. Mais ai-je-eu des yeux comme des oignons ? Sans doute…

La villa, la Roche à Lomme et l'eau blanche

La villa, la Roche à Lomme et l’eau blanche

Installé dans la fidèle barque l’Eclair son fils Henri – mon arrière-grand-père – quittait l’embarcadère de la villa, sa petite famille prête pour une promenade au fil de l’onde. A deux pas on voyait la tannerie, celle qui produisait des courroies de moteur connues dans le monde entier puisqu’avant la révolution russe notre Théodore se rendait en Russie lui-même avec ses échantillons.

A bprd de l'Eclair

A bord de l’Eclair (D.R.)

Oh Théodore, je t’imagine bien mal, avec ton accent limbourgeois – car tu es né Karel Theodoor -,  tes belles moustaches et l’intrépidité indéniable d’entreprendre ces longs périples sous des climats qui  demandaient aussi une belle robustesse.
Mais à bord de l’Eclair Henri longeait les petites chutes rugissantes et passait sous le pont. Sous ses voûtes, plusieurs générations d’enfants ont crié pour savourer la grande joie de l’écho qui se mêlait au volètement de la lumière tremblant sur les pierres. Puis il y avait le superbe « tournant marquise » et on arrivait, la coque de la barque caressée par les nénuphars et les reflets du soleil, à la cabine de bains. Il y avait des écrevisses d’eau et des truites, les premières ayant déjà disparu lorsque mon père fut en âge de les y chercher.

Les chutes et le pont

Les chutes et le pont (D.R.)

Le tournant marquise

Le tournant marquise (D.R.)

Plus tard c’est à bord de l’Albert Ier qu’on faisait la promenade familiale, avec Suzanne, la fille d’Henri rayonnante d’amour sous les yeux de son fiancé, conquis autant par la belle que par cette escapade au paradis dont elle était fière de lui entrouvrir les portes dorées.

L'Albert 1er

L’Albert 1er (D.R.)

Et puis, une fois mariée, elle continuera d’y venir avec son époux et leur fils (mon père) ainsi que sa sœur Yvonne et ses propres enfants. On se gorge de nature, de famille, de baignades, de complicités entre sœurs et de rires heureux en voyant les enfants qui s’entendent aussi bien… qui mangent leurs tartines épaisses avec les confitures maison comme des fauves, sont sonnés à l’heure de la sieste… C’était une famille joyeuse, d’artistes anticonventionnels, de gens riches et généreux, droits, simples.

La cabine de bain

La cabine de bain (D.R.)

Ma mère devant la cabine de bain

Ma mère devant la cabine de bain (D.R.)

Encore plus tard, le petit Jacquie devenu un adulte fera découvrir ce lieu familial à ma mère. A la recherche du temps perdu, oui, car ce fils unique a perdu ses deux parents à la fin de la guerre, et Nismes est l’écrin magique de sa mémoire. Ma mère  y découvrira être jolie : il la photographie souvent, et visiblement elle aime ça. En bikini (oui ! en 1949 elle en portait déjà…), en tenue coquette, en culottes d’équitation – car elle en fait là-bas aussi. Ils font les fous, la guerre s’est enfin endormie, et on se jette avec l’appétit de la jeunesse sur tout ce que la vie offre, avenir y-compris. On esquisse des pas de danse sur la roche à Lomme, on trouve des vestiges romains, on va à pied à Mariembourg. Ma mère aime les promenades sur la roche à Lomme, la montagne aux buis, la pêche dans l’étang -, les balades derrière Kiddy la chienne.

Sur le balcon de la villa, 1949

Sur le balcon de la villa, 1949 (D.R.)

