Malades et mal aidés

Ce n’est pas un secret, je ne regrette pas tout de ma vie là-bas mais il serait injuste de dire que tout y fut mauvais.

J’y ai approché des « Indiens » dans leur quotidien, et ce fut une précieuse expérience qui m’a libérée de deux images aussi fausses l’une que l’autre : le noble sauvage écolo et le débris humain alcoolique. J’ai mangé dans leurs maisons, en ai vu de farouchement anti blancs, anti autres tribus, anti alcool, anti civilisation, anti cheveux courts, anti mariage, anti travail, anti Dakota, anti Oklahoma, anti touristes, anti cérémonies religieuses etc… Finalement… ils sont comme nous mais pas anti les mêmes choses. J’en ai connu des gentils, des méfiants, des très  dangereux/ses, des beaux et des vraiment très moches.

J’ai aussi été émerveillée – et ça ne me quittera jamais – de la beauté des paysages et oui, c’est une terre sacrée où il fait bon se promener pieds nus.

Il y a de l’histoire, même si pas aussi ancienne en vestiges que la nôtre, mais au fond la piste de Santa Fe est encore habitée par le souvenir de ces troupeaux interminables de Long Horn suivis  et précédés de cow boys poussiéreux, bagarreurs et coureurs de pauvres filles en corset happées par les bordels. Le lac Otsego abrite les âmes de John Fenimore Cooper et de son Dernier des Mohicans. Hyde Park offre son silencieux refuge à ce qui reste de terrestre de Theilard de Chardin ainsi que  la résidence de Franklin Delano Roosevelt – et j’ai vu en ligne que grâce au ciel et une personne de goût on l’a enfin repeinte car quand je l’ai vue sa teinte vert billard m’a presque donné une syncope.

Il y a la nourriture, légendairement inexistante ou presque en termes de « cuisine » mais pas aussi décevante qu’on le dit si on cherche un peu. Le T Bone et le Porterhouse steaks sont des péchés de viande à découvrir et refaire aussitôt. Les fiddleheads aussi, en saison. Et Dieu veuille que vous ne goûtiez jamais ma tarte aux cranberries-whisky-clous de girofles et pâte feuilletée car vous ne vous en remettriez pas. Oubliez cette tentation !

J’ai adoré New York – ce qui, pour moi, se limitait surtout à Manhattan comme pour presque tout le monde – et le boucan du pont de Brooklyn, et le métro si moche, et Central Park et même la Trump Tower et tout le mauvais goût qui y règne. Et le petit zoo de Central Park, et un immonde minuscule « restaurant » mexicain à Battery Park où j’ai mangé des burritos explosifs.

Il y a beaucoup de belles et bonnes choses, incomparablement belles et bonnes aux USA. Et j’ai eu de la chance d’y vivre, d’y avoir accès, et de savoir un peu de quoi je parle quand j’évoque ce lieu légendaire, l’Amérique.

Mais en ce qui concerne les soins de santé, parce que je réalise que personne ici n’y comprend rien (et je n’ai pas toujours compris non plus…) je vais « éclairer votre lanterne » du mieux que je le peux. Maintenant, d’un Etat à l’autre, d’une entreprise à l’autre, les choses sont légèrement différentes. Je ne parlerai que de ce que j’ai vécu, moi, ou sais de manière certaine. Et pas des rumeurs. Et ça reste un casse-tête pour tout le monde là-bas aussi…

Je parle aussi d’avant Obamacare, qui n’a pas changé grand-chose en réalité, à part le fait que les personnes qui autrefois n’avaient pas d’assurance – parce qu’elles ne travaillaient pas et que personne de leurs proches ne travaillait – en ont une à présent, et qu’il a fait cette prouesse en… faisant payer plus cher ceux qui payaient déjà, et non en obtenant des réductions des lobbies pharmaceutiques ou du corps médical et hospitalier comme on s’y serait attendus… Ceci dit, suite au commentaire d’Anne K qui vit aux USA (11 mars ) il faut quand même préciser que l’Obamacare permet au parents d’assurer leur progéniture jusqu’à l’âge de 26 ans et d’empêcher les compagnies d’assurances de refuser d’assurer quiconque souffrant d’une maladie chronique ou « précondition ».

Pour le reste, j’ai vécu sur l’Obamacare pendant deux ans, et n’ai vu aucune différence – sauf que je payais encore plus cher, lalalère !

Tous les employeurs ne sont pas tenus d’offrir une couverture médicale – ni de congés payés mais ce serait un autre sujet – à leurs employés. Et c’est donc en général un rêve utopique pour la coiffeuse du salon du coin, la petite vendeuse de la boulangerie, l’apprenti plombier etc… bref, les milliards de petits boulots. Quand les patrons ont les moyens d’offrir cette couverture, ils y participent pour un bon pourcentage, et choisissent la compagnie d’assurance qui leur convient. Chaque assurance a son propre fonctionnement, couvre et ne couvre pas certaines choses, certaines sont plus efficaces dans les cas d’hospitalisation imprévue (quand j’ai dû être hospitalisée d’urgence, l’hôpital devait d’abord appeler l’assurance pour vérifier qu’elle couvrirait les soins, et une idiote « brain-dead » de plus a persisté à dire – le chewing-gum en bouche et la diction nonchalante – que je n’étais pas assurée chez eux. Or j’avais ma carte, et l’employée dont le cerveau fonctionnait aux admissions de l’hôpital soupirait, levait les yeux au ciel et  gémissait que c’était toujours comme ça. Finalement un troisième coup de fil l’a mise en contact avec un être normal qui m’a tout de suite trouvée dans le fichier. Mais on avait perdu une demi-heure et j’étais en danger…).

Pour le service « mutuelle » des médecins ou hôpitaux, c’est un casse-tête puisque chaque assurance a ses propres règles et leur niveau conditionne aussi celui du paiement opéré sur place par le patient. Tout ceci génère, on s’en doute, de fréquentes erreurs.

L’employeur offre, en général, l’accès à l’assurance (pour l’employé et, pour un supplément par personne,  les membres de sa famille) au bout de six mois pour s’assurer que tout se passera bien au niveau travail. Lorsqu’on perd son travail, on perd immédiatement son assurance aussi, pour soi et les proches qui sont assurés. C’est une détresse supplémentaire et une grosse responsabilité quand on a des enfants ou un conjoint malade par exemple. La prime est assez élevée et il y a une franchise assez élevée aussi. Les médicaments en général sont très chers, mais pas mal de médicaments courants sont en vente libre au drugstore, comme l’aspirine par exemple qui ne coûte rien et se vend par petits bocaux de 100, 150 comprimés…

Mais j’ai pris un médicament là-bas que je prenais déjà en Belgique et était fabriqué en Grèce. Pour un mois il me coûtait la même chose que pour six mois en Belgique. C’est tellement vrai que dans les Etats du nord, pendant tout un temps des groupes privés affrétaient des bus pour des voyages organisés afin passer la frontière et acheter les médicaments au Canada, où les prix était plus normaux. Pareil pour les Etats du sud qui eux allaient au Mexique. Une des Busherie de Bush fut de rendre de tels voyages illégaux.

Les soins médicaux et d’hospitalisation sont à donner le vertige. Mon cousin a eu, en 2008, un accident de voiture dans le Queens et donc on l’a transporté dans l’hôpital du Queens. Je suis allée l’y voir et pour vous donner un aperçu de l’ambiance réconfortante il y avait des flics en faction assis devant certaines chambres, et il partageait la sienne avec une sorte de mafieux de dryade chinoise du plus bel effet, avec des cheveux jusqu’au creux des genoux et tellement tatoué qu’on aurait dit un collant de dentelle, un peu déchiré car il avait aussi une belle collection de balafres de toutes longueurs. Quand mon cousin est arrivé, complètement à l’ouest dans cette chambre double, on lui a fait signer un papier selon lequel il était bien informé que ça lui coûterait $ 3 500 par nuit (sans les soins) et que si son assurance ne payait pas, il payerait.

J’ai connu un fonctionnaire de la ville qui vendait sa maison pour payer « le cancer de sa fille » car l’assurance cessait de payer, ça durait trop longtemps !

Les « pauvres », qui avant l’Obamacare n’étaient pas assurés, vivaient une situation atroce. Bien entendu pour les choses graves ils étaient soignés, on ne pouvait le leur refuser. C’est d’ailleurs ainsi que les directeurs d’hôpitaux expliquaient, la bouche en cœur, le prix exorbitant des soins facturés à ceux qui payaient : il faut bien qu’on se couvre pour ceux qui ne paient pas. Mais depuis que tout le monde paie (avant que Trump ne supprime tout de nouveau…) ils n’ont naturellement pas baissé leurs tarifs !

Mais dans le cas de l’accueil des « pauvres », pour s’assurer au mieux d’être payés malgré tout, des hôpitaux leur faisaient apporter une copie de leur testament en gage, et ainsi savaient qui allait hériter en cas de décès avant que la note soit payée, et donc qui priver du peu de choses que le malheureux laisserait. L’hôpital faisait signer « un papier » et avait priorité. Bien entendu, il ne s’agissait pas de « mansions » ou de diams, mais parfois d’une vieille maison rongée par les termites qui abritait la famille depuis deux ou trois générations, et sous la maison… il y avait un terrain, capital plus intéressant. Peu à peu, n’est-ce-pas, avec ce système infaillible, on obtient tout le quartier… Ceci n’est pas une simple rumeur, car dans mon imprimerie j’ai été amenée souvent à photocopier ces testaments pour l’hôpital. Je voyais arriver de vieilles dames noires étonnantes de dignité, réchappées d’une vie de travail où la seule joie était celle de la famille, et qui devaient subir une grosse opération. Elles partaient avec leur petite valise et copie de leur testament. Priant pour rentrer chez elles avec une dette qu’on pourrait peut-être se répartir dans toute la famille – souvent ces courageuses mamas avaient conduit un fils à l’université, pas Havard ni Yale, mais une petite université sans panache qui en avait fait, de ce fils prodige, un « docteur » en quelque chose, qui pourrait peut-être aider…

La Health Insurance est un cauchemar au quotidien, dans un pays dont les films parlent d’une insouciance très illusoire…

 

Y2K aux chandelles…

Le Y2K, vous vous souvenez ? Le passage à l’an 2000… L’Apocalypse Now annoncée…

 

Les chacals sillonnaient le net et les ondes pour encercler leurs victimes. A l’imprimerie, ouverte depuis mois de 3 ans, de braves jeunes gens sans éthique qui seraient payés au pigeon abattu me téléphonaient sans cesse pour m’annoncer que je devais absolument acheter une nouvelle version de ce que je venais d’acheter car… le programme ne reconnaîtrait pas les dates après 2000.

 

C’était l’occasion pour moi d’une joute peu aimable dans la langue de Jerry Lewis. Quoi ? En 1997 Dell, HP et rivaux ignoraient que l’an 2000 arrivait à grande vitesse et avaient vendu à tous des programmes dont le compte à rebours commençait à clic-cliquer le jour de l’achat ? Mais madame c’est juste que… Mais… vous me prenez pour une idiote, et/ou vous en êtes un vous même si vous croyez ça, et vous avez faim à ce point que vous devez me vendre un produit inutile ? Mais madame, je vous assure que…. Rien du tout, cherchez quelqu’un d’assez bête pour tomber dans votre piège grotesque et laissez-moi travailler. Comme vous voulez madame mais ne venez pas vous plaindre si la garantie ne couv… Bang !

 

Mais un autre, aussi bête et déterminé, appelait bientôt. Ma patience s’usait et les derniers ont hérité des invectives dont j’épargnais encore un peu les premiers. Certains finissaient par avoir comme un doute dans la voix malgré tout, ceux qui avaient encore un cerveau probablement.

 

Anne-Marie, une Belge qui avait grandi là-bas et se souvenait encore de ses années d’école à l’époque de la Baie des cochons (préparation à un éventuel bombardement aérien, hop tout le monde aplati sous son banc avec le cartable sur la tête), et avait donc été bien drillée à la délicieuse horreur de la panique générale, tomba comme un boulet de canon dans cette nouvelle phobie.

