It ain’t over till it’s over

Oh que j’ai donc envie de gifler et d’envoyer dans le coin avec un bâillon ces conjoints enlisés dans le marécage de la vieillesse et qui ne cessent de dire à l’autre … qu’il vieillit. Pour qu’enfin il patauge aussi. Pour ne pas s’enfoncer tout seuls. Monstres de la vie quotidienne qui enlacent pour mieux étouffer.

Ces gens qui n’ont « plus d’utilité », et qui enfin pourraient trouver des espaces pour être… jouisseurs, ludiques, enthousiastes de ce temps libre dont ils bénéficient enfin, ce temps qu’ils se sont si souvent plaints de ne pas avoir. Car utile, on l’est tant qu’on a du plaisir dans le regard, un vibrato heureux dans la voix qui raconte….

Ce temps pour soi qui démontre qu’âgé ne veut pas dire vieux.

Mais plus d’un – ou d’une – arrive bien démuni à la possession de ce capital-temps tout pour lui – ou elle – ! Une fois la discipline des horaires de travail disparue, ainsi que la hiérarchie des supérieurs et des collègues, une fois les enfants jetés dans leur vie, il ne leur reste « rien » pensent-ils. Ils n’ont d’ailleurs été que ce qu’ils étaient par rapport aux autres : enfants de, frères ou sœurs de, collègues de, époux de, parents de. Mais eux… ils n’ont jamais existé. Incapables de définir leurs j’aime et j’aime pas au-delà de j’aime pas le céleri, j’aime pas les voyages en avion. Jamais une opinion qui les fasse s’enflammer, la défendre avec foi.

Walter Richard Sickert (1860-1942), « Ennui », huile sur toile, c. 1914

Walter Richard Sickert (1860-1942), « Ennui », huile sur toile, c. 1914

Souvent, privés de cette routine sociale organisée autour d’une carrière et des repas annuels entre collègues, ils s’effondrent, ont du désordre, gaspillent leur temps, ont littéralement perdu la boussole. Des occupations prennent place de manière obsédante : on cuisine longuement – et l’autre doit manger ce qu’on a fait pour lui, et puis est accusé de « trop manger » bien entendu -, on s’enferme dans son atelier de bricolage comme un vampire dans son caveau de jour, on tient scrupuleusement son agenda de rendez-vous avec les séries télévisées et les suit jusqu’à en tomber dans le coma…

Alors ils se ventousent à leur conjoint dont les rides ressemblent à d’autres sourires, et se délectent à l’idée qu’ils sont dans ce bateau inutile et ennuyeux tous les deux, que comme tout le monde ils vieillissent, et que c’est normal…

Cependant, ledit conjoint peut, lui, avoir construit sa personnalité tout au cours de sa vie, à coups de passion, de curiosité, d’enthousiasmes divers. Et lui (ou elle…) n’a pas envie de vieillir avant de ne plus avoir le choix, il veut encore sentir la faim des choses, et pas la fin. Être grand-père ou grand-mère lui plaît, bien sûr, mais pas question de n’être que ça ! Chauve, ridé ou ridée, un peu trop rond ou ronde, le souffle plus court peut-être, mais il est encore là et a encore tant d’horizons devant lui. It ain’t over till it’s over.

Il rentre et sort, a des projets, des engagements, des anecdotes à relater, le rire dans les mots et les joues soulignées de joie. S’endort en se réjouissant du programme du lendemain… Et ça… c’est vécu comme l’ultime trahison par l’autre, celui ou celle qui n’a ni identité ni désirs. Aussi s’applique-t-il (elle) à guetter tout ce qui peut faire vaciller ce trop bel appétit pour un grand âge rempli : tu ne vas pas mettre ça à ton âge ? Tu ne digères plus rien, tu vieillis (et vas-y que je t’incite en douce à te goinfrer de plats en sauce et de vin parce que moi, c’est un des derniers plaisirs qui me restent…). Tu n’as pas envie d’aller aux 50 ans de mariage des Trucmuches ?… dis donc, tu vieillis ! (mais non, les Trucmuches sont lourds – et peut-être sourds aussi…- et en font trop, et à l’âge qu’on a, oui, à l’âge de raison qu’on a, on n’a plus envie d’aller s’embêter pour faire plaisir, ça s’appelle un privilège de l’âge… Rien à voir avec la vieillesse ). Tu n’aimes pas tes petits-enfants, que tu as fait la grimace à l’idée de les avoir ici pendant trois semaines ? C’est fou ce que tu vieillis

