L’amour ou l’argent? Les deux et plus encore!

J’ai travaillé pour une blonde qui avait la vocation, c’est indéniable. De quoi, c’est moins clair. Elle fut, le temps de passer une houppette en cygne sur le bout du nez, ma « boss ». Oui. Et j’ai survécu. De justesse.

Imaginez donc : j’étais secrétaire dans un établissement financier. Depuis que l’agence avait ouvert en 2004, seuls les meubles et moi étions encore là au bout de plus de 4 ans. Et ma plante offerte le jour des secrétaires, ne l’oublions pas. Mes patrons tombaient comme des mouches sous la pression et les exigences d’un marché impitoyable. Il faut dire que le recrutement se faisait, énergiquement, dans tous les types de backgrounds. De menuisier on vous balançait adorat’or de l’or et ses malh’ors.

Et alors que seule depuis une semaine je regrettais mélancoliquement la dernière victime de la machine à tri rentable ou jetable – il était délicieux, adorable, mon dernier boss alors, un Jamaïcain au visage de poupée et à la candeur d’un enfant , Miss Pink Tears est arrivée. Mignonne, je dois dire. Avec une valise rose, les joues roses, les cheveux blonds platine et un fou rire assez agaçant. Un grand hi hi hi hi idiot qui a vibré autour d’elle, souvent entrecoupé de larmes, pendant les 5 mois de notre calvaire mutuel.

Sa présentation officielle était la suivante :

Elle avait 33 ans. Avait étudié le droit à l’Université. Avait eu son propre business à New York City. Sa mère avait été dans sa jeunesse une pasionara politique de premier plan dans son pays natal, un de ces pays où revoluciòn rime avec pasiòn. Mais un jour, lasse et en quête de changement, elle était venue dans le Nord des Etats-Unis (pour un changement, il devait être d’importance. Pas de pistoleros ni de revoluciòn à soutenir…) et avait rendu armes et cœur en rencontrant le père de Miss Pink Tears, un businessman plein d’allant. Hélas, le sort s’était acharné, en ce sens que toutes les initiatives du père furent, l’une après l’autre, injustement vouées à l’échec, et le laissèrent sans un sou vaillant (j’ai ajouté le mot « vaillant » pour mon plaisir exclusif, car cette expression délicieuse a disparu). Il s’était sorti de cet abîme de honte en mourant prématurément. Notre blonde platinée, petite mère courage rose et laiteuse, fut désignée pour prendre soin de sa mère et de son frère, car la reine de la cartouchière et de la gâchette était devenue une sorte de belle du sud oisive,  uniquement douée pour faire de jolis bouquets de fleurs (mais vraiment remarquables! ) et un chimichurri divin. Le chimichurri est une sauce sud-américaine que l’on utilise pour les marinades de barbecues, et qui est en effet assez savoureuse car je me suis emparée de la recette, le seul avantage d’avoir travaillé avec Miss Pink Tears (on va se mouiller des tears très bientôt, patience!). Le frère n’avait pas fini ses études. Ils vivaient tous ensemble dans un appartement situé dans un immeuble de prestige avec vue sur l’Hudson, à un vol de canari de New York City.

La vérité a émergé morceau par morceau, car Miss Pink Tears était coutumière des sautes d’humeur et des crises de sanglots, en général commençant par je suis trop grosse, je ne me marierai jamais, continuant sur mon frère est un parasite qui fait des crises de nerfs dès qu’on lui demande de faire quelque chose, et enchaînant bien vite sur mon père a fichu tout l’argent de la famille en l’air, ma mère ne sait rien faire, et je suis trop grosse et ne me marierai jamais …

La vérité, donc, la voici : elle avait bien entrepris des études de droit, mais les avait interrompues au bout d’un an de guindailles et de cocktails. C’était une sorte de longue vacance au Country Club, m’a-t-elle avoué après quelques verres de vin blanc dégustés (sans moi, moi je travaillais…) à une terrasse un jour qu’il faisait trop beau pour travailler. Son business à New York, eh bien … ma petite sœur faisait le même à 15 ans en le qualifiant de débrouille : Pink Tears faisait des bijoux de plastique qu’elle vendait à la sauvette sur une table pliante dans Central Park dont elle s’enfuyait avec d’autres businessmen comme elle dès que la police faisait sa descente. La pasionara, après 34 ans aux Etats-Unis, ne parlait toujours pas l’anglais, et n’aurait donc jamais rien su faire d’autre que ses bouquets et son chimichurri. Son businessman de mari, elle l’avait rencontré chez le coiffeur où il était alors représentant en … perruques. L’immeuble avec vue sur l’Hudson avait été prestigieux dans les années ’60, et était devenu un coupe gorge légendaire dans un quartier dangereux dont on n’osait sortir après le coucher du soleil. Le frère n’avait pas fini ses études et ne les finirait jamais car c’était un voyou.

