Wopila – Thanksgiving

La douceur de Thanksgiving ! En général, les arbres ont encore quelques feuilles de couleur cuivre, rubis et vieux cuir racornies sur les branches, le sol est jonché d’un somptueux tapis qui se meut en crissant et exhale la force de la terre qui va, enfin, se reposer. Souvent il ne fait pas encore vraiment froid. Ce n’est plus l’automne aux teintes de cour, ce n’est pas encore l’hiver en gris, blanc et noir. Le jardin entre en sommeil. Le ciel a souvent ce bleu irréel de Rubens, avec le soir, ce court instant d’incendie.

Tradition typiquement américaine, Thanksgiving nous vient des Amérindiens, particulièrement ceux du nord. Ils avaient une récolte automnale tardive pendant l’été indien, ce glorieux retour d’un soleil lumineux au souffle chaud avant la descente du froid. C’était l’occasion d’aller chercher les fruits, baies et légumes retardataires. Et on remerciait la terre de ce qu’elle avait généreusement produit. Thanksgiving est dont une fête bien américaine. Wopila en lakota, hozhoni en navajo, selu i-tse-i en cherokee. Les Indiens, eux, pratiquent thanksgiving – l’action de grâce –  toute l’année, à chaque fois qu’il faut remercier la vie : la naissance d’un bébé, l’arrivée dans une nouvelle maison, une guérison, le retour de la guerre.

 

Thanksgiving, le jour où compter les bienfaits de sa vie. Et ils ne manquent jamais, même dans les vies bousculées.

Dans les maisons, c’est le branle-bas de combat. Les mère, sœurs et filles s’activent à la cuisine. Les hommes se font petits, disparaissent, vont promener le chien ou regardent la télévision pendant que la journée d’actions de grâce se prépare dans un chœur de chamailleries, de vaisselle entrechoquée, de froissement de nappes que l’on déploie, de chaises qui pleurent contre le parquet fraîchement ciré. Divers arômes traînent ça et là, et accueillent les invités aux joues froides qui secouent leurs pieds sur le paillasson, les narines délicieusement flattées des parfums culinaires du jour.

Et puis enfin la longue célébration autour de la table sur laquelle une mouche ne saurait plus se poser. On rend gloire à la richesse de la vie quotidienne, aujourd’hui fastueusement représentée par une dinde qui souvent a la taille d’un dinosaure adolescent, farcie au pain de maïs et viande, la purée de pommes de terres, la purée de courges, les patates douces, les haricots verts couronnée d’anneaux d’oignons frits, la compote d’airelle. Le vin ne manque pas – saut si on a la grande malchance d’être chez des puritains purs et durs, et il y en a. Je n’ose songer à toute cette bonne chère gâchée par du coca cola… On a ensuite la tarte aux noix de pacane, ou la tarte de citrouille, d’airelles, ou encore de patates douces.

Les heures ont passé, les pommettes sont rouges, les voix lasses, la table en désordre. Le café refroidit dans les belles tasses de grand-maman, on propose le bourbon ou l’amaretto. Une affection heureuse circule des uns aux autres comme un invisible ruban. Une torpeur sereine infiltre en chacun la conscience des choses essentielles.

C’est le jour où on comprend que les choses simples sont irremplaçables : la famille, l’unité du clan, avoir un toit et de quoi manger, du feu dans la cheminée, des souvenirs à raconter et des rêves à réaliser. Quels que soient les soucis, ce jour-là on les remise, ils attendront que ce grand rite soit passé.