Bien sûr, il y a chez d’autres couples la boutade amicale que l’on s’échange, après tout on prend de l’âge tous les deux et les surprises ne manquent pas, de la paire de lunettes qu’on a sur le nez et qu’on cherche jusqu’en haut du clocher de l’église en passant par ce qu’on a oublié quelque part mais jamais plus on ne saura où… On peut constater gaiement que oui, on vieillit, parce que ça amène tous ces casse-têtes qu’on n’avait pas avant, qu’on résout avec agacement et quelques rires embarrassés aussi, et heureusement qu’on ne travaille plus car ça prend du temps, ces enquêtes…

Mais ce dont je parle n’est pas la moquerie tendre. C’est la flèche empoisonnée qui transperce cette indécente envie de vivre encore chez l’autre.

Nous en connaissons tous… et souvent d’ailleurs ils l’emportent, rallient les enfants autour d’eux (et quel enfant ne trouve pas ses parents « vieux » bien avant même qu’ils soient âgés ?), indiquent aux amis du couple les lacunes que la vieillesse impose à l’autre (qui oublie, qui a mal aux genoux, qui n’a plus envie de ceci..), et enfoncent les freins au plancher. Enferment l’autre dans des visites incessantes de « vieux amis chancelants comme eux deux », enfants et petits-enfants.

Je pense à cette femme qui avait épousé un homme de trente ans son aîné. Rien d’inquiétant sur le principe, sauf que l’époux, qui n’était pas sociable, pas gai pour un sou, et n’avait d’intérêt pour rien si ce n’était pour une routine paralysante, a non seulement pris de l’âge mais est devenu vieux comme Mathusalem une fois sa vie active conclue. Il lui en voulait beaucoup de partir au bureau pom-pom-pom à ce soir chériiiiii, bien coiffée, avec des papotages enjoués au retour, tandis que lui… comme toujours il s’était mortellement ennuyé tout seul, que voulait-elle qu’il fasse tout seul ? Et bientôt elle s’est retrouvée avec un vieux monsieur très barbant qui lui faisait la tête quand elle essayait de lui faire comprendre que la glace tous les soirs… ça lui arrondissait vraiment les hanches et tout ce qui était au-dessus et en-dessous. Tu te crois jeune et belle ? ironisait-il… et tous les soirs elle y allait de sa glace et de bourrelets qui la rendaient moins pimpante et agile, parce qu’il aimait ça, ce petit plaisir de manger une glace ensemble… Même quand le médecin lui a imposé un régime parce que ses genoux criaient grâce sous le surpoids qui ne faisait qu’augmenter… il boudait quand elle faisait mine de ne pas manger sa glace quotidienne à côté de lui.

Bref… les poids morts deviennent des poids mortels… Larguons les amarres !

 

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Que c’est beau de dérouler son propre fil

Et de le faire claquer parfois, comme un fouet ou un lasso…

Je pense à ces hommes dont l’âge et le tracé ont fait un père, un grand-père, peut-être aussi le mari d’une dame qui se fragilise ou pas, qui a fait « rythme commun » avec eux ou pas. Et qui sont toutes ces choses, mais surtout, ô surtout… pas seulement ça.

Ils restent, avant tout, eux-mêmes, ont des zones indomptables, inviolables. Ils continuent de célébrer la beauté des femmes, qu’il n’y a pas d’âge pour caresser du regard et des souvenirs. Ils persistent à aimer la bière qui les aime de moins en moins. Ils s’obstinent à en faire un peu trop, pour le plaisir de sentir qu’ils le peuvent encore. Ils partent jouer au golf sous la pluie, écrivent un texte – dont ils refusent de parler – jusque tard dans la nuit, décident d’acheter un vélo électrique, se ruent sur le monde illimité de la nouvelle technologie qu’ils se font expliquer avec confiance. Répondent sans arrogance « parce que j’ai envie » ou « ça ne te regarde pas ». Ils continuent d’abriter en eux le pétulant garçon qu’ils furent, et qui lui, n’est pas un père ou un grand-père, ni le mari d’une dame de leur génération. Ils ont une part d’eux qui est eux seuls, celui qui était en devenir au début de leur vie et qui est devenu. Et qui reste. Et qui revendique, avec fermeté, des espaces sans enfants, petits-enfants et épouse ou compagne.