 

Les larmes aux yeux elle m’annonça que tous les masques anti-gaz avaient été achetés à prix d’or dans les pharmacies et que des infirmiers faisaient du marché noir avec ceux des hôpitaux. Et elle… elle n’en avait pas, malgré son voisin qui pourtant était infirmier et avait des masques pour toute sa famille et leurs amis et les amis de leurs amis. Elle s’imaginait déjà étendue dans son living, violacée et raide, son chien et son chat abandonnés se résolvant à lui mordre l’avant-bras au bout de deux jours de famine avec une mine écoeurée – s’ils avaient survécu au gaz ou incendie. Elle avait acheté des mètres de scotch tape pour isoler ses fenêtres et des feuilles de plastique en cas d’explosion pour remplacer les vitres au plus tôt. Du sucre, du lait en poudre. De la nourriture pour chien et chat. Des kilos de bougies (elles commençaient à manquer dans les magasins, comme le reste d’ailleurs, on sentait l’entreposage de vivres et la fin du monde aux portes de nos existences) et des allumettes.

 

Du sucre, elle n’en avait pas assez, et en fait elle n’avait assez de rien, et se désolait, comment survivrait-elle si elle devait rester enfermée plus d’une semaine ? Si son congélateur s’arrêtait de fonctionner trop longtemps ? Je lui ai répondu que puisque selon elle ses voisins avaient de tout, il lui suffirait de se rendre chez eux avec un mouchoir sur le nez comme John Wayne et un marteau en main, les menaçant de briser toutes leurs vitres s’ils ne lui donnaient pas leurs provisions et masques à gaz. Elle riait, assez jaune ma foi, mais elle riait.

 

Moi je n’ai rien fait. Je disais que de toute façon le 1er janvier arriverait en Australie avant chez nous et qu’on aurait encore le temps de faire nos prières si elle explosait en direct sous nos yeux à la télévision. Et franchement, avec tous les films déprimants sur les survivants d’une catastrophe terrestre, ça me disait très peu d’aller me planquer dans les égouts pour échapper aux nouveaux seigneurs de la guerre…

 

Et quand j’en ai parlé à Lovely Brunette au téléphone, elle m’a dit, satisfaite d’avoir été prudente : oh moi j’ai quand même pris mes précautions, j’ai acheté deux bougies au Delhaize …

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Des nuits sans pareil

chambre-heusyPetite, je dormais dans une grande chambre avec mon frère, au second étage. Nous avions des petits lits verts à barreaux. Tous les sons m’y parvenaient, familiers, sécurisants. Le tram qui passait devant chez nous, en grinçant aux changements de temps (« Le tram pleure, il va geler » disait la femme de ménage sur un ton de pythie). Les voitures dont les pneus caressaient les gros moellons de la chaussée posés en arc de cercles. Parfois, bruit qui parlait de voyages et de mouvement, le cri d’un train que j’imaginais courant entre les vallons, crachant sa fumée blanche comme une trace dans la  nuit. Et, suivant les caprices du vent, un lointain meuglement de vache, bruit tiède comme l’haleine qui s’en échappait.

Aux étages inférieurs, la gouvernante trottinait encore, ou quelqu’un montait les escaliers, pliant les marches qui s’en plaignaient toujours. Les voix chuchotaient, respectant notre sommeil d’enfants. Il arrivait aussi que Bijou, un superbe chat noir et blanc, surgisse par la fenêtre. Il adorait errer de gouttières en gouttières la nuit, mais aimait particulièrement la poussette de mes poupées. Il y sautait, et célébrait sa passion en faisant un pipi dont l’odeur allait nous accompagner toute la nuit, puis il venait me toucher le visage avant de repartir.

J’ignorais alors les peurs autres que celles que l’on a pour le plaisir, celle des fantômes ou du monsieur au grand sac. J’ignorais que les gens pouvaient arrêter de s’aimer ou simplement ne plus s’entendre et emporter la sécurité d’une maison, sécurité que l’on devait alors récréer avec ses propres matériaux. J’ignorais que ma mère avait été une petite fille comme moi, même si elle me le disait. Ma mère enfant, c’était comme le père Noël ou Mickey Mouse. On y croit, mais ça n’a jamais le ton de la réalité. J’ignorais que je deviendrai aussi vieille qu’elle … Je savourais mes nuits dans un sommeil de soie, un sommeil qui m’emportait tous les soirs à la même heure, et me rendait mon énergie et mon avidité de vie au matin.
Autre réceptacle d’un sommeil sans retenue, cette étrange chambre… La grotte de Bibémus sur les hauteurs d’Aix en Provence. Quand le plateau n’était pas encore un lieu touristique. Quand une hippie vivait dans le petit pavillon de Cézanne, en plein milieu de la pinède.

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Cette photo est de Jean-Louis Ballu, un ami alors aixois qui a bien connu la grotte et sa paisible magie lui aussi.

Sur une couche de romarin bien épaisse, j’y ai passé plus d’une nuit, dans les rumeurs de la nature : les grillons, un hérisson sur les feuilles du chêne kermès, l’appel d’un oiseau nocturne. Le ciel avait cette teinte d’un bleu sombre et transparent, où luisait un semis d’étoiles. En bas, le lac Zola reflétait la lune. La lueur de la bougie se voyait de loin, petite preuve de vie, la mienne. Le danger n’existait pas, ni le trop froid, le trop chaud, les bruits qui déséquilibrent. La grotte n’était  pas, comme aujourd’hui, interdite d’accès et peu la connaissaient. J’étais dans mes années de grand soleil, celui du dehors et celui qui a grandi en moi alors. Je dormais et m’enfonçais dans un repos profond, pour m’éveiller au seuil de nouveaux bonheurs. Je les savoure encore tous.

purple-palaceEt puis les nuits dans un autre monde, dans cette petite chambre d’un Bed & Breakfast du Nouveau Mexique. The Purple Palace. Jolie petite maison de mineur, car Madrid, NM, a eu son heure de gloire par le biais des mines de charbon dont la fermeture dans les  années ’50 à l’état de ville fantôme, puis sauvée de l’oubli par un tourisme naissant, puisqu’elle se trouve aussi sur la Turquoise Trail bien connue des Indiens artisans.