Elle venait travailler avec des talons aiguilles en verni noir et un énorme béret alpin rose posé de guingois. Franchement, elle était mignonne même si pittoresque. Un tailleur noir au décolleté peu sérieux qui ne cachait rien de ses rondeurs les plus attrayantes. Elle voulait des attaches–trombones roses, et enlevait ses chaussures pour montrer aux clients qu’elle s’était fait mettre du verni rose sur les ongles des doigts de pieds. Elle travaillait très peu, et me téléphonait d’un pub ou l’autre pour me dire qu’il faisait trop beau pour rester au bureau, qu’elle buvait un bon verre de vin blanc avec un monsieur charmant, ou bien elle se promenait dans les avenues chic et me commentait depuis son GSM que oh les gens doivent être riches ici, les voitures sont chères et la pelouse est bien entretenue… Parfois je voyais entrer dans le bureau un type à la tête de hit-man qui demandait après elle, et elle me disait « heureusement que vous étiez avec moi, il me fait peur, je n’aurais pas dû lui dire où je travaillais… ». J’avais peur aussi. Avec le nez d’un chien à cadavre devenu chien à argent elle allait manger dans un restaurant notoirement repaire de mafieux, où elle jouait les oies blanches et se faisait pousser en balancoire en gloussant comme une communiante saoule par des tueurs dans le jardin. L’argent n’a pas d’odeur, c’est une vocation, je viens de vous le dire.

Mais que faisait-elle donc dans ce bureau financier, vous demandez-vous ? Elémentaire, mon cher Watson : elle espérait rencontrer un mari riche, un client ingénu qui aurait franchi la porte pour lui demander de l’aide à investir son argent et aurait perdu la tête et ses biens à la vue de son décolleté abyssal et de ses petites joues roses si touchantes. « Pensez-vous que je rencontrerai un homme riche ici ? » m’a-t-elle demandé le deuxième jour de son entrée en fonction … Mais être riche ne suffisait pas. Il devait être beau, pas un poil de graisse, si possible orphelin de mère, sans enfants. Et comprendre qu’elle n’aimait – ne savait – pas cuisiner. Vous m’en donnerez une douzaine, des comme ça… Du coup on comprend mieux son attirance pour le restaurateur mafieux…

Un jour, à la recherche d’une complicité entre femmes des plus charmante, elle m’a prêté un livre. Comment crasher les soirées de milliardaires et se faire épouser. Je l’ai pris, pensant qu’il s’agissait d’une de ces amusantes comédies pour Bette Midler and Co, mais non, il s’agissait vraiment d’un mode d’emploi pour se faire remarquer et épouser par un milliardaire. Plus vieux il était et plus simple ça serait, évidemment. Les trucs éculés du genre renverser son sac, perdre un foulard, tomber et pleurer, se renseigner sur les restaurants qu’il fréquentait et s’y rendre pour trébucher sur sa chaise, tout était envisagé. De temps en temps ça doit même marcher… Elle s’arrangeait, à force de flateries, pour côtoyer quelques vieilles momies effroyables aux cheveux roses, oranges ou verts, couvertes de bijoux gros comme des caramels, et riches, afin de ramasser les miettes d’amants éconduits, et elle est toujours dans ce cercle, les momies de plus en plus plissées (mais les lèvres, ouh les lèvres, de vrais derrières d’orang outang en rut..) et elle avec sa marque de fabrique, le béret rose. Et les pinky tears je présume…

Je pense que j’aurais dû demander une prime pour avoir tenu 5 mois avec elle… Une horreur ! Quand elle est partie, elle a emporté – dans sa valise rose – le papier de toilette car elle l’avait payé… J’ai vu sur Internet qu’elle a repris son ancien « business » de bijoux de plastique qu’elle vend toujours à Central Park, mais maintenant, elle auréole sa prestigieuse légende du fait qu’elle vient du milieu de la haute finance et a perdu son travail à cause de la crise

 

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Bienvenue! Vous allez voir… c’est comme une grande famille

Eh oui, ça l’est. Ces familles dont on a souvent du mal à prendre des distances dans la vie « de famille », voilà qu’elles nous encerclent aussi au travail, ou dans tout groupe dans lequel nous entrons.