Je pense également à ces femmes qui, de leur côté, sont devenues mères, grands-mères, papier buvard de tous les soucis de la progéniture, qui ont consolé, prêté ou donné l’argent qui sauvait, conseillé, raconté tu sais moi aussi… Et qui, à l’âge où la vie ralentit – ce que les sages acceptent et savourent -, imposent leur grain de folie, de non-sens, de résurrection après toutes ces années employées à préparer les leurs au bonheur.

Ce qui était leur « hobby », cet élégant passe-temps, a enfin la place pour être un art. Elles photographient, peignent, écrivent, apprennent à bricoler et décorer, vont dans un chorale, découvrent qu’elles ont des opinions bien trempées, n’ont plus peur des quatre vérités assénées avec tranquillité à mari, fratrie et parfois enfants. Ces vérités qui remettent la vie dans le bon sens. L’espace pour être elles, elles s’y promènent à bras déployés, en tournoyant sous le soleil de cette vie enfin toute à elles.

Norman Rockwell

Norman Rockwell

« Maman – ou Bonne-Maman – ne veut pas passer de vacances familiales cette année, mais a décidé de partir chez sa vieille amie de pension pour deux semaine… tu imagines ça ? Qu’est-ce qui lui prend ? Et elle a poussé Papa (ou Bon-Papa) à s’en aller voir son cousin en Argentine. Un voyage pareil à son âge… et elle lui dit que justement, à son âge il est enfin libre d’en profiter ! Et quand on discute, elle rit et dit j’ai déjà donné comme si on demandait la charité. Et nous alors, les vacances en famille dans la maison de notre enfance, hein ? »

L’âge ne donne pas de droits sur nous, mais nous donne des droits. A nous de les prendre.

Et parce que mes parents ont été de bons parents mais n’ont pas voulu élever des sangsues et se complaire dans des inter-dépendances, mais plutôt dans des échanges sensés, j’ai eu bien du bonheur de voir mon papa rester « un homme » jusqu’à la fin, un homme qui programmait ses vacances de son côté, aimait son indépendance et ne se sentait pas obligé d’être un papa et grand-père tout à notre disposition et full-time. Ainsi le temps que l’on passait ensemble n’en était que meilleur, en toute liberté et disponibilité. Je n’ai pas vu mes parents comme « des vieux » parce qu’ils sont aussi restés jaloux de leur indépendance, de leurs caractéristiques, et de leur temps.

Ils ont vieilli, mais ne sont jamais devenus vieux.

Ils étaient eux, et accessoirement aussi, mes parents. Sans fils à la patte qui ne soient très élastiques et même… de plus en plus absents. Des êtres libres qui n’ont accepté que les contraintes inévitables et honorables, et puis ont revendiqué leur espace pour… continuer à grandir, après qu’ils nous aient mis sur les rails nous aussi. Leurs enfants… libres et libérateurs.

Quand vous voyez des petites vieilles…

… chemisier rouge et cheveux blancs…

Eh bien si le troisième âge est un âge où il fait bon vivre la plupart du temps, il est un combat régulier dans certaines occasions.

Vieille femme grotesque - Quentin Metsys - 1513

Vieille femme grotesque – Quentin Metsys – 1513

Prenez les bus ou trains. Si les places manquent, elles sont pour les jeunes, parce qu’ils doivent s’asseoir pour smartphoner en paix et dans le plus grand confort, eux. Les petites vieilles pimpantes n’ont qu’à, après tout, assumer et rester debout. Elles veulent faire les jeunes, eh bien qu’elles se plantent sur leurs gambettes, qu’elles offrent leur place aux encore-plus-vieilles s’il en reste et jouent à Sheetah suivant Tarzan au bout de sa liane, cramponnées à la main courante. Après tout, c’est elles qui le veulent. Elles n’ont rien à faire, personne ne leur envoie d’autres sms que « j’arrive, Mémé » ou « je t’appelle demain si j’ai le temps », et elles ont toute la journée pour circuler. Si elles choisissent les heures de pointe eh bien debout la vieille garde, nous on sms et on écoute nos chouettes musiques trop cool et hyper bien.