L’humilité d’origine de la maison avait été décorée dans le très mauvais goût hippie des lieux. Ma chambre jouxtait le magasin, la caverne de Linda Baba cool (elle s’appelait Linda, et le Baba cool est naturellement mon qualificatif nobiliaire), une dame dans la cinquantaine qui jouait – pathétiquement mal – les fragiles jeunes filles en fleur vêtue d’une longue jupe navajo de velours mauve, ses cheveux échevelés et décolorés couronnés par un chapeau de cow girl, les pieds chaussés de santiags brodées. Bijoux indiens, trop maquillée, embaumant le patchouli au point que je me demandais comment elle ne tournait pas de l’oeil. Dans ce surprenant déguisement elle vendait de la hippie-mania baba cool New Mexico. De longues jupes navaho, des encens qui vous auraient fait voir des éléphants roses partout, des anges de papier, des bougies faites à la main, des chemisiers rebrodés de dentelle, des bijoux de turquoise. De l’inutile.

Le week-end, elle et toute la rue – car il s’agissait d’une seule rue avec le désert, des pueblos indiens et les lions de montagne tout autour – se rendaient dans la taverne des lieux – The Mine Shaft Tavern, et dansaient sur de la musique country qu’un orchestre de vieux hippies fatigués et plutôt chauves jouait en buvant de la bière. Là se trouve, disait-on, le plus long comptoir de bar en bois subsistant aux Etats-Unis, un de ceux où Kirk Douglas ou John Wayne se délectait à faire glisser négligemment son verre de whisky sur 15 mètres. Là aussi se trouve un fantôme de mineur, dont on m’a montré la photo dans le magasin attenant – baptisé musée, eh oui… -, car le coquin s’amuse à surgir sur les photos des touristes sans être invité…

Mais ma chambre, plutôt hideuse, elle, était un petit monde de silence. La nuit y avait une qualité ancestrale. « Ça fait victorien, non ? » m’avait dit Linda Baba cool en ouvrant la porte. C’était aussi victorien qu’elle-même était Navajo. C’était à la fois risible de laideur et charmant. Les murs étaient peints en orange brillant avec porte et boisements blancs, et une jupette blanche au crochet tombait du lustre. Dans une petite niche, une baignoire ancienne à pieds de lion, où un filet d’eau sombre avait déposé un ovale luisant à l’odeur vigoureuse, souvenir de la richesse carbonifère de la région. J’avais un lit de princesse sur un pois, trop haut et au matelas si épais que je n’aurais pas senti si une brique s’y trouvait. Quatre ou cinq oreillers. Et l’abrutissement du silence. Cette sensation d’être entourée de sable et de cactus, des douces courbes des montagnes naissantes. De ne rien entendre que mon cœur heureux. De me laisser emporter dans un sommeil soyeux et sans ennemis.

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Le sauvetage d’un vieux carcajou

Le castor (mon ex-mari) et moi roulions sur une route encore encombrée par la neige, à la tombée du jour. C’était janvier ou février 2011, un gros hiver nord-américain de plus qui s’éternisait. Cinq heures quinze, la sortie des bureaux. Et à un carrefour nous retenons un cri d’horreur : une petite chose tremblote et vacille là devant nous, indécise sur où aller, encerclée de voitures dont les phares semblent la darder. Petit comme un chat mais plus court. La tête d’une chauve-souris aveuglée.

C’est un vieux chihuahua qui a l’air en larmes et au bord de la crise de nerfs, ses gros yeux globuleux nacrés par la cataracte.

Je sors de la voiture pendant que Castor provoque un embouteillage et cherche à se garer. Le chihuahua n’écoute que son courage et fonce en avant, à l’aveuglette en plein milieu de la rue, moi derrière. Il trottine, pétrifié de frayeur et de froid, car il gèle (ah ! ces hivers de l’Amérique de la côte est…). En face de nous, une ambulance débouche à vive allure mais heureusement mon expression de tragédie grecque attire l’attention du chauffeur qui ralentit et nous évite. Finalement, le petit chien est acculé contre le seuil d’une maison, encerclé de congères de neige avec comme seule issue l’allée nettoyée où cependant s’avance vers lui un monstre certainement sanguinaire.

« Ne bouge pas, je m’en occupe ! » me dit vaillamment le castor – le monstre sanguinaire – qui aime être le divin sauveur. Comme si ce petit machin était un dangereux carcajou… Car il faut bien admettre que oui, effrayé il montre ses quenottes jaunies en poussant des cris aigus. Yip ! Yip ! Tremblez, je ne me laisserai pas faire ! Je ferai des lacets et des banderoles de vos mains, je broierai vos doigts sans pitié, je… Une passante sympathisante pour ce drame urbain s’arrête près de moi, et nous frissonnons de concert, le nez violacé et le visage cryogénisé. « Mais qu’il le recouvre donc de sa veste et l’attrape, ce chien va mourir de froid » me dit-elle. De nos voix féminines, claquant des dents, nous suggérons ce bon plan au castor qui fait la sourde oreille car le défaut du plan est qu’il ne vient pas de lui. Il compte séduire le carcajou, et lui explique qu’il ne lui veut pas de mal, qu’il ne souhaite que son bonheur. Yip ! Yip ! Je me délecterai de ton sang, lui répond l’animal terrifié.

Il commence à faire noir. Et enfin, Castor se rend à l’évidence et capitule, le visage violacé lui aussi : oui, avec la veste ça devrait marcher ! Et ça marche. Il empoigne le paquet qui retentit de Yip Yip, et lui dit amoureusement « I love you, don’t be afraid ! ». La dame me regarde en coin et me murmure en riant je parie qu’il vous le dit avec moins d’emphase, non ? et nous avons un regard plein de cette merveilleuse connivence que savent avoir les femmes ….

