Lovely Brunette au Texas

Lovely Brunette savait être exagérément timorée quand ça l’arrangeait – mon frère avait été promu garde du corps car elle n’aimait pas aller au cinéma seule à cause des satyres des salles obscures. Bon, c’est vrai qu’il y en avait, et c’est sur eux que je me suis exercée au regard qui tue dont les satyres des trams italiens ont ensuite profité dans la version finale et complétée de la gifle sonore. Elle ne voulait pas prendre le métro à Bruxelles parce qu’elle allait se perdre. Mais quand Bill Vestal l’a invitée, au nom de ces années de guerre et de jeunesse 25 ans plus tôt, rien n’aurait pu l’arrêter.

Bill Vestal avait été ce jeune soldat américain rêveur qui occupait la demeure de Lovely Brunette (surtout de ses parents…) avec son régiment. La famille vivait dans les caves avec les chiens, et les soldats draguaient, se prélassaient dans les salons, et rivalisaient de cadeaux pour la conquête de Lovely Brunette et sa belle-soeur surnommée Blondie par leurs soins. Elles avaient donc des bas de soie, du rouge à lèvres, du vernis à ongles, et des prétendants, dont Bill Vestal qui était marié avec sa High School Sweet Heart et se contentait de souhaiter que ça ne soit pas arrivé… Quoi de plus romantique qu’une romance bercée de ah si seulement… Et 25 ans plus tard il est venu avec la High School Sweet Heart pour voir les lieux de son bonheur jamais éclos, et sur la lancée, a invité Lovely Brunette pour l’année suivante au Texas.

Et hop!

Comme un rouleau compresseur enrubanné de rose bonbon elle a broyé les obstacles et les peurs. Sabena lui ayant offert (enfin, offert est une façon de parler très charitable…) le voyage pour un prix astronomique, elle s’est adressée à une autre compagnie qui lui faisait une réduction substantielle. Et quand on lui a envoyé – autres temps que ceux-là – un délégué de la Sabena en chair et en os et en costume sur son seuil, demandant si elle n’avait pas encore décidé de la date de son voyage, elle qui n’osait jamais marchander a tranquillement dit que la compagnie Untel lui offrait la même chose pour moins cher et que donc… « Quel prix vous font-ils ? » Et on lui a concédé ce prix aussi !

Fidèle amie de plume de correspondants de par le monde, elle a fait une escale à New York, Chicago et, je crois à Long Island pour voir une certaine Clara dont le mari avait perdu les deux jambes et un monsieur à qui sa femme avait interdit de rencontrer sa correspondante pour une innocente journée de Cicéron. L’audacieux gentilhomme a désobéi à sa femme … et n’a plus jamais donné signe de vie par la suite. Je suppose qu’il a dû faire une confession publique à son église et suivre une thérapie. Prendre des antidépresseurs et porter un cilice.

Et puis elle est partie au pays de Géant, avec son look d’Européenne qu’on s’évertua à changer – on lui a fait endosser une chemise texane, le stetson, et elle a eu droit au casque de laque des héroïnes de Dallas, pare-balle, anti-moustiques, et bonne chance si ça gratte un peu, sans ongles de mandarin on ne peut rien faire sinon se rabattre sur le stoïcisme.

Elle s’est amusée comme une folle, même de ces transformations qu’elle accueillait avec plaisir. Avec Bill et Marybeth elle a fait un périple en Arizona et Nouveau-Mexique. Mais elle, qui pendant les vacances appréciait les bons hôtels, le luxe à court terme, les repas fins et différents…  n’aima pas descendre dans des hôtels ou motels et commander des hot-dogs pour les manger dans la chambre avec des serviettes en papier ! Sans crainte aucune pour une fois, elle grimpa sans frémir les échelles vertigineuses de Mesa Verde, alors qu’elle vacillait sans grâce sur l’escabeau lorsqu’il lui fallait remplacer une ampoule ou laver les fenêtres.

Je ne sais plus par quel hasard elle rencontra aussi un de nos amis Verviétois là-bas.

Elle frémissait de ses « ça ne se fait pas » à l’évocation du pauvre Bill qui, pour ses vacances, était promu laquais de sa famille, portant seul tous les bagages, allant acheter les hot-dogs et tacos pour tout le monde, tandis qu’épouse et filles s’asseyaient, enlevaient leurs chaussures et mettaient les pieds sur la table basse pour se relaxer en papotant. Il servait aussi les apéritifs et n’avait pas le droit à la détente, sauf si on imagine que voir sa tribu repue et reposée -en bigoudis – faisait dégonfler ses pieds et lui massait le dos. Car il conduisait aussi…

L’appareil photo à la main et une jeunesse retrouvée, elle s’émerveillait de tout. C’était l’aventure de sa vie. Elle glanait des souvenirs et impressions, rien ne lui échappait. Tout le monde la trouvait sooo classy, sooo charming, sooo pretty. Ca lui plaisait, et comment l’en blâmer ? Le journal local lui accorda une interview et une photo – robe noire sans manches et collier de perles, très Breakfast at Tiffany. Mon frère et moi, à son retour, imitions son accent et ses déclarations sans trop de charité, la faisant rire malgré elle.