Et puis je suis là, mon frère aussi. On continue d’aller passer les vacances à « La villa ». On y retrouve les oncles et tantes, qui se partagent les chambres et les services de Zélie et Robert, et des invités venus pour la journée. Sur la longue terrasse on s’égaye, on se complimente, on échange des nouvelles sur d’autres membres de la famille, les fiançailles et les naissances. On se raconte les premières vacances à l’étranger : la Suisse, le lac de Garde… On boit des jus de fruit et mange de la tarte. Maison naturellement. Faite par Zélie. Ma mère fait admirer ma parfaite éducation en me faisant apporter les boissons ou petits biscuits d’apéritif, elle est fière. A l’époque – et je ne parle pas du 16ème siècle ! – les parents étaient fiers d’avoir des enfants bien élevés, auxquels ils avaient appris à manger de tout, à se tenir droits, ne pas se lever de table avant la fin du repas, ne pas interrompre, ne pas se salir. Et nous n’étions pas des martyrs du tout, la liberté est tout autre chose. Je faisais la révérence, je disais merci.

(D.R.)

(D.R.)

C’était le paradis. Pas un paradis perdu puisque je sais qu’il a existé, que chacun a le sien, et le conserve avec toutes ses fragrances s’il le désire. On n’y revient jamais puisqu’il n’existe plus que dans la mémoire, mais le bonheur d’y avoir été ne s’émousse guère, bien au contraire.

Taches de bonheur sur une palette

Buste en bronze représentant Charles Houben

Qui aurait cru qu’un article déposé sur mon blog ferait sa vague et que quelques mois plus tard, son sujet cesserait de n’être un nom et aurait un visage, des amis, des passions, et une vie bouillonnante à imaginer ? Charles Houben, mon arrière grand-oncle, ce peintre impressionniste dont les tableaux sont aussi familiers pour les membres de sa famille que leurs propres visages…

Car lors de la rétrospective que mon cousin Thierry Houben a organisée à l’abbaye de Stavelot il y a quelques années, plus de 63 oeuvres ont été décrochées des murs du clan Houben (les Zouben comme on les appelait, a rappelé Thierry dans son introduction pleine d’humour) pour commémorer ce grand monsieur avec l’enthousiasme que l’évènement demandait. Je laisse la parole à Thierry pour présenter notre parent, car il l’a fait avec une classe que je veux garder sienne :

« Depuis son décès, en 1931, ne s’était plus tenue qu’une seule exposition : la rétrospective de son œuvre, à Bruxelles du 16 au 29 janvier 1932. Plusieurs tableaux présentés à Stavelot le furent, pour la dernière fois, à Bruxelles en 1932, il y a 73 ans ! Charles Houben était un de ces artistes que n’obsède pas le désir, sous doute très légitime en soi, de donner un tour nouveau à l’interprétation des spectacles de la nature.

 Il se contentait de faire, avec modestie et sincérité, tout simplement figure de probe paysagiste.

Pour parler de Charles HOUBEN, il convient, selon moi, de replacer le peintre dans le contexte de son époque. Fils d’un industriel-courroyeur venu du Limbourg hollandais s’établir à Verviers, Charles a baigné, toute sa jeunesse durant, dans l’univers du cuir. La courroierie paternelle  avait intégré les services d’une tannerie, située à Nismes (aujourd’hui Viroinval) dans le Namurois, aux confluents de l’Eau Blanche et de l’Eau Noire – lesquelles forment le Viroin – dont l’influence sur les œuvres du peintre est tout à fait patente. Peindre la Tannerie, et tout le côté sombre de celle-ci, mais surtout  ses environs, les rivières Eau Blanche, Eau Noire et Viroin, les chemins vers le village de Dourbes, la Roche à Lomme ou la Montagne aux Buis, était pour Charles HOUBEN une occasion rêvée de laisser filer le pinceau sur une  toile ou un bois. On s’étonnera de ne pas trouver, comme pour les autres paysagistes de la région de Verviers, d’œuvres picturales de la région des Hautes Fagnes. On parle donc bien de l’Ardenne – wallonne – mais plutôt de l’Ardenne du fin fonds de la Belgique que de celle  ses conifères. Je laisse aux passionnés de la peinture le soin d’évoquer ses autres périodes :les Flandres et le grand nord de l’Europe,  la France de l’Oise et de la Seine, l’Italie de Venise, la Tunisie et le Maroc ».