Nous voilà donc dans la voiture avec l’animal grelottant qui laisse entendre une sorte de ronronnement assez bizarre. Son haleine est remarquable aussi, et avec le temps qu’il fait, on ne peut pas ouvrir la fenêtre. Nous allons au chenil de la ville et trouvons porte de bois. A la police, nous laissons à un flic morose notre nom et numéro de téléphone au cas où quelqu’un chercherait le chien. Que nous ramenons chez nous, presque asphyxiés par le souffle qui sort de sa petite gueule béante.

carcajouIl a peur des chats, du chien, et refuse absolument de rester seul. C’est dans les bras ou sur un coussin tout tout tout près de nous. Si on lui refuse quelque chose, Yip yip yip je me plaindrai ! Salauds ! Autant me laisser crever dans la rue si c’était pour me traiter comme ça. Je suis traumatisé, moi, il me faut des soins et de l’amour, comme Charlebois, de l’amour, de l’amour ! Il a même eu quelques gros mots assez surprenants pour un petit chien de luxe qui venait d’un quartier huppé. Mais les tympans percés, nous avons cédé à ses exigences, et il faisait aller sa queue, parfaitement satisfait. J’ai mis sa photo sur internet, envoyé des mails au chenil et chez le vétérinaire le plus populaire de la ville, et nous avons prié pour que le lendemain nous puissions rendre le carcajou à ses maîtres éplorés. Castor m’a dit « pour une nuit, laisse-le monter sur le lit, il se sentira aimé ».

Ah qu’il a aimé ça, le pauvre petit être éploré. Il a regardé le castor avec une haine farouche, a grogné, s’est couché contre moi et a clairement dit : dehors ! C’est mon lit et c’est ma madame. Castor, mortellement vexé, a du aller dormir en haut…

Et heureusement, c’est une histoire qui finit bien : le lendemain nous avons su que Bambi (vu son caractère je l’aurais appelé Terminator ou Chucky), 14 ans, avait quitté son domicile la veille vers 15 heures et était missing in action. Ouf ! Mais je me suis sentie bien protégée, moi, avec le carcajou…

Un visiteur dans la neige…

Mon ex-mari et moi aimons les animaux, ce n’est plus un secret. Il y a plus d’une dizaine d’années maintenant, nous avions une imprimerie. A l’arrière, une de ces ruelles qu’on appelle « coupe-gorge » passait entre d’autres commerces et débouchait sur un parking et la courette d’un garage. C’est là, entre les vieux pneus éventrés, batteries rouillées, morceaux de carrosseries, jantes cassées, briques, grillage envahi de liserons qu’une colonie de chats survivait. Olgo, Tommasina, Voyelle, Annie, Lolo, Mini-Olgo et bien d’autres venaient, silencieux et furtifs, manger le repas quotidien que nous leur servions dans la ruelle. Parfois quelqu’un manquait à l’appel, et on le regrettait, on pensait à lui, on avait le coeur gros. L’hiver on leur dégageait le passage à la pelle, ou on leur apportait le repas derrière une congère du parking, sachant qu’ils avaient trop peur pour manger à découvert. Témoignage d’une rage de vivre, leurs traces de pas dans la neige nous remplissaient de tristesse.

Nous avions sympathisé avec Maree, serveuse dans un diner de la route 46 qui, chaque nuit avant de rentrer chez elle, leur apportait des restes. Elle en avait même adopté quatre. Nous, nous avions eu Teeshah et Fifi dans un refuge, et capturé Voyelle (qu’on avait cru être un Voyou avant d’y voir plus clair…). C’était plus qu’assez.

Mais un jour d’hiver cruellement froid, alors que nous pleurions la mort de Lolo que malgré nos bonnes résolutions nous avions attrapé afin de l’adopter pour hélas découvrir chez le vétérinaire qu’il avait le sida, Maree nous a informés d’un nouveau-venu, un jeune chat noir très amitieux qui lui faisait du charme en disant avec les yeux, selon elle, « Take me, take me! » Il avait un oeil légèrement voilé. Elle lui avait installé une boîte en carton avec un trou sur le côté et des lainages à l’intérieur. Bien sûr, mon mari est allé voir le jeune félin qui, juché sur une vieille batterie de voiture, miaulait un chant de séduction comparable à celui de la Lorelei.

Il n’y résista pas plus d’une nuit blanche d’hésitations. Il faut dire qu’elles étaient froides, ces nuits-là! Moins 20 degrés, et venteuses…

Un peu inquiets quant à la méthode pour l’attraper – Voyelle m’avait coûté trois jours d’hôpital après m’avoir mordue, et Lolo nous avait fait faire un rodéo dans l’imprimerie – nous sommes allés à sa rencontre avec une boîte à chat ouverte dont s’échappaient les effluves de Friskies au filet de boeuf en jus, et … hop!, il y est entré d’un seul élan en pensant « Je vous ai bien eus, maintenant vous me gardez! »

Le rendez-vous chez le vétérinaire nous a appris qu’il avait la leukose du chat. Voulions-nous le supprimer comme Lolo? Noooon, nous le pleurions encore, Lolo, pas question, on allait voir… Il avait aussi des puces, des vers, une sale toux et deux testicules ne demandant qu’à servir. On l’a débarrassé du tout et il est resté deux mois dans l’imprimerie, pour habituer graduellement nos trois chats à cette nouvelle odeur que nous ramenions avec nous et voir comment évoluait sa santé. Le week-end, j’allais passer plusieurs heures avec lui (notamment à la rédaction des Romanichels!). On lui laissait le chauffage.

Et bien souvent… on le surprenait qui grattait sous la porte donnant sur le coupe-gorge, reniflant un visiteur assidu. Quelqu’un lui rend visite, pensions-nous, tristes pour lui et son fidèle ami.

Au bout de ces deux mois, Zouzou – il s’était gagné un nom! – était rétabli et comme j’avais lu que la leukose du chat ne menaçait pas les chats adultes en bonne santé et pouvait même disparaître, il a fait son entrée officielle chez nous. Dans une fanfare de farouches feulements et chants de gorge. Mais les démonstrations de force et virilité entre Teeshah et lui finirent par se calmer, et nous pûmes nous abandonner au plaisant sentiment d’avoir fait une bonne action. Mais quatre, c’est vraiment le maximum disions-nous avec conviction.