Pareil pour le train, non madame moi j’ai un grand sac sur le siège à côté et il est trop lourd pour le hisser, désolée. Ou mon enfant doit s’asseoir, oui il a sa poussette qui bloque le passage mais le pauvre petiot y est depuis si longtemps et puis il aime la banquette du train. Vous trouverez certainement plus loin…

Au super marché, eh bien… madame, puis-je passer avant vous, JE suis pressé(e). Mais quoi de plus naturel, je n’ai rien à faire, juste attendre la mort. Place à ceux qui travaillent (peut-être) ou ont hâte de retrouver leur feuilleton favori (faudrait pas s’étonner…).

J’ajouterai que dans les trains, les hommes – en général – sont des goujats : si on a passé l’âge d’être « intéressante » eh bien on se casse le dos pour hisser notre valise, et la récupérer. Ils sont sourds à tout soupir et absolument fascinés par un article parlant de nouvelles pilules de jouvence, d’épilation sourcils pour messieurs ou de vacances insolites à discuter au bar à vins. Rien ne les en distrait. Pire, si nous perdons l’équilibre, emportée par le départ du train combiné au poids de notre balluchon, un furieux « mais faites attention, enfin ! » jaillit de leur regard.

Bref, nous payons au quotidien le fait que nous ne soyons pas des petites vieilles chenues et tremblantes, avec un cornet auditif, une canne, du poil dur au menton et des chaussures Mémé confort. Là… je suppose que (et encore ?) on nous donnerait le crédit de l’âge.

Je me dois quand même de terminer sur une note positive : les Belges et les Français sont en général les plus goujats dans l’absolu, mais Asiatiques et Africains sont des princes en armure rutilante dans ces situations. Je leur rends grâce avec toute ma reconnaissance de pimpante dame du troisième âge.

Quand on aime on ne vieillit pas

L’amour est un élixir. Un souffle de jouvence. Bien sûr on voit les rides, les contours flous, les silhouettes désormais un peu trop courtes, courbées, amplifiées, arrondies… On les voit, ces lignes que la vie a dessinées, et tout ça fait bouillonner la tendresse.

Rogelio de Egusquiza 1845-1915 La fin du bal

Rogelio de Egusquiza 1845-1915 La fin du bal

Mais ça ne touche pas le regard du cœur qui lui, continue de rencontrer ce qui n’a pas changé, ni le bout des doigts qui amoureusement caressent ce qui a bien changé. On sourit avec un amusement réel des pattes d’oies, calvities, pilosités blanchies ou multipliées – ou les deux -, peaux fines comme des ailes de papillons et plissées par le travail des joyeux anniversaires qui se sont succédés en s’imprimant de plus en plus.

Ce n’est pas vieillir, c’est étendre ses racines l’un  vers l’autre et  l’un dans l’autre, en gardant ses branches chacun pour soi.

L’étreinte a gardé toute sa saveur : la tiédeur d’un corps qui reconnaît le nôtre, la main qui enserre notre poignet depuis si longtemps, le nez qui se niche contre notre cou dans le sommeil et souffle doucement, gardant la braise vive et rouge.  Les reliefs de cet être que nous aimons et que nos paumes et narines reconnaissent si délicieusement que le tableau qu’elles nous renvoient est le seul authentique portrait de celui ou celle que nous aimons.

La mort inquiète mais ne fait pas peur. Celui qui partira le fera en se souciant du chagrin qu’il va causer, celui qui restera saura qu’il est le temple de l’autre. L’un contenant l’autre comme au début de l’amour, quand il y a de cela bien longtemps ils étaient jeunes et ignoraient qu’ils aimaient à ce point.

Et dans le sommeil ils se retrouvent et s’attendent. Sans impatience. La vie continue, n’est-ce pas…

La vraie beauté qui déchiffonne

Toutes nos pensées et actions guidées par elles sculptent le visage et le corps, dénoncent par leurs traits qui nous sommes vraiment. Pendant que les rides et un peu de poids en trop bousculent les lignes, alors que les ans sèment des ennemis qui ralentissent le pas, brandissent des interdictions de manger ceci ou de boire cela désormais – jusqu’à ce que mort s’ensuive, de cet ennui diététique – le visage de notre âme devient, en revanche, plus clair.