C’est à croire que l’oncle Charles ne demandait qu’à nous parler encore. Nous parler de la douceur de Nismes, du clapotis du Viroin, de la tannerie familiale, de nous rappeler que oui, les paysages changent, les arbres ont poussé, d’autres ont été abattus, les noms de villages ont parfois changé, mais le chant du Viroin reste le même, l’odeur de la mente embaume encore, et la tannerie, c’est notre passé à tous, les Zouben et apparentés. Et de nous expliquer au passage sa vision de Venise, une Venise qu’il a vue et visitée dans cet après-guerre tourbillonnant aux accents du jazz.

 

Charles Houben – Venise

 

Car lors de ce premier article, un petit commentaire est apparu sur mon blog. Peter, un Allemand passionné par l’impressionnisme et par Charles Houben, avait écumé les eaux du Web et été intrigué. De courriel en courriel, nous avons mis en commun nos informations, nos suppositions et découvertes. C’était comme une enquête. Peter, qui représente le groupe ScientiaArtis, m’envoyait des photos d’œuvres et me demandait si, à mon avis, elles étaient bien de Charles Houben. De notre Charles Houben, car en plus du Saint, il y a un autre peintre du même nom, mais au style tout à fait différent. Parfois j’étais en mesure de lui dire que tel tableau n’était pas un cours d’eau anonyme, mais l’Eau blanche ou l’Eau noire, à tel endroit précis, et lui envoyais une photo prise par mon grand-père au même endroit. Une grande joie animait nos échanges, qui se sont agrandis avec mon cousin Thierry, mon père et mon oncle Yves. Les informations jaillissaient sous diverses formes. Peter complétait son catalogue d’informations et dénichait, sur les sites de ventes d’art, des tableaux que je faisais suivre à mon père (un des rares à avoir encore connu Charles Houben et les lieux représentés dans le même état). Oui, disait-il, et ses souvenirs remontaient aux jours de son enfance, dans les senteurs de la Montagne aux Buis, la Roche à Lomme ou sur la route de Mariembourg, c’est par ce chemin qu’arrivaient les amis de mes parents pour le goûter… ou bien oui, ce tournant de la rivière est juste avant le pont, et je me vois encore les reflets de lumière qui bougeaient sous la voûte du pont comme des papillons translucides, et de l’écho merveilleux qu’on y avait … Un paradis nous fut rendu, inchangé, idyllique, cadeau des couleurs de ce farceur de Charles.

Car il en était un, comme beaucoup de Houben d’ailleurs. Voici ce que Thierry a raconté lors de l’inauguration de la rétrospective : « Dans toutes les grandes familles, il y a toujours un Oncle Paul dont on raconte aux plus jeunes les plus belles histoires. Je vais donc vous raconter  l’une des plus belles pages de l’oncle Charles. On le dit tour à tour gouailleur, spirituel et facétieux. Il paraît que ses bons mots et ses farces lui avaient assuré une réputation qui dépassait sa notoriété de peintre.

Engagé comme volontaire de guerre sur le front de l’Yser, il se retrouve, après l’armistice du 11 novembre 1918, cantonné jusqu’à sa démobilisation à la caserne de Namur. Vous savez sans doute qu’un deuxième pont, à coté de celui de Jambes, a été jeté après la grande guerre sur la Meuse. C’est à Charles HOUBEN qu’on le doit. Les faits sont rapportés par la presse de l’époque!

Par une journée ensoleillée qui incitait à la flânerie, Charles et 2 autres comparses militaires s’arrêtent au bord du pont existant, avec une longue corde et un carnet de notes. Un des 3 compères  traverse le pont en déroulant la ficelle, dont l’autre camarade tient l’extrémité. Lorsque le fil fut tendu d’une rive à l’autre, les 3 hommes s’éloignent d’une centaine de pas du parapet, laissant la ficelle s’incurver sur la surface de l’eau. Charles HOUBEN prend des notes, intriguant badauds, promeneurs et curieux. C’est l’instant que le peintre choisit pour entrer en scène et mettre les curieux au courant de la nécessité de doubler le pont existant. Le Génie Militaire s’en occupe ! Charles HOUBEN, les mains en porte-voix crie à son copain de l’autre coté de la rive : « 3 pas à gauche », mais ce dernier ne bouge pas. Charles est repris en chœur par les spectateurs groupés autour de lui. Il confie même l’extrémité de la ficelle à un quidam, gonflé d’orgueil par la confiance qui lui est faite. Charles traverse le pont et rejoue le même scénario avec les spectateurs de l’autre rive.

 Nos 3 compères décident d’abandonner les spectateurs intrigués par la notoriété du génie militaire. Il vont s’installer à la terrasse d’un café, et reviennent, plus de deux heures après, en constatant que la ficelle était toujours tendue d’une berge à l’autre, tandis que grossissent de part et d’autre du fleuve les attroupements respectifs des deux rives. »

De son côté, mon père raconte que l’oncle Charles, assistant à un mariage, a quelque peu malmené l’amour-propre d’un serveur en l’utilisant pour une autre pitrerie. Avec des amis complices, ils ont discuté devant l’infortunée victime de la théorie de l’adhérence. Cette théorie – née de son imagination – soutenait que si l’on arrivait à appuyer un objet contre le plafond, il y adhérerait. Pour la démontrer, ils ont fait monter le serveur sur une table, puis sur une chaise, et lui ont tendu une assiette pour que, à bout de bras et sur ses pointes de chaussures, il en touche le plafond et constate qu’en effet elle y restait collée… Faut-il dire que le pauvre s’est retrouvé tout seul, ayant à choisir entre casser l’assiette ou finir par tomber ?

Charles avait étudié la peinture à Liège, et puis l’architecture à Bruxelles. Il eut pour maîtres Alfred Bastien pour la peinture et Jef Lambeaux pour la sculpture, qu’il pratiqua aussi un peu. Beaucoup de peintres fameux de son époque furent ses amis : Pros de Wit, Géo Bernier, Jean Gouweloos qui en fit le portrait. Il épousa la jolie Jane Kufferath, violoniste et fille de Maurice, directeur du théâtre de la Monnaie et violoniste lui aussi. À Bruxelles il se fit construire en 1924 sa maison/atelier par Ribaucourt, au 20 rue Alphonse Renard. Elle fait partie maintenant du patrimoine architectural.

 

 

Mais vous savez, ce qui me ravit, et me fait sentir vraiment une parente de ce personnage à la vie de lumière, c’est cette délicieuse sensation de familiarité. Car ses traits se retrouvent encore aujourd’hui chez certains de ses arrière-petits-neveux. Le même nez, la calvitie (dont je pense qu’ils se seraient tous passés…), le teint.Le visage de mon oncle Yves pourrait se superposer à celui de Charles, avec, un coup de chance, une belle chevelure. Jusqu’au sens de l’humour pas toujours charitable que j’ai connu chez l’un ou l’autre et auquel je n’ai pas échappé non plus.

Les Houben sont les marrants de la famille, disait ma mère avec admiration. Qu’elle aimait rire, et qu’elle se serait entendue avec le légendaire Charles, dont elle a tant aimé les tableaux…

 

Collection ScientiaArtis – Charles Houben

 

Photo publiée ici avec la permission de Peter, de ScientiaArtis, et venant de leur collection. Merci à Adèle qui a su nous donner le nom du village représenté: Saint-Ceneri-le-Gerei dans l’Orne, au bord de la Sarthe.

Malheureusement, depuis la publication de cet article en mars 2010… Peter a disparu de ma vie après avoir eu une attaque cardiaque. Je le suppose donc mort. Il a eu le temps de faire un magnifique catalogue sur Charles Houben dont il m’a donné la copie électronique. RIP, Peter…

