Marguerite, Germaine et les autres…

La petite Marguerite – qui allait devenir Tante Marguerite pour nous, et ma petite Marga pour sa mère et son époux vraiment très tendre, est née en Belgique en novembre 1883. Et dès l’été 1884, hop, traversée pour Buenos Ayres ! Elle fera 4 fois cette même traversée avant le retour définitif à l’âge de 14 ans. Sa sœur Germaine s’arrangera pour naître en Belgique en 1886, tandis que les trois autres enfants – dont mon grand-père – naîtront en Argentine.

On passe à table!

Et notre Marguerite, l’aînée, se souvenait assez bien de ces interminables voyages d’un mois, avec, selon la compagnie, escale à Londres, dont l’une a d’ailleurs nourri son imagination pour toujours car… Jack l’éventreur en personne se dissimulait dans le port, ainsi sans doute que le brouillard. D’autres escales avaient lieu à Ténériffe, et Rio de Janeiro où il arriva une fois que tout le monde dût rester en rade sous un soleil « tapant » car il y avait une épidémie de fièvre jaune au Brésil. Lors de la visite d’une île déserte elle s’était émerveillée devant les orchidées, des forêts de fougères, des plantes à la beauté généreuse et un aigle survolant le tout, impassible et attentif, qui aurait quand même pu foncer pour emporter le serpent qui faillit mordre sa maman, la gentille Louise, et leur éviter une terrible frousse. Mais bon… un aigle a des soucis d’aigles et pas de garde du corps… Et on mangeait bien, du frais puisque les vaches étaient embarquées pour garantir le lait frais et le nuage de crème, voire, en cas de malheur… finir en rôti.

Ces années en Argentine sont restées pour elle une enclave paradisiaque dans une vie par la suite bien bourgeoise, même si elle a vécu deux guerres comme toute sa génération. Je l’ai connue âgée, toujours un peu agitée, avec trop de rouge aux joues et les cheveux teints d’une couleur entre le roux et le noir, souriante et autoritaire avec ses frères et sœurs dont elle s’attirait les moqueries pas toujours affectueuses. La tante Marguerite était la tante qui faisait marcher tout le monde à la baguette du côté de mon père, comme la tante Didi l’était pour le côté de ma mère. Chacun son sergent major…

En tout cas lorsque je l’ai connue, Marguerite tenait à recevoir toute la famille chez elle pour le Nouvel An et comme nous étions nombreux et son logis petit, nous arrivions à des heures différentes, et en bon stratège qu’elle était, je pense qu’elle évitait ainsi avec maestria de convier à la même heure des gens incompatibles, aussi ai-je pas mal de cousins que je n’ai jamais rencontrés ! Elle annonçait cependant qu’untel ou unetelle venait de repartir avec les enfants, quel dommage que vous ne les ayez pas vus, si seulement vous étiez arrivés une demi-heure plus tôt, mais nous avions droit à un résumé des derniers épisodes – glorieux, tout le monde travaillait bien en classe contrairement à nous… – de leurs derniers faits et gestes. Elle s’agitait comme une abeille, la cafetière d’argent à bout de bras, des fournées de biscuits Mirou – de petites brioches aux éclats de chocolat – faits par ses blanches mains encore tout chauds sur un plateau. Je les ai faits spécialement pour aujourd’hui, claironnait-elle, aussi les petits biscuits Mirou de la tante Marguerite nous faisaient-ils rire à l’avance.

Il faut dire qu’un trait que l’on retrouvait sur beaucoup d’entre nous était les yeux asiatiques, et ma cousine Françoise et moi leur donnions à tous des surnoms « japonisants », ce qui fait que tante Marguerite était devenue Tantou Margueritou, et que notre cousine Mireille, forcément, était devenue Mirou. Du coup, nous associions les fameux biscuits Mirou à la gentille et discrète Mirou. J’adorais le mari de tantou Margueritou, Édouard que tout le monde appelait Édou – sans la moindre conscience que ça faisait notre affaire, à Françoise et moi. Et doux, il l’était. Et mignon « comme tout ».

C’est bien grâce à son fils unique, Robert (onclou Robertou), qui en a transposé une partie dans un de ses livres, que mon côté de la famille connaît les aventures et mésaventures de Marguerite en Argentine, même si Françoise m’a raconté une anecdote étant arrivée à sa propre grand-mère, Germaine. La petite sœur de Marguerite. Mais il y eut aussi, comme inoubliables faits, les tremblements de terre, les fêtes de Noël au soleil avec le sapin garni dans le jardin…

La maison était d’importance, une construction carrée de style espagnolisant, avec une grille solide – n’oublions pas que les revoluciones succédaient aux revoluciones et donc aux hordes de bandits et pillages – et un charmant patio décoré de palmiers en pots. Tante Germaine se souvenait avoir entendu que l’on étranglait quelqu’un derrière la porte lors d’une des revoluciones. Marguerite, elle, n’avait pas oublié les ambulances qui ne cessaient de pim-pon-pim-ponnner tandis que le canon tonnait, tout ça en prime un jour où le petit frère Roland était malade et qu’ainsi le médecin ne pouvait arriver. Larmes et larmes de la mère et ses filles aînées. Roland a survécu, je l’ai connu, toujours dandy même dans ses dernières années. Elle évoquait aussi une femme que l’on avait égorgée derrière la porte, peut-être la même scène évoquée par Germaine. Et l’habitude d’avoir des vivres à la maison pour tenir trois semaines perdure encore ici et là dans la famille, c’était la norme transmise par mon arrière-grand-père Servais, que mon Papounet a mise d’application, très sagement, lors de ses années africaines.