Elle participa à la rodeo parade locale avec faste, un peu déconcertée de la monte à l’américaine, jambes tendues comme John Wayne, alors qu’elle avait toujours pratiqué la monte à l’anglaise avec les étriers haut placés. Mais que ça lui a fait plaisir d’être célébrée et fêtée partout avec bonhomie et amitié.

 

 

Elle rapporta à mon frère une chemise texane jaune et absolument hideuse qu’il n’a jamais voulu porter (à sa plus sincère indignation… elle en avait bien porté une, elle !), et un disque du groupe « Chicago ». A moi un kimono acheté à Chinatown que j’ai gardé au moins 15 ans, un disque avec une chanson romantique de Mari Trini, Mirame, et un bracelet navajo d’argent et turquoises. Je viens aussi de retrouver un carrelage mexicain…

Pendant ce temps-là… eh bien je fus promue Gouvernante en chef de la maison. Il y avait des poules, des pigeons, des chiens, le cheval (je crois ?), sans doute des perruches ou une souris blanche – heureusement elle nous avait dissuadés, petits, de prendre un mignon petit crocodile – peut-être un chat – Poussy-poussinette-enfant-de-Paris, il me semble – mon frère – qui s’est pris la brosse à vaisselle dans la figure lors d’une dispute au cours de laquelle il a eu le malheur de me dire tu es tout à fait comme mammy ! – Ooooooh, ce n’était pas au sujet de son charme, non, mais de ces « ça ne se fait pas » et je n’avais pas du tout apprécié !

Sa grande aventure. Son moment de gloire, la gomme qui effaça bien des souffrances et doutes. Et dont les photos prouvent combien, à 47 ans… elle avait encore tout le peps de la lovely brunette !

 

 

Une chanson si gaie pourtant… Indépendance chacha

J’avais alors 12 ans, et ce que j’entendais était au-delà de mon imagination. Papounet s’était installé à Léopoldville, puis Elizabethville. Devenues ensuite Kinshasa (« Kin ») et Lubumbashi. Je ne sais plus du tout si je réalisais le danger pour lui. Sans doute un peu, parce que parfois Lovely Brunette évoquait certaines atrocités qui se passaient. Mais je remisais tout ça dans un recoin de ma mémoire sur lequel « Ne pas y penser » était étiqueté.

Deux ans plus tard, je suis partie à E’ville pour y passer l’été avec papounet et sa seconde épouse, Zaza, ainsi que leurs deux enfants (un troisième était en route!), Thierry et Corinne. Lovely Brunette n’aimait pas du tout l’idée de ce voyage, pour diverses raisons. Mais il faut dire que les préparatifs avaient eu de quoi l’inquiéter.

Nous avions dû nous rendre en train à Liège (mais peut-être était-ce Bruxelles…) pour mon visa.  Au consulat, une quarantaine de personnes attendaient déjà. Il faisait chaud, pas de sièges en suffisance pour tous. L’impatience se sentait, l’exaspération – et la transpiration! – aussi. Une dame excédée annonçait d’un ton hautain: « Je connais monsieur Tshombe personnellement! Appelez-le et dites-lui que je suis ici ! ». Des murmures évoquaient l’idée qu’on nous faisait attendre pour le plaisir… Soudain, une porte s’est ouverte avec décision, et un noir est apparu, en nage et en fureur. Dans ses mains tendues, il tenait une chemise tachée de sang séché. Beaucoup de sang séché… Il s’avançait, entre les larmes et la colère, ému par un souvenir qui le brûlait, vers le groupe de blancs soudain muet et compact, et criait: « Et ça! Vous voulez qu’on vous fasse ça aussi? Vous le voulez, ça? » Il indiquait son cou, à la base duquel bourgeonnait une cicatrice.

Comme nous ne nous étions pas mêlées au groupe en arrivant, Lovely Brunette et moi nous sommes senties isolées et fragiles devant cette apparition au regard rouge et luisant. Il s’est pourtant calmé en voyant reculer tout le monde, et a refranchi la porte en sens inverse. Lovely Brunette, bien ébranlée, m’a alors dit « on s’en va! » et malgré l’absurdité de cette décision (qui aurait nécessité notre retour un autre jour) elle m’a entrainée vers la sortie.

Mais une fois dehors, un des autres candidats au visa nous a rattrapées, disant qu’on venait de nous appeler. Bien peu enthousiastes nous avons fait demi-tour, pour tomber dans un autre film : le noir dont le cou avait été si mal arrangé nous a accueillies avec un grand sourire rassurant et des égards démesurés, me nommant « Princesse ». Des oeillades perplexes s’échangeaient entre Lovely Brunette et moi. Nous sommes entrées dans un bureau où un autre noir charmant nous a souhaité la bienvenue, s’est excusé de la chaleur, de l’attente etc… tandis que le premier tirait ma chaise pour m’y installer en sussurant « et voilà, Princesse! ». Lovely Brunette a dû signer un papier, le visa nous a été délivré, et il nous fut même annoncé qu’il avait été payé! Nous n’avons jamais su par qui, car ni Papounet ni Lovely Brunette n’ont jamais payé pour ce visa! Quoi qu’il en soit, nous avions été un peu secouées par toute l’affaire!

