Ferragosto

—    La Madone, nonna, la Madone !

Dans le couloir silencieux, Dona Donatella sourit, les bras chargés d’une pile de linge repassé de frais dont l’odeur emplit généreusement ses narines. Rien de tel que la lessive qui a séché à l’air et au soleil, qui s’est gavée de la vitalité du vent tiède. De l’haleine des anges, disait sa mère. Par la porte mi-close elle aperçoit Solidea appuyée sur le coude dans son lit, le visage encore rouge de fièvre, ses belles lèvres sinueuses de princesse Inca entr’ouvertes. Quel trésor, cette enfant ! Des mèches de cheveux noirs traversent son front humide en un délicat réseau arachnéen. Elle s’approche de sa petite-fille, et pose le linge odorant d’amour et de fraîcheur sur la commode d’acajou sombre dont elle caresse la surface du plat de la main pour en apprécier le toucher lisse. Satisfaite de ce petit plaisir de sensualité ménagère, elle s’assied sur le bord du lit, un haut lit ancien d’acajou lui aussi, avec des montants sculptés qui exhalent la cire.

—    La Madone, amorino, où ça ?

—    À la fenêtre, nonna, la Madone était là, sur le bord de la fenêtre !

—    C’est certainement le petit Jésus qui l’a envoyée pour te guérir bien vite, pour que tu sois tout à fait bien quand tes parents rentreront !

La petite sourit, et ses joues se bombent gaiement sous ses yeux sombres, une fossette se creuse, petit lac de douceur dans ce visage autrement parfait. « Elle était exactement comme tu disais, nonna, c’est comme ça que je l’ai reconnue ! » La grand-mère, qui pour un instant avait laissé errer son regard sur le couvre-lit blanc damassé, déplorant l’usure impitoyable qui en avait abîmé le dessin, dresse l’oreille. Quelque chose de passionné a vibré dans la voix de Solidea, quelque chose qui donne soudain à ses mots l’accent de la réalité.

 

Dona Donatella est très pieuse. Son long veuvage, elle ne l’a supporté qu’avec l’aide de son chapelet, le carême qu’elle pratique presque de façon fanatique lui dit Etta, sa fille, son scapulaire et sa collection de saintes reliques. C’est du paganisme, mamma, insiste Etta, élevant ses beaux bras potelés en signe d’agacement et agitant les mains comme des oiseaux. Et pourtant, c’est bien parce que sa fille a épousé un divorcé qu’elle-même, Dona Donatella, se rend chaque semaine à San Domenico pour réciter un rosaire à son intention. Et à celle de l’autre famille, celle qui a vu partir leur protecteur vers une autre femme qu’ils ne verront jamais que comme une briseuse de ménage. Ah, la faiblesse des hommes, on ne priera jamais assez pour en protéger le monde… Et lorsque les prières s’élèvent de sa foi ardente, libérées par chacun des grains d’ivoire au bout de ses doigts, elle prend bien soin de prononcer muettement chaque mot de ses Ave Maria et Pater Noster, sans hâte, les accompagnant de sincérité.

 

Que la vierge ait, peut-être, visité sa maison le jour avant Sa grande fête de l’Assomption n’est au fond pas si … Elle saisit le poignet de la petite, le caresse avec une soudaine dévotion avide, la gorge gonflée d’espoir. « Elle était comment, alors ? »

—    Bellissima ! Elle était jeune, avec de belles joues encore rondes comme tu dis toujours qu’on a dans sa première beauté. Sa longue robe bleue bougeait dans l’air, et sa tête avait plein de petites étoiles autour…

—    Dieu du ciel ! Dieu du ciel ! Et… et qu’est-ce qu’elle a fait ?

—    Elle parlait, mais je ne comprenais pas bien…

—    Oh non ! Amorino ! Essaye de penser… Tiens, prends un verre d’eau, et concentre-toi !

Empressée, elle verse de l’eau de la carafe de céramique décorée de phénix, gazelles et lions anciens s’égayant dans une nature luxuriante, et soutient la tête de l’enfant. À peine cinq ans, et si pieuse déjà : hier soir elles ont regardé toute sa collection de reliques, pour la plupart de minuscules morceaux de tissus ayant touché des ossements de Saints, mais il y a aussi de petits bouts de cheveux, et un éclat de la Très Sainte Croix de Notre Seigneur. Et le joli tableau représentant le voile de Sainte Véronique, dont l’histoire lui a tellement plu qu’elle a demandé si, pour sa communion, elles iraient voir le Saint Suaire à Turin … La petite boit avec avidité, levant les yeux vers elle, les cils touchant presque l’arc audacieux des sourcils. « Elle ne parlait pas bien l’italien… »

—    Comment ça ?