La vie était encore imprégnée d’accents colonialistes. Dans cette jolie demeure vivaient Servais le père, Louise la mère, Mademoiselle Antoinette l’institutrice française, l’oncle Adolphe, frère de Louise, et la jeune fratrie, nés à Buenos Ayres dans le cas des trois derniers : Roland, Albert et Mariette-Eleonore-Julie, dont j’ai trouvé l’acte de baptême sous le nom de Maria Julia Leonor, baptisée à Nuestra Señora del Socorro, Ciudad de Buenos Aires. Papounet – qui lui fut baptisé Tiago Juan Alberto des années plus tard, ce qui enchantait l’âme rêveuse de Lovely Brunette qui n’aurait pas aimé épouser un Alfred ou un Gérard tout banal – trouvait que la servante que l’on voit sur la photo ci-dessus ressemblait à Charles Aznavour, et ça l’amusait beaucoup. L’oncle Adolphe « en a fait de belles » et en tout cas est mort et enseveli là-bas, on n’a jamais dit tout haut ce qui lui était arrivé. Il était bien beau c’est un fait, et je sens du parfum de femmes à plein nez. Diablement beau, riche, et célibataire, l’ingrédient idéal pour une fin romantique et tragique… L’employeur de ces messieurs – acheteurs lainiers – était Monsieur Dedyn, de Roubaix, et il venait loger avec son épouse lors de leurs visites « sur place ». L’oncle Henri, frère de Louise et de feu-Adolphe, rendait de fréquentes visites lui aussi, et je suis amoureuse de son souvenir, un aventurier casse-cou et plein d’humour, à la « bouille » délicieusement heureuse sur les photos.

Quand on ne voulait pas être compris « des autres », le truc était tout simple : on parlait en wallon. Pas en français mais en wallon. Après tout, le grand poète wallon Corneil Gomzé, auteur de la Barcarolle vèrvîtwèse (la barcarolle verviétoise, écrite en l’honneur de Rodolphe Closset – Anna Closset était la meilleure amie de Louise, et Marguerite épousera son fils Edou des années plus tard) était à la fois l’oncle et le parrain de Servais mon arrière-grand-père – c’est d’ailleurs du côté Gomzé que sont arrivés les yeux asiatiques -, et qui diable en Argentine allait comprendre le wallon ?

Les retours en Belgique

La jeune fratrie parlait le français à la maison et avec Mademoiselle Antoinette, qui les accompagnait lors de leurs retours en Belgique. Mais pour le reste de leur existence, c’était l’espagnol, leur langue.

Ils avaient une maison de campagne à Belgrano. Dont je ne sais rien. Et l’oncle Henri avait des actions qui ne valent plus un sou au vélodrome Palermo ce qui est dommage car j’en ai une. Et elle a fière allure…

Marguerite a confié à son journal ses soupirs écrits évoquant son retour en Belgique, alors qu’elle avait 14 ans. Ils n’avaient gardé de leur passé sud américain que les objets et les vêtements… peut-être même son mouton sur roulettes, que l’on devine sur la photo dans le patio. Mais la vie et ses lumières étaient restées dans les murs de la belle demeure. Le petit pays pluvieux lui semblait pire qu’un corset de béton, étriqué d’un millier de choses qu’on ne disait ni ne faisait si on était quelqu’un de « bien ». La maison familiale, pourtant bien belle que son père fit construire alors, n’avait pas le vent de la pampa faisant courant d’air, et le dulce de leche que faisait Louise n’avait pas le même goût, parce que ce n’était pas le même lait, les vaches ici aussi étaient confinées dans des prairies certes plus vertes et grasses, mais plus petites que celles de leurs cousines lointaines. Après une liberté infinie elle s’asphyxiait dans la mesquinerie et la cruauté des autres jeunes filles jalouses et donc narquoises. Là pourtant la revanche était de parler en espagnol pour ne pas être compris ! Son frère Albert, mon grand-père, a toujours ressenti la même chose, il détestait la ville natale de son père. Il y mourut, en vaillant patriote, mais a semé chez son fils Le Papounet l’envie d’ailleurs. Le besoin d’ailleurs. La bougeotte.

Un monde multicolore

Mon grand-père était acheteur de laine. Verviers et la laine, c’était une longue histoire d’amour qui passait de génération en génération et unissait les familles comme un tissage bien serré – et bien chaud. Même les kilts écossais y étaient tissés, c’est dire, et des liens amoureux aussi puisque mon arrière-grande-tante Léonie a épousé son vaillant homme des Highlands…

Les mêmes noms se retrouvaient depuis plusieurs générations, unis à d’autres même noms. Les réputations n’étaient plus à faire. Et les Verviétois s’en allaient pour affaires avec leur famille, leurs enfants voyaient le jour sous d’autres cieux et revenaient en visite après de longues traversées en bateau, ahuris devant ces familles qu’ils découvraient et qui ne ressemblaient pas aux visages basanés de leur quotidien.

L’oncle Edouard fumait le cigare, se souvenait encore mon père – Crevette –  et le hall de la maison de son grand-père maternel Henri était gigantesque. Rien à voir avec la leur, aux formes simples et proportions modestes d’Uruguay. L’oncle Charles racontait des plaisanteries dont il ne saisissait pas le sens – du genre « voyons Jacquie, peux-tu deviner combien de petits pois il y a sur ma fourchette?» – et en général tous les adultes tentaient d’intéresser ce petit garçon quelque peu perdu malgré tout. C’est en Belgique qu’il a fait son premier voyage en train et il était émerveillé devant les talus verts et fleuris, si différents du décor de ses jours à Montevideo.

