Les autres « vieux »…

On parle constamment de la vieillesse en lui donnant exclusivement les traits de la souffrance, décrépitude, de fonctions diminuées, d’une lente et cruelle agonie qui s’écoule dans des minutes longues comme des années.  Comme si c’était inéluctable. C’est une version de la vieillesse que l’on nous impose, en partie aussi, disons-le, pour nous faire investir en poudre de perlimpinpin (ces thés, tisanes pour ne pas avoir ceci ou cela, « recettes de grands-mères » pour se protéger d’autres maux aux aguets, secrets des centenaires de l’Oural, yaourts miraculeux…) et abondance de soins pour garder un aspect jeune, dynamique et sexy sans quoi on nous jette dans le clan des vieux sans espoir de rémission.

Au passage, on remarquera aussi que lorsqu’il s’agit de nous vendre une jeunesse éternelle, on nous attaque de plus en plus précocement : la publicité d’une grande marque américaine que je ne nommerai pas, basée cette fois sur les protections pour « fuites urinaires », nous montre des femmes de la quarantaine qui enfilent leurs culottes gigantesques, le sourire aux lèvres car enfin, elles vont pouvoir danser et sauter sans inquiétude. L’incontinence à  40 ans… On commencera à nous renforcer la mémoire à 25 et renforcer nos os dès l’adolescence.

Alors si on parlait des autres vieux ? Ceux qui vivent comme avant d’être vieux, ou presque. Juste un peu moins vite et moins fort.

Les Golden Girls

Les Golden Girls

Et qui n’ont pas vécu obsédés par leur vieil âge, passant d’une année à l’autre sans hâte ni lutte quotidienne contre un ennemi invincible qu’il vaut mieux accueillir en allié : l’âge.

Ma tante Monique a une école de danse depuis très longtemps. Elle a 83 ans et s’y rend encore, donne toujours ses leçons, non pas dans une chaise roulante mais debout. Bien entendu, elle ne fait plus des entrechats et des triples sauts. Mais elle est là, fidèle au poste, et sait parfaitement diriger. Sa voix est celle d’une jeune femme en pleine force, son débit rapide, son esprit mutin et rieur. L’autre jour nous avons même un peu déliré sur le fait que son rêve serait de mourir au travail mais que ça ne serait pas sympa pour les élèves. C’est d’ailleurs ainsi que j’ai su qu’elle donnait cours debout, car pensant qu’elle s’asseyait j’ai suggéré l’hypothèse que peut-être ils l’auraient crue endormie, et là elle a dignement dit que ce n’était pas possible puisqu’elle passerait brusquement de la position verticale à celle d’un tas de chiffons au sol.

Ma tante Micheline a 92 ans, elle aussi la  voix d’une femme dans la plénitude de son temps, pas aigrelette, pas d’hésitations, pas de trous de mémoire. Quand je lui ai demandé comment elle allait, elle m’a dit « oh je me sens encore très bien, je conduis toujours ma voiture et j’adore m’occuper de mes arrière-petits-enfants ». Elle sillonne en voiture les rues de… Bruxelles, pas d’un village de 30 habitants terrorisés quand ils l’entendent démarrer….

Sa mère… s’est éteinte à 104 ans, et m’a encore envoyé des vœux de Noël jusqu’à 103, écrits à la main !

Mes tantes Germaines et Josette- lointaines parentes qui n’ont sans doute pas dû se connaître vraiment –  faisaient leurs courses à pied jusqu’à 85 ans, vivaient seules, et se permettaient des détours pâtisserie sur le retour d’un trajet de près d’une demi-heure en montée et descente pour arriver sur le lieu du magasin. Elles étaient ravies de rencontrer quelqu’un avec qui jacasser sur le trottoir, le bras s’allongeant sous le poids des courses, parfaitement coiffées, vêtues, et fières de pouvoir répandre les nouvelles juste apprises à quiconque leur rendrait visite ensuite.

Quant aux hommes… Oui j’en connais moins. Mais mon électricien a 83 ans, est le meilleur du coin, et n’espérez pas l’entourlouper sur quoi que ce soit. Et ne pensez pas non plus qu’il vous fera des bricolages sur le modèle de ses jeunes années : il jongle avec les parlophones vidéo, son GSM, sa tablette et son outillage sophistiqué.

Aux USA j’ai eu un plombier noir, un gamin par rapport aux pré-cités car il n’avait que 76 ans, mais c’était le plus malin et agile plombier à la ronde. Sa femme était en chaise roulante et si personne n’avait pu la garder, il l’amenait, et elle restait là, silencieuse dans sa chaise, l’attendant patiemment.