Il y a les patrons. Le père ou la mère, le patriarche tyrannique « pour le bien de toute la famille » naturellement.

J’ai travaillé un jour dans une famille où le patron et son épouse étaient surnommés « Tonton et Tatie » par le personnel, c’est tout dire… Tonton et Tatie avaient leurs enfants préférés – leurs chouchous – et aussi leur papa bien à eux, Monsieur M*** (non, ce n’était pas un bordel, je le jure …), qui possédait plusieurs magasins dont un seul était géré par Tonton et Tatie. Qui épiaient soigneusement les bourdes que ceux qui géraient les autres magasins pouvaient faire. Quand la petite dernière de notre famille a subi les avances de Monsieur M***, et s’en est ouverte, en larmes, à son cher Tonton, il lui a conseillé de ne pas ébruiter inutilement ce moment d’égarement, qu’il parlerait lui-même à Mr M***. Lequel s’en fichait, il partagerait son héritage avec qui était le plus gentil avec lui, pas vrai ? Une des employées, un jour qu’elle rêvassait devant la pluie qui tombait, a vu Tonton s’avancer vers elle et a voulu lui poser une question, qu’elle a commencée par « dis, papa… » suivi d’un fou-rire évidemment. C’est pour vous dire… une grande famille ! Il y avait la jolie paresseuse, à qui on ne demandait rien puisqu’elle se ferait une joie de le faire mal pour qu’on la laisse en paix la fois suivante. Il y avait la vieille bique – qui s’appelait, je vous le donne en mille : Moïse ! – genre Javotte, qui, moustache au vent et pieds enflés, dénonçait tout ce qu’elle découvrait à Tonton et Tatie, et aurait bien fait des croche-pieds à toutes ses sœurs quand le prince apparaissait.

Dans un autre lieu de travail, il y avait HPL notre patron, plutôt vu comme le grand-père un peu ramolli, lui-même sous la coupe de deux niveaux de tyrans dont il avait peur et léchait les bottes avec le sourire et bien des remerciements serviles. Il était secondé (enfin, il se croyait secondé mais était aussi sous la coupe de son « second ») par sa secrétaire, dite « Le croco ». Notre « mère » était la réincarnation d’Helga la louve des SS ou sa sœur, dont la seule explication à son sadisme était que son père avait désiré un fils et avait eu ce machin-là, une fille. Plus virile dans sa tyrannie abjecte qu’un de ces patriarches sournois dans les séries américaines, mais dotée du physique d’un délicat magnolia. Elle aussi avait ses adoratrices flagornant à mort (je me souviens d’A*** qui lui laissait des petits mots sur son bureau « Bonjour et bonne journée ! » « Bonne soirée chez toi, chère I*** »), les trouillardes qui la détestaient mais souriaient comme des chiens que l’on menace, babines retroussées et queue battant le sol.

J’ai aussi eu un « papa » abominable, qui tenait tout le service uni par la confrérie secrète de La dive bouteille. Douze hommes et deux femmes. (Je peux donc vous dire que les hommes sont aussi concierges que les femmes dans leurs cancans de bureau, sauf qu’eux, je ne vous ferai pas l’injure de vous préciser quel était leur sujet préféré, bien au chaud dans leurs braies…. ). Et Papa, d’une simplicité charmante avec ses petits, leur demandait fidèlement chaque soir qui venait prendre un verre après le travail. Et parfois… avant, ce qui était pire ! Il était clair que plus qu’une suggestion amicale ça avait la force d’un ordre. Toute la famille allait donc s’abreuver jusqu’à plus soif, et vivait dans le brouillard total et la dépendance de si tu le dis je le dis aussi… car le travail se faisait en zigzagant et bafouillant par la suite. Il m’est arrivé de les accompagner après, mais j’ai vite abandonné, parce que cet après s’éternisait longtemps longtemps longtemps après que les poètes ont disparu… J’ai été très mal vue suite à cette rébellion scandaleuse et l’ai payé assez cher…

