Popioules et petchales

Quand j’étais petite, le wallon s’éradiquait avec la précision d’une esthéticienne qui démoustache ses clientes. Un mot wallon et hop, mais qu’est-ce que tu dis là ma petite fille, ne me dis pas que ta maman parle comme ça ? Car je m’étais distinguée dans mon école BCBG en identifiant joyeusement, sur l’image montrant des cénelles, ce sont des petchales !!!! J’étais fière car personne ne bronchait, et moi j’adorais manger des petchales. La maîtresse m’a regardée comme si je venais de lancer une litanie d’obscénités. L’épisode s’est reproduit avec mon exclamation réjouie selon laquelle la photo de têtards représentait des popioules. C’est que Lovely Brunette ne parlait pas le wallon – réservé aux cuisines et à la campagne, aux vieux qui le parlaient encore… – mais adorait insérer ses maigres connaissances ça et là. D’où ces mots que j’ignorais ne pas être français car je ne connaissais que cette version !

Nous avons tous, même dans les familles les plus bourgeoises et amoureuses du bon français, grandi avec les imprécations de « curieux boquet ! » (petit curieux), « espèce de makrale » (sacrée sorcière), « mu p’tit mamé » (mon petit mignon), et, uniquement, pas trop fort quand même, d’enfant à enfant qui avait glané ces mots à la cuisine : clo t’gueuye, ferme ta gueule. Et à la prime adolescence nous avons eu nos binamés et binamées, les bien-aimés et bien-aimées. Poyon et Poyette, poussin et poulette, étaient des mots doux, aussi tendres que mon colo, mon coq – et non pas mon coquelicot comme on me l’avait dit et qu’en toute confiance j’avais indiqué… –  en wallon de Charleroi.

Mon arrière-arrière-grand-père (ou son fils, je m’embrouille) avait comme parrain Corneil Gomzé (1829-1901), un des premiers auteurs et poète en wallon de Verviers, qui lui était apparenté je ne sais plus comment. Notre bon Corneil n’était pas n’importe qui, échangeait de la correspondance avec Victor Hugo et fut un militant démocrate dès 1848. Il est l’auteur de la fameuse barcarolle de Verviers qui proclame – en wallon dans le texte et dans le chant :

Ah por mi djus sos fir/Quand j’sos à l’estrandjîr/D’aveur sutu hossi/En on tro comme à Vervî. (Ah quand à moi je suis si fier, lorsque je suis à l’étranger, d’avoir été bercé (et pas « aussi », merci Nadine-ma-Twin )  dans un trou comme à Verviers).

Le trou, c’est parce que comme on nous l’a toujours rappelé, nous sommes dans « une cuvette », en bord de Vesdre, et quand il fait chaud, il fait chaud, alors que quand il fait froid, eh bien ça caille !

Bref, notre wallon c’est quelque chose. Et imagé. Et je suis certaine que vous apprécierez de savoir ce que sont les ratnémes, (« retenez-moi »), ces olibrius encombrants qui sont les rois des faux départs, je quitte facebook parce que, et parce que… (en général des hordes de gens « jaloux et envieux » les persécutent) et qui finissent par rester car nous sommes nombreux à les retenir.

Ainsi donc le wallon avait fini par devenir une langue oubliée, mais jalousement sauvegardée par les vieux, les originaux, parfois les parents qui ne voulaient pas que les enfants comprennent. On pouvait parler de la nouvelle crapôde (la petite amie) d’untel, ou dire que l’oncle machin était finalement un vieux toursiveux (sournois, embrouilleur). Que le frère d’une telle pouvait se vanter de ses exploits pendant la guerre, tout le monde savait qu’il était parti comme une robette (un lapin). Une langue dont on avait sauvegardé des bribes qui nous servaient pour nous faire sentir « entre nous », quand on se rencontrait entre nous « à l’estrandjïr ». Et je connais des Français joyeusement intoxiqués maintenant, qui se délectent de ce langage survivant malgré les nombreux attentats.

Et c’est donc plus que fir encore que récemment j’ai accompagné deux de nos chanteurs « wallons » (ils chantent aussi en français, et en anglais, ce ne sont ni des troglodytes ni des petits vieux chenus assis sur un muret parlant des belles veillées d’antan…) liégeois (car il y a plusieurs wallons, pour rendre la chose plus mystérieuse encore…) qui enregistraient ce morceau que, parole de Tchantchès et sa crapôde Nanesse n’a rien de l’hymne à une langue défunte (même si le moulin a connu une triste fin, j’en conviens !)…

Le wallon, comme bien des langues assassinées, fait de nouveaux jets sur de jeunes souches. On ne se contente pas de chanter les vieilles ritournelles d’autrefois mais on s’émerveille de sa sonorité sans âge dans des textes à lire ou chanter sur des mélodies porteuses. Tout comme autrefois on aimait les chanteurs anglo-saxons ou italiens sans rien comprendre, parce qu’on aimait la voix et la façon dont musique et mots inconnus se séduisaient l’un l’autre, il n’est pas nécessaire de comprendre le wallon pour sentir que vraiment… s’il a survécu, le wallon, c’est bien qu’il le méritait ! Profitez-en donc !