C’était compter sans Maree. J’étais en Belgique, ayant laissé derrière moi quatre chats et un mari seul, innocent et influençable. Et Maree, paniquée, lui donna un coup de fil: Annie, la petite chatte – seule survivante du parking, fille de Tommasina et soeur de … Voyelle! – n’avait plus où aller et passait de sous une voiture à l’autre, terrifiée. Apparemment le garagiste avait mis de l’ordre dans sa courette et l’avait délogée. Son dernier petit avait disparu, sans doute dévoré par le raton-laveur qui maintenant mangeait aussi ses repas. Et alors que depuis des années elle fuyait les trappes que Maree et d’autres âmes charitables plaçaient pour tirer ces malheureux chats d’affaire, elle avait consenti, à bout de forces, à s’y laisser prendre. Maree l’avait fait stériliser mais ne pouvait la garder.

Et c’est ainsi qu’à mon retour de Belgique il y avait un nouveau « chat sauvage » (Annie et Voyelle étaient nées sauvages et n’avaient jamais eu de contacts avec les humains, mais leur mère Tommasina, très douce et caressante, fut adoptée à Boston). Isolée dans une pièce, tapie sous le radiateur, le regard fou, si maigre et affaiblie qu’on la voyait littéralement mourir jour après jour. Il fallut l’endormir pour la porter chez le vétérinaire. Un autre que le premier qui aimait trop l’euthanasie à notre goût, et nous ne pouvions oublier Lolo. Cette fois nous allâmes chez « le » vétérinaire qui passait pour la réincarnation de Saint François d’Assise, le docteur Cameron. Un vétérinaire qui donnait des bisous à ses  patients et dépensait tous ses revenus à aider les chats abandonnés. Un saint je vous dis.

Alarmé de son état – elle n’avait plus aucune masse musculaire! – et conquis par notre esprit chevaleresque (il est vrai que personne n’aurait trouvé Annie mignonne et attachante à ce stade-là!) il nous a fait une grosse ristourne sur un traitement qui, malgré tout, restait bien cher. Mais Annie se mourait de bartonella.

annie-fourmiPeu à peu elle s’est remise, circulant furtivement de sa chambre à la cuisine où se trouvaient la nourriture et la litière. On devinait une ombre grise le long du mur, on n’avait jamais le temps de la voir. Elle était si menue qu’elle ressemblait à une fourmi, avec son petit visage triangulaire et grave. Sa queue avait l’épaisseur d’un ver de terre…

Les autres n’y avaient porté aucun intérêt tant qu’elle était mourante et isolée, mais bien vite une chose devint évidente: Zouzou et elle s’adoraient! C’était à qui lècherait l’autre avec le plus d’amour. Elle se comportait en mère avec lui, et lui en gamin espiègle, jouant tendrement pour finir par s’exciter et dépasser les bornes, se méritant alors une bonne rouste.

Le visiteur nostalgique dans la neige, c’était elle…

annie-et-zouzouBien nourrie, bien soignée et surtout, le coeur au paradis pour avoir retrouvé son « fils adoptif », elle s’est littéralement épanouie. Elle devint vite une petite grosse, jouette et extrêmement intelligente, d’une mauvaise foi crasse en ce qui concernait son galopin de fils. A deux ils tendaient des embuscades au pauvre Teeshah pour lui piquer sa place préférée au soleil, et quel que soit l’acte sournois de ce flibustier de Zouzou, elle lui donnait son soutien inconditionnel. Elle a reconnu sa soeur Voyelle aussi, après deux ans de séparation, mais de natures différentes elles s’occupaient peu l’une de l’autre.

Pour qui se le demanderait, aussi bien Voyelle qu’Annie ont utilisé la litière immédiatement, ce qu’on dit « impossible » pour des chats nés sauvages. De plus, Annie avait été en contact avec Lolo qui avait le sida et Zouzou qui avait la leukose du chat (qu’il n’avait plus!), et elle-même n’avait aucune de ces maladies.

Quant à Zouzou, la tache laiteuse qu’il avait à l’oeil ne l’a pas gêné pendant cinq ans, et puis soudain les choses ont mal tourné et il fallu l’énucléer. Mais il est resté un impitoyable chasseur de tamias, geais bleus et lapereaux, et débordait toujours d’amour pour Annie.

zouzin

Il est mort le 24 décembre 2016 au petit matin, et sa maman adoptive Annie n’ira plus loin non plus, une vieille dame de 16 ans qui a passé ses premières années dans la rue et est maintenant percluse de rhumatismes, plus une allergie récurrente qu’on ne peut soigner qu’à la cortisone. Mais sans nous… elle serait morte en 2005…

Les animaux de compagnie ne sont pas « que » des chats, chiens, perruches etc… Ils ont leurs affections, leurs violences, leurs courages, leurs gourmandises, leurs peurs, leurs générosités. Et chacun d’entre eux a, pour qui les aime, le privilège d’être unique, et laissera une trace unique.

Cindy, princesse des Cœurs d’Alène…

Cindy est un jour entrée dans l’imprimerie que je dirigeais avec fureur comme j’aurais dirigé une galère remplie de forçats, dans le New Jersey, dans cette autre vie sous un autre climat. Elle avait l’allure d’une bag lady qui se serait pomponnée : de longs cheveux gris pendant librement, sans épaisseur et sans grâce dans son dos, la moustache d’un noir tenace, de jolis yeux doux, une peau fine et lisse, un sourire permanent un peu robotisé par un dentier standard d’une blancheur et régularité dérangeants. Un gros anorak informe, pareil à tout ce qu’elle portait : pas de forme et des couleurs choisies pour leur unique vertu … pas salissantes.

 

Elle venait faire des copies couleurs de photos. Des photos d’étranges petites dames âgées – dont elle – déguisées en hawaïennes, japonaises, indiennes, et dansant. Rien de bien artistique, les dames avaient l’air habillées avec des surplus d’un patronage, et la choréographie était plutôt malhabile. Mais on voyait du bonheur dans ces bras tendus tenant des éventails ou des rubans et dans ces cous inclinés avec grâce sur des colliers de fleurs ou de perles.

 

Cindy était enjouée et extrêmement polie.