Capture of the Galleon par Howard Pyle - 1887

Capture of the Galleon par Howard Pyle – 1887

Que dire de ce papa gérant d’un restaurant, qui avait peur de son propre papa, Papa V***,  qui n’hésiterait pas à faire rouler sa tête si le restaurant ne marchait pas. Papa S*** lui avait juré qu’il fallait être un imbécile pour ne pas pouvoir en faire le temple de la gastronomie, du chic et du charme. Mais voilà, Papa S*** n’aurait pas su unifier une troupe de scouts ou d’enfants de chœur, qui aurait viré aussitôt à la bande de gangsters car il pensait que seuls les aboiements et le mépris fonctionnaient. Notre petite famille fourmillait donc de complots, de rébellions, d’alliances louches. Le chouchou était surnommé Petty, et papa S*** lui avait promis la place enviable de bras droit, avec une main baguée (il devait aussi imaginer qu’on embrasserait sa bague, agenouillés, chaque matin…). Petty était bête et méchant comme il se doit, et dès qu’on a compris qu’il nous arrachait des confidences pour aller tout rapporter à son papa S*** chéri, on lui a fait de fausses confidences. Ce fut la chute de la maison Usher, ni plus ni moins. Dans la cuisine on s’entretuait (vraiment), on jetait les casseroles au mur, qui jouxtait l’entrée par laquelle les clients pénétraient sur un glorieux tapis rouge, accueillis par une musique d’orchestre (sur le Titanic aussi, il y avait un orchestre qui joua bravement jusqu’à la fin…), et le bruit de hurlements de pirates provenant de la cuisine. Petty risquait sa vie rien qu’en passant dans les salles, et se faisait insulter de plus en plus ouvertement. Papa Sal* songeait au suicide et filait par la porte arrière quand son papa V*** venait constater l’ampleur du drame. Les clients partaient sans payer à la faveur d’une prise de bec entre les uns et les autres… Un matin, sans avertissement, tout le monde trouva porte de bois. Papa S*** doit encore courir, ainsi que Petty et Papa V*** est, je suppose, encore en train de piquer des poupées vaudoues…

Des toutes ces grandes familles dont j’ai partagé au départ, avec prudence, les claques dans le dos et entendu les bienvenue, tu verras, c’est une vraie grande famille !, j’ai constaté que toujours, celle ou celui qui m’avait accueillie avec le plus de chaleur au début, moi la nouvelle arrivée, était aussi celle ou celui qui m’attendait au tournant : la raison de son empressement était la peur : qui c’est, celle-là ? Elle pensera quoi de telle ou telle chose que nous sommes habitués à faire en toute paix ? Elle a qui, comme alliés ? Peut-être se liguera-t-elle aussi contre Tonton, Tatie, Maman, ou la dauphine… Et ça n’étonnera personne de savoir qu’à l’heure des sabres au clair, ça geignait ferme « et dire que je lui ai tout expliqué, tout montré, que j’ai été sa première amie »… Des larmes de fureur déguisées en pathétique et sincère chagrin liquide…

Mais la différence entre ces « familles » ainsi baptisées pour mieux nous ficeler et la vraie famille, c’est que si on trouve les manipulateurs, les préférences, les intérêts, les coalitions peu nobles dans les deux, dans la vraie famille il y a, qu’on le veuille ou non, tout le bon côté, réel et spontané, qui habite certains des membres, et fait de la famille une tribu inégale mais avec son coin de chaleur. Les liens sont « pour toujours » et pas juste le temps que je monte en grade, que je devienne favori, mignon, dauphine, que j’aie écarté les autres candidats. La vraie famille, c’est mille fois mieux quand c’est bon, et mille fois pire sans doute quand ça ne l’est pas, puisque c’est « pour toujours »…

Folle et méchante

Oui, c’est sans doute l’impression que j’ai laissée à mes « clients » américains, ceux qui eurent la malchance de franchir le seuil du copy printing shop que je gérais dans le New Jersey. Mais moi… je suis du Vieux monde et eux ils sont du Nouveau n’est-ce pas, un nouveau monde où trop souvent l’argent est roi, empereur, tyran, dictateur, effaceur de toute noblesse. Celui que l’on paie pour un service, est souvent assimilé à celui qui est moins que celui qui paie puisqu’il a « besoin de cet argent », et on oublie qu’on a besoin, en revanche, de ce qu’il sait faire, que c’est un échange équilibré d’offre et de demande, qui devrait instaurer une relation de respect mutuel. Il n’en est rien, très souvent. Surtout dans la « classe moyenne » où il est tellement agréable de se sentir supérieur pour quelques billets bien sales et chiffonnés.