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Et tchic et tchac…

Et voici que mes souvenirs m’amusent tellement que j’en détache des morceaux pour les inclure dans le présent. Les expressions locales, dont je me suis soigneusement débarrassée en partant étudier à Bruxelles, dès que j’ai compris qu’elles étaient si locales qu’on les comprenait moins que l’anglais ou le flamand. Et qu’on riait, même ! Je me souviens de l’amusement de ma mère lorsque je revenais à la maison pour le week-end avec des nouvelles expressions glanées chez mes compagnes de classe, que je m’empressais d’introduire en les trouvant chic et exotiques, et qu’elle a longtemps gardées dans son rayon « lexique bizarre ».

J’étais sortie le mercredi avec l’une ou l’autre pour acheter des gaités. Je mangeais des boules pendant les cours et avais tout à fait oublié mes « chiques » d’enfance. Je ne disais plus oui mais ouééééééééééé, et mes « r » grattaient comme ils ne l’avaient jamais fait. Travail d’intégration parfaite. Tu sais avait viré au tséééééééééé sans que j’y pense.

J’ai continué mes migrations, et ai de plus en plus perdu de ces petites choses savoureuses d’autrefois qui, lorsque je les retrouvais dans le parler de ma mère ou d’amies, me faisaient sourire, parfois même rire, mais toujours avec tendresse.

Maintenant c’est un pur délice. Surtout avec les anciens verviétois qui ont bougé comme moi, et pensaient avoir oublié. Mots wallons, tournures de phrases teintées de l’allemand, pirouettes impossibles à expliquer constellent nos conversations, les épiçant de ce qui nous unit : la langue de notre enfance. Conclure une énumération par et tchic et tchac l’amène dans le rire, tout comme rappeler telle dame qui ne se lavait pas les cheveux mais…  « la tête », ou telle autre qui avait « mis des nouvelles chaussures dans ses pieds ». Il y avait quelqu’un qu’on appelait dôc hein dôc car il errait dans ses phrases au moyen de donc, hein, donc… Et évoquer le marchand de cliquottes (un monsieur qui passait dans les rues pour récolter les vieux chiffons en hurlant un cliiiiiiiiiiiiiiiiiiiquottes modulé dont j’ai encore la voix nettement imprimée en moi) est aussi troublant que le bruit du train dans la nuit.

Qu’il est donc bon d’appuyer une affirmation en l’appuyant d’un « valet !» exclamatif, ou de réfuter fermement par un mais nenni valet !!!. Taisse-tu oh poh est plus amusant que tais-toi donc…

On s’amuse à évoquer des personnages d’autrefois dont le parler nous échappait : notre jardinier qui s’adressait à moi en me disant m’feye (ma fille) et moi qui demandais à ma mère pourquoi Léon m’appelait « feuille ». La femme de ménage qui me saluait par un « y t’va bien ? » et moi qui demandais « quoi, qu’est-ce qui me va bien ? »

L’humour sous nos cieux gris et balayés a toujours une saveur incomparable : Apollinaire étant parti sans payer sa note à l’hôtel Constant de Stavelot, et y ayant abandonné son coffre avec manuscrits et travail pour voyage léger et rapidement, son nom imprononçable de Kostrowicki devint fort à propos Karouviskoff (« qui a oublié son coffre » en wallon).

Et, amis Français, qu’on se le dise: il fut tant amoureux de notre langue qu’il emporta avec lui un lexique français-wallon, et écrivit ce doux poème-acrostiche en wallon à sa crapaute stavelotaine:

Acrostiche pour la crapaute

 

Ma bien aimée, je vous aime et vous le savez. Marie
A la rose, fleur d’été, vous êtes, ma fleur, semblable.
Embrassez moi ! Donnez moi, Marie, une baise d’amour.
En wallon, bien aimée, en wallon, je vous en prie !…
Il faut toujours me garder dans votre petit cœur ;
Elle est triste la vie, il faut que notre Amour meure ! ”

Alors qu’on a presque tué le wallon à coups de bouches lavées au savon, de coups de règles sur les doigts offerts au sacrifice, d’humiliations, nous découvrons tous qu’il nous en reste assez peut-être pour le sauver. Je ne le comprends pas sauf bien peu de choses. On nous disait que c’était la langue des gens de la campagne, des ignorants. Or mon arrière-grand-mère, jeune fille de la belle société bien nantie d’alors, adorait se réunir avec ses sœurs et chanter « des cramignons liégeois » au piano, en wallon. Et quand son mari connaissait des envolées d’orateur qui la barbaient, elle lui lançait un « bien parlé, Ponce Pilate, t’auras une waffle » (une gaufre).

Le parrain de mon arrière-grand-père était un poète wallon bien connu à Verviers, Corneil Gomzé.