Wopila …

 

 

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Saint Nicolas…

Je venais de promettre que je serai sage... Bien sûr, que j’y croyais ! Je ne trouvais même pas ça bizarre, ce vieux monsieur aux habits tellement peu pratiques circulant sur un âne étrillé et bouchonné de frais, bravant le vive le vent, vive le vent d’hiver, ne craignant pas de finir dans une glissade tragique sur les toits d’ardoise. Que passer dans la cheminée l’aurait grillé et noirci je n’y pensais pas. C’était un miracle et donc ça n’avait pas besoin d’être plausible. Et au fond… de quelle naïveté peut-on parler, puisqu’on me demandait bien aussi de croire au « bon Dieu », à Moïse qui ouvrait les eaux d’un geste de gourou, à des pains multipliés, du vin inépuisable, des anges venant à tire d’ailes apporter de bonnes ou terribles nouvelles, une lyre ou une palme entre les mains manucurées…

L’avantage de Saint Nicolas, c’est que lui, il avait une incidence sur ma vie. Oh je n’aimais pas trop qu’il vienne à l’école et qu’il lise devant tout le monde que je bavardais en classe (« dissipe ses compagnes »), ce qui semblait figurer dans l’énorme registre de l’actif et du passif de ceux qui étaient alors l’avenir d’une nation qui se remettait de la guerre. Je trouvais aussi qu’il était un peu coquet et futile, car sa robe à l’école n’était pas celle qu’il mettait au Grand Bazar, pas plus que la barbe d’ailleurs. Avait-il un coiffeur pour barbe qui la lui bouclait ou la lissait, voire lui donnait un aspect d’étoupe un peu rustique ? Au Grand Bazar c’était de charmantes jeunes filles déguisées en pages qui l’aidaient, alors qu’à l’école c’étaient les sinistres religieuses (oui je sais, j’ai une dent contre elles, mais elles m’ont assez mordue et maintenant c’est mon tour…). Au Grand Bazar il acceptait bien volontiers mes affirmations sur le fait que j’étais gentille et travaillais bien et il me donnait alors le cliquet infernal, horreur des parents, que l’on enfouissait en poche en croyant atténuer le clic-clic-clic, alors qu’à l’école, eh bien… avec le registre traître que les chères sœurs lui apportaient, il ne me restait qu’à promettre de faire mieux et repartir avec un petit filet aux mailles rouges rempli de pièces d’or en chocolat.

Le cliquet, terreur des parents

Le cliquet, terreur des parents

Mais à la maison, ah ! Notre jardinier Léon enfilait une paire de gants  blancs, et Mademoiselle (Sibylla, qui avait le béguin pour lui) veillait à ce que nous soyons bien dans la chambre à jeux à une heure dite, de bonne humeur, et pas en train de nous disputer, mon frère et moi. La porte s’entrouvrait brusquement et, merveille, miracle, magie, splendeur, la main gantée lançait avec force des nic-nacs et des petits caramels. Une fois, deux fois, trois fois même ! J’étais hystérique, persuadée d’avoir vu une apparition aussi impressionnante que Sainte Thérèse de Lisieux ou Saint Antoine de Padoue. Si pas plus. Si, plus ! Car si j’avais rencontré le saint ou la sainte, j’aurais dû me prosterner en prières, m’inonder d’eau bénite, et peut-être, peut-être, promettre d’entrer dans les ordres pour leur faire plaisir. Ici, la joie pure et aucune autre promesse à faire que, si jamais il nous l’avait demandé, celle d’être bien sages. Mon frère et moi nous précipitions sur les bonbons – après qu’il ait hurlé d’effroi… Mademoiselle, toute à la joie d’avoir entrevu la main gantée de son bien-aimé, nous rappelait à l’ordre : comment, on ne remerciait pas ??? Aussi hurlions-nous comme des cheminées d’usine… Merci Saint Nicolaaaaaaas !

J’imagine notre bon Léon redescendant l’escalier en hâte, souriant et pensant – avec son accent wallon – que nous étions bien mamés asteure.

Ma grand-mère – Edmée, l’autre – m’avait certifié avoir vu le Saint sur le toit du Grand Bazar. Avec l’âne, la hotte pleine de jouets, la belle soutane et tout et tout. Une preuve de plus, pensai-je alors ! Si Bonne mammy l’a vu, alors… Elle expliquait même, avec un bel aplomb, que si les gens ne le voyaient pas, c’est qu’ils ne regardaient pas en l’air, or il était évident que les cheminées ne se trouvaient pas sur les trottoirs…. Elémentaire, ma chère Edmée.