 

Elle revint souvent. Au point que je lui fis un « prix » et parfois une faveur. Visiblement elle n’avait pas trop d’argent mais en revanche elle avait une passion qui lui coûtait une belle part de ce maigre argent. Nous avons commencé à parler un peu. Elle vivait dans une maison de retraite où elle faisait la cuisine et le ménage en échange d’une chambre minuscule, d’un salaire tout aussi minuscule, et d’une énorme paix de l’esprit. Elle faisait du tai-chi, et avait mis au point des cours de danse pour rendre du bonheur à qui ne savait plus trop où le trouver entre les soucis de santé et d’argent. Il était clair que Cindy aimait les tenues d’Indienne, et c’est le sujet qui nous a rapprochées. Je lui ai offert l’un ou l’autre bijou indien que j’avais reçu et trouvais un peu trop voyant pour ne pas me donner un air de wannabe et elle était aux anges.

 

Nous avons fini par être assez proches. Elle n’avait aucune éducation scolaire et ne s’en cachait pas. Née de père inconnu près de Seattle et d’une mère qui avait un peu ou beaucoup de sang indien. La petite Cindy enfant  brossait les cours pour jouer dans les bois avec des Cœurs d’Alène, ces Indiens que l’on disait bons à rien, couverts de vermine, dangereux et pas fréquentables. Même sa mère, alcoolique et à la dérive de sa vie, frémissait de honte à l’idée que sa fille approchait ces gens-là… et n’apprenait rien de bon. Elle apprenait, oui, mais pas ce que les « pauvres blancs, les white trash comme les Indiens les appellent  (oui, le racisme va dans les deux sens…)», doivent savoir. Elle partageait avec eux ses tartines de midi, et eux l’accueillaient dans leurs jeux et courses dans la forêt. Elle avait fini par tomber amoureuse et surtout enceinte d’un blanc qu’elle avait suivi, folle d’amour, jusqu’à ce qu’il la quitte. Et elle en avait suivi un autre, et un autre. Toujours amoureuse et la vue courte. Sautant d’un petit boulot à un autre : serveuse, vendeuse, caissière, la plupart du temps au noir. Faisant des enfants. Elle avait honte, à présent que sa vie était à sa dernière montée, et se demandait pourquoi ses enfants l’aimaient car elle avait été une terrible mère. Pourtant ils l’aimaient. Mais ne vivaient pas dans la même ville qu’elle.

Ringwood 2008 pow wow 3
Je l’invitais chez moi, elle m’apprenait les pas des danses indiennes (qui ne sont pas du tout sauter en faisant des you you de la main sur la bouche, qu’on se le dise une fois pour toutes !), et un jour elle a vu un signe clair dans le fait qu’alors qu’elle arrivait au jardin toute la horde de « mes » dindons sauvages était là, après trois mois d’absence. Mes dindes chéries Simone, Lola et Clara étaient revenues avec leurs mâles, leurs enfants et leurs meilleures amies pour des poignées de graines de tournesol et mettre ma pelouse à mal. Et elles ont laissé un gros bouquet de plumes dont Cindy s’est emparée pour se faire l’éventail traditionnel qu’elle agiterait au-dessus de son bras replié et recouvert d’un châle. Quand je suis allée au Canada je lui en ai ramené une petite boîte d’écorce de bouleau faite par les Hurons…

 

Ensemble nous sommes allées à deux pow wows et elle a tenu à participer à la danse finale, m’entrainant de force – car je déteste ça. Elle a dépensé follement en s’achetant CDs, livres de recettes, colifichets, perles. Elle a disparu pendant une heure et est revenue, éblouie en constatant qu’elle devenait folle tellement la journée était parfaite. Elle avait caressé un loup, respiré de la sauge et de l’herbe de la grande prairie, goûté du ragoût de bison et du fry bred

 

Puis je l’ai perdue de vue. Elle a dû changer de logement, la maison de retraite où elle vivait et travaillait changeant de propriétaire. Je l’ai encore revue une ou deux fois mais elle était désormais dans une autre ville. Continuait de danser. Et un jour m’a dit, rayonnante, que le prêtre de sa nouvelle paroisse était un noir qui avait des « pouvoirs » et lui avait révélé que lors de sa précédente vie ( !!!) elle avait été une… princesse indienne ! Ce bond social dans le passé l’intéressait peu. Par contre, elle avait enfin son explication à  sa vie. C’était, sans jeu de mots… le couronnement de sa vie.

 

Cindy, princesse des Cœurs d’Alène… était – et est toujours si elle est encore en vie – une grande dame.

Il était une fois l’Amérique

Hist districtDans une autre vie, on le sait peut-être, j’ai eu la charge (lourde, lourde !) d’une imprimerie-copisterie. Dans une petite ville américaine sans relief, plutôt pauvre et dénuée de grâces si ce n’était pour  « The green », un espace vert d’une beauté époustouflante où les cerisiers en fleurs tremblaient de tous leurs parfums et couleurs délicates aux premiers jours de printemps.  Au bout de cette succession d’arbres scintillants au soleil d’avril sur une prairie lisse comme un jeté de soie verte, une belle église de style « greek revival » (1797)  dont le clocher, vu depuis la colline de Montclair, surgissant au-dessus des arbres en bas de la large descente, suggérait pendant quelques mètres une vue de montagne autrichienne ou suisse. Et puis il y avait « The historic district », la partie ancienne de la ville, datant d’un temps où elle était parcourue de gens en calèches s’arrêtant devant de vieilles demeures victoriennes pour y être accueillis par de souriants et attentifs « gens de maison ». Il en subsistait une qui datait de la guerre de sécession.

 

D’autres maisons de Historic districtdimensions plus modestes mais délicieusement américaines rythmaient les avenues : belles terrasses de bois à l’entrée, fenêtres à guillotine, colonnes trapues, cheminées de brique appuyées sur la façade de cèdre, et toujours ces pelouses libres de haies où des arbres majestueux faisaient l’ombre et la joie des geais et écureuils.

 

Hélàs, trente fois hélàs (ne soyons pas chiches…), cette ère s’en était allée en emportant ses charmes et ses riches, n’abandonnant en ville que ces deux bastions de douceur et d’autrefois. Tout le reste avait disparu au profit de deux  tristes rues principales bordées de magasins aussi disgracieux que des entrepôts et que pourtant, à ma grande horreur, on avait trouvées dignes de figurer sur la seule carte postale des lieux. On avait même le culot de qualifier les magasins de « fine stores ».

