Une musique tsigane

Les Rroms et leur sortilège … leur magie, celle qui naît de leur musique. Arrivée dans le couloir de métro de la gare centrale, je n’ai su retenir un sourire ravi à la vue de deux musiciens rroms, au point que l’un des deux a haussé les sourcils et m’a rendu mon sourire. Il me disait ah, tu aimes ça aussi toi ? Ecoute donc ces trilles, écoute donc ma vie, la chanson de ma mère… Et entre l’accordéon et un instrument à vent aux notes aiguës, la mélodie m’a aveuglée des images surréalistes des films de Kusturica. Toute à mon plaisir j’ai cherché de la monnaie, la juste compensation à cet instant aussi bref qu’intense.

Dans le métro, un autre Rrom jouait Sous les ponts de Paris dans la morosité générale. J’aurais préféré entendre Italjanska, ou Ederlezi, ou Djelem Djelem et continuer mes visions surréalistes, mais je me suis abandonnée à son talent. C’était un jeune homme d’une trentaine d’années, un jeune homme provenant de ces dernières bandes d’hommes « libres » que l’on pourchasse et se renvoie d’un pays à l’autre. Moi, dans un état de grâce qui se nourrissait à plusieurs sources, je lui ai échangé une autre pièce contre ses notes de bal musette, et un vrai regard – oui, un jeune homme de trente ans, pâle et refroidi, son accordéon enveloppé dans un tissu noir à cause de la pluie, un bonnet de laine sombre sur les cheveux bruns, sa vie ailleurs que dans cette rame. A ma grande surprise il a mis alors ses deux mains sur sa bouche et m’a envoyé un baiser rempli de gentillesse spontanée. Bonne année, m’a-t-il dit joyeusement, avec un accent qui parlait d’autres lieux et de voyages, avant de sortir de la rame à l’arrêt. Il souriait, et moi aussi. Un tout petit évènement mais de ceux qui remplissent de cette affirmation sans voix : nous existons.

Je me suis souvenue d’Oeil de poule, un gitan d’Aix-en-Provence, qui m’a fidèlement chanté un morceau particulier chaque fois qu’il me voyait, parce que j’aimais ça. Il me faisait plaisir. Nous ne nous sommes jamais parlé, mais nous partagions ces notes. Je me suis souvenue d’Hyppolite, le chef des gitans d’une bande de Carcassonne, si doux et généreux. Ou de ce tsigane qui faisait du stop en Croatie, et que nous avons conduit jusqu’à son campement : il voulait nous inviter, c’était le jour de son mariage. Ou celui avec lequel j’ai dansé sous les quolibets des femmes de son camp : il avait une chemise mauve, sentait le savon, et se pliait gentiment mais sans abandon à une initiative de la commune de Borgaro Torinese d’organiser une fête où la population locale et les Rroms Korakané sympathiseraient. Alors il m’a invitée à danser, et nous riions, très amusés de l’étrangeté de la chose.

L’année a commencé pour moi sous la protection des romanichels.

 

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Cristina et Violetta, chronique de 2 morts annoncées

Samedi 19 juillet 2008, sur la plage de Torregaveta près de Pozzuoli, dans le beau pays de Naples. Une journée de soleil, de repos, de pur contentement.

Cristina et Violetta Ebrehmovic, c’étaient leurs noms.

Deux petites Rroms à la peau caramel, venues avec le train La Cumana de leur camp d’Asa di Scampia à Secondigliano pour « vendre des briquets aux vacanciers ». Ah, je les aime, ces petites Rroms, mais je n’en ai jamais vu une qui vendait quoi que ce soit. Elles mendient, et elles chipent. Et je les aime quand même parce que c’est ainsi qu’on apprend souvent à vivre quand on est mal aimés, nomades, chassés d’un coin à l’autre. Elles étaient nées en Italie, entourées d’une famille nombreuse et aimante. Vera, une grand-mère aux yeux bleus. Myrjana, une maman qui ressemble elle-même à une jeune fille tant elle est menue, malgré ses 7 enfants. Branco, un papa qui est trop souvent en prison pour vol, mais qu’on accueille sans doute joyeusement quand il en sort. La vie des nomades est difficile, et garder sa liberté dans un environnement qui a la stabilité pour but, des murs, des barrières, des propriétés privées est une gageure. Elles allaient à l’école, elles avaient des amies Italiennes. Elles vivaient avec un pied dans chaque monde, sans perdre l’équilibre. Une des deux d’ailleurs aspirait à devenir danseuse…