Et la vie était tout autre d’un côté à l’autre du monde. On ne mangeait pas la même chose. Le climat n’était pas le même. Les faits divers non plus. D’un côté on avait envoyé l’aînée à Sainte Julienne au mariage de la pauvre petite X*** dont le père n’avait cessé de pleurer pendant toute la cérémonie à laquelle personne n’était venu ! (La pauvre petite X*** était-elle enceinte et forcée de se marier ? Le mari était-il peu recommandable ?) et de l’autre Albert devait son salut à un Indien dans la pampa…

Pocitos, 1920

Car Albert, mon grand-père, s’est un jour égaré dans la pampa. Il était à cheval, et la nuit était tombée. Pas de vraie route, juste une vague piste qu’il avait quittée sans le remarquer. Une lueur au loin l’a attiré, c’était une petite maison rudimentaire habitée par un Indien qui lui a cédé son lit et qui, le matin, l’a accompagné sur son cheval jusqu’en vue du prochain bourg qui le remettrait sur la bonne direction…

Et le même Albert rapportait à la maison des anecdotes du genre « j’ai logé dans un « hôtel » où une petite pancarte demandait aux caballeros d’enlever leurs éperons pour dormir… Et racontait comment la laine arrivait en ballots tirés par des boeufs…

Transport de la laine

Les badinages avaient décidément un accent différent même s’il s’agissait de la même famille…

Des bonheurs à foison

Même si c’est dans le passé que je vous emmène en promenade le plus souvent, la nostalgie ou le passéisme ne sont pas des compagnons aux cils embués.

C’est que, bien sûr, d’une part je protège ma vie présente, mes zones privées, et aussi que ce n’est parfois que lorsque le temps a passé que l’on réalise qu’une chose est belle à raconter. Je peux faire aujourd’hui des rencontres qui ne prendront leur importance que dans deux ans. Je peux assister à un incident – voire accident – sans mesurer ses conséquences futures.

Bref, le passé devrait être pour tous un coffre aux milles bonheurs, aux images à jamais incrustées en nous, aux histoires alors anodines qui aujourd’hui ont le goût de l’extraordinaire.

Si j’évoque ma ville d’enfance, Verviers, et ses charmes qu’à l’époque je ne remarquais pas et qui aujourd’hui ne sont plus pour la plupart, ce n’est pas pour pleurer ce qui a disparu mais célébrer ce qui fut et est encore dans mes souvenirs, et que je désire restituer ou décrire. Que Verviers ait connu une métamorphose radicale et n’ait pas encore abordé son ère de renaissance, ça n’est pas une raison de porter le deuil pour ce qui était alors et ne sera plus jamais. Ce qui est aujourd’hui ne sera plus en place dans trente ans, et ainsi court le temps sur les choses…

383197_279310855459992_1677075578_nSi je rends, le temps d’un article, la vie à Lovely Brunette –  ma mammy – ou Crevette – mon papounet – ou Sibylla ou Léon ou un de ces innombrables acteurs qui traversèrent la scène de mon existence, je ne les regrette pas. Certains me manquent, oui, parce que je les aime encore et ressens leur absence. Mais ne savions-nous pas tous que nous passerions par la case séparation ici-bas ? Aussi, loin de mots détrempés de chagrin, mes billets sont heureux, enfin je les rencontre jeunes (car au fond… pour moi petite fille c’était des « grands », des « parents » et finalement des « vieux »…), la peau unie et douce sous les baisers, les beaux bras de ma mère nus dans une robe d’autrefois, l’élégance souple de mon père et sa belle démarche rapide. Je me délecte de ces souvenirs d’eux qu’ils m’ont donnés, et de ces anecdotes dont ils firent part sous mes yeux. Et c’est un multiple bonheur.

Heureux qui sourit en évoquant son passé. Et j’en fais partie !

Australia … de l’autre côté de la brumeuse vallée de mon enfance

Il est évident que plus on avance en âge et plus la liste des autres fois et temps jadis contient de choses. Des images de paysages et visages aimés ou contre lesquels on lutte, des  parfums et senteurs multiples qui parlent de fleurs, de porridge matinal, de bons vins, de l’odeur maternelle, des effluves de bord de mer ou d’étangs poissonneux. Des sons de voix, de rires, de train dans un tunnel, de moutons bêlant, de l’air des pêcheurs de perles jaillissant d’un phono crachotant… Tout est enfilé par épisode, et il suffit qu’une seule de ces bulles à souvenir soit sollicitée parce que la mémoire est entrouverte  pour que les autres suivent bientôt par vague, nous restituant un des points clés de notre existence dans toute sa magnificence.

Je suis allée voir – revoir – le film Australia récemment. Non, pas celui avec Nicole Kidman que je ne reverrai pas ne l’ayant pas vu pour commencer. Je ne vais pas faire une « critique » du film.

 

Australia 2Je l’ai aimé. Et il m’a aimée aussi puisqu’il me colle encore aux souvenirs. Je l’ai vu lorsqu’il est sorti en 1989, mais n’ai fait que « voir » sa surface, alors : tourné dans ma ville, par un metteur en scène de ma région, avec tous les lieux connus et aimés par mon enfance et par la vie presque entière de mes parents et grands-parents, rempli de figurants connus… j’ai alors survolé le film pour pointer le doigt sur ces détails.

 

Shame on me…Mais comme à tout pauvre pécheur, une seconde chance me fut donnée, et j’ai donc pu enfin le revoir et surtout regarder !

 
Il est bien vrai que l’on laisse un peu de soi dans les endroits qui nous ont marqués, et qu’y revenir nous le restitue, nous aveugle d’évidences. Le détachement qu’une vie ailleurs a apporté n’altère en rien l’attachement. Etrange paradoxe … Merveilleux paradoxe.

 
L’histoire raconte celle d’un Verviétois d’origine qui s’est établi en Australie où son père, qui avait un lavoir de laine,  l’avait envoyé et où la guerre l’avait fait rester assez longtemps pour qu’il décide de ne pas revenir à Verviers. Et puis l’entreprise familiale, désormais gérée par le frère, connaît des problèmes, comme toute la ville d’ailleurs dont la prospérité s’est principalement construite autour de  la laine, et il revient pour voir quelle aide il pourrait apporter. On est en 1955. Retour donc d’une Australie ensoleillée qui s‘étend sur l’herbe jaunie à perte de vue pour Verviers sous la grisaille et une inconscience feinte de cette ville qui se meurt mais pense avoir encore un peu de temps pour trouver le remède.

J’ai vécu cette période. J’étais petite, et ne comprenais pas, tout au moins c’est ce qui me semblait. Je comprenais … de ma petite taille. J’enregistrais ce que j’entendais dire, ce que je voyais, sans y donner d’autre sens que les mots, qui n’en avaient pas beaucoup. Suicides,  déménagements  « dans du plus petit », faillites, soupçons, trains de vie qui s’écroulaient soudainement, entraînant la ville dans un patatras gigantesque. On a beaucoup bu et beaucoup souffert. Beaucoup médit. Et continué sa route. Retrouvé le sourire, l’envie de tenir le coup. Certains avaient assez d’argent pour le faire, d’autres ont dû le trouver.

Mais en voyant le film… avec d’autres Verviétois de ma génération (dont certains avaient alors prêté leur maison ou leur savoir, voire leur figuration), un chagrin chaud qui contenait une joie débordante s’est installé en moi. Joie parce que le metteur en scène me rendait l’atmosphère de mon enfance, me faisait visiter un musée où êtres, paysages et choses me prenaient par la main en murmurant : tu peux revenir quand tu voudras, tout est ici

Je me suis souvenue, avec volupté, de l’odeur de la laine avant le lavage – et je ne sais pas d’où je la tiens, cette mémoire olfactive de la laine « sale », je n’en ai pas souvenir, mais je l’ai sentie lors d’une scène tournée dans un lavoir à laine, d’une beauté surréaliste – et j’ai revu le superbe papier bleu-roi qui enserrait les échantillons de laine, les fameuses « ploquettes »… J’ai revu les mannes à ploquettes qui étaient dans notre grenier, et les ai entendues gémir familièrement sous ma main qui fouillait leurs trésors. Car nous les utilisions pour y reléguer les objets décoratifs tombés en disgrâce. J’ai à nouveau poussé la porte de certaines maisons et franchi leur seuil, regardé ces tableaux aux cadres dorés à feuilles d’acanthe et volutes se perdant sur les tapisseries aux motifs compliqués. Les escaliers de la Paix n’avaient pas encore rencontré la mode des graffiti ni la main imbécile qui a volé le rameau de la statue – qu’on lui a rendu depuis. Je les ai montés et descendus sans doute des milliers de fois, et le fais encore, parce qu’aucun paysage au monde ne m’émeut plus que la statue de dos, bénissant les collines sur l’autre rive de la Vesdre. Je suis attirée par cette vue comme par une bouffée d’air pur qu’il me faudrait absolument pour survivre.

 

Esvcaliers de la Paix réduite

L’herbe soyeuse au bord de la Berwinne s’est enfoncée sous mes bottines alors que mon cousin et moi jetions dans l’eau les tabourets de traite – ce qui nous avait valu un sermon mérité. Le Grand Théâtre était bien un peu craquelé mais pas lépreux, et son charme parlait d’une bourgeoisie qui aimait le beau et la musique et leur rendait hommage en toilettes. J’ai sursauté à la vision d’une tasse brune encerclée de deux traits jaunes que l’on trouvait alors un peu partout. Mon cœur a dit « mais oui ! Je m’en souviens de cette tasse…. ». C’était plutôt vilain, mais ça m’a restitué l’arôme du chocolat chaud… et le toucher de ces grosses tasses peu gracieuses.

Là où se trouvent certaines maisons aujourd’hui – et on doit y vivre bien, et heureux, dans ces maisons ! – il y avait un grand jardin remuant d’arbres divers et fiers. Derrière cette porte muette se déployait un vestibule de marbre blanc menant vers le hall d’un bel hôtel où descendaient de riches hommes d’affaire en visite. Le brouillard et l’odeur n’ont pas changé. De beaux arbres ont continué de pousser et d’affirmer leurs ramures, conservant les secrets entrevus.

C’est chez moi…

Un siège côté fenêtre

Quand j’étais petite, prendre le train était toute une excitation. Nous allions avec ma mère soit à Bruxelles voir notre tante Micheline « pour manger une feuille de papier de soie avec des concombres» disait ma mère, car tante Micheline ne cuisinait pas et le lunch était un grignotage du bout des dents. Une tranche de roast beef de l’épaisseur du fameux papier de soie et une salade de concombres, que je détestais.

Et d’autres fois on allait voir ma marraine à Liège, bien moins loin. Mon frère et moi adorions abaisser les vitres du compartiment et respirer à pleins poumons la saine fumée noire de la locomotive dans les tunnels – ils ne manquaient pas puisque notre belle vallée est aussi vallonnée. On sentait la fraicheur humide des pierres du tunnel, et aspirait l’arôme de charbon et de métal que nous offrait généreusement la cheminée de la locomotive.

J’ai fait ce trajet maintes et maintes fois, et c’est bien entre Liège et Verviers que je me sens chez moi, que mes racines frétillent, que l’enchantement de la vallée de la Vesdre me prend. Hier, le printemps à peine né nous offrait du soleil et une température estivale. Les bourgeons n’étaient encore que de timides protubérances brunâtres sans le friselis de teintes fragiles se déployant à la vie en forçant leur sortie. Les branches sont encore nues. L’herbe par contre est enfin libérée de son morne repos hivernal, de la boue, des pousses brûlées par le gel, et court au sol comme un velours d’émeraude, prête à accueillir marguerites et pissenlits, renoncules et chardons et tout ce qui viendra chanter sa ritournelle durant les mois qui viennent. Le soleil poudrait le tout avec éclat.

 

De ma place près de la fenêtre je n’ai pu m’empêcher de reconnaître le paysage cent fois vu déjà mais tant aimé de ce magnifique petit coin du monde et de sentir que le monde entier y était contenu…

 

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ah cette maison…
Commentaire n°1 posté par françoise le 24/03/2012 à 10h19

Je sais…. je la regarde depuis des années…. ou c’est elle qui me regarde passer. Elle sera encore là que je ne passerai plus depuis belle lurette!

Réponse de Edmée De Xhavée le 24/03/2012 à 18h45
Un texte-madeleine pour tous ces enfants et grands enfants qui ont pris le train et laisser courir leurs regards, leur imagination sur la campagne traversée.
Commentaire n°2 posté par éric le 24/03/2012 à 14h21

Oui… mais ce qui est si beau, c’est que cette partie du trajet n’a presque pas changé… je peux presqu’imaginer que le temps n’a pas passé du tout!

Réponse de Edmée De Xhavée le 24/03/2012 à 18h46
Coucou Edmée par ce magnifique samedi qui me fait un peu mieux supporter les mauvais jours qui sont les miens en ce moment !
Comme tu as bien fait de prendre ces photos de ton siège côté fenêtre !
Ta campagne est vraiment belle et je comprends pourquoi tu l’aimes autant ! C’est vallonné, boisé, riant avec ces rivières qui gardent en elles un peu de ciel et de la nature environnante ! Les bêtes paissent paisiblement et ne regardent même pas le train qui passe et toi qui les captures pour nous, elles sont blasées comme certains humains ! Les maisons y sont belles, qu’elles soient fermes ou propriétés de maîtres ! Oui, très bel endroit que tu nous offres là !
C’est bon et en même temps cela fait mal, ce genre de pèlerinage au cœur de notre enfance !
Je n’ai pas pris le train dans ma prime jeunesse, car étant née en 53, mon père venait de s’acheter une voiture ! La 1ère fois que j’ai pris le train, c’était l’été 69 avec ma sœur aînée, et pour moi aussi, c’était un pèlerinage, car je retournais vers le lieu qui m’avait vu naître et vivre ma petite enfance, profitant du bicentenaire de la naissance de l’Empereur pour revoir Malmaison, le Dôme des Invalides, l’Arc de Triomphe, la colonne etc…
Plus tard, j’ai fais de nombreux voyages vers ce même lieu, et comprenant mieux les choses de l’âme, j’avais les larmes aux yeux en même temps qu’une bouffée de bien-être à chaque tour de roue qui me rapprochait de chez moi ! Car, bien que j’ai de multiples berceaux, et des pays de cœur, le ciel qui m’a vu naître est , et restera Mon Ciel !
Je te comprends parfaitement et je trouve très beau ta façon d’évoquer tout cela !
Bonne journée ma chère Edmée avec de bons bisous !
Florence
Commentaire n°3 posté par Florence le 24/03/2012 à 15h13

Désolée, chère Florence, que tu aies de mauvais jours, et j’espère que le temps radieux t’a aidée et soutenue!

Oui, les lieux de l’enfance sont ceux qui nous possèderont toujours, où que l’on soit. Cette campagne a très peu changé depuis mes jeunes années, les praries sont toujours aussi belles, la Vesdre serpente, je me sens chez moi!

Bonne semaine chère Florence, et porte-toi mieux

Réponse de Edmée De Xhavée le 24/03/2012 à 18h53
Quel talent tu as chère Edmée, pour raconter ta vie à travers la vitre d’un train…Je n’ai pu m’empêcher de songer à un roman d’Agatha Christie où une dame est témoin d’un assassinat à travers la vitre d’un train: les paysages que tu photographies me rappellent la riante campagne anglaise…
Commentaire n°4 posté par celestine le 24/03/2012 à 18h05

C’est vrai, ha ha! Je pense avoir en réserve dans mon imagination deux ou trois personnes que j’aurais parfois aimé faire assassiner à l’Agatha… ce serait une idée pour quelques nouvelles « les cadavres exquis de la vallée de la Vesdre »…

Réponse de Edmée De Xhavée le 24/03/2012 à 19h10
Prendre le train et traverser les contrées qu’on aime, respirer ce qui est soi, jusqu’au plus profond de nos tripes ( c’est un terme moins élégant je sais mais …). Que du bonheur !
Commentaire n°5 posté par Carine-Laure Desguin le 24/03/2012 à 18h47

Comme tu dis! Je suis de bien des lieux, mais là, c’est le moi initial…

Ben oui, j’ai des tripes aussi

Réponse de Edmée De Xhavée le 24/03/2012 à 19h15
Merci pour cette jolie balade en train, c’est un univers que j’apprécie, on peut rêver, le temps semble suspendu…
Bon week-end chère Edmée 🙂
Commentaire n°6 posté par Pâques le 24/03/2012 à 20h48

Bon week-end, Marcelleke! Oui, et on peut lire en train, si il pleut… rien que du bon. Vive le train!