Monsieur Méta

Mon arrière-arrière-grand-père (et si je dis que je suis la petite-fille de sa petite-fille, ça semble bien plus court dans le temps…) avait fondé une courroierie vers 1860 puis acheté un moulin à tan dans le Namurois une quinzaine d’années plus tard, où il développa une tannerie. Hélàs il n’avait pu créer toute cette aventure sous de différents auspices que ceux qui planent au-dessus des entreprises familiales en général. Il est malheureusement presque trop commun de voir la première génération se tuer au travail, déployant des trésors d’ingéniosité pour se différencier, se répandre, se faire une renommée. La seconde génération, celle qui « est née le derrière dans le beurre », est élevée dans le respect de ce qui a été accompli avec tant de sacrifices et d’intrépidité, et fête gaiement les 20 ou 30 ans d’entreprise. Mais la troisième génération, plus étendue, plus diversifiée, agrandie par des beaux-fils qui eux aussi ont leurs idées, connaît les désaccords.

Et la famille de se déchirer entre clans.

Visite en famille nostalgique de la tannerie en 1992

Mais j’en ai beaucoup de beaux souvenirs aussi, de cette tannerie. La fête de la Saint Crépin, le 25 octobre, à laquelle je ne participais pas personnellement, étant trop petite, mais l’écho de la fanfare de la tannerie qui défilait dans le village me résonne encore dans le coeur. Ainsi que le récit de mon père qui avait dansé le ta ra ra boom di ay avec ma tante Louise qui s’esclaffait en bondissant en l’air.

La villa familiale, depuis laquelle on voyait la cheminée de l’usine, et où chaque membre de la famille pouvait passer des séjours au bord de la rivière. On y recevait aussi les acheteurs venant de l’étranger. C’était une belle villa un peu austère et reposante avec, côté jardin, une entrée couverte du balcon de bois de la chambre que mes parents occupaient lors de leurs séjours, flanquée du fouillis d’une vigne vierge luxuriante. Une autre entrée faisait face à l’allée principale où un haut sapin se dressait près de la grille. Une fois glissés sous ses branches basses, on pouvait aisément monter contre son tronc et regarder ce qui se passait depuis cette cachette sombre au parfum sauvage, comme les enfants des générations précédentes l’avaient fait avant nous.

Ma mère devant la cabine de bain au bord de l’eau blanche

Un autre balcon assez long côté rivière donnait sur un escalier par lequel on accédait à un petit ponton et une barque. Mon père se mettait aux avirons, la chienne Kiddy nous rejoignait à la nage, et l’embarcation glissait souplement entre les berges verdoyantes où les ombellifères et renoncules oscillaient dans la brise, et la menthe s’exaltait au moindre frôlement. Des truites mouchetées prenaient le soleil contre les galets du fond de l’eau, et surgissaient parfois dans un saut rapide et merveilleux. Non loin de la villa, juste avant le barrage, il y avait des nénuphars, et on entendait gronder la petite chute. En amont, une cabine de bain avec un autre ponton nous attendait, entourée de trèfle incarnat, de camomille et d’herbes hautes. Là, mes parents se changeaient et puis se baignaient. Ils étaient si beaux, si jeunes, si libres encore…

Nous retrouvions toujours des cousins et cousines de mon père, oncle Pierre – deux oncle Pierre! -, tante Monique, tante Monette, oncle Claude, Nadine, mon parrain Jean-Marc… Les adultes riaient beaucoup et faisaient des petits films et des photos pour immortaliser leur insouciante jeunesse, cet âge où le présent fait loi.

On faisait des promenades tous les jours, longeant l’ancienne voie romaine et parcourant les sentiers de la colline boisée sur laquelle la famille avait fait dresser une croix faite par le personnel de la tannerie après un incendie qui en avait détruit une partie en 1936.

Je me souviens qu’un jour, alors qu’à cause de travaux dans la commune on retournait le sol au bulldozer, ma mère a trouvé un morceau de tuyau en terre datant de l’époque romaine. Il était cassé en deux mais mis bout à bout ça faisait un bon 25 cm de long. Et, chose qui m’avait bouleversée alors que je n’avais que 4 ou 5 ans au plus, on y voyait, bien nette, l’emprunte d’un doigt. Et mon père m’a expliqué que c’était celle de quelqu’un qui n’existait plus depuis des siècles. Et cependant… elle semblait si fraîche, si nette encore!