Mais je ne peux m’empêcher de penser que ce noir, lui aussi, avait sans doute perdu plus que du sang dans l’indépendance, et que la souffrance n’avait pas eu de camp!

Je devais voyager avec Sabena. Le jour avant mon départ, on nous a dit que mon avion était changé, mais que tout le monde à Elizabethville avait été informé. Dans l’avion, qui était principalement rempli de jeunes allant retrouver leurs parents pour les vacances, j’ai eu mon petit succès en prêtant mes deux exemplaires de « Salut les copains », le premier magazine pour les jeunes. Avec Dick Rivers en couverture, ce qui a fait pâlir mon père d’effroi, car pour lui on ne pouvait pas être chanteur ou musicien si on n’avait pas la coiffure de Chopin ou le smoking de Caruso. Et, disons-le, Dick Rivers avait une tête de tueur à gages. Nous avons fait une escale à Rome, et puis une autre à Léopoldville je pense. Nous y sommes sortis de l’avion dans la nuit noire et pendant qu’on marchait sur le tarmac pour arriver à l’aéroport où une petite colation nous serait servie, le soleil, immense, s’est levé, nous apportant le jour.

Alors que nous avions repris nos places à bord, il y a eu un grand remue-ménage dehors. Et par la petite fenêtre j’ai vu Joseph Désiré Mobutu (il ne s’appelait pas encore Sese Seko) qui arrivait avec sa cour. Aussi, à l’arrivée, nous avons tous dû rester assis jusqu’à ce qu’il soit accueilli avec force fanfafe et uniformes rutilants sous les acclamations. Alors seulement nous avons été autorisés à fouler le sol qu’il venait de parcourir. On nous a ensuite entassés dans une minuscule salle d’attente où une fois de plus les sièges n’étaient pas prévus en suffisance. On nous y a oubliés dans la chaleur pendant une bonne heure, à la suite de quoi les douaniers fouillèrent soupçonneusement nos bagages en les désorganisant du mieux qu’ils le pouvaient. Et c’est au bout de ces multiples émotions que j’ai constaté… que personne ne m’attendait à l’aéroport! J’ai donc attendu, attendu, attendu dans mes petites (trop petites, mammy tu aurais dû prendre une demi pointure de plus…) chaussures Bata cuir et toile qui s’étaient décousues sous la pression de mes pieds enflés. Finalement, une hôtesse s’est inquiétée et m’a confiée à un couple qui était venu prendre un verre à l’aéroport, les Fucciarelli. Ces malheureux ont eu la tâche ingrate de faire fonctionner le tam-tam européen pour savoir où se trouvait mon père!

Car… je n’avais que son nom et un numéro de boîte postale! Je n’étais même pas certaine de savoir où il travaillait, car ça avait changé! A la poste, on a refusé de nous dire où il habitait. Le règlement c’est le règlement et on n’avait pas le droit de divulguer ce genre d’information. Assise à l’arrière de la vespa de la soeur de Madame Fucciarelli, je découvrais une ville dont les murs étaient criblés de balles, et les magasins vides.

M’inquiétais-je? Non! Pas du tout! J’adorais la vespa, et les Fucciarelli. J’étais fatiguée après une nuit en avion et des heures d’attente ici et là, et j’avais mal aux pieds. Et honte de mes chaussures déchirées.

Finalement, au bout de 4 heures de recherches, mon papounet est arrivé. De son côté, il avait vainement essayé de me trouver car s’il était bien à l’aéroport au moment où j’avais atterri (avec Mobutu…) on lui avait alors dit que j’étais arrivée la veille! Comme on le voit, l’organisation avait des lacunes…

Nous ne sommes pas restés longtemps sur place : Papounet avait demandé des permis frontaliers pour que nous puissions aller en Rhodésie, et nous les avons eus au bout de quelques jours. Mais je me souviens d’une sorte de fanfare bigarrée et de voix jeunes qui chantaient Indépendance cha cha. De la recommandation qu’on m’avait faite de ne pas ouvrir si des militaires sonnaient (et un militaire a en effet sonné, et j’ai eu peur, cette fois-là!). De la journée où on attendait l’arrivée des marchandises pour aller choisir, au magasin, entre une robe rose ou la même robe en bleu. Du boulevard frémissant de bougainvilliers. De la piscine où venaient « les onusiens ». Du pain qu’on ne trouvait pas tous les jours et qu’on remplaçait, Marie-Antoinette aurait été ravie, par du cramique.