Réponse de Edmée De Xhavée le 24/03/2012 à 22h45
Ton article me porte vers 1939. J’avais bien sur déjà pris les autocars, mais jamais le train. La première fois, ce fut en 39 pour aller en colonie de vacances à Tatihou (une île). J’ai alors traversé toute la France, de Verdun (55) à St Vasst la- Hougue. Je ne m’attendais, 8 mois plus tard, retraverser la France de Verdun à Rochefort-sur-Mer, comme évacué….Des souvenirs…..pour moi. Belle journée avec bises.
Commentaire n°7 posté par patriarch le 25/03/2012 à 10h31

Ouh là, Patriarch! Un fameux contraste entre ces deux voyages!

Bonne semaine cher ami! Bises

Réponse de Edmée De Xhavée le 25/03/2012 à 22h17
Je suppose que ces souvenirs sont les tiens. C’est bon d’aimer à se souvenir de ses souvenirs. 🙂
Commentaire n°8 posté par Maurice Stencel le 25/03/2012 à 10h43

Oui, ce sont les miens, c’est pour ça qu’ils sont si bons

Réponse de Edmée De Xhavée le 25/03/2012 à 22h20
J’aime cette belle campagne paisible qui s’éveille, la rivière que les branches à peine bourgeonnantes ne cachent pas encore. De la vitre du train, on absorbe le paysage, on saisit une fois de plus l’image des lieux que l’on connaît, mais où on découvre toujours quelque chose de plus. Et quand on traverse un paysage inconnu, on voudrait revenir dans ce village trop vite disparu, marcher dans ce champ couleur de chocolat, et arriver dans une maison amie…
Commentaire n°9 posté par Anne Renault le 25/03/2012 à 15h16

Oh oui… et on a le temps, malgré la vitesse que met l’image pour s’en aller de notre champ de vue, d’imaginer le bonheur de vivre là, l’effet de toucher les vaches et de courir dans l’herbe, d’avoir son jardin qui s’arrête à la rivière….

Réponse de Edmée De Xhavée le 25/03/2012 à 22h22
Kikou Edmée,De bien belles et agréables photographies,
de ta belle région,c’est bien vert,plein de
verdure,c’est trés beau …
J’adore le train,mieux que la voiture.
Quand je vais en Corse,je prend la micheline,
pour aller sur Bastia ou Calvi,c’est sur que c’est plus
long que la voiture,presque 5 heures de train,mais
on voit de magnifiques paysages que nous ne voyons pas en voiture 🙂
je te souhaite une bonne fin de week-end,bisous à toi
ma belle…
Commentaire n°10 posté par Mimi du Sud le 25/03/2012 à 18h29

Je préfère aussi le train, de loin… le temps qu’on y passe est vraiment à nous… on se laisse transporter…

Bisous et bonne semaine Mimi!

Réponse de Edmée De Xhavée le 25/03/2012 à 22h24
Tu apportes le printemps dans ton article et la campagne belge est bien attirante !
Commentaire n°11 posté par Nadine le 26/03/2012 à 10h11

Merci Nadine… c’est vrai que la wallonie vallonée est un tout beau coin!

Réponse de Edmée De Xhavée le 26/03/2012 à 11h27
c’est très joli!!!!
Commentaire n°12 posté par micha le 26/03/2012 à 13h35

N’est-ce pas….

Réponse de Edmée De Xhavée le 27/03/2012 à 11h16
Quelle jolie promenade dans le passé tu m’as fait faire! J’ai tout reconnu. C’est comme si j’y étais!
Commentaire n°13 posté par adele le 28/03/2012 à 09h47

Oh oui!!! Rien n’a changé, même pas mon reflet dans la vitre

Réponse de Edmée De Xhavée le 28/03/2012 à 11h02
un bisou en passant;-)
Commentaire n°14 posté par micha le 28/03/2012 à 13h17

Smack!

Réponse de Edmée De Xhavée le 30/03/2012 à 14h22
Et moi, je vais te raconter ma dernière histoire de train qui a eu lieu le premier week-end de mars 2012. Malgré un week-end chargé, je décide d’aller en vitesse qqs heures le dimanche après-midi à la Foire du Livre de Bruxelles. Je reprends le train en gare du Nord mais il s’arrête à Hal. Rupture de catenair, la ligne vers Mons est bloquée. L’accompagnateur nous propose de retourner vers Bruxelles et de reprendre un train via Charleroi. Puis, une personne sur le quai me fait remarquer que ce serait plus facile pour moi via Ath et Tournai. Pas très convaincu, je suis quand même son idée et prend un train qui arrive 1/4h plus tard et prend la ligne de Tournai. Enervé, je rentre dans le train et m’assieds à la première place disponible…sans me rendre compte que je me suis assis…à côté de Colette Nys-Mazure (dont je t’ai déjà parlé).Elle reconnaît mon visage (j’ai déjà été la voir à plusieurs séances de dédicaces), s’arrête de lire et commence une discussion de 3/4h avec moi sur la lecture, l’enseignement, les maisons d’édition. Un moment de pur bonheur et un souvenir inoubliable pour moi avec cette Grande Dame de la littérature belge. Je rentre avec 1h30 de retard chez moi mais ce n’était plus un souci…P.S. Très belles photos de ta région que je connais très peu (dans ce coin-là, j’ai déjà vu la Maison de la Science à Liège, la cascade de Coo et le circuit de Francorchamps).

Commentaire n°15 posté par Un petit Belge le 29/03/2012 à 18h07

Eh bien petit Belge…. il n’y a pas de hasard, tu le savais bien! Maintenant, combien de personnes ont eu leur journée gâchée pour que ton rendez-vous non programmé avec Colette Nys-Mazure puisse s’avérer… nous n’y penserons pas!!!!

Réponse de Edmée De Xhavée le 30/03/2012 à 14h26
Ce chemin, je l’ai fait l’année passée et moi qui , contrairement à toi, ne voyage jamais en train, j’ai beaucoup aimé apprécier le paysage. J’ai reconnu quelques endroits et il me semble…les vaches 😉
Bisous
Verdinha
Commentaire n°16 posté par Verdinha le 29/03/2012 à 18h22

Mais bien sûr, les vaches ne changent pas souvent de robes, je suis certaine que tu as pu les reconnaître!

Bisous

Réponse de Edmée De Xhavée le 30/03/2012 à 14h37
et bin c’est compliqué de trouver pour te répondre sur chez moi lol:-)
Commentaire n°17 posté par micha le 30/03/2012 à 17h53

Ah?

Réponse de Edmée De Xhavée le 30/03/2012 à 22h19
baaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaahhhhhhhhhhhhhh;-)
Commentaire n°18 posté par micha le 31/03/2012 à 18h45

Wouaaaaaaaaahhhhhhhhhhhhh!

Réponse de Edmée De Xhavée le 31/03/2012 à 19h35

Touriste chez moi

J’ai passé des années à Verviers sans rien regarder, comme on le fait quand on ne trouve rien à remarquer dans sa ville parce qu’elle est si banalement familière qu’on y habite, on ne la visite pas.

Qui va à l’école en admirant la découpe hardie d’un balcon de ferronnerie ou la frise art-déco courant sous une rangée de fenêtres? Qui va en ville retrouver ses amies chez le glacier et s’émeut de façades à colombages, de frontons armoriés, de fontaines coulant de joie?

Cette année pourtant, comptant sur ma santé et mon amour de la marche – je devrais dire du petit trot, car je marche vite ! -, c’est à pied que j’ai fait Heusy-Verviers et puis le retour deux jours en suivant, avec deux destinations différentes, et donc des itinéraires bien distincts. Avec un détour vers la Tourelle, là où s’érige encore la grande maison de mes arrière-grands-parents, divisée à présent en deux habitations, et mutilée de la tour dont mon père, petit, gravissait en courant l’escalier en colimaçon. Qu’il se sentait donc intrépide, alors! Et depuis le sommet de cette tour la vue sur le parc et son petit restaurant remplissait son jeune être de fraîche beauté. Pour lui, né en Uruguay, ces cimes houleuses qui parlaient avec le vent et la pluie étaient la Belgique, là où habitaient ses grands-parents, et l’immense maison était éternelle.

Que de jolies choses j’ai vues, puisque je regardais, enfin!

Hélàs les graffiti d’imbéciles désoeuvrés ne manquent pas.

Place du marché et hôtel de ville

Mais comment ne pas vibrer de plaisir devant notre belle place du marché, avec cet hôtel de ville d’une élégance équilibrée qui n’a rien à envier à aucun autre, et le ravissant perron-fontaine. Et à deux pas, la rue Bouxhate avec ses maisons figées dans un autre temps, gardant jalousement dans le souvenir de leurs façades des visions de carrosses, de messieurs en perruques, de charettes de marchandes de lait et oeufs tirées par un chien laineux et fatigué. Derrière elles, le clocher de l’église Saint Remacle fait de son mieux pour se faire voir, et c’est vrai que ce qu’il laisse deviner se confirme quand on a le recul pour s’accorder le plaisir de se dire … mais c’est chez nous, ça? Je me suis promenée, le nez en l’air parfois. Et ai aussi salué le nouveau Verviers : le marchand de ploquettes, le canal des usines au Pont au lion . La fontaine secrète qui s’élève ou disparaît, mouillant puis révélant, endiamantées d’une dentelle aquatique, les stèles au sol.

Le manège

Bien des choses ont changé ou disparu, et d’autres ont surgi, nées de la vision de ceux qui ont laissé à la ville un pied dans le passé tout en avançant l’autre vers l’avenir. Le splendide manège où j’accompagnais ma mère pour son heure d’équitation – avant qu’elle n’ait ses chevaux – est plus beau que je ne l’avais jamais remarqué. Ce n’est plus un manège : le bruit des sabots bien goudronnés n’y rythme plus le temps, on n’y sent plus cette merveilleuse odeur de sciure foulée par le pied souple d’un cheval ; l’écho de la voix d’Olivier Laviolette – En arrière! En arrière! – s’est caché sous de nouvelles cloisons, de nouveaux lambris. Mais on l’a classé, on l’a sauvé, ce beau manège, et on y a laissé bien au chaud les visions de ces cavaliers et cavalières d’autrefois. Une nouvelle vie commence pour lui sous le nom de l’ancien manège

La gare … ah la gare! Je la détestais, cette gare majestueuse, cette belle fille alors grise et terne, surtout quand nous revenions d’Italie. Bronzés, nourris de chants, plage et capuccini, on débarquait avec nos valises sur le quai détrempé, et une voix sonore annonçait avec un accent qui assassinait nos souvenirs d’évasion Verviers Centrahl, Verviers Centrahl ! Le quotidien pluvieux nous accueillait là sur le quai, pour nous reprendre dans ses serres. Nous frissonnions, et la gare était le symbole de la fin du soleil, de la bonne humeur, des vacances. Et pourtant … elle est magnifique, aussi bien dehors que dedans!

Bien sûr, ma ville n’est plus tout à fait celle de mon enfance. Mais elle est reconnaissable. Les trottoirs à gros pavés bleutés un peu déchaussés ont la même odeur quand il a plu, et épousent mon pas de l’habituelle caresse saccadée. Les maisons de mon quartier d’autrefois restent, même si habitées par d’autres familles, voire des commerces, la maison de tante Monique, la maison des Gaye, des Leidgens, de la rue de l’Union … même le petit restaurant de la Tourelle est toujours là, avec semble-t’il le soleil attaché au-dessus de son jardin.

Et je n’ai pas manqué de reprendre, dans les deux sens, les escaliers de la Paix, immuables si ce n’est pour les graffiti – pourquoi ces “artistes” saccageurs ne s’expriment-ils pas ainsi dans la cuisine de leurs mères, ce qui leur assurerait une bonne râclée ? – avec la statue qui nous toise d’en haut, son beau bras levé vers la vallée et les étendues vallonées qui l’entourent, que l’on peut embrasser du regard comme depuis un balcon fabuleux une fois au sommet des marches. C’était bon de revenir, et de sentir enfin que c’était ma ville…

Escalier de la paix

 

Une invitation pour le chic et le charme

Paolo Conte ne m’en voudra pas de lui emprunter cette expression pour en couronner le souvenir de l’inoubliable soirée passée à la Société du Cabinet Littéraire de Verviers.

C’est monsieur Louis-Bernard Koch, “rencontré” par l’intermédiaire de ce blog, qui m’y a gentiment conviée lorsqu’il a su que je serais de passage dans ma ville en mai. Et donc, le 15 mai au soir, j’ai eu le grand privilège de pouvoir associer les termes chic, charme, culture, gentillesse, simplicité et élégance.

Après un apéritif nimbé dans un aimable brouhaha, j’ai pu présenter et puis dédicacer mon livre – que certains membres avaient déjà lu ! – ainsi qu’évoquer le Verviers d’autrefois, puisqu’à 60 ans, c’est vrai que la jeunesse appartient à l’autrefois, tout comme le kiosque à musique de la Place Verte et les marchands de cliquottes…

Mais le Verviers d’alors est devenu celui d’aujourd’hui, et j’ai apprécié de rencontrer les personnes qui demeurent dans ce qui reste d’une propriété familiale, et d’autres ayant habité dans une autre, bien après que les échos des pas des grands-mères ou leurs mères se soient éteints.

Et puis, ah, revoir des visages connus dans l’enfance ou la jeunesse, s’entendre dire dans un rire heureux que tu ressembles à ta maman, c’est comme si je la retrouvais, et pouvoir répondre c’est fou ce que tu ressembles à la tienne… quel bonheur ! Et nul doute que mammy était de la partie, de ce lieu mouvant où elle s’est retirée, et se réjouissait de ces comparaisons et baisers sur la joue.

Monique, ma voisine de “l’ancienne maison des Polinard” où j’allais jouer avec sa soeur Denise à Oh quelle belle princesse (un jeu pas très modeste au cours duquel nous revêtions tous les vieux vêtements de la famille au grenier, et tournions autour d’une table d’un air altier, chacune murmurant cette phrase admirative en croisant l’autre), Kathleen qui m’accompagnait, toujours souriante et gazouillante en promenade équestre dans les bois de Sohan, mes oncles Yves et Pierre, perdus de vue par les aléas de la vie et retrouvés avec joie dans ce cadre serein: les lustres de cristal, les portraits des membres fondateurs aux murs, la belle table à la vaisselle monogrammée et joliment décorée, les tableaux emplis de beauté, le succulent repas souligné par le vin et la bonne humeur.

François, autrefois le petit François (parce qu’il a je crois deux ans de moins que moi, et qu’à l’âge des surboums, la frontière entre ceux qui pouvaient aller danser et ceux qui jouaient encore avec leurs Dinky Toys était bien nette), qui n’a comme souvenir de moi que celui d’une dispute orageuse avec ma mère. Elles n’ont pas manqué, pauvres de nous ! Quand une maman se voit seule responsable de toutes les horreurs qui pourraient arriver à sa fille, laquelle se sent injustement mise aux fers… ce genre d’éclats de voix ne manque pas ! Maintenant, François et sa femme Mercedes ont transformé la ferme d’Hubert (dont nous avons parlé puisqu’Hubert, nous le connaissions, et avons évoqué son rôle pendant la guerre) en un gîte qui a capturé la douceur de la campagne et le confort des jolies choses. Et puis Régine, belle comme si toutes ces années n’avaient jamais eu lieu, et avec qui j’ai évoqué les journées d’autrefois et une sortie au cinéma avec notre cousin Albert pour aller voir Angélique, Marquise des anges, film culturel s’il en est…

Et tant d’autres, revus ou découverts, tous ces aimables sourires, ces remarques enthousiastes sur mes parents, ces tendres liens entre passé et présent.

Je remercie donc ici le président, le notaire Jacques Roelants de Stappers, et Monsieur Louis-Bernard Koch en particulier, mais je sais que l’effort pour la convivialité de cette soirée a été partagé et j’ai eu le temps de m’en rendre compte entre les dédicaces et les retrouvailles.

Merci à tous et toutes, notamment pour le livre qui m’a été offert (Quand le Tibet s’éveillera de Bernard Tabary) et que je suis impatiente de lire. Il est vrai que j’ai reçu bien des livres lors de ce séjour, et que mon impatience sera mise à dure épreuve !

Et à une autre fois je l’espère!