Faut-il vraiment la nommer?

Faut-il vraiment la nommer?

Belles florescences ou essences mortifères, le masque a fondu dans la résille de l’âge.

Le regard franc, posé sur l’autre avec un intérêt paisible, le sourire ou l’expression qui reflète la tendre joie de vivre, de vieillir – ce naufrage de notre jeunesse, mais aussi et surtout cette eau merveilleuse, fontaine de jouvence qui ralentit le temps dans ses éclaboussements. C’est là que l’on sent la chaleur qui sort du verbe aimer, ou l’amertume égocentrique; l’acceptation émerveillée des joies ou le suicide au goutte à goutte du quotidien d’une vie qui “n’a pas offert grand chose”.

Peu importe la vie vécue et les épreuves traversées, il est bon de se dire “ce fut un fameux combat, ces années-là”, ou “heureusement que c’est loin derrière”, ou même encore “que de temps perdu à me lamenter de ça, finalement, alors que ça n’a plus d’importance aujourd’hui”… Et on sourit. Les cicatrices sont là, sensibles encore si on y touche, mais elles n’ont pas eu le coeur.

La vie n’est pas finie et il n’y a pas prescription pour les épreuves qui peuvent encore se présenter. On en a vaincu tellement que l’on sait que l’on vaincra encore celles à venir.

Accepter la lutte, et accueillir l’idée qu’elle ne finira pour nous qu’avec nous, c’est se nourrir des bonheurs et plaisirs qui colorent et parfument la route souvent ardue.

Ne pas l’accepter… ça fait de vilaines vieilles personnes. Pas un sourire pour imposer un mouvement de vague à leurs rides, pas une étincelle de jeunesse dans le regard, pas un rire rebelle qui fait chanter la voix. Une bouche serrée sur le refus, les yeux fuyant les indices d’une joie qui pourrait les contaminer.

Pas d’amour.

Ce que Jacquie a vu

Alors qu’il « diminuait » paisiblement, mon père se promenait dans ses souvenirs. C’est peut-être ce qu’on veut dire quand on parle de « retomber en enfance ». Non pas qu’il soit retombé dans l’état du nouveau-né qu’il faut prendre en charge, mais dans son cas, c’était dans son enfance qu’il jouissait le mieux du présent je crois. Il se regardait, dans le film sur son passé ou de vieilles photos, et me décrivait cet enfant absolument étonné devant la vie et ses surprises, et je voyais qu’il avait de la tendresse pour ce petit être qui avait été lui et vers lequel il retournait si volontiers, retrouvant une mère jeune aux mains caressantes et à l’odeur de savon.

Papa et sa mèreUn petit garçon qui, parce qu’on avait cru le perdre et qu’on savait désormais qu’il serait le seul, était le coeur même du monde pour ses parents. Sans doute peu impétueux, prudent, soucieux de bien faire ce qu’on attendait de lui. Sauf pour « bien manger », ce qu’alors il détestait et il se transformait en statue de pierre pour ne pas ouvrir la bouche. Poli et courageux si on attendait – exigeait ! – de lui le courage, comme cette fois où, bien petit encore, lors d’une traversée vers l’Amérique du sud, le bateau s’arrêtait loin d’un petit port où il fallait faire escale, et les passagers étaient descendus sur des barques au moyen de nacelles. Ce jour-là le vent soufflait fort, le bateau et les barques tanguaient et la nacelle se balançait dangereusement, faisant hurler le petit garçon de peur. Mais, me dit-il, on lui a promis d’acheter, une fois à terre, une jolie paire de bottes rouges, et c’est la vision de ces bottes rouges qui a fait de lui un grand garçon pendant cet impressionnant débarquement.

Un petit garçon qui ne doutait pas que la terre entière se dévouerait pour lui faire plaisir : au cinéma avec sa mère, alors qu’il devait aller à la toilette pendant le film, il lui dit tout sérieux : dis-leur bien qu’ils attendent !