Je passe sur les champions d’un jour en natation, vélo, échecs ou que sais-je, centenaires joyeux que l’on voit ici et là sur le net. Quand ils apparaissent, il y a toujours les guetteurs de l’angoisse qui sortent de leurs guérites et ricanent « c’est une exception ». Oui. Mais bon… nous en connaissons tous, de ces « vieux » heureux de vivre. De ces exceptions. Mon Papounet s’est lentement éteint au cours de ses derniers mois, c’est vrai, mais un an avant sa mort – il avait 91 ans ! – un ami en visite fut stupéfait de le voir passer comme un flèche dans le home, poussant sa voisine d’en face en chaise roulante, pour la conduire à la salle à manger. Il se faisait encore son œuf sur le plat le matin avec deux crackers brisés, n’est jamais sorti de chez lui sans le foulard de soie autour du cou et rentrant dans sa chemise un peu ouverte – il n’aimait pas les cravates – et était passionné de documentaires à la télévision.

Et si on les comptait, ces belles  exceptions qui nous entourent ?

Et si on bannissait de notre entourage ces fossoyeurs de notre vie qui nous disent avec une fausse compassion qui cache mal un éclair malsain : « Que veux-tu, tu vieillis ! ». Réflexion reflet de leur propre impression. Ils vieillissent et veulent nous emporter avec eux dans une vie au ralenti, guettant le moindre indice de raté pour nous mettre à la diète, aux arrêts dans le lit ou le fauteuil, aux chuchotements et décor médicamenteux…

Quand on vieillit, on le sait bien nous-mêmes. On n’a pas besoin d’un guide pour nous en avertir…

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Rien que le mal fait et les bêtises inutiles

C’est tout ce que je « regrette ». Je ne regrette pas les beaux jours enfuis, les lieux superbes qui m’ont donné l’hospitalité ou prêté leurs paysages le temps de vacances… Je ne regrette pas les amis ou grandes rencontres faites qui ont glissé dans les choses disparues de mon quotidien. Je ne regrette pas – bon… c’est un peu plus difficile, j’avoue – la jeunesse que je ne trouve plus que sur les photos.

 

Ca, c’est pas tout à fait vrai de vrai. Je me passerais volontiers des empreintes zoologiques qui me signent : pattes d’oie, cou de dindon, bajoues de bulldog (non ! je n’ai pas des oreilles d’éléphant, qui a insinué ça ?)… Mais c’est un tout compris, all inclusive tour… Pas de recul sans les pattes d’oie, pas de sagesse sans le cou de dindon, et ainsi de suite.

 

Mes villes de vie préférées furent Bruxelles, Aix en Provence et Turin. Et j’adore Liège où je suis aujourd’hui. Je n’ai pas de nostalgie autre que celle, bien voluptueuse, de me dire : « oooooooh, les agnolotti al ragù chez Mina, quel délice… je ne peux oublier ça, ou tout au moins mon palais ne le peut ! ». Ou bien « je ne savais pas la chance que j’avais quand je me baignais dans le Bayon toute habillée et étais sèche en 10 minutes de marche vers le Tholonet »… Mais ce que j’ai connu dans ces villes est en partie disparu  parce que tout change. En même temps… dans mon souvenir c’est immuable, éternellement mien exactement tel quel. Donc… que regretter ? Tout m’appartient encore.

 

Sauf ce que je ne veux pas conserver. Ce que je ne veux pas, je peux me rassurer : c’est fini, c’est passé, ça n’arrivera plus. Pas de danger. Le passé est dans un autre temps et moi je suis aujourd’hui.

 

Quant aux bêtises, il y a eu toutes celles qui n’étaient que des chemins déguisés en bêtises. Et donc sans les avoir faites je n’aurais pas appris les enseignements qui en ont découlé. Les risques « imbéciles » que j’ai parfois pris en toute innocence m’ont pratiquement fait pousser de petites antennes qui ne me trompent plus que rarement. J’ai, avec les années, appris même à arroser qui faisait le projet de m’arroser.

 

Charles-Paul Landon Les regrets d'Orphée

Charles-Paul Landon
Les regrets d’Orphée

Je ne regrette que les vacheries et bêtises inutiles. Mais ça fait aussi partie du all inclusive tour. Ça reste dans la liste des vilaines choses qui retarderont le port de l’auréole et de la tunique de sainte de quelques … qui sait ce qu’est l’unité de temps dans la salle d’attente du paradis ?

 

Mais je ne veux pas cacher qu’avoir déversé un seau d’eau par la fenêtre sur la tête d’un soupirant inopportun et vraiment trop bêlant me fait encore plaisir. Pourtant, si je l’imagine rentrant chez lui avec les chaussures faisant floutch floutch et ses illusions noyées à jamais, je me dis que j’y ai peut-être été fort.

 

Non, je mens : je suis ravie de l’avoir fait !

Une beauté encombrante et un anniversaire

Ne vous méprenez pas. Je ne cherche pas un chœur de dénégations si je dis ici que, grâce au ciel, je n’ai jamais été une grande beauté. Non non, je n’étais pas moche non plus, et j’ai eu des  moments – instants, mois, années – de beauté mais bon… je me suis toujours vue comme faisant partie de cet immense club des « pas mal, plutôt bien ». Rien de plus. Et si je savais couper le souffle parfois (vous voyez que je ne suis pas si modeste que ça) c’était dû, surtout à mon grand appétit de vivre, de rire, de voleter comme une heureuse mésange.