Dans l’ensemble, j’ai détesté mes clients. Vraiment.

Des exemples ?

Le type qui me fait faire des cartes de visite où il spécifie « free estements ». Estements n’existe pas, il voulait dire estimates. Je corrige, et il m’engueule : je suis une étrangère qui ne sait même pas parler l’anglais, j’ai pris sur moi de corriger quelque chose qui était juste en me croyant mieux que lui parce que je suis « française » (ben non…) etc etc…

J'ai quand même vraiment l'air gentille là, non?

J’ai quand même vraiment l’air gentille là, non?

La jeune noire (et ne croyez pas que le racisme ne soit que dans un sens, j’ai eu droit à tout dans ce rayon…) qui vient pour me faire dactylographier son cv en urgence. Oui, ils paient pour ça. Bon. Normalement on n’accepte qu’une ancienne version dactylographiée, et on ajoute ce qu’il faut, car leur orthographe et écriture attendent encore un décodeur. Mais mademoiselle avait gribouillé tout le cv sur un vieux papier et en avait besoin le jour même à trois heures. Je lui dis de venir un peu à l’avance car j’aurai certainement des mots mal lus ou mal compris. Elle me verse des arrhes, et je me lance dans la description idyllique de ses talents : Infirmière psychologique, elle a une patience remarquable. Précise, douce, disponible, enfin elle a tout pour elle. Lorsqu’elle revient, je lui dis « ah je suis contente que vous soyez à l’avance car j’ai deux ou trois points à vérifier avec vous (on ne parlera pas de l’orthographe… apocalyptique). Et la douce jeune fille me dit, les yeux haineux « je le savais que je ne devais pas venir chez une blanche, vous êtes une idiote et n’y connaissez rien ». J’ai été tellement prise de court que j’ai pris son cv, l’ai déchiré, lui ai rendu son acompte, et ai dit « bonne chance pour votre entretien ». (Mon mari se cachait soigneusement derrière la grosse machine offset… ). Elle m’a jeté à la figure tout ce qui se trouvait sur le comptoir, folle de rage, et est sortie en hurlant qu’elle allait me botter le train. Ravie je lui ai dit «ha ha ha… infirmière très douce et patiente… »

Le monsieur qui vient pour des cartes de visites, de celles qu’on sous-traitait. Il y avait donc un album où choisir le papier, la police, la taille, les couleurs etc. Comme il n’y en a jamais eu un seul qui soit assez intelligent pour remplir le formulaire, et que comme des enfants ils demandaient que je les aide, il m’a tenue au moins un quart d’heure, se créant une chose monstrueuse, avec des polices et tailles différentes, des italiques et des caractères gras ici et là, et deux couleurs. J’avais beau lui dire que ça serait moche, monsieur pensait être un artiste créatif, et insistait. Bien entendu, quand il est venu les chercher… il m’a regardée d’un air désolé et m’a dit « Oh… je ne les aime pas. Que pouvez-vous faire pour rendre votre client heureux ? »  Tiens donc, ça n’a pas tardé : « Rien ».

La fille, noire elle aussi mais rien de raciste, ceci dit la parfaite emmerdeuse qui paie et donc a droit au tapis rouge et l’orchestre discret dans un coin de la pièce. Elle voulait UNE copie de son CV exceptionnel sur beau papier. Qu’avez-vous ? Beige, bleu clair, blanc, gris. Je peux voir ? Me voici sortant toutes les boites. Elle hésite longuement, il est vrai que toute sa vie professionnelle en dépendait ainsi que celle des nations sans doute, ou de la planète. Elle finit par opter pour une couleur. Je lui fais donc la copie, et elle déclare que c’est un peu pâle, puis-je augmenter la tonalité ? Or c’était parfait. Je fais donc semblant de changer le setting, et recommence, et elle me déclare que maintenant c’est parfait. J’ai passé dix minutes pour gagner 5 cents… Comme elle voit que je suis pressée d’en finir, elle me dit « mais… vous ne voulez pas que votre client soit content et revienne ? » Je n’ai pas pu m’empêcher de lui dire, « non ».