Papa petit princeUn petit garçon qui obéissait sans discuter et, comme tous les enfants, sans la notion d’un « et après ? », car alors qu’il refusait de manger quelque chose sa mère à bout de ressources le mit devant un choix : soit il mangeait soit elle lui faisait sa valise et il pouvait partir. Il aima beaucoup la seconde option et demanda donc à sa mère très sérieusement de lui préparer sa petite valise et… il s’en alla. Un choix qu’on ne lui donna plus jamais par la suite…

Un petit garçon qui avait un peu de mal à passer d’un monde à l’autre, entre l’Amérique du sud où il habitait, s’appelait Tiago et parlait l’espagnol, et la Belgique où il devenait Jacquie et venait en visite avec ses parents et ne parlait que le français. L’oncle Edouard sentait le cigare, et le grand oncle Charles, frère de son grand-père maternel, lui faisait des blagues qu’il ne comprenait pas (comme lui demander combien de petits pois il y avait sur sa fourchette… ce qui l’avait  vraiment intrigué : devait-il vraiment le savoir? ).

La maison de son grand-père lui semblait incroyablement grande, avec un hall immense dans lequel, selon lui, une autre maison aurait tenu. Plus tard, quand il sut galoper un peu avec ses cousins et cousines, il montait dans la petite tourelle sur le toit et contemplait la cime des arbres. Suzanne, sa cousine plus âgée, l’inondait d’amour et d’histoires de guerre où des mots tels que « nos braves » et « le sang de nos soldats » revenaient souvent, car elle avait perdu son père en 14-18 et il lui manquait terriblement même si elle ne l’avait presque pas connu. Il était devenu un « brave ayant donné son sang pour la gloire de la patrie ». Mon père, le petit Jacquie bien sage était encore petit pour avoir l’âme guerrière mais était un excellent auditoire.

La sœur de sa mère avait deux enfants, un garçon malicieux et une jolie fillette grincheuse et autoritaire qui adorait boire l’eau du bain qu’on leur donnait à trois, proclamant d’un air déterminé que ch’était bon, l’eau chale ! Devenue une dame grincheuse et autoritaire elle avait aussi une voix et une diction bien particulières qu’il adorait m’entendre imiter : lui qui avait toujours résisté à l’esprit moqueur que mon frère et moi avons hérité en ligne droite de son père, il s’en délectait, hilare, soupirant avec émerveillement « mais comme tu l’imites bien ! »…

Papa tond la pelouseJ’aimais découvrir ce petit garçon et le retrouver sous la forme d’un ravissement amusé sur les traits de mon père. Ce petit garçon, comme tous les enfants du monde, vivait la fin d’une époque et heureusement avait conservé pas mal de choses dans ses souvenirs.

C’est un peu comme si, par la grâce de sa mémoire, j’avais le droit de jeter un œil sur des choses disparues.  Et même sur celles que ses parents ont connues avant lui et lui ont raconté. Comme de la première communion de son père (il est né en 1890, donc on doit être en 1902 environ je suppose) qui fut son passage initiatique de petit garçon à grand garçon : sa grand-mère Léonie avait trouvé que c’était le jour ou jamais et lui avait offert – après la cérémonie ! – un cigare et de l’alcool. Voilà de quoi rendre une grand-mère inoubliable. Il faut dire qu’elle, elle fumait le cigare… Et que le pauvre communiant a eu mal au coeur et a vomi tout son bon repas de communion.

Ou le duel qui opposa mon futur grand oncle à un rival russe que mon grand-père préférait comme soupirant pour sa sœur. Le duel eut lieu, mon futur grand oncle devint mon grand oncle (un peu plus tard) et ma grand-mère fut tellement ulcérée du fait que son fiancé s’était mêlé du choix des prétendants de sa sœur qu’elle refusa de le revoir – pour un temps… – et qu’en grand romantique il s’en alla pour s’engager à la légion étrangère. Où on ne le voulut pas, ce qui lui permit sans doute de devenir mon grand-père car la légion n’était pas un simple boot camp !