Nous sommes restés près d’un mois en Rhodésie. J’y ai acheté, toute seule et en anglais, une paire de pantalons corsaires bleus. A Bulawayo. Il me reste beaucoup d’images sereines de ce beau voyage. Les paysans nous saluant de la main et du sourire le long de la route. Les impalas sautant en vagues gracieuses par-dessus les herbes dorées. Les éléphants s’abreuvant à un point d’eau, dans le silence d’un monde loin de tout moteur (mais il y a aussi eu l’éléphant qui nous a chargés, pas du tout en silence, celui-là!) Le motel éclairé grâce à l’éolienne qui s’endormait la nuit avec le vent. Et le bar du même motel, qui était le lieu de retrouvailles des fermiers et broussards du coin. Une dame y jouait au piano en chantant des airs repris en choeur par l’un ou l’autre buveur fatigué. Au-dehors, alors qu’on regagnait notre case, les hyènes jappaient hystériquement. L’hôtel du Leopard Rock, dont les fondations étaient creusées à même la montagne. Le matin, les nuages étaient déposés sur la pelouse, et montaient lentement vers le ciel clair et immobile. Les dos et crânes boueux des hippos sur la Limpopo. Le barrage de Kariba où pour la première fois j’ai mangé sous une paillotte. L’hôtel des chutes Victoria, où le personnel travaillait nu-pieds et une chanson aux lèvres, et où j’ai eu la surprise de manger des bananes chaudes avec du poulet. Un troupeau de moutons dans les ruines de Zimbabwe en fleurs…

A notre retour, nous avons repris la route avec le convoi militaire. (La première photo montre les voitures, mais pas les camions militaires. Si je me souviens bien, les soldats étaient Ethiopiens et nous avaient interdit de les photographier. Notre voiture est la peugeot super chargée. La seconde photo me montre chargeant. La chaise percée de ma soeur est déjà bien arrimée. On me voit avec Zaza et Corinne, Thierry un peu à l’écart comme tout grand garçon de trois ans qui se respecte!. J’ai mis mon beau bermuda tout neuf acheté à Bulawayo! ) Et là aussi, j’ai mis dans le rayon « ne pas y penser » le fait que 3 camions de militaires armés jusqu’aux dents nous protégeaient d’un danger bien réel.

Indépendance cha cha 1

 

Indépendance cha cha 2

Et peu après, c’était la Rhodésie qui explosait. Nouveaux massacres, nouvelles larmes, nouveau sang. Et j’ai eu mal de penser que ces charmants Anglais qui nous avaient reçus dans les montagnes Vumba avaient peut-être péri pour avoir été là pendant que l’histoire prenait un de ses fameux « tournants »…

Dans l’avion qui me ramenait à Bruxelles, avec une nouvelle coiffure (ma mère avait fait promettre à mon père de faire couper « mon boubou ») et nouvelles chaussures, je feignais l’habitude du danger auprès de ma voisine de siège, une jolie jeune fille de 18 ans qui avait vu des Mau mau et en était encore très perturbée. J’acquiessais à son horreur et y allais de mon tourmenteur de poste frontière -car oui, j’avais risqué gros en passant la frontière vers la Rhodésie à cause d’un douanier qui n’avait pas de bonnes intentions. Mais tout ce que je cherchais, c’était à paraître grande et émancipée tout comme elle l’était. Je ne voulais toujours pas vraiment accepter la peur dans ma vie!

 

“Indépendance cha-cha tozuwi ye ! / Oh Kimpwanza cha-cha tubakidi / Oh Table Ronde cha-cha ba gagner o ! / Oh Lipanda cha-cha tozuwi ye !”

 

“Nous avons obtenu l’indépendance / Nous voici enfin libres / À la Table Ronde nous avons gagné / Vive l’indépendance que nous avons gagnée”

On en rira… plus tard. Aujourd’hui on râle

AfriqueAlors que j’étais en vacances en Afrique pour y voir mon papounet et sa nouvelle famille (Zaza son épouse, Tètè et Coco), nous sommes allés en Rhodésie – le Zimbabwé d’aujourd’hui. Entreprise aventureuse puisque les routes du Congo (ex belge et pas encore Zaïre) qui s’y rendaient étaient dangereuses. Ainsi que bordées de termitières , jalonnées de trous et … regorgeant de bandits. La Rhodésie couvait alors sa propre révolte, mais l’ambiance y était, en surface, encore sereine.

Papounet avait donc décidé de faire le voyage sans attendre le convoi, qui accompagnait les voyageurs sur la route principale mais n’était pas quotidien, et d’emprunter les petites routes peu fréquentées, et donc peu rentables pour les bandits.

On avait quand même eu du mal à passer la frontière, car du côté « Congo » on avait fouillé la voiture comme si nous étions des traficants notoires, avec des hurlements destinés à nous faire comprendre qu’on était démasqués, et ensuite un des douaniers avait découvert une machette que papounet avait prise, non pas pour attaquer le poste frontière comme dans un fim de Kung Fu mais pour éventuellement élaguer et découper un tronc d’arbre déposé en travers de la route, vieux truc de bandits qui leur donne tout le temps de venir vous dépouiller. Mais notre douanier furieux avait bien compris, lui, que c’était pour tuer les pauvres Congolais (nous avions tout l’air d’une famille de criminels, avec la chaise percée de Coco fixée sur le toit et les couches culottes lançant leurs délicats effluves par cette journée bien chaude…). Tout s’était miraculeusement apaisé à la vue du traditionnel matabish.

Ensuite, du côté rhodésien, ce fut plus paisible mais non sans péripéties, car le douanier était « au café » et on nous avait indiqué où le trouver… C’était bien entendu à plusieurs kilomètres de chemin poudreux sans indications, et le « café » était une case comme les autres, mais de joyeux cris s’en échappaient. Ensuite il avait fallu le reconduire. Et lui donner un matabish, naturellement.

A la nuit tombante, on a crevé un pneu. Nous aussi étions crevés, d’ailleurs…. La route qu’on avait prise, qui allongeait de beaucoup le trajet normal, était une route étroite de terre rouge bordée de savane et hautes termitières. Si fine, la terre, qu’elle s’infiltrait partout dans la voiture et même à l‘intérieur des valises. Nous avions tous une belle couleur de guerriers masaïs, cheveux compris, sauf une fois qu’on enlevait nos lunettes solaires : alors là nous ressemblions à des ratons-laveurs en négatif sépia. Et nous étions malgré tout épuisés suite à la crainte constante d’une attaque, peu probable mais pas tout à fait à exclure.

Et nous voilà, enfin arrivés sur une route enfin macadamisée, en sécurité en Rhodésie mais encore loin de tout, sans une seule lueur civilisée à la ronde, avec un pneu crevé à remplacer dans la nuit. Il fallait vider tout le coffre pour accéder à la roue de secours. Les enfants étaient en mode sirène, affamés, pleurant et perçant la paix nocturne de ouin ouins lancinants. On avait tous faim d’ailleurs. On avait envie d’enlever notre fond de teint masaï… Je ne sais plus pour quelle raison mon papounet avait, en plus, pas mal de difficultés à remplacer la roue.

« Plus tard ce sera une bien bonne à raconter », a-t-il dit, « mais pour le moment ce n’est pas drôle du tout ».

Une voiture avec un jeune couple est passée, un vrai miracle sur cette route déserte, et Zaza, l’épouse de mon père et les deux sirènes on pu ainsi bénéficier d’un lift vers l’hôtel que nous savions se trouver encore loin de là. (Signe de l’entr’aide qui existait alors, ce couple inconnu est revenu nous dire à quel hôtel ils avaient déposé la famille sauvée…). Je suis restée avec papounet, ma seule fonction étant de lui tenir compagnie, un peu inquiète en imaginant la savane autour de nous grouillant de lions que l’odeur de ma laque l’Oréal affamait. Oui, c’était l’époque des cheveux crêpés et immobilisés sous un casque laqué impénétrable par les éléments. Que la poussière avait toutefois pénétrée, il serait temps que je porte plainte…

J’ai repensé bien souvent à cette phrase que je n’ai pas appréciée tout de suite. Bien des mauvais moments – même pires que celui-là – finissent un jour par avoir leur côté comique quand on les raconte.

Sortez du nid et entrez dans le train fantôme

Il arrive que l’on s’étonne que j’aie vécu « autant de choses inhabituelles » – souvent bien amusantes avec le recul – quoique moins agréables sur le moment. Ce n’est pas que j’allais à la recherche d’émotions fortes, ni que j’aie fréquenté ce que la terre offre de plus étrange comme compagnie. Je n’étais pas plus étourdie que d’autres, et ma témérité s’accompagnait toujours de prudence.

Je suis partie vivre en Italie avec un bel éventail d’adresses de gens à contacter de la part de… et de…

Quand j’ai fais mes « adieux » à la Belgique pour le midi de la France, j’avais aussi l’adresse de quelqu’un à qui j’avais écrit des mois avant et par qui j’ai eu un appartement magnifique tout de suite, et un rendez-vous pour un emploi qui devait se créer quelques mois plus tard.

Idem pour les USA, j’y avais un cousin (que j’ai toujours… ).

Mais voilà… quand on quitte le nid et le rayon de pouvoir des relations, de la famille, des connexions acquises, on est en haute mer. Plusieurs fois on m’a dit « allez voir Untel et dites-lui que c’est moi qui vous envoie » pour voir Untel pâlir quand je sortais cette formule magique. C’est machin qui m’envoie. Et que savais-je au fond de machin, qui souvent voulait simplement jouer les importants qui ne me renvoyaient pas bredouille…

Les étudiants qui partent dans une autre ville pour accomplir des études sont immédiatement inclus dans un groupe, celui des autres jeunes étudiants comme eux. Pareil pour ceux qui sont envoyés ailleurs pour leur travail. Le dépaysement existe mais finalement il est très protégé.

Alors que si on part « à l’aventure »… on est livré à son instinct et à celui des autres, ainsi qu’au balancier chance-malchance. Les rencontres avec des prédateurs, méchants ou juste opportunistes. On n’a pas les repères pour comprendre que telle façon de parler, tel vocabulaire par exemple, indiquent un danger ou une mauvaise communication. J’en ai d’ailleurs abusé avec malice : inviter une jeune femme « au restaurant » était, en Italie, une contrepartie élégante à tout autre chose après le dessert. J’ai fait mine de ne rien comprendre, me montrant enjouée pendant le repas et puis offusquée quand le malheureux devait mettre cartes sur table puisque je semblais ne pas comprendre. Ça m’a valu de bien connaître les restaurants de Turin – les bons ! – et de pouvoir conclure que les Italiens savent « perdre » en grands seigneurs. Sans aucune méchanceté.

Mais voilà, en Terra Incognita, on ne sait pas toujours faire la différence entre un comportement normal, bienveillant, charitable, ou de vilain méchant loup. Parce qu’on est tout nouveau sur le terrain, et que les codes ont changé.

Et il faut ajouter à ça le fait que n’étant pas mariée, mon statut de « femme seule nouvellement arrivée dans les parages » ouvrait la voie à bien des badinages. Et s’il y eut des badinages gentils, il y a eu tous les autres, qui souvent encore me font rire et me surprennent. Et si j’étais restée dans mon cercle d’intimes et sous la protection vigilante d’un mari, eh bien il y aurait moins à raconter…

Arles Panorama Pat

C’est ainsi que bien souvent j’ai vécu des situations que je n’aurais même pas imaginées en restant dans le nid. Mais pas seulement négatives. J’ai eu une toute autre approche de la bonté humaine aussi, car la « mauvaiseté » n’est plus vraiment une surprise. Des gens m’ont secourue, aidée, accueillie. Des inconnus qui n’allaient rien y gagner d’autre que ma reconnaissance et le plaisir d’avoir bien agi.

Souvent, lorsque je repense à certains épisodes, je me dis que mon ange gardien a fait son travail avec une louable vigilance, mais aussi que ça m’a donné de quoi assurer que non, le monde n’est pas pourri, la bonté, les sourires généreux, les gens qui donnent de leur temps, ceux qui éprouvent la richesse de donner existent.

Inside of Africa

C’était en 1962. Et le voyage, je l’ai raconté ici. Et cette joyeuse chanson d’Indépendance cha-cha me fait toujours bien mal malgré sa joie dérisoire : tant de morts des deux côtés, et tant de souffrances encore. De mystères, magouilles infâmes cachées, et bon… d’histoire qui devra être ré-écrite quand tous les acteurs en seront morts et qu’on ne craindra plus des coups de latte sur les doigts – ou qu’on les coupe.

Mais pour moi, c’était mon premier grand voyage en avion toute seule comme une grande. J’allais avoir 15 ans mais à cette époque… même si forte de mon premier baiser – d’une chasteté exemplaire – je me prenais pour une vamp prometteuse… je ne dirais pas que j’avais encore la morve au nez, quand même pas, mais ma plus périlleuse aventure alors avait été de prendre le train seule pour aller à Bruxelles où mon père m’attendait sur le quai!

Non, j’avais aussi été, à 12 ans, à La Haye seule, et avais même mangé élégamment (je pense…) au wagon restaurant, un plaisir que je revis volontiers en pensée car alors… on avait des menus, de vrais couverts, un serveur sorti de “Maîtres et valets”, de la vaisselle aux armes de la société des Chemins de fer…. Bref, malgré tout un test pour une fillette de 12 ans que j’ai affronté avec le plus grand sang-froid. Mais j’ai un peu perdu de ma dignité à l’arrivée en gare où l’ami de Lovely Brunette m’attendait pour un séjour d’une semaine à La Haye. Oui, elle m’avait dit “tu descends à La Haye”. OK. Sauf qu’en Hollande, chère Lovely Brunette, on disait Den Haag et que donc je suis restée sagement assise à Den Haag, et heureusement quelqu’un du compartiment a réagi, m’a fait propulser dans le couloir tandis que ma valise passait par la fenêtre.

J’affrontais donc ici ma seconde aventure en voyageuse solitaire. Mon voyage aller, ses aléas et le succès remporté avec mes deux exemplaires de Salut les copains sont relatés dans l’autre article en lien. Je n’étais pas peu fière de ce triomphe.

Puis il y eut le voyage retour. J’étais très mécontente de ma coupe mi-Pétula Clark, mi-caniche, par contre l’expérience coiffeur m’avait plu. C’était en Rhodésie et on m’avait offert une tasse de thé. J’avais trouvé ça très distingué. Par contre, la coiffure, la politesse seule m’avait empêchée d’en pleurer. Mais la seconde épouse de mon père m’avait offert une jupe droite à elle (que j’avais raccourcie en faisant un ourlet avec assez de tissu pour m’y couper un boléro) et avec mon t-shirt salut les copains je me trouvais une allure très moderne, certaine que Claude François m’aurait remarquée dans une foule de fans. Je tenais fièrement sous mon bras une peau de chat sauvage roulée qui depuis a cédé sous l’assaut des mites après des années de séjour au mur de ma chambre. Il y a des mites qui ont de la chance dans le menu…

Embarquement immédiat

J’étais assise pendant un temps auprès d’une jeune fille qui avait vu des mau-maus et me les décrivait en frissonnant, ainsi que des enfants rebelles et drogués qui ne s’arrêtaient de tirer sur les blancs que lorsqu’eux-même étaient abattus, car tant qu’il leur restait un souffle de vie ils sautaient en hurlant et tirant. Moi je l’écoutais comme si ces horreurs étaient mon quotidien et que je savais parfaitement de quoi elle parlait. Ensuite, je ne sais pas pourquoi, elle a changé de place et c’est un garçon de 16 ou 17 ans qui est devenu mon compagnon de route, et je ne sais plus du tout de quoi nous avons parlé. Petite émotion : un des moteurs de l’aile près de laquelle j’étais a pris feu à cause d’un orage gigantesque, et il y eut quelques hurlements et surtout une sensation d’essorage. Je ne sais pas pourquoi je n’ai pas eu peur…

Je sais que j’ai eu beaucoup de chance de découvrir ces lieux à cette époque, et d’avoir aussi fait mes premiers pas dans l’âge tendre des jeunes filles encore fillettes hésitantes dans ces conditions.

A la piscine d'E'ville

A la piscine d’E’ville

Chaque expérience de vie parle un jour ou l’autre, si on l’écoute.

Un voyage vers Terra incognita, sans itinéraire…

On s’aime. On aime. Et voilà qu’on décide qu’on sera compagnons de voyage, pour une longue, longue vie d’amour…

On se mariera (tout de suite, dans deux ans, quand on aura eu une augmentation, quand les cousins d’Argentine reviendront pour qu’ils soient présents…) ou on se mettra simplement en ménage (dès qu’on aura trouvé le quartier et l’appartement idéaux, quand il/elle se sera débarrassé de son chat puisqu’on y est allergique, sitôt qu’on aura fini l’université…). Ensuite on aura des enfants (sans attendre, après deux ou trois ans, quand on gagnera assez, après avoir fait ce trekking en Himalaya…) et on commencera à penser à acheter une maison (quand on aura des arrhes en suffisance, quand la tante Jeanne sera morte et qu’on aura enfin la galette qu’elle nous met sous le nez à chaque visite, quand la commune aura garanti que l’on ne construira pas dans la zone où se trouve la fermette convoitée…) et peut-être encore un ou deux enfants. On aimerait visiter tel ou tel pays, arriver à tel niveau de carrière, ressembler à tel autre successful couple, et que les enfants fassent l’université et des vies sans monotonie à l’étranger. Que l’un se marie à Dubai tous frais payés pour la noce, par exemple, ce serait cool et une preuve de réussite et d’accomplissement.

Départ du bateau ailé - Vladimir Kush

Départ du bateau ailé – Vladimir Kush

Mais sur la nef du Grande Amore, un capitaine invisible dessine avec son sextant une route capricieuse et fréquemment houleuse. Les choses espérées arrivent parfois, mais pas quand on l’aurait voulu. Ou elles sont différentes par un détail… fatal. On ne peut pas avoir d’enfants, ou on a des quadruplés d’un coup. La maison des rêves était aussi celle des rêves d’autres gens qui y vivent maintenant. L’avancement dans la carrière est plutôt un avance et recule perpétuel. Le trekking en Himalaya ne se fera jamais à cause d’une mauvaise chute et tendons déchirés, et d’ailleurs la tante Jeanne vient d’être centenaire et est courtisée avec adresse par une nièce qui vient lui faire la lecture tous les jours. Les enfants, si on en a eu, apportent des cheveux blancs précoces et bien des sujets de discussions amères.

Et la longue vie d’amour se traine. On songe parfois à fuir à bord du canot de sauvetage du Grande Amore. Ou à jeter l’autre par-dessus bord. On ne sait où porter plainte pour cette organisation épouvantable. On avait pourtant si bien projeté les choses.

Qui plus est… l’autre n’est pas ce qu’on avait pensé. L’intimité met sa loupe sur ce qui fait partie de la relation quotidienne. Impatience, limites intellectuelles, tendance au mensonge, infidélité automatique, critique et sarcasmes, manipulations grandes et petites sont là, en technicolor. Ce qui avait tant séduit au début parfois disparaît complètement, soit que ça n’avait été qu’un leurre délibéré pour « ferrer le poisson », soit que ça n’a plus de poids, à juste titre ou pas, en regard de tout le reste. Il arrive que… on ne s’aime plus. On n’a plus d’amitié profonde l’un pour l’autre, plus d’envie de partage en dehors des repas, soucis familiaux et vie sociale. L’impatience, l’excitation, l’attente d’une grande joie sont tenus pour soi. L’autre ne participera pas, on le sait. Et d’ailleurs, cette grande joie serait plus belle vécue en solo. L’autre est bien encore à bord de la nef, mais en train de charger le canot ou désormais enfermé dans la fatalité de la défaite, et le regard loin en arrière qui ne voit plus rien que les débris des projets naufragés…