Elle ne comprend pas. La vierge qui ne parlerait pas l’italien, avec le Pape à Rome, le Vatican… ? Et puis soudain, rassurante, la vérité lui arrive : Marie était juive, pas Italienne, c’est tout à fait normal ! « Mais Elle t’a bien dit quelque chose, oui ? »

—    Elle voulait savoir si j’étais toute seule … sola ? sola ? elle demandait … J’ai dit non, nonna est dans la cuisine. Elle a écouté un peu, tu sais, et alors tu as ouvert l’armoire où tu ranges le fer à repasser, celle qui grince un peu. Elle a souri et fait aaaaaaaaah ! Et elle est partie en me faisant au revoir…

Solidea a imité un air satisfait, l’accompagnant d’un sourire qui n’est pas le sien, mais imite celui qu’elle a vu, un sourire grave et contenu. Et elle agite la main d’un geste divin, décide sa grand-mère. Bien sûr ! Dona Donatella est soulagée ! Jamais elle ne laisserait l’enfant seule, jamais ! Et la Madone l’a bien constaté ! Etta lui a demandé de la garder pendant le congé de Ferragosto parce que l’emmener à Ostie avec cette fin de bronchite n’était pas raisonnable, mais on ne pouvait priver les garçons de plage, n’est-ce pas ? Et Augusto se faisait une telle joie de retrouver toute sa famille dans la villa des parents. Autant d’agitation serait néfaste pour Solidea qui avait encore besoin de repos. Oh ! Avec quel plaisir Dona Donatella avait-elle accepté ! Il existait, elle le savait, une complicité merveilleuse entre elles-deux, et avec quel bonheur s’endormait-elle le soir en imaginant sa Solidea chérie dans le grand lit d’acajou, abandonnée à un sommeil sans menace. Parfois même, incapable de s’assoupir tant la joie la tenaillait, elle ne pouvait se retenir d’entrer dans sa chambre sur la pointe des pieds et de regarder le tendre va-et-vient de la respiration de la petite dont la silhouette était traversée d’un étroit rayon de lune blanc comme la vérité même.

 

Elle reviendra certainement demain, décide-t-elle, le jour de Sa fête, l’Assomption, quand les anges du ciel sont venus L’emporter vers Son fils Notre Seigneur. Oh santo cielo ! Il faut L’accueillir, Lui montrer toute la dévotion que j’ai pour Elle et Son fils glorieux… Oh, Solidea, sois bénie ! Que dis-je ? Tu es bénie, bambina mia ! Elle embrasse le front de la petite, repoussant les cheveux moites sur les tempes. Peut-être sera-t-elle la première Sainte Solidea du calendrier, peut-être la Madone lui donnera-t-elle un message de grande importance demain, un message pour aider le monde… C’est qu’un peu d’aide ou un bon message, ne seraient pas de trop, il suffit de regarder la télévision pour se dire qu’on n’en peut plus d’attendre un nouveau signe d’espoir. Son cœur galope, ses pensées courent comme un train. Un moment d’angoisse fait s’arrêter le tout : et si Elle demande la construction d’une église, devra-t-elle y investir ses épargnes ? Sera-t-elle encore en mesure de laisser quelque chose à Etta ? Le mobilier, peut-être ? Ou devra-t-elle également le vendre ? Aussi rapide que l’agitation l’a gagnée, le soulagement l’apaise : mais non, ce sera la charité publique, la ville, le monde catholique dans son entièreté, le Vatican peut-être…

 

Le reste de l’après-midi et le début de soirée voient Dona Donatella s’affairer pour transformer la chambre de la fillette en autel digne de sa divine visiteuse. Sur la table de toilette qui se trouve directement sous la fenêtre, elle a mis un napperon de lin qui lui vient de sa grand-mère et qu’elle ne sort de ses papiers de soie que pour le laver à la main une fois par an. Des chandeliers d’argent massif et une coupe de porcelaine dorée à l’or fin. Celle que sa belle-mère avait consenti à lui donner après bien des regards admiratifs. Une statuette de la vierge de l’Assomption, les pieds sur la lune, une couronne de douze étoiles d’or véritable sur la tête. Très fière du résultat, elle décide qu’elle remplira la coupe de fruits frais le lendemain, mais qu’il sera plus prudent de ne pas allumer les bougies qui pourraient enflammer les rideaux de voile si le vent s’en mêle. Elle regarde l’enfant avec un respect tout neuf nimbant la fierté qu’elle a toujours eue à l’idée que ses gènes animaient dans cette vie gracieuse, et qu’un lien spécial les unissait. « Bonne nuit, amorino, je suis certaine que ta fièvre va tomber cette nuit par la volonté de la Madone, et que demain sera un très grand jour ! » Mais la petite est épuisée par l’agitation de sa grand-mère, et c’est déjà flottant dans l’oubli de la nuit qu’elle esquisse encore un sourire inconscient. Au-dehors, une nuit extraordinairement calme pour Rome ouate l’appartement de son silence étoilé.

 

Le lendemain, Dona Donatella a garni la coupe de pèches fraîches, de figues rebondies, et d’un gros ananas dont le parfum ondoie dans la pièce. Hardiment, elle s’est décidée à souligner l’élégance de l’ensemble par un long sautoir de jais et perles fines qui court dans les fruits et luit doucement au soleil filtré par les voiles. Elle n’arrive à rien faire, cherchant sans cesse des prétextes pour passer devant la chambre du miracle, mais ne voit que la petite, tranquillement endormie ou regardant son livