Les pages se tournent…

… et m’enfoncent dans le passé.

L’endroit où ma mère a grandi en s’y sentant chez elle a été morcelé, vendu, rasé, et son étang chéri, comblé. J’en ai un dessin fait par elle dans ma chambre, un dessin un peu maladroit où l’on voit la petite grotte qui se trouvait dans l’étang, et des arbres à la ramure centenaire se mirant dans ses eaux sombres. Je l’imagine assise avec sa boîte à pastels, son bloc de papier sur les genoux, profitant d’une belle journée pour donner un peu d’éternité à ces heures tranquilles. De cet endroit ne me restent, pratiquement, que les souvenirs de ses souvenirs, et quelques photos d’elle, petite-fille timide avec sa chèvre et ses chiens. Plus tard, elle aura son cheval, et son cher poney Bobby dont elle a gardé un sabot, sabot qu’à mon tour j’ai repris.

Ma mère et sa chèvre

Ce que j’appelais jadis “chez tante Marie-Claire” a subi le même sort. Le parc où je me promenais avec mes cousines Adeline et Clary en racontant des blagues est réduit à un étroit espace vert entourant encore la demeure trop belle et majestueuse pour les pavillons voisins, flambant neufs.

La tannerie dont j’ai déjà parlé lors d’un autre article, avec ses cuves à tanin et sa merveilleuse odeur de peaux est mise en vente, destinée à être rasée et morcelée. De nouveaux bonheurs habiteront des villas modernes, jouissant de l’Eau noire, de l’Eau blanche et du Viroin d’une façon certainement plus harmonieuse, puisqu’il faut bien le dire, la tannerie a beaucoup pollué. Autres temps, autres réglementations et sensibilités. Et pourtant oui, nous aimions les promenades en barque sur l’Eau blanche, et les nénuphars qui y flottaient non loin du barrage dans une transparence dorée où dansaient les truites.

Lorsque j’étais petite, je savais que la maison de bon papa quand il était petit était devenue la clinique, et que l’école de la Chic-Chac avait vu les premiers pas d’Edmée, ma grand-mère, dont c’était alors la demeure. Avec ce jardin en pente… elle avait du en faire, des chutes, la petite Edmée !

Mais bien sûr, je n’avais pas de nostalgie pour ces revirements du sort advenus avant ma naissance. Ces lieux m’étaient tout à fait étrangers, ce qui n’était pas le cas pour l’endroit où ma mère conduisait sa petite charette avec sa chèvre parce que j’en ai un vague souvenir, notamment de l’étang et sa grotte. Ma mère y était si attachée que très probablement elle me la faisait remarquer lorsque nous y allions rendre visite à Edmée, une Edmée aux airs de gentlewoman farmer.

La transformation de ces lieux aimés a un son, celui du temps qui passe…

Et au fond, rien ne m’empêche de respirer encore les cuves à tanin, ou de revoir ma tante Marie-Claire au bord de sa piscine, souriant en recourbant l’extrémité des lèvres comme je le fais aussi parfois, cadeau d’un ancêtre commun. J’entends aussi la voix d’Edmée qui nous a fait du “cake” et qui me dit de faire attention à son petit pékinois hargneux, Poundgi-Li-Li. Tout ça existe encore dans un lieu béni, inaltérable et toujours accessible. Le temps jadis, l’autrefois, le quand j’étais petite.

 

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Verviers-Heusy – Partie 3

Heusy était, je ne l’ai compris que plus tard, un endroit prisé, sur les hauteurs. On allait se promener sur les bords de la Hoëgne; sur la route du cheval blanc que ma mère avait parcourue autrefois en calèche, la tête pleine de rêves de jeune fille qui la faisaient sourire; on longeait le ruisseau de Mangombroux où couraient de minuscules grenouilles. On n’était pas loin de Theux, où ma gentille arrière-grand-mère Louise avait grandi, ni du château de Franchimont dont les bois rugissent encore de la voix de son célèbre Seigneur, le sanglier des ardennes. Les bois de Sohan et leur fouillis de hautes fougères. La plaine de jeux de Rouheid…

À moins de dix minutes à pied de chez nous, un petit sentier de terre quittait une avenue tranquille, celle où se trouvait l’ancienne maison de Bobonne. Il serpentait vers les bois et prairies de Séroule qui appartenaient aux Ursulines. On allait y ramasser des champignons de prairie à l’odeur intense qui devenaient bruns si on les malmenait. On n’en enlevait pas la peau : on grattait à peine la terre pour en sauver toute la saveur. C’est à Séroule que j’ai été à l’école gardienne tout comme ma mère bien avant moi, et nous pouvions jouer autour de l’étang à l’orée du bois.

 

Hélàs j’ai (un peu) grandi, et c’est alors aux Saints-Anges qu’on m’a inscrite ensuite pour la vraie école. La seule chose que j’y ai jamais aimée, c’était une petite grotte artificielle avec une statue de la vierge devant laquelle on allait prier. On chantait à tue-tête « au ciel, au ciel, au ciel, j’irai la voir un jour » et ma mère frémissait de répulsion à l’idée qu’on nous faisait nous réjouir à l’idée de mourir …

Pour le reste… c’est un souvenir écœuré et rancunier qui me reste. Le lait chaud recouvert d’une peau ridée que l’on devait boire à 10 heures en hiver, pendant une récréation aussi récréative qu’un repas en prison, boulet au pied. Les chères sœurs passées à l’amidon – cornettes et âmes – nous surveillaient avec raideur, et personne n’aurait osé s’amuser. Je leur dois une opinion très mitigée sur l’éducation catholique, car si je leur suis reconnaissante de la discipline militaire qu’elles ont installé de force dans mon caractère – et qui me convient tout à fait, aussi étrange que ça paraisse – il s’en est peut-être fallu de peu que je ne tourne à la Calamity Jane pour me souvenir que j’existais.

Mes parents ayant divorcé à une époque où c’était une décision de stars hollywoodiennes ou de sans-foi-ni-loi, j’étais nimbée d’une non existence glaciale. J’ai vu la méchanceté triomphante des adultes, la froideur, le calcul. Et ai accumulé les blâmes. Ah oui, le bonnet d’âne debout sur l’estrade, j’ai connu ça. Et pourtant ce jour-là, je me souviens que j’étais très malade et vomissais de la bile. Eh bien je l’ai vomie sur l’estrade dans un seau. Une de mes amies me dit – et me réjouit par cette confidence ! – avoir giflé une des religieuses de cette école, et y avoir gagné le renvoi. Si j’avais su ! J’ai quand même fini par tirer la langue à l’une d’elles, mais c’était après des années d’endurance et obéissance inutiles ! La charité tant demandée aux autres ne trouvait naturellement pas sa source chez ces mauvaises vieilles filles snobs, et de très bonne élève avant le divorce j’ai disparu peu à peu et me suis retrouvée oubliée, cancre et en paix au dernier rang, indifférente, faisant des dessins dans mon cahier de brouillon.

Pendant ce temps, ma mère, la divorcée, se voyait privée de L’appel des cloches, le journal paroissial, car elle était excommuniée. Une odeur de soufre devait s’échapper de sous notre porte. Ou peut-être un bouc aux yeux rouges frappait-il notre seuil de ses sabots fendus… En tout cas… nous étions plutôt contents de ne plus faire partie des cloches bien pensantes !

 

Le trajet pour aller dans cette école punitive était très agréable, un quart d’heure de pur plaisir. Je descendais notre avenue jusqu’à la Place Vieuxtemps, du nom de notre fameux violoniste verviétois, plantée de hêtres dont je ramassais les faines pour les grignoter ou en faire des colliers, et de gracieux érables aux feuilles pourpres.

En hiver, le réseau de l’intervapeur – un réseau de 70 kms qui avait été construit à partir de 1937 pour alimenter l’industrie lainière en haute température, et s’était reconverti en chauffage domestique – passait sous la place et je m’amusais, par temps de neige, à y marcher pieds nus sur la terre tiède. Naturellement, j’horrifiais les petites filles comme il faut, ce qui ajoutait au piment de la chose. On apprend vite à aimer déranger les autres. La statue d’Henri Vieuxtemps regardait vers la vallée, vers le bas de la ville. Le tram 6 passait en sonnant et faisant crisser les rails. S’il gémissait, c’était signe annonciateur de gel. Mais ce tram, nous ne le prenions presque jamais.

Notre voisine Madame Saive qui avait été une amie de ma grand-mère, me racontait cependant que son mari et elle, jeunes mariés, le prenaient le samedi soir pour faire le tour de la ville en pratiquant leur anglais… Je trouvais ça plutôt ridicule à l’époque, mais comprends aujourd’hui toute la douceur de leur entente !

À suivre…

 

 

La magiedu cinéma – partie 2

L’ouvreuse arrivait, un plateau attaché au cou par une courroie, et d’une voix claire elle lançait son chocolats glacés ! chocolats glacés ! alors que sur l’écran on voyait une publicité où une femme arrondissait une bouche-ventouse de fleur carnivore pour déguster une praline Cara Mio, ce qui nous arrachait un bèèètche joyeux, car nous, nous avions nos pralines Marignan ! Trois ou quatre chacun, que l’on faisait tourner lentement dans nos bouches pour les y laisser fondre, voluptueusement se répandre sur nos langues et à l’intérieur de nos joues.

Sur l’écran défilaient des diapositives vantant les commerces de la ville : les magasins le Printemps, DD Ancion, le Roi du disque, les chaussures Englebert… Une fois le goût de nos pralines estompé, nous en avions assez de Count Basie, Benny Goodman et Duke Ellington, et c’est avec plaisir que nous voyions les fumeurs et amateurs de bière reprendre leur place en s’excusant. Et un bonheur plus grand encore nous figeait à nouveau pour une heure et demie lorsque les lumières faiblissaient, cédant graduellement le passage à l’obscurité.

Les rideaux s’ouvraient avec un petit chuintement pour accueillir les actualités Pathé. Une voix nasillarde et à l’accent pointu accompagnait les images qui ne nous intéressaient pas du tout. Puis suivaient les lancements des films annoncés pour la semaine suivante. Avec, là aussi, une voix nasillarde mais pleine d’enthousiasme quel que soit le sujet Les rats du trottoir ! Un film vicieux que vous ne voulez pas rater ! Vingt mille lieues sous les mers, un film d’aventure en cinémascope et technicolor à ne pas manquer ! On viendra voir, si c’est enfants admis, ça a l’air bien… nous chuchotait ma mère, faisant bondir nos cœurs à l’idée de cet autre mercredi de rêve dans notre futur proche.

Enfin, le grand film commençait. Jamais nous n’avons été déçus. Et ma mère, qui avait aimé le cinéma bien avant nous, nous avait exercé l’œil aux trucages. Nous étions fiers de reconnaître les découpages, décors, mannequins, faux indiens (« des Américains avec des fausses dents » expliquait-elle). On arrivait bien sûr à un nouvel entracte, plus court, et le début du complément de choix, avec le mourant de la fin en bonne santé, le coupable encore nimbé d’innocence. Qu’importait. Nous étions contents de savoir, déjà, à quoi nous en tenir à leur sujet ! Et espérions que ma mère ne se souviendrait plus exactement du moment auquel nous étions entrés. Mais c’était peine perdue, et sa rigueur incorruptible nous rappelait à la réalité : elle remettait ses lunettes dans leur étui qui faisait un petit clac oh combien fatal, et nous nous en allions.

Merci Mammy ! devions nous dire, à peine franchie la lourde porte qui se refermait sur le son adoré des voix des acteurs que nous abandonnions à regret.. Et nous « remontions » chez nous, en commentant sans fin les vies et drames de ce mercredi après-midi baigné de la lumière magique des projecteurs et de l’imaginaire. Nous parlions encore du film et des acteurs tout le long du souper – des œufs à la coque, car ma mère aimait ces journées où la flemme était l’invitée d’honneur – et nous allions nous coucher, mon frère et moi, sans rechigner : nous nous réjouissions de pouvoir nous re-projeter toute l’histoire en pensées, dans l’obscurité splendide d’une nuit d’enfance.

 

La magie du cinéma – partie 1

Le mercredi après-midi, ma mère nous emmenait au cinéma.

Une affichette à la fenêtre d’une maison plus haut reprenait les programmes de la ville. Il y avait Pour tous, Enfants admis, Enfants non admis, À proscrire. À proscrire, ma mère s’en fichait tout à fait car il s’agissait d’une classification du clergé, et nous étions des proscrits de toute façon, aussi oui, nous en avons vu aussi. Peut-être un western avec un curé qui se faisait scalper, je ne sais plus…Ou un curé qui buvait au saloon, plus vraisemblablement. Nous avons dû voir tous les westerns et films de guerre de notre époque.

Ma mère était disciplinée et méthodique pour certaines choses, comme l’heure des repas, le fait qu’on n’ouvrait pas la porte ni ne répondait au téléphone pendant cette heure sacrée, etc. Mais elle s’abandonnait volontiers à une tranquille anarchie pour d’autres choses. C’est ainsi que le départ pour le cinéma était un moment flottant dans le temps. On partait quand elle était prête. On l’aidait à la vaisselle, elle mettait son rouge à lèvres, son manteau, nous aidait à enfiler les nôtres, et on s’en allait à pieds, sans hâte. Pour tout dire, on se hâtait lâchement si on entendait un « you-hou !» enjoué de la tante Ger ou de la tante Dédelle car ma mère avait alors le don d’avoir deux voix : elle nous marmonnait entre les dents ah non, pas cette vieille folle maintenant, on n’a pas le temps et répondait clairement d’un ton pressé je n’ai pas le temps, tante Ger – ou Dédelle – nous allons chez le docteur ! Et là, c’est vrai que notre pas devenait un petit trot de fuite, renforçant l’impression qu’en effet, nous étions pressés. Une fois hors de vue cependant, on reprenait haleine et contenance, et nous continuions notre chemin d’une allure décidée certes, mais plus celle du lapin blanc d’Alice.

Nous quittions les hauteurs de notre quartier et allions « en ville », cette ville dont les contours suivaient ceux de la Vesdre. Une marche d’une demi-heure à peine. D’ailleurs, suivant le temps – celui du ciel et non pas de l’horloge – , on raccourcissait le trajet par les escaliers, ou on décidait de suivre les zig-zags de l’itinéraire, car nous aimions marcher.

Une fois dans le centre, nous allions place verte au Sarma pour acheter un petit ballotin de pralines Marignan qui, disait ma mère, était meilleures que ces crasses de choco-glacés, et bien moins chères. Là, l’excitation commençait à nous gagner. On approchait de la salle de cinéma, et pendant que ma mère achetait les billets, nous regardions les photos du film pour nous mettre en appétit – comme si nous avions besoin d’apéritif ! Nous aimions tant le cinéma que nous avons revu plusieurs fois les mêmes films ! Il nous est arrivé de choisir un spectacle en fonction du complément de choix que nous voulions tous revoir… Comme je l’ai dit, l’heure de notre départ de la maison n’avait rien à voir avec le début de la séance, aussi nous arrivions toujours en plein pendant le complément de choix, qui ne nous avait pas attendus pour commencer, et c’est dans un noir qui sentait la moquette et le revêtement des strapontins que nous suivions l’ouvreuse silencieuse et sa lampe de poche, et que nous forcions à se lever une demi-rangée de bons élèves arrivés à temps. Car ma mère avait deux exigences : pas le nez sur l’écran, et pas sur le côté. Nous nous excusions et une fois assis, ne bougions plus d’un millimètre, immédiatement captivés par l’écran, la bouche béante d’attention. On voyait le dernier tiers ou la seconde moitié du film, ce qui nous révélait tous les mystères de l’histoire : qui mourait, qui était le traître, qui épousait qui.

À l’entracte, on se réjouissait de voir le début, puisque la fin était si belle ! Des gens se levaient pour aller fumer une cigarette ou boire une bière au bar, tandis que des airs de Count Basie ou Benny Goodman descendaient des haut-parleurs, se répandant, invisibles, sur les rideaux de velours sombres et les angelots et guirlandes en ronde-bosse ornant les balcons.

À suivre …

 

 

Verviers-Heusy – Fin

Mais nous, si nous devions « descendre en ville », nous allions à pied, abrégeant le trajet par les escaliers : l’escalier de la paix dont la sereine déesse au sein dénudé et couvert d’une belle patine grise bénissait la vallée de son rameau, et puis ceux de la rue de Rome, ou encore ceux de la Chic-Chac.

Les escaliers de la Paix

On arrivait alors dans la cohue bien propre aux villes, avec du trafic, des trams, des voitures, des passants, et tant de magasins. Le Sarma qui avait un petit escalator étroit et lent mais qui paraissait futuriste en ces temps-là. À la devanture du Sarma une dame nous intéressait beaucoup, mon frère et moi : elle tapait avec force un poulet plumé sur le comptoir en braillant : allons messieurs mesdames, il n’en reste plus que pour quelques clients ! et bam ! le pauvre poulet prenait un coup de plus… L’Innovation, le Grand Bazar – où on rencontrait Saint-Nicolas et ses anges -, peut-être le Priba. La pâtisserie Delcour, le disquaire « Au roi du disque », les chaussures Verlaine…

La place verte était bien verte, avec un ravissant kiosque à musique, des pelouses et des fleurs pimpantes. Une aubette à journaux, une fontaine. Et c’est sur la place du martyr juste à côté que se tenait la fête à Verviers chaque année, que nous attendions avec une impatience languissante pour les laquemants Wyma dont on n’était jamais repus. Et toutes les salles de cinéma, avant la ruine complète de la ville et les années noires : le Parc, le Sélect, le Pathé, le Coliséum, le Galerie, Le Louvre, le Marivaux. Ma mère adorait le cinéma, mais ne se souciait pas des horaires. On partait quand on était prêts, et arrivait immanquablement au milieu du film dont on regardait le début après. Ça ne nous a jamais dérangés.

Il y avait aussi encore le manège où ma mère, avant d’avoir un cheval à elle, faisait un peu d’équitation pendant que je remuais le nez pour savourer les effluves piquantes de cheval et de sciure de la piste. Le cours de danse où elle me déposait avec tutu et chaussons pendant qu’elle allait à l’institut de beauté juste à côté et d’où elle revenait … laide, lui disions-nous. Cette grosse bouche rouge en cœur, ce n’était pas notre mammy !

Plus tard, quand on a compris que les latines aux Saints-Anges me donnaient mauvais caractère – il était plus facile d’accuser les latines que mes charitables et chères sœurs aux cœurs et lèvres serrés -, on m’a inscrite à Sainte-Claire, en pleine ville. Là, après une courte période pendant laquelle les autres recrues de Heusy et moi-même avons subi avec patience et consternation les quolibets de grandes péteuses de Heusy, j’ai enfin aimé l’école … et même les religieuses ! Elles y étaient gentilles, et on pouvait rire en cour de récréation. Un peu aussi pendant les cours. Les repas au réfectoire étaient infâmes, mais pris dans la bonne humeur et une constatation unanime : c’était infect ! Je leur dois de ne plus avoir su manger de poisson pendant au moins 25 ans !

J’ai eu des amies, et pour la première fois des professeurs masculins, dont monsieur Dechamps qui avait épousé la sœur aînée d’une de mes compagnes de classe. Toute la classe soupirait « comme elle a de la chaaaance ! » car il était le seul homme, à part ceux de nos familles ou le docteur, que nous approchions, et ça créait un émoi un peu imbécile mais dont je chéris l’innocent souvenir. Il nous donnait cours de néerlandais et de mathématiques, et l’amour faisant bel et bien des miracles, j’étais première en néerlandais et savais résoudre des problèmes insupportables avec des trains qui partaient de deux points opposés et pas à la même heure, ne roulaient pas à la même vitesse mais devaient se rencontrer …à quelle heure exactement ? Ah! les fous-rires au cours de couture en prenant les mensurations des amies, donc les « tours de poitrine », à 13 ans, variaient beaucoup entre l’extra-plat et le déjà tout ça ? Les imitations peu charitables de l’accent prononcé de notre professeur de cuisine, une vieille fille un peu boulotte que nous accompagnions en chœur lors de ses dictées de recettes : du thym, du lauuurieeeer, de la mèrjolaiiiiiine ! Mon amie Bernadette et moi dessinions avec entrain de très improbables histoires romantiques dont nous étions les ravissantes héroïnes dans nos cahiers de brouillon, et nous avons eu un examen de passage en géométrie qui nous a donné encore plus de fous-rires : avec une belle inconscience nous nous regardions hilares en disant « on ira travailler à la chocolaterie Jacques ! ».

J’ai alors connu les timides sorties entre adolescentes chez le glacier de la place du Martyr : Di Palma rebaptisé Di Pa’. L’abandon de mes petites chaussettes au profit des bas « Du Parc ». Mon premier achat de rimmel au Sarma, le moins cher naturellement, dont j’avais naïvement demandé à la vendeuse si c’était bon. « Je n’emploie que ça » m’avait-elle répondu, battant coquettement de ses cils collants et granuleux. Je n’avais pas osé afficher ce que j’en pensais, et m’étais sentie obligée de m’offrir la même masse de grumeaux noirs.

J’ai sans doute trop ri à cette école, débordée de joie à la découverte que tout compte fait je n’avais pas de sabots, cornes ni relents de soufre, et mes parents m’ont inscrite dans une école à Bruxelles pour me faire reprendre mon sérieux et sauver mon avenir.

Avec mon chien Bari devant le parc de Séroule

Mes années verviétoises se terminaient. Il est bien resté les week-ends, quelques promenades avec ma mère et notre chien Bari dans les bois de Séroule, les soirées, les dancings, le don Quichotte et le Moulin, mais je sortais surtout à Spa ou Liège, et de plus en plus, Verviers s’est estompée dans mon passé, derrière une page que je croyais tournée, dans un livre que je ne pensais pas avoir envie de relire un jour…

 

 

Heusy-Verviers – Partie 2

La maison était grande et gentiment bourgeoise, avec un beau porche latéral pouvant abriter deux voitures – et surtout la calèche du cheval. Le grand vestibule central de marbre blanc veiné de gris avait encore, pendant mon enfance, la tapisserie que mes grands-parents avaient choisie, un beau papier jaune safran décoré de fleurettes sur un entrelacs de tiges montantes. Une petite salle à manger à droite, et la grande salle à manger à gauche.

La maison

Le petit salon à l’étage, et le grand salon en bas, contigu avec la grande salle à manger, formant ainsi une belle grande pièce parquetée avec une baie au centre, aux plafonds décorés de moulures. Le piano à demi-queue qui venait de la maison d’enfance de ma grand-mère s’y trouvait, mais ce n’est qu’à présent que je peux imaginer les gais échos qui naissaient sous ses doigts légers et transportaient le mot bonheur dans un souffle musical.

Sel, soude et savon…

La cuisine était spacieuse et démodée avec une pompe qui amenait l’eau du puits jusqu’à l’évier, en plus bien sûr de l’eau de la ville ! Sur le carrelage mural blanc se détachait un petit trio de pots émaillés que ma mère a fini par utiliser comme fourre-tout. Une table et de vieilles chaises de Herve peintes en gris nous accueillaient pour manger à la cuisine, mon frère et moi quand les parents n’étaient pas là. Ma mère n’a jamais rien changé à cette cuisine, sauf le carrelage rouge et blanc qui n’a pas attendu son avis :  il a hurlé au secours, qu’on me remplace, je me meurs !

Et les caves ! La cave à lessive, la cave à vin – avec, dissimulé derrière les claies et un faux pan de mur, un réduit utilisé pour cacher des membres de l’armée secrète pendant la guerre -, la cave à charbon et … la cave des surboums, que j’ai décorée, en ce temps de sorties, de dessins psychédéliques où je proclamais adorer la marijuana ! Moi qui ai fumé mon seul et unique joint à 37ans ! Il nous arrivait même d’y donner des surboums l’après-midi, et je vois encore cette gentille petite jeune fille qui, intéressée par mon frère, avait prétendu chez elle aller acheter le pain, et était venue à notre « soirée dansante d’après-midi ». Mais ma mère s’était méprise, s’était emparée de son pain de campagne en la remerciant de sa bonne idée, et l’avait transformé en tartines de pain de campagne au jambon pour les danseurs en bas !

Cette vieille et respectable maison frémissait de tous les bruits d’une demeure qui a de l’âge : les escaliers de chêne parlaient, les tuyauteries se plaignaient un peu trop, et des souris galopaient dans les murs extérieurs. Imaginer toute cette vie contre mon oreille me ravissait, tout comme le son de minuscules chutes de mortier qui dévalait sous leurs petites pattes. Certaines nuits, selon la direction du vent, par ma fenêtre entr’ouverte m’arrivait le meuglement d’une vache, ou encore le joyeux sifflement du train au loin. Ma chambre donnait sur la rue, sur le mouvant feuillage des tilleuls, le terre-plein de gravillons, les arches élégantes formées par les pavés polis et luisants de l’avenue, et la magnifique maison de Madame Leloup, dont ma mère enviait la modernité. Car Madame Leloup prenait des bains de soleil et fumait en bikini dans son jardin, bien à l’abri de ses hautes haies de lauriers, mais en vue depuis notre balcon. La roue tournant sans cesse, cette maison et son grand jardin boisé sont devenus un Delhaize et son parking…

Pour jouer nous avions, outre la chambre à jeux, un jardin de bonne taille, entouré de doubles haies avec tout au fond un potager à gauche et pigeonnier – poulailler – clapier à lapins à droite, séparés par un chemin qui se terminait par une jolie petite tonnelle où mes grands-parents avaient jadis pris le thé en savourant leur grand amour, car c’en fut un. Par la suite, ma mère a fait construire une extension et des murs à la tonnelle, qui est devenue… l’écurie. Des massifs de roses, de tulipes, un espalier le long du mur mitoyen sur lequel un poirier s’accrochait et donnait ses fruits … pour mon anniversaire, m’affirmait-on. Des arbres fruitiers ça et là : pommes d’août, reinettes du Canada, mirabelles, prunes, cerises… Des groseilles à maquereau et des groseilles rouges, des noisettes. Des bouquets de rhododendrons, des explosions de fougères, lupins, phlox, hortensias. Un tuyau et des robinets rendaient l’eau pour l’arrosage accessible jusqu’au fond du jardin. Des rangées de buis dont j’adorais l’odeur et les petites feuilles dures et concaves.

Ma grand-mère Suzanne dans le jardin conçu par son mari…

C’est mon grand-père qui avait dessiné les plans du jardin : des pelouses de gazon japonais piqueté de minuscules fleurs blanches qui sont ensuite devenues de pelouses d’herbe, plus faciles à entretenir ; des arcades de rosiers grimpants roses et rouges ; des allées de gravier qui fut plus tard remplacé par de larges dalles d’ardoise. À un certain endroit, ma grand-mère avait laissé l’empreinte du talon de sa chaussure dans le ciment frais qui jointoyait ces dalles, empreinte qui amena cette triste constatation par mon grand-père à mon père, peu après son décès prématuré : « c‘est tout ce qui nous reste d’elle ». Il ne lui a survécu qu’un an.

À suivre…