A la demande de Delphine je vous joins une photo de moi à l’époque enfants des fleurs, 1976 à Aix-en-Provence. Les sandalettes et la chemise indiennes, le collier … apache, oui, apache, et reçu d’un Apache vrai de vrai rencontré dans mon p’tit restau favori, les cheveux libres comme la tête…

Mais quel privilège que de n’être que pas mal, plutôt bien. Et pas éblouissante, médusante, inoubliable… Quelle liberté. Ne pas devoir arroser, cultiver, préserver, garder, corriger une beauté extérieure que les autres ne veulent pas voir se flétrir, en éteignant par la même occasion tout ce qui illumine l’intérieur et donne au regard cette séduction scintillante et particulière. Pour autant qu’il y ait jamais eu de la lumière à l’intérieur …

Les rides m’ennuient, comme tout le monde, mais je les laisse témoigner de ma vie et de mon âge. Ma silhouette se disperse un peu aussi et je ruse à l’aide de « bonnes coupes » et bonnes teintes… Mais je reste moi. Je me ressemble encore.

Que ferais-je de moi si je me retrouvais avec ce ridicule sourire de poupée ventriloque contre lequel certaines ont troqué le leur, fatigué mais si typiquement à elles ? Que ferais-je si on disait de moi que mon dernier lifting est un succès ? Que resterait-il de ma joie de vivre si ma vie n’était plus que … sauver la façade ?

 

 

L’armoire à linge

Vieillir est une aventure. On l’entreprend avec armes et bagages, un balluchon de bonnes résolutions sur l’épaule. Je ne me laisserai pas aller. Je ferai tout pour garder mon indépendance. Je sauverai du temps pour moi. Je ne me consolerai pas de la solitude en mangeant trop de chocolat ou buvant un cognac tous les soirs. Je serai une vieille personne exemplaire dont on affirmera entrevoir encore les charmes passés, et dont on aimera la manière sereine d’accepter les ans, leurs ravages et avantages.

Bien des gens arrivent à la vieillesse par le flot tranquille qui a fait naviguer la barque de leur vie. Ils plaisantent un peu de ce qu’ils ne savent ou ne peuvent plus faire, de leurs traits dont les lignes s’évadent de plus en plus. Ils rient quand ils se surprennent à radoter, et embrassent les mille et une tâches dont les chargent leur progéniture parce que, c’est bien connu, ils n’ont plus rien à faire, eux.

En même temps, quelle étrange choses que de savoir que l’on nous voit « vieux ». Hors d’atteinte de ce qui anime le monde des jeunes – ces vieux de demain. Mais bon sang, il y a trente ans, nous étions jeunes, nous avions la peau bien tendue, le pas rapide, l’amour tambourinait dans nos cœurs. Trente ans, c’est un battement de cils, et nous nous en souvenons très bien. C’était hier.

Avant-hier j’étais une petite fille qui appelait sa maman « mammy rose »  et voulait être une princesse indienne. Hier, j’étais envahie par l’amour et m’en emplissais la mémoire. Aujourd’hui c’est la même âme qui rit aux larmes en imaginant l’un ou l’autre mauvais coup à faire. Mais extérieurement, l’emballage a changé. Il est chiffonné. Je sais que c’est la première chose que l’on voit désormais. Oh … elle est vieille. D’autant que ma voix trompe, mieux qu’un éléphant. Un vrai chant de sirène, ma voix, qui fait croire à une délicieuse jeunesse. Oui, l’emballage est fatigué, déchiré, et le ruban n’a plus de frisettes. Alors qu’à l’intérieur, pas un faux pli, tout est propre, sent la lavande et le bien repassé. C’était, à vrai dire, plus froissé il y a trente ans. Il y avait un joyeux désordre et une désorganisation pas très bonne ménagère.

Alors peut-être que vieillir c’est un peu ça : on fait du rangement interne, et on a le sentiment du travail bien fait, de la fraîcheur enivrante d’une lessive que l’on a tapée sur le battoir, frottée avec le bloc de savon jusqu’à en avoir les avant-bras rouges, rincée en chantant dans l’eau vive, tordue en riant, et puis mise à plat dans la prairie pour que le soleil s’y vautre et que la chlorophylle s’y prélasse. Et puis repassée dans le joyeux pssssh de l’humidité qui s’envole sous la semelle du fer, libérant cette extraordinaire odeur blanche. Et voilà. La couleur de l’armoire à linge est écaillée, une poignée de porte a du jeu et il faut bien l’épousseter pour qu’elle ressemble encore à quelque chose. Mais ah ! la vue de cette pile de linge, et son parfum …C’est la vie qui respire.

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