Des fillettes encore, 13 et 12 ans, avec Manuela et Diana, leurs cousines de 16 et 10 ans. Fières de leurs longues jupes bariolées, de leurs bijoux, de leur habileté à ramener de l’argent chez elles.

La plage était blonde et souple, les vagues y roulaient en franges mousseuses. Qui sait pourquoi elles ont sauté depuis le ponton. C’est en tout cas ce qu’on dit, même si c’est étrange malgré tout … La mer y est sauvage, à la plage de Torregaveta. Deux courants l’habitent et s »y croisent, la faisant se cabrer: il ponente et il scirocco. Elles ont ri, peut-être, alors que leurs jupes se déployaient en corolle autour d’elles, s’alourdissant pour être rabattues par les vagues. La mer les a aimées, et n’a pas voulu les rendre. Elle a enchevêtré l’étoffe de leurs jupes autour de leurs jambes, les emprisonnant. Elle les a aspirées, bercées, relachées puis reprises, est entrée dans leurs bouches, y refoulant les appels. Elle a lissé leurs cheveux, recouvert leurs visages, dénoué leurs forces. Lavé leurs yeux des larmes qu’elle a ainsi volées.

Les sauveteurs ont pu ramener Manuela et Diana sur la plage – une plage si hostile tout à coup. Le bras de Violetta a échappé à la poigne de l’un d’eux.

Ah, je connais trop bien les Italiens pour croire qu’ils sont restés indifférents. Les bambini, c’est sacré! Les Rroms tout comme les autres. Ils ont aidé comme ils l’ont pu, ils se sont épuisés, appelant la Madonne, la voix rauque, les muscles vibrants. Certains ont pleuré, n’en auront pas dormi. N’oublieront jamais. Ne laisseront plus leurs enfants se baigner à Torregaveta. Et ceux qui sont restés sur la plage, que savons-nous de ce qu’ils ont vu, compris, attendu?

Cristina et Violetta Ebrehmovic, c’étaient leurs noms.

Pendant une heure et demie elles sont restées étendues sur la plage, attendant qu’on les emporte dans des cerceuils. Côte à côte sous une couverture, leurs deux paires de petits pieds caramel pointant vers le ciel paisible et radieux. Pourquoi cette longue heure et demie? Parce que les deux cousines se sont enfuies – et on les comprend – et qu’il a fallu trouver qui elles étaient, d’où elles arrivaient. Et que la communauté Rrom ne voulait pas répondre, suite à une méfiance naturelle et renforcée par le décret Maroni*

Imperturbables et rassasiées, les vagues continuaient de scintiller sur le sable. »Je vous maudis avec tout l’amour que j’ai en moi! » a menacé Vera, le coeur béant de souffrance. « Que Dieu vous étouffe, vous et vos enfants! » Oh que sa colère était brûlante, libératrice. Et pourtant elle n’est pas venue à bout de la vision de ces deux corps d’enfants aimées, reposant sagement au milieu de gens en tenue de plage, que la presse lui a décrits comme indifférents et racistes. La nouvelle honte de Naples.

« Les préjugés dans la vie portent à l’indifférence dans la mort » a déclaré le Cardinal Crescenzio Sepe, archevêque de Naples.

