Protégez-nous des rustres

La banalisation scandaleuse des appréciations sonores et palpables des rustres. T’es bonne à baiser. C’est à toi tout ça? Tu n’a pas envie de me faire une gâterie? Quand je te verrai seule, salope, mes copains et moi te violerons comme tu le mérites. Mademoiselle, quand on cherche un travail on doit être prête à tout. Le candidat souteneur auquel l’ANPE d’Aix en Provence avait “offert mes services”…

Le parcours d’une femme passe par ces rencontres d’un troisième type. Parfois ce sera moins direct mais pas plus plaisant : le regard qui bave sur un sein, des allusions faites “avec un franc parler” car tu n’es plus une pucelle, hein… Il y a ceux qui trouvent normal de nous toucher, de nous inquiéter en échangeant des regards goguenards avec leurs copains – l’élite masculine. L’opinion publique trouve qu’on n’a qu’à se débrouiller, ne pas se mettre dans de telles situations, qu’on n’aurait pas dû porter des jeans serrants ou simplement sourire – oui, même ça est utilisé contre nous en cas de plainte.

Nous apprenons la peur et l’agression sexuelle très vite. Maintenant on en parle, autrefois on n’osait pas. Nous comprenons vite que nous sommes des proies, et qu’une partie de la population mâle chasse à découvert, en meute, qu’une autre attend ce qu’elle considère une “occasion”qui avalise son comportement (et il ne faut pas grand chose…) et heureusement il y a les autres. Mais quand quelque chose arrive, la plupart du temps on vous dit que vous n’aviez pas à vous fourrer dans cette situation ou on vous dit que puisque ça s’est “bien terminé” autant passer à autre chose.

J’ai connu une jeune fille d’alors 18 ans – on était en 1975, une époque où 18 ans était encore l’adolescence – qui s’est fait coincer par son patron, un homme dans la cinquantaine. Elle est venue en larmes se confier au gérant d’où elle travaillait, qui lui a dit de ne pas en parler pour ne pas faire peur aux autres. La même jeune fille avait un jour été chargée de livrer de la marchandise quelque part, et comme elle avait besoin de ses deux mains pour tenir le tout, des jeunes l’ont coincée dans la rue, mise contre le mur, lui ont enlevé sa culotte et se sont amusés. Personne ne l’a aidée. J’ai vu une jeune touriste se faire déshabiller et caresser par la gent masculine du groupe avec lequel elle avait passé ses vacances, et qui lui avaient offert une soirée d’adieu. Nous, les autres filles, nous sommes barricadées dans les voitures, terrorisées. Nous ne pouvions rien faire. Ces types avaient dansé et ri avec nous pendant deux semaines, et là nous avions une horde de rustres rigolards et saouls qui n’y voyaient qu’une excellente blague. Un collègue m’a un jour sauté dessus pour m’embrasser fougueusement alors que je répondais au téléphone, donnant comme justification que oui, bien entendu je lui avais toujours dit non, mais qu’il était connu qu’une femme qui dit non dit oui… Un autre collègue m’a un jour donné un coup de fil anonyme et immonde. Le malheur est que sa voix était très particulière et que j’ai immédiatement su que c’était lui – qui ne me draguait pas du tout “officiellement”. Et je peux continuer et continuer, mais ça me met en colère et pourrait m’abréger la vie, ce qui me semble inutile.

Or jamais je n’ai porté des mini-mini-jupes, encore moins de décolletés, ni eu un comportement invitant à ce genre de délire. Peut-être ai-je eu plus de mésaventures de ce type parce que je quittais mes repères, changeant de pays et me retrouvant en position plus vulnérable (on hésite parfois à s’en prendre à la fille machin, la femme de chose ou la cousine de truc…) et donc mes statistiques personnelles sont peut-être un peu élevées face à la moyenne, mais… quelle horreur que l’acceptation tacite que … c’est la vie, boys will be boys

Ça aurait dû, de tous temps, être sévèrement puni. Sévèrement regardé par l’éducation. J’ai connu un village où les femmes riaient de bon coeur lorsque des touristes se faisaient violer par leurs hommes. Mais oui… pour elles il ne s’agissait pas d’infidélité mais au contraire, du mépris qu’on doit à ces salopes en short et sans soutien-gorges. C’était bien fait pour elles. Je me souviens de cette droguée qui s’est fait violer à Rome il y a plusieurs années, par un groupe de fils à papa. Mères et fiancées se sont déchaînées contre elle car elle n’avait pas besoin d’être dans la rue à cette heure-là. Elle a eu tout le monde contre elle, et en plus est morte peu après du sida qu’elle avait et… effet boomerang : que ses violeurs avaient reçu en cadeau bonus aussi. Il n’y eut pas de justice des hommes, mais celle-ci venait d’on ne sait où mais me semble avoir été très juste.

Femmes  du bus 678

Nous avons toutes, absolument toutes, ressenti cette crainte, ce besoin de ruser pour nous sortir d’affaire sans tapage. Nous avons étouffé l’humiliation dans la peur et, parfois aussi, le petit sentiment de triomphe quand on s’en était bien sorties finalement. Mais les agressions se perpétuent.

Nous sommes toutes des femmes violées dans l’imaginaire de quelqu’un, et ça n’est pas normal. Où sont les hommes pour nous protéger, faire des lois et les faire appliquer?

 

https://www.youtube.com/watch?v=eDhg5VY5Yh4

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