 

Papounet

Un tango avec Jeannot

Dans ma voiture j’écoute en boucle, et sans m’en lasser, le CD du Buena Vista Social Club . En pensée, alors que je roule sagement dans les rues de West Orange, Verona, et puis Montclair, je me sens un corps jeune et agile qui s’indiscipline beaucoup à ces rythmes de samba, boléro  et autres douceurs sud-américaines. Je sens toute la sève de jouvence qui sort de la musique et des voix de ces septuagénaires qui célèbrent le mouvement de hanches de Chan Chan sur la plage, ou Tula qui n’a pas éteint sa bougie et a mis le feu au quartier. Ou cette délicatement triste et heureuse évocation de leur loca juventud.

Mais il y a aussi un morceau uniquement musical qui a des accents de tango. Et Dieu que j’ai envie de le danser, ce tango !

Je le dansais autrefois avec mon père, assise dans ses bras, le mien – bien court – tendu avec ma main emprisonnée dans la sienne, certaine de ma grâce et de mon identité. J’étais sa fille, sa fleur et sa chatte, la poupée de ma mère, leur puce et plus tard, bien plus tard disait-il, on donnerait un grand bal pour mes 18 ans qu’il ouvrirait avec moi. Il aurait un smoking blanc et on danserait un tango qui laisserait l’assemblée sans voix. Je le suivais volontiers dans ce rêve de film, convaincue que ce bal aurait lieu sur une majestueuse terrasse quelque part en Uruguay ou Argentine où l’emmenait sa nostalgie.

Je ne connais guère les pas adroits et emmêlés du tango et ne serais probablement pas douée. Je suis souple d’esprit, mais pas de corps. Et pourtant, riez, riez donc, mais j’aimerais beaucoup savoir danser aussi la valse (que j’ai dansée si l’on veut dans les bras de Monsieur La saucisse comme évoqué ici, mais le pauvre a dû se demander ce qui lui avait pris de se lancer dans cet exercice de musculation).

Et ce tango, je ne voudrais pas en faire une parade sexuelle, bien sûr que non ! Je voudrais qu’il soit surtout tendre, avec l’honnête volupté de poser sa tête sur une épaule et de savoir que c’est permis, que c’est sa place pour cet instant, que c’est une communion gentille et pleine d’une longue litanie de souvenirs qui nous unissent, lui et moi.

Alors je voudrais le danser avec Jeannot !

Jeannot, ami de mes parents, l’homme au grand sourire et à la voix qui charme, l’homme qui aime, qui est bon, rieur, discrètement artiste, éternellement jeune. Jeannot que, avec sa femme, nous rencontrions souvent sur les routes à l’étranger (Suisse ou France) avec surprise et amusement. Une décapotable auréolée de joie nous croisait ou nous dépassait, pouêt pouêt, des mains s’agitaient, et …. Mais que donc font les C*** ici aussi ? On riait, on concluait que les C*** étaient décidément partout. Elle avec son foulard à la Brigitte Bardot, et lui qui me faisait penser à Curt Jurgens.

Quand ma mère était sur le point de mourir et qu’elle s’efforçait de contacter tout le monde pour dire son adieu – grande dame qui ne songeait pas à quitter la scène sans saluer les autres acteurs -, Jeannot, à ma demande, l’a appelée. D’Argentine où il vit. Un ami qui remontait cinquante ans de passé pour lui dire adieu mon amie d’alors, je ne t’oublierai pas, c’était beau. Et courageux car ce n’était pas un coup de fil facile…

Alors, Jeannot, on le danse, ce tango ? On rirait pas mal, moi la petite puce devenue bobonne (oh je sais, tu me dirais que je suis jeune et charmante, et finalement, ça me ferait plaisir, j’avoue…) et toi le monsieur devenu monsieur âgé de corps et pas de cœur. Moi pas souple, toi plus souple. Mais on pourrait tricher, et ma tête sur ton épaule je penserais aux jours heureux, tu penserais aux mêmes … on se dirait que tout a passé si vite, mais qu’on a savouré tout ce qu’on a pu, et qu’on compte bien continuer !

J’avais à peine terminé ce billet que mon père m’a appelée pour notre bavardage hebdomadaire. « Jeannot est à Bruxelles, » m’a-t-il dit « et trop occupé pour que l’on se voie, mais il m’a demandé de t’embrasser quand je te parlerai ». La tendresse voyage, émet ses ondes, et la réception est bonne.