Nous allions aussi voir la tannerie où mon père travaillait quand il n’était pas à la courroierie. Il nous montrait la machine à vapeur, objet bruyant et fascinant s’il en était! Et dehors, le long de l’eau, il y avait les cuves à tanin, dont je n’ai jamais pu oublier l’odeur. Rien de plus grisant, encore aujourd’hui, que de respirer du bon cuir… Et l’entrepôt avec les peaux empilées où, me disait-on, il y avait des rats. Et le petit train – tiré par la locomotive nommée Elvire – qui reliait plusieurs plans de la tannerie, sur lequel on pouvait monter à côté de Marcel!

De la maison, j’ai le vague souvenir de pénombre, de boiseries, d’une belle baie vitrée donnant sur le jardin, de carrelage rouge, d’un phonographe qui égayait ces journées déjà si heureuses. De rideaux bien épais aux fenêtres de ma chambre. De mon oncle Claude et sa femme Monique qui venaient me dire bonne nuit et repartaient vers la compagnie rieuse en bas. De mon cheval de bois, Coralie, que je « chevauchais » au jardin.

Une année un certain Monsieur Méta est arrivé d’Inde. Il venait en éclaireur pour s’assurer de la qualité des célèbres courroies et lanières de la tannerie, et mes parents avaient proposé de le recevoir à la maison. On nous avait bien dit de ne pas le dévisager. Mais je pense que c’était au-delà de nos forces: Monsieur Méta portait un grand turban gris, un point rouge au milieu du front, et de souriantes moustaches noires. Et il faisait de gros renvois sonores à la fin de chaque repas. On a eu beau nous dire que chez lui c’était poli, c’était stupéfiant quand même!

Il était arrivé de son beau pays avec de magnifiques saris, un pour ma mère et un pour la cousine de mon père. Celui de ma mère était une légère pluie d’or sombre rebrodé de fleurettes rouges à feuilles vertes, et les plis du tissu arachnéen révélaient un reflet d’un beau violet. Les fils contenaient, paraît-il, vraiment de l’or. Moi j’avais reçu une petite cuisinière (sur laquelle je faisais du sucre fondu que je faisais refroidir sur le linoléum de la chambre à jeux!!!) et mon frère un carrousel avec des petits avions. Nous l’adorions! Nous étions prêts à ne plus remarquer les renvois. Nous l’avons passionnément embrassé quand il est reparti avec sa marchandise, très heureux de son déplacement.

Il n’a jamais payé.

Ma mère s’est fait faire une longue robe de soirée avec le sari, dos nu, très New Look, qu’elle portait avec une étole vieil or. Et puis, des années plus tard, on l’a fait transformer pour mon « entrée dans le monde », taille haute et buste à ruchés. Je l’ai portée avec la même étole et de petits escarpins plats rouges. Et je l’ai donnée, encore bien des années plus tard, pour qu’on puisse en faire quelque chose pour ma nièce. Mais sa jeune soeur l’a découverte et a joué à la princesse dans le jardin, vêtue de feu le sari de Monsieur Méta.

Avec mon père et mes frères et soeur nous sommes retournés voir un jour ce qui restait de la tannerie (qui a été presque entièrement rasée plus tard, en 2000). Nous avons visité les bâtiments abandonnés, vu les grands tonneaux de bois à fouler les peaux, l’endroit où se trouvaient les bureaux… Les cuves à tanin étaient toujours là, et même l’odeur est venue me titiller les narines. Tu te souviens? a-t-elle dit. Tu te rappelles? a demandé la menthe dans les sentiers. Ai-je changé? a demandé la douce colline, toujours amie. Non, elle n’avait pas changé. Je m’y suis revue, assise sur une pierre surplombant les toits de la tannerie, jouant aux billes avec des crottes de lapin séchées avec ma tante Françoise.

Tout avait vieilli, mais je reconnaissais tout. J’avais vieilli moi aussi, 40 ans avaient passé. Mais mes souvenirs sont venus à ma rencontre, ils m’ont bien reconnue.