Puis les autres, ceux qui se sont vraiment aimés et savaient que les déceptions viendraient en leur temps, les vivent à deux, sachant pardonner sans rancœurs et sanctions inutiles. Le voyage continue, et ils en acceptent les escales et les écueils. Ensembles ils colmatent les brèches, attendent le retour du vent ou du beau temps, grelottent ou gisent à l’ombre, usés et attendant de nouvelles forces. Ils se sourient encore même après de sonores disputes, ils rient avec une vraie gaieté après s’être fâchés de tout leur cœur. Ils ne savent où se trouve Terra Incognita, ni la longueur du voyage, mais ils savent qu’ils le feront ensemble jusqu’au bout, parce que c’est à bord du Grande Amore qu’ils se trouvent… et ils ne sont pas à la barre. Ce qui leur laisse le temps de vivre et de regarder le paysage…

Voyage en train

Billet de juin 2013… mais je n’ai pas changé mes louanges!

 

J’aime prendre le train. Et je le prends souvent, pas par choix mais parce que je n’ai pas de voiture. Secrètement je prie pour ne plus jamais en avoir, car je déteste conduire.

 

Mais le train, quel régal. Et, si on a le temps, le train qui ne va pas trop vite, c’est encore mieux. En cette presque fin juin, alors que la nature enfin a compris qu’il fallait se mettre en tenue et température estivales, que le parcours est beau !  J’avais un livre d’Hugo Pratt – Una ballata nel mare salato – dans mon sac, au cas où. Surtout au cas où une dame bavarde aurait eu envie de confier à une inconnue les arcanes de sa vie. J’aurais écouté poliment pendant cinq minutes puis aurais feint d’avoir perdu l’ouïe en m’évadant dans les pages de Mr Pratt et de Corto Maltese qui venait à peine de se trancher au rasoir une ligne de chance dans la paume car il en manquait. Et tout le monde se doit d’en avoir une.

 

Mais le compartiment était presque désert si ce n’est pour la chaleur qui avait décidé ce jour-là qu’en plus d’une ligne de chance tout le monde avait aussi besoin de quelques degrés en trop. Le train avait un air art déco bon marché, avec des miroirs posés de part et d’autre de la porte, de tailles et à hauteurs différentes comme pour une jolie salle de bal. Le contrôleur me demanda joyeusement si j’avais assez chaud et le pauvre, c’était une question généreuse car lui devait supporter son uniforme. Et il le faisait avec beaucoup de bonhomie.

 

Et dehors, des kilomètres de ma terre défilaient dans une explosion végétale et architecturale.

 

De vieilles et robustes fermes flanquées du tas de purin et de pneus de camions. Des coquelicots exubérants. Des clochers de dentelle ou carrés dans le style roman, les tuiles luisant contre le ciel bleu. Des acacias regorgeant de grappes déjà brunies. Une belle construction ancienne dont le toit a de surprenantes tuiles multicolores. Des champs de blé vert. Des routes dont on devine le parcours aux arbres paisibles qui les longent. Un homme qui promène un chien paresseux le long d’un champ labouré. Des dos de maisons modestes et vétustes, aux toits de tuiles courbés, avec des jardinets venant mourir près des rails. Des potagers assurant de bonnes soupes et la conscience qu’on vit encore comme il se doit. Des blocs de paille ficelés sur de l’herbe jaunie. Des buddleias foisonnant de partout. Des bouquets d’arbres majestueux. Des vaches musclées cherchant la fraîcheur dans un reste de boue. Un chat s’étirant sur un mur. Le beau château d’eau de Landen, décoré de gouttes d’eau et de robinets. Des petites gares dont le nom est brouillé par la vitesse du train. Des chevaux à la robe comme un miroir, à la queue agressive envers taons et mouches. Des lotissements encore trop neufs pour être beaux ou laids. Des liserons arborant leurs corolles blanches en étouffant les barrières. Des usines désaffectées. Un homme pansu dans son jardin. Deux femmes sur une petite terrasse, bavardant sans vigueur derrière des pots de basilic. Des châteaux de pierres claires sur des pelouses soignées bordées de buis taillés. Des talus hérissés d’orties et ronciers féroces. De rares bleuets. L’envol de trois faucons qui flottent sur l’air chaud. Et souvent, en surimpression fantomatique, mon visage dans le reflet de la vitre sale.

 

Et puis on arrive à Liège. On voit les collines, les terrils, le dégagement qui s’offre sous le soleil. Des clochers et coupoles, des gratte-ciels, des grues, des drapeaux. Le vent secoue les feuilles aux arbres des squares, avec bienveillance. La fusée de Tintin attend sur le quai. Je suis chez moi. Enfin, presque. J’ai encore 25 minutes de marche. Ou 10 et puis 10 ou 15 de bus. Je choisis donc toujours la marche que je fais sur la piste ravel  – balades pédestres et en vélo – dès que je le peux, longeant la Meuse où les péniches et bateaux mouches se réjouissent du beau temps enfin de retour…

Budleia réduit