La richesse des vieux

Mon papounet, à 91 ans, avait 91 ans ou presque de souvenirs. Lui seul pouvait me donner un timide écho de qui fut son grand-père maternel, Henri, qui adorait écouter Les pêcheurs de perles, achetait des tableaux et sculptures des grands artistes de son temps, fit enseigner le piano à sa fille. Lui seul connassait encore les mauvais tours joués par mon arrière-grand-oncle Charles, cet élégant peintre-dandy aux cheveux roux qui avait épousé une jolie et célèbre violoniste. Mon père était le lien vivant entre ces gens – qu’il avait connus – et moi. Il avait entendu leurs voix, mangé avec eux, connu les dernières danses de charleston et les traversées de l’océan où on emportait du bétail à bord.

Ma mère, elle, elle se souvenait que jeune fille elle n’avait jamais osé dire à sa mère qu’elle avait – enfin ! – besoin d’un soutien-gorge car… on ne parlait pas de ces choses-là ! Elle en avait donc cousu un dans le secret de sa chambre. Je ne veux pas savoir à quoi il ressemblait, quoique ce serait comique malgré tout. Elle était dans un pensionnat où elle devait prendre son bain revêtue d’une longue tunique… elle ne pouvait pas découvrir à quoi elle ressemblait car Dieu qui pourtant nous a créés à Son image et ressemblance devait trouver que c’était trop choquant à voir. Elle avait rencontré Maurice Chevalier qu’elle avait conduit quelque part dans sa petite calèche, un jour qu’il était de passage à Verviers. Elle avait des lettres de Jean Marais… elle savait que sa grand-mère Justine adorait chanter des cramignons liégeois en wallon avec ses soeurs, et qu’elles se déchainaient toutes au piano en roucoulant « les mains des femmes sont des bijoux » quand les maris n’étaient pas là.

Ma vieille tante Louise est morte à 104 ans, et j’ai encore ses vœux de Noël écrits à 101 ans où elle s’excuse de ne plus écrire droit mais m’explique que le Bon Dieu ne veut pas encore la reprendre…

Sans ces joyeux témoignages, nous ne verrions dans nos photos d’ancêtres que de vieilles dames peu souriantes et de vieux messieurs austères aussi peu souriants, parce que les dents d’alors et les dents d’aujourd’hui, ce n’est pas pareil, et on n’allait pas trop jouer sur le réalisme. Du sérieux, de beaux habits, un air paisible, c’était ce qu’on voulait offrir comme image. Que l’on ait aimé les femmes ou les hommes à la folie, raconté des blagues inoubliables, fait des chutes dans l’escalier chez les machin-chose… sans les souvenirs coquins de nos vieux parents et grands-parents… ça aurait disparu.

Comment pouvons-nous nous passer des vieux, de leurs mémoires lointaines qui sont le pont entre nous et un passé que nous ne concevons pas s’ils ne nous le font pas toucher du doigt ? Comment notre société se retrouve-t-elle à les parquer tous ensemble, entre vieux, dans un environnement où leur statut est… vieux. Pas monsieur untel ou madame untel, pas cette ancienne ravissante modèle d’un peintre ou ce talentueux mime, cet ouvrier si consciencieux, cette enseignante à la pétulance inoubliable, cet ancien flirteur invétéré… non : vieux.

J’ai lu avec délectation dans ma jeunesse la série des Jalna de Mazo de la Roche. Si je me souviens bien l’héroïne de départ était une certaine Adeline, personnage un peu semblable à l’insupportable Scarlett O’Hara, à laquelle on s’attachait tant que j’étais ravie qu’on la garde dans le manoir toute sa vie, même quand elle devient vieille et puis très vieille. On en profite encore. On la garde. Elle continue d’exister, de faire partie du monde et de sa famille. Elle a encore son mot à dire. Et le dit, si mes souvenirs sont bons. Elle vieillit sous le regard quotidien de sa descendance. Si elle tremble un peu en mangeant et radote, c’est sans y prendre garde qu’on s’y est habitués, et les petits-enfants et arrière-petits-enfants n’y trouvent rien de bien étrange. Bonne maman tremble. Bon papa ne se souvient pas de ce qu’on lui dit et s’endort après son verre de vin.

Bien sûr, la plupart d’entre nous n’ont pas de manoirs, et rarement des maisons assez grandes pour toujours avoir la place pour ce vieux ou vieille que nous aimons encore. Et parfois cet être aimé n’est plus vraiment lui-même, ou a besoin de beaucoup de soins. Mais … où sont passés les vieux d’antan et leurs contes aux enfants, leur amour patient et réconfortant, leur sentiment de préparer la jeune génération et de lui donner leur passé ? Et la patience et l’amour qu’on avait à les voir se diluer, moins voir, moins entendre, moins marcher, et perdre de la précision, sans en être effrayés au point de les fuir comme s’ils étaient malades, comme si l’âge était une maladie et en aucune façon… une richesse incroyable à partager pour pas mal d’entre eux encore…

On nous vole nos vieux et nos racines….

Et ce n’est pas seulement pour le passage de mémoires, oh non ! Mon père ce frêle vieillard, je me souviens encore de quand il me prenait dans ses bras pour danser le tango. J’avais trois ans et il me soulevait comme si j’étais un chaton. Assise sur son avant-bras, tendrement cheek-to-cheek, je vivais mon premier amour avec un homme. Comment aurais-je pu, alors qu’il s’appuyait bien plus tard sur mon bras lorsque nous sortions, ne plus le voir que comme… un vieux ? Sans lui et ses lectures destinées à m’endormir, je ne saurais sans doute rien du « Vagabond des étoiles » de Jack London ou de l’Iliade et l’Odyssée. Or… il s’agit sans doute des deux écrits qui m’ont le plus influencée.

Sans lui, qui passait de plus en plus de temps dans une grande salle de cinéma privée où il se projetait le film de sa jeunesse et m’en faisait voir des extraits, je ne pourrais rien savoir de la personnalité quotidienne de ses parents à lui, et ce sapin dans lequel il grimpait jusqu’en haut ne serait qu’un vieux sapin comme un autre. Et je serais un maillon isolé, perdu, sans passé ni avenir.

Ces très vieux d’aujourd’hui sont aussi ces jeunes d’hier. Eux seuls peuvent nous expliquer ce qu’étaient ces randonnées en temps de guerre, où on emportait ses tartines et sa bonne humeur pour … être heureux, en dépit de tout!

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C’est à l’intérieur que nous sommes, pas autour…

Très jeune j’ai eu l’impression – pas du tout désagréable – que mon corps était mon véhicule dans cette vie, et que mes yeux étaient deux fenêtres qui me permettaient de voir où j’allais. Mon corps n’était pas vraiment « moi ». D’ailleurs si j’avais eu mon mot à dire, j’aurais eu des jambes minces nanties de délicats genoux triangulaires, une chevelure docile et pas truffée d’épis, et j’arrête l’inventaire ici parce que j’aurais vraiment touché à tout.

Avec le temps, comme finalement je n’ai pas trop de plaintes quant au  moteur, je ne pense plus à la carrosserie dont les bosses et coups dans la peinture ont fini par ressembler à ce que je suis au-dedans.

Jeune ou vieux n’a rien à voir avec l’âge du véhicule. Certain(e)s ont l’air d’avoir reçu une machine toute neuve qui pourtant fait pouf pouf en montée, a des ratés, est recouverte d’une couche de tristesse qui ternit la couleur que l’on a pourtant reçue éclatante. Des mouches et moustiques lyophilisés tremblent sur le pare-brise. Les pneus sont à moitié-plats. Et tout est neuf, pourtant. Quant aux passagers, ultra-centenaires grincheux cachés dans un engin futuriste qu’ils affligent de leur humeur, ils ne connaissent pas le son de leur fou- rire, pas même de leur rire. Ils « sourient » les lèvres fermées sur leur privacy, une privacy qu’ils gardent farouchement parce qu’ils la savent pas bien folichonne pour les autres. Ils préfèrent qu’on les qualifie de réservés et poliment mesurés plutôt que de bonnets de nuit.

Et puis il y a ces autres, ces avides de la vie, ces gourmands de tout qui ont tant à raconter, évoquer, expliquer, revivre et partager, bien calés dans leur Ford T de collection, tellement frottée et chérie qu’elle a l’air d’un éclair luisant, prenant les tournants avec la grâce d’un impala, la capote repliée comme un accordéon dont la musique n’attend que de ressortir pour s’égailler dans l’air.

Jeune ou vieux, c’est plus une question d’amour de la vie qu’autre chose. Faim et respect de la vie. Respect de ce temps qui nous est donné nous ne savons pour combien pour en faire quelque chose de bien. Faire ricocher notre bonheur sur d’autres existences. Nous connaissons tous ces gens qui sont nés vieux (et éteints, et qui tentent inconsciemment d’éteindre les lumières chez les autres) et les incorrigibles jeunes qui ont tout empoigné, savent faire le bilan sans vantardise, osent dire tout haut qu’ils regrettent certaines parades ou soumissions et que, si c’était à refaire… eh bien gamin, ne fais pas comme moi, écoute ton cœur et fonce !

Les amants - Magritte

Les amants – Magritte

Quant à l’amour, il n’a vraiment pas d’âge. Il peut produire des bourgeons et floraisons peu importe la saison de la vie. Tout comme il peut avoir la pâleur des chicorées aux teintes fantomatiques que l’on cultive en cave, même s’il naît à la belle saison. C’est que comme pour tout… il faut un sol fertile, une sève bouillonnante et la confiance en assez de demains pour faire grandir la plante au point qu’on ne peut plus la déloger…