Le type qui arrive de nulle part dix minutes avant la fermeture et a besoin avec la plus grande urgence de cartes de visites pour ce soir. Je lui dis que nous fermons, que ce n’est pas possible (en fait, comme il n’était pas question de sous-traiter dans l’urgence, il aurait fallu se mettre d’accord sur le type-setting, les imprimer, attendre que l’encore soit sèche avant de couper sinon ça offsette, et il y en avait au moins pour trois heures ou plus. Pour 50 dollars. Il insiste « et si je vous donne 50 dollars en plus ? » « Non, désolée, ce n’est pas faisable… » « Oh, il y a bien des gens qui seraient d’accord de travailler plus tard pour un extra de 50 dollars »… Eh bien pas moi, et ne pas revoir ces imprévoyants qui mettent la charge de leur stress sur les autres, ça valait 50 dollars !

Ils sont souvent payés à la semaine, ce qui les rend en effet imprévoyants puisqu’ils n’ont que des fins de semaine difficiles, n’ayant pas à planifier pour un mois. Les super marchés sont ouverts 24h/24, et donc là non plus, pas besoin de prévoir. Et tout est en faveur du client, qui ainsi est devenu capricieux et insupportable, irresponsable, comme Clément, un Nigérien avec qui pourtant j’ai fini par devenir amie mais qui avait eu le toupet de me dire que c’était ma faute s’il n’avait pas eu des affichettes pour sa cérémonie à l’église (il était pasteur) parce que j’avais refusé de les faire, là aussi il était venu en dernière minute. Je l’ai enguirlandé, lui expliquant que c’était sa faute, uniquement la sienne, et comme il s’est excusé une fois qu’il a compris, je lui ai dit « mais Clément, ne t’excuse pas, change ». Ravi il m’a dit plus tard qu’il avait reservi ça à ses ouailles à l’église : ne vous excusez, pas changez. C’est peut-être maintenant en lettre d’or à l’entrée de son église, qui sait ?

Josef, un Russe abominable, méchant avec sa femme, fraichement arrivés de Russie. Sa femme était charmante, et lui immonde. Dès qu’elle a eu sa nationalité américaine, elle l’a largué (bien fait !) et lui a échoué à la dictée. Trop difficile pour lui : I have a little brown dog. Je me demande comment il a trouvé moyen de l’écrire pour échouer. Mais j’avais pris la bonne habitude de lui répondre, ce qu’il détestait et lui faisait froncer ses abondants sourcils roux sur des petits yeux furieux. Don’t be grumpy with me, Josef. Et il n’avait pas le choix sinon je refusais de le servir. Et on le virait partout…

Dzon’, un Grec tout aussi immonde qui pensait s’appeler John mais se présentait fièrement comme Dzon’. Toujours en maladie, en dispute avec ses voisins, polémique, désoeuvré, mal ici et mal là et en tout cas toujours trop mal pour travailler. Un jour dans le magasin, il a pris à partie des clients en vociférant contre les noirs et tous ces gens bizarres qui arrivent ici, et qui changent la race, car lui, il espérait bien que dans 40 ans… les gens seraient encore tous comme lui, et pas de toutes les couleurs. L’autre cliente et moi avons eu du mal à ne pas passer par… toutes les couleurs et tous les fous-rires : il était affreusement laid…

Les flics locaux qui me demandaient si j’offrais une réduction aux policiers (jamais… pourquoi ?), qui venaient photocopier de faux diplômes, pas gênés pour un sou, avec des collages où ils ajoutaient leur nom. Et puis ils venaient pour collecter pour leurs collègues « morts en action » alors que s’ils étaient morts en action, ça devait être d’indigestion au Willie’s Diner où ils avaient leur QG, toujours à se goinfrer de cafés et des doughnuts. Rien ne les décollait de là. On pouvait d’ailleurs faire une « donation » vivement conseillée à la police et on recevait un sticker qu’on mettait fièrement sur sa voiture, je soutiens la police de ….  et en échange, eh bien on nous fichait la paix lors des infractions légères… Je ne voulais pas de ce laisser-passer… et ainsi ils ne venaient pas chez moi, youpidou !