Une année, elle s’était arrangée avec lui – étaient-ils en correspondance ? – pour qu’il vienne déposer les cadeaux dans son salon pour ses trois petits-enfants. Chez elle, il agissait autrement que chez nous où souvent il nous offrait un vêtement dont nous n’avions pas tellement envie mais qui allégeait élégamment les dépenses de ma mère puisqu’il paraît que nous n’en finissions pas de grandir. Et il se limitait à un ou deux « beaux » jouets amusants. Alors que chez Bonne-Mammy, pour le prix de deux beaux jouets on avait 50 horreurs qui nous faisaient gémir de joie. Tout était cassé endéans les deux jours mais quel plaisir ! Et cette année-là, elle avait acheté de grands sacs de gaze  bleue, qu’elle avait remplis (enfin… que le bon Saint avait remplis…) de multiples ancêtres des jouets made in China 20 pour 1 Euro. Et, absolument ravie, je me suis exclamée : « Oh ! Des sacrebleus ! »

On voit le genre de « jurons » que l’on employait chez moi….

Mais le bonheur, ah le grand bonheur que c’était que de descendre de nos chambres le matin et d’aller voir dans le salon de ma mère s’il était passé. Devant la cheminée de briques rouge était tapi un petit poêle à charbon replet de fonte noire, avec des pieds griffus et des fenêtres de mica derrière lesquelles dansaient les braises. C’était sous son ventre que nous déposions nos pantoufles, et sur lui – éteint pour la nuit – que nous avions déposé l’assiette avec la carotte et la tranche de pain pour le cher âne. L’émotion m’étreignait en ne trouvant plus que des miettes… j’imaginais combien l’âne avait dû être content par ce froid d’avoir une belle tranche de pain blanc et une carotte. Et dans nos pantoufles, la récompense pour une gentillesse qui s’était prolongée aussi loin que possible : une petite pomme de massepain cru, rose et jaunâtre, ou une carotte pimpante, orange et un peu ridée, ou encore quelques pièces d’or en chocolat. Un cœur dentelé d’arabesques en massepain cuit, typique de notre région liégeoise (pour les malheureux qui ne savent ce qu’est ce délice, je vous conseille ce détour qui vous dira tout ou presque). Ou un charbon si la gentillesse n’avait pas émergé la veille. Que je remettais fièrement dans la huche à la cuisine, imaginant que ma mauvaise humeur allait procurer 5 minutes de chaleur malgré tout. .. A quatre pattes et en pyjama, mon frère et moi nous faufilions derrière le poêle pour enfiler nos têtes dans l’ouverture de la cheminée, et lancions un Merci Saint Nicolas si sonore que nous aurions pu briser les vitres.

Casse-noixEt le bonheur d’avoir des mandarines, des noisettes, des noix que l’on ouvrait avec le casse-noix en forme de gouvernail. Les dates farcies au massepain… Et les figues et raisins secs… Tout évoquait un long et mystérieux sommeil qui allait saisir la région au sortir des fêtes, le sommeil de l’hiver. Les flammes dans les feux ouverts et les poêles, celles des bougies, les fausses capturées dans les réverbères qui éclairaient notre retour à la maison en quittant l’école. Arrivait le temps des petits déjeuners de porridge qui brûlaient la paroi de l’estomac, avec cette blonde cuillerée de cassonade ; les œufs au lard ; les vieilles pommes de terre infectes à la teinte morne; le bouillon et la biscotte de 4 heures. Dans la chambre à jeux, mon frère et moi hésiterions longtemps avant de manger ces séduisants Peter Pan ou Blanche Neige de massepain que l’on aimait trop regarder. Et puis on cédait. La tête de nos héros fondait contre nos palais ingrats.