La mort de Cristina et Violetta a mis de l’eau au moulin de l’opposition au décret Maroni, tout simplement. Et sans aucun respect pour elles, ni pour leur famille que l’on a bouleversée au-delà de l’imaginable, ni pour l’opinion publique que l’on a trahie avec des photos à la perspective trompeuse, on a essayé de récupérer cette tragédie pour de l’information biaisée.

Dans le camp d’Asa di Scampia, elles ont été pleurées et félicitées pour leur passage de l’autre côté. On a fait un banquet de 3 jours, et 40 jours exactement après leur mort on refera une table funèbre. L’odeur du poulet, des petits pois, des pommes de terre et du chou s’est accrochée à l’air. On a montré et regardé leurs photos, on a parlé d’elles, on a pleuré, on a maudit, on a prié.

Puis, le jour de l’enterrement, on les a lavées, on a mis de l’encens sur leurs paupières. On leur a mis de jolies robes blanches à volants, un diadème avec un papillon pour Violetta. Des gants blancs par dessus lesquels on a posé des anneaux d’or, des pierres brillantes et des bracelets. On les a couchées dans des cercueils blancs. Le camp était envahi de couronnes et bouquets de fleurs venant des communautés nomades de toute l’Italie, bouquets de roses blanches de familles italiennes. 64 luminaires tremblottaient comme le souffle de l’amour. L’accordéon a joué une triste musique pour les saluer, les regretter, leur souhaiter bon voyage.

Sur la plage de Torregaveta, un prêtre orthodoxe venu de la paroisse de Santa Maria del ben morire a célébré une messe.

Cristina et Violetta Ebrehmovic, ce sont leurs noms.

 

* Le décret Maroni demande que l’on prenne les empreintes digitales de tous les enfants nomades Rroms et Sinti vivant en Italie dans les camps. La raison invoquée est de protéger ces enfants du rapt, de la mise sur la rue pour mendier au lieu d’aller à l’école etc… Mais bien sûr, il a aussi des échos d’étoile jaune, et fait peur. Il a été voté et reçu le 24 juillet!

Deux petites Rroms

Alors que je vivais à Turin, en 1986 un camp de Rroms korakane (musulmans originaires de Serbie) s’était installé à Borgaro Torinese, aux portes de la ville. Et parce que la population locale n’était pas exactement emballée, les autorités ont organisé une journée de rencontres.

Deux petites Rroms du camp de Borgaro Torinese dansent

J’avoue que j’ai toujours été attirée par les Tsiganes – après tout, ils sont un peu l’équivalent des Amérindiens dont on déplore tant la disparition et la mise en réserves des survivants – mais en même temps, je me tiens prudemment à l’écart. Quand je suis arrivée à Turin, il y en avait partout dans les rues. Surtout des femmes, avec un bébé dans les bras, psalmodiant: « Buona fortuna signora, buona fortuna », offrant une petite chiromancie standard et lucrative. Un jour de grande témérité je me suis laissée tenter. J’ai dû, pour commencer, mettre deux billets de 1.000 lires en croix dans la paume de ma main ouverte. D’un air navré ma Tsigane m’a annoncé que j’étais triste. Et que c’était parce que les morts me voulaient du mal. Mais ce n’était pas grave du tout car il suffisait que je lui confie ma bague en or et qu’elle irait la jeter dans un cimetière, après quoi tout rentrerait dans l’ordre. Tout en me décrivant son plan très ingénieux, elle tirait avec beaucoup de fermeté sur mon doigt pour le déplier et en faire glisser ladite bague, tandis que je le repliais avec autant de volonté pour ne pas avoir une bonne raison d’être vraiment triste! Ceci dit, je ne lui en ai pas vraiment voulu. D’autant plus que j’ai su garder ma bague. Elle m’a sifflé: « Tu cattiva donna! »