Par contre, comme je l’ai dit, certains clients, les gentils, les bien élevés, les stricts et honnêtes, ils m’aimaient beaucoup. Je vois encore cette dame qui était en pleine déprime à la mort de son mari et que j’avais prise dans mes bras… elle revenait chez moi parce que j’étais si gentille… (Vous voyez bien !). L’autre petite dame âgée noire adorable, sortie d’un cartoon de Walt Disney, maigrelette et en tailleur pimpant avec un drôle de chapeau rouge sur lequel dansait une grosse fleur dressée. Elle avait un problème pour marcher : elle cavalait (ne savait pas marcher normalement) mais ne pouvait redémarrer si elle devait s’arrêter pour ouvrir une porte ou franchir un obstacle (une bordure une marche etc…). Je la voyais et sortais toujours pour l’aider et pourtant, c’était une très « petite cliente » qui ne venait que pour des billets de tombola de sa paroisse. Magdalena, une autre noire, toujours bien mise et polie, mais enlisée dans des dettes, à qui je faisais payer moitié prix pour les fax qu’elle était obligée d’envoyer chez son usurier qui lui prêtait de petites sommes à 174% d’intérêt. Oui ! Sonia, une Russe fraichement arrivée qui m’embrassait et m’a apporté un gâteau pour les fêtes…

Ou mes clients-dépanneurs d’ordinateur, Al et Kasai « du magasin d’en face »… Leur rendre visite et vider mon sac nous faisait bien rire et me remettait d’aplomb.

Al

Kasai

Kasai

Bien entendu, ces clients-là… c’étaient des pépites, et sans eux j’aurais sans doute commis un meurtre. Ou deux. Je serais devenue une serial killer.

C’était au temps des satyres

Il y a peu, j’ai évoqué mon départ en Italie, à l’âge de 37 ans, une valise, deux malles et le feu sacré pour tout armement. Quelques contacts pris en Belgique – va donc voir untel de ma part – me rassuraient. Illusoirement mais sans cette illusion je ne serais pas partie.

 

Jef Lambeaux – Le faune mordu

Un œnologue italien de Bruxelles m’avait reçue entre ses belles bouteilles et une « machine à café d’époque » somptueuse et rutilante de cuivres amoureusement polis. Lui, il avait l’allure d’un tribun sur scène, avec une chevelure léonine et des gestes larges et pleins d’emphase. Je veux bien vous donner l’adresse de mon fournisseur de vins à Turin, mais méfiez-vous car il va vous faire des avances ! Sa femme confirma : aucune femme au monde n’était à l’abri de la faim légendaire de ce prédateur naturel.

Je m’étais donc promis d’aller le voir vêtue aussi chastement que possible, boutonnée, pas maquillée, distante, avec de larges pieds sur terre chaussés de mocassins disgracieux. Eh bien ça n’a servi à rien. Le monsieur faisait fi du décor, il ne pensait qu’à la conquête. Comme ce fut sa femme qui me reçut pour commencer – une petite chose vieillotte et replète dont les pieds enflés débordaient dans des chaussures élégantes et si serrées qu’ils évoquaient des muffins fumants sortis du four – il se comporta en prince froid. Une austérité inquiétante. Puis elle revint dans le bureau – tic tic tic les petits pieds-soufflés dans les escarpins de mannequin – en lui annonçant humblement qu’elle rentrait, caro, et que voulait-il pour son repas du soir caro, à quelle heure serait-il là caro, et à tout à l’heure caro. Tic tic tic elle dévala l’escalier et dès que le bruit de la porte rassura son natural born dragueur de mari, il se métamorphosa. D’un bond il s’était levé, le visage fendu d’un sourire à la Clark Gable où dansaient des étincelles et, la main tendue, il me tutoya enfin en ronronnant « appelle-moi Lorenzo ! ».

Je lui ai donné du Lorenzo autant qu’il en voulait mais revenais avec persistance à nos moutons – les miens, du moins ! – qui étaient je cherche un travail. Lui ses moutons étaient de ceux que l’on trouve sous le lit et donc son sourire se figeait, oscillait du rictus à la menace pour tenter de se retrouver sur l’éclat irrésistible du sourire prélude. Mais je m’en tenais à ma recherche de travail avec une énergie si farouche qu’à la fin il s’est trahi et m’a dit, un peu agressif malgré un effort pour avoir l’air aimable « quand on cherche du travail, on est prête à tout ».

Faut-il le dire ? Nous ne nous sommes jamais revus. Et sa petite épouse rebondie a dû réciter un chapelet en remerciements parce que son mari, son caro, pour une fois, était à l’heure.

Puis il y  a eu Monsieur d’A***. Il avait mis une annonce dans le journal et cherchait une employée. J’arrive, pimpante comme un jour de printemps et me trouve devant un gorille velu et roux un peu timide. Il m’explique que je devrai aussi l’accompagner à des foires commerciales etc. Je ne vois rien de bizarre à ça, et c’est lui qui s’inquiète alors. Il se met à postillonner et rougir et me précise qu’il cherche une employée car l’ancienne se marie. Tiens… elle ne peut plus travailler une fois mariée ? Noooooooon euhhhhh…. Elle m’accompagnait aussi dans les foires eeeeet… vous comprenez…. Son mariiiiiii…. Euhhhhhh ! Je pense que je devais de plus en plus ressembler à une vierge victorienne, la bouche et les yeux en O tandis que je comprenais, et indignée je lui dis « vous voulez dire qu’en plus, il faut coucher avec vous ?????? » Le malheureux ne voyait pas la chose ainsi, lui. Il devait même y trouver quelque chose de romantique, à son marché minable, parce que sans doute offrait-il une soirée à la pizzeria de temps en temps et un petit bonus de salaire pour Noël et l’anniversaire avec une petite chiquenaude sur la joue accompagnée d’un aaaaaaaaah tesoruccio, mi fai impazzire ma devo andare

« Mais pourquoi ne cherchez-vous pas une prostituée au lieu de chercher une employée ???? » Et lui, désolé, puni comme un enfant, me dit d’un ton plaintif : mais madaaaaaame…. Je ne peux quand même pas mettre une annonce « j’engage une maîtresse »…

On ne s’est pas revus non plus. Pas de coup de foudre, rien !

Il y aussi eu ces dangereux flatteurs qui ne vivent qu’aux dépens de celles qui les écoutent, les requins criminels. Comme ce type aimable qui s’est mis à me parler Piazza Navone à Rome, me faisant remarquer combien Rome est belle et grandiose et me disant que je pourrais y habiter aussi, dans ce lieu séculaire au centre de monde. Je réplique gentiment qu’il me faudrait tout quitter et trouver un travail, pas évident, et lui, l’air sensible à cet aspect du problème, se caresse le menton et me dit comme s’il pensait tout haut… mmmmmmmh… que dirais-tu de faire du cinéma ?

Je suis partie tout de suite !

Et cet autre qui m’a abordée dans les jardins du Valentino à Turin alors que j’y lisais.  Cherchez-vous du travail ? m’a-t-il demandé… Il en avait, quelle aubaine : il ne fallait aucun talent particulier : il suffisait d’être étrangère (personne pour me retrouver, en somme), parler au moins deux langues, et je me serais retrouvée dans un hôtel de rêve avec un travail assuré. Je lui ai aimablement demandé si le travail se faisait principalement couchée et il n’a pas aimé ma grossièreté.

Et ce hideux monsieur de Carmagnola. Rouge, gros, le cheveu  rare mais teint, le nez comme une fraise pas trop fraiche, un vilain manteau noir. J’avais sous le bras un petit journal dédié à la recherche d’emploi, et ai croisé le triste sire sous les portiques de Turin. Il m’aborde en homme bon et charitable « Je vois que vous cherchez un emploi, je pourrais peut-être vous aider, allons prendre un café et je vous explique ». Pas une seconde je n’ai cru à sa sincérité mais j’ai décidé de me faire offrir un café et deux croissants tant qu’à faire, et de lui rendre un peu de la monnaie de sa pièce. Il me parle d’un magasin de vêtements sportifs qui allait ouvrir Piazza Statuto et je devrais… – tenez-vous bien et souvenez-vous que j’avais 37 ans ! – je devrais donc faire des défilés de mannequin pour les clients !!!! La bouche délicieusement remplie d’une volumineuse bouchée de croissant au chocolat – ah, le chocolat de Turin !!!! – je lui ai demandé pourquoi il ne ferfait pas une plus veune tout de fuite, et il a mis en valeur ma prestance mûre, mon sang froid, mon sérieux qu’il devinait aisément. Puis il a allongé sa grosse papatte sur ma cuisse (j’étais pourtant assise en face de lui) en disant que rien n’excluait, d’ailleurs, une relation plus personnelle.

J’ai mis fin à ses espoirs de prince charmant sur le retour en lui disant que justement, j’étais assez mûre et avisée pour ne jamais mélanger la romance et le travail. Gloups, une dernière gorgée de café et je suis partie.

Je ne l’ai non plus jamais revu…