 

Appui de fenêtreJ’y habitais – dans ce bel historic district – un appartement que j’adorais dans un immeuble des années ‘30, avec de larges appuis de fenêtres (inexistants dans les constructions récentes), des parquets de bois clair, des cache-radiateurs plutôt amusants et une porte d’entrée à laquelle je déclarais mon amour à chaque regard. Je quittais ce chez moi dont j’aimais tout, même l’escalier d’incendie qui serpentait le long du mur latéral devant toutes les cuisines et qui me rappelait les films en noir et blanc où les habitants d’immeubles populaires à New York installaient leurs matelas sur ces escaliers d’incendie lors des nuits de canicule. Et ils papotaient jusque tard dans la nuit, attendant que l’épuisement prenne le dessus sur la sueur et qu’ils s’endorment enfin…  L’immeuble était entouré d’une belle pelouse émeraude et elle aussi habitée par des cerisiers et arbres de Judée.

Les escaliers d'incendie

Les escaliers d’incendie

La porte d'entrée

La porte d’entrée

Trois étages seulement, de larges escaliers recouverts de tapis rouge. Et des légendes de fantômes : en face de mon appartement il y en avait un qui, on ne sait comment, rendait les locataires si agités que personne n’y habitait jamais plus de 6 mois, et tous les couples s’y séparaient. Juste au-dessus mon amie d’immeuble Sheryl affirmait qu’un vieux monsieur lisait son journal dans son living. Elle l’entendait tourner les pages et sa sœur l’avait vu. Comme cet aimable fantôme ne faisait que lire les nouvelles- ou l’écho de la bourse ? –  sans faire de commentaires ou autres ennuis, ce n’était pas bien encombrant. Ceci dit, un jour Sheryl en a eu assez et lui a dit que dorénavant, c’était SA maison et qu’il devait partir. Il est parti ! Un fantôme bien élevé.

 

La cave, gigantesque, avec les compteurs et petits boxes constamment pillés et forcés. Le concierge – l’horrible Milo – s’était aussi installé un atelier hors-la-loi qu’il alimentait avec de l’électricité volée aux locataires. Aucun compteur ne se limitait à enregistrer que les consommations de l’appartement qu’il était supposé éclairer, et personne n’y comprenait plus rien tant on avait trafiqué depuis les années ’30 et des successions de Milo. Des fils s’enchevêtraient furieusement partout et les réclamations à PS&G – la société du gaz et électricité – étaient reçues avec une mauvaise foi crasse car personne ne voulait se charger de désencheveler cet écheveau  terrifiant d’une part, et encore moins de rembourser tous les locataires floués. Et notre affreux « building manager » – le concierge – Milo, je ne m’entendais pas du tout avec lui, faut-il le dire. Milo qui d’ailleurs s’en alla un jour entre quatre policiers, emmenotté, sa pauvre femme enceinte et couvertes de bleus le suivant en larmes. Milo était Serbe, beau et cogneur, et avait fait un mariage « green card ».

 

Dans cette grande cave il y avait aussi Jake, un chat magnifique qui griffait tout le monde sauf moi qu’il adorait avec un sans-gêne déconcertant, et les machines à laver et séchoirs à jetons. Si grandes, les machines, qu’on aurait lavé un troupeau de moutons sans devoir forcer. On y rencontrait d’autres locataires, dont un étrange type qui venait de l’immeuble voisin et qui, on ne sait comment, avait une clé pour le nôtre parce qu’il aimait mieux la cave… Tiens tiens, on avait justement un peeping tom (un voyeur) et ma voisine du haut et moi avions mis au point des plans machiavéliques pour le prendre sur le fait – coups au plafond ou au sol, et l’avertie devait se ruer devant le petit espion de la porte pour le voir passer -, mais le gars semblait voler dans les escaliers dès qu’on s’approchait de la porte. On avait juste pu, en se couchant au sol, voir sous le rai de sa porte qu’il portait des Nike blanches… mais ce n’était pas vraiment rare !

 

Et donc, même dans un immeuble cossu et au cachet des années prospères, bien des aventures pouvaient prendre naissance.

 

Lorsque je quittais chaque matin ce monde bien particulier qui était le mien alors, il ne me fallait pas marcher longtemps pour arriver dans la partie « moderne » de la ville où semblaient se faire concurrence les magasins où tout ne coûtait qu’1 dollar, les « nails salons » pour les femmes qui aimaient les ongles de la taille de porte-avions, les « African hair braiding » devant lesquels on retrouvait souvent des cheveux arrachés lors de bagarres entre femmes pour un freluquet paresseux et très flatté de ces attentions bruyantes. Il y avait aussi un fast food peu attirant mais où j’adorais pourtant acheter le Chicken quesadilla, et je ne m’en privais pas. Et les Go go bars, avec ses « danseuses exotiques »,  une hémorragie de jeunes Russes.

 

Et, juste en face de l’imprimerie, une école de coiffure où j’allais me faire massacrer la chevelure de temps à autre. Mais cette expérience indispensable ne pouvait manquer à mon palmarès car c’était une école de coiffure pour… noirs ! Des étudiantes rondes et riant aux éclats y arrivaient le matin avec leur cache-poussière de nylon blanc et un sac d’où dépassait une tête – blanche – remplie de rouleaux ou si décoiffée qu’on aurait dit celle de Méduse. Quand j’allais là, j’étais souvent la seule blanche et j’avais tout le temps d’admirer comment on attachait des extensions, couvrait les mèches de gelée verte ou rose, tressait des mètres de cheveux qui de frisés devenaient des cordelettes perlées, faisait des pièces montées étranges. Les élèves chantaient oh babyyyyy, love me truuuuuue, en remuant tout ce qui pouvait bouger, et ça faisait du mouvement, ce tout ! Le professeur ressemblait à un gorille en tablier bleu, un gorille souriant devrais-je dire car il était charmant, et il arrivait qu’on m’abandonne la tête dans un bac à shampoing pour répondre à des questions de classe, ce qui se faisait bien entendu avec une diction embrumée par le mâchonnement d’un chewing gum.

Minuteman

Minutewoman

Non, ce ne furent pas de belles années, pour bien des raisons. Mais ça ne veut pas dire que je n’y trouvais pas matière à sourire et plaisir puisqu’heureusement c’est ma nature. Et ces aspects-là… je m’en souviens avec plaisir.