Je ne les connais pas bien, ne les comprends pas du tout, les crains parfois. Mais ce sont des tribus d’hommes et de femmes libres et quelque part, ça me fait les admirer. J’en ai approchés certains. J’ai même dansé avec un très beau Rrom en chemise de satin lilas à cette fête de Borgaro Torinese! Il y avait, à Aix en Provence un Gitan, que dans le plus grand secret de mon coeur, je surnommais « Oeil de poule ». Un de ses yeux avait la paupière inférieure qui restait à mi-chemin, comme chez une poule. Avec son petit groupe il venait chanter le soir dans un restaurant estudiantin dont j’étais la cliente assidue, et comme il avait remarqué que j’aimais ce morceau, il me souriait gentiment en chantant « Amor, amor, amor… ». Il ne draguait pas, il ne faisait que partager du bonheur avec moi. Nous venions de deux mondes étranges l’un pour l’autre, mais pendant qu’il chantait, on était dans le même.

Il y a eu aussi un épisode désagréable dans la vieille ville de Carcassone au cours duquel de jeunes Gitans nous ont encerclés, un copain et moi, pointant leurs couteaux. Leur raison: ils avaient mal interprété un hommage bruyant que ce copain avait fait à Sara la noire et se croyaient insultés. Et surtout, ils étaient très saouls. Pas drôle. Mais nous avons été sauvés par notre ami Irlandais, Peadar, accompagné d’Hyppolite, le chef de leur tribu. Avec calme, autorité, et sans menace aucune. Hyppolite était très gentil et doux. Et en dehors d’être le chef de la tribu, il ramassait les ordures, accroché à l’arrière du camion qui traversait la ville au lever du soleil.

Qui n’a pas, parmi ceux de ma génération, rêvé sur la musique de Django Reinhardt ou son cousin Schnukenack? Ma mère, l’initiatrice de bien des passions qui m’habitent encore, m’avait emmenée voir « J’ai même rencontré des Tsiganes heureux » d’Aleksander Petrovic en 1967. Nous avions adoré. Oui, ils étaient sales, bagarreurs, buveurs, mais quelle vitalité démesurée! Quelle musique! Et Bekim Fehmiu nous semblait bien bel homme malgré les plumes d’oies, le sang et la boue qui le recouvraient souvent… Ensemble aussi nous avons regardé « L’ange gardien » de Goran Paskalevic à la télévision plus de vingt ans plus tard. En Italie j’ai vu « Le temps des Gitans » du bel Emir Kusturica en ’88 et aux Etats-Unis, j’ai pu voir « Chat noir, chat blanc » du même Emir! Comment ne pas être fascinée par ces « gens du voyage » qui chantent et vivent à pleine joie malgré l’hostilité qui les encercle comme dans un enclos de méfiance? Malgré le souvenir des camps de Marzahn, de Jasenovac, de Himmler, de Josef Mengele…

Lors de cette fête de « socialisation » entre Rroms et Italiens, qui n’avait rien d’une fête folkorique pour touristes, mon ami Gigi et moi les avons vus et entendus s’amuser dans un joyeux désordre. Gigi s’est fait prédire un avenir qui n’est jamais arrivé mais qui l’a enchanté et lui a permis d’attendre que son avenir réel ne le rencontre. Nous avons dansé avec des Rroms à la peau brune, aux longs cheveux un peu ondulés, timides dans leurs habits bariolés de couleurs. Ils se hélaient et s’esclaffaient en voyant leurs amis ou parents dansant, eux aussi, avec des Italiens ou Italiennes. Ca sentait le mouton grillé, les braises de bois, les épices. Les enfants se poursuivaient, des chiens se jalousaient des os où les restes de viandes se mariaient avec la terre, des femmes allaitaient leur bébé, assises, la cigarette aux lèvres, le sourire dans les yeux. Et puis le soir il y a eu l’orchestre et les chants: trilles, violons, tambours, cithares, voix au timbre roucoulant et plaintif. Et ces deux fillettes qui ont eu envie de s’amuser sont montées sur la petite estrade et ont dansé avec la légèreté de deux flammèches, gracieuses et langoureuses, vibrant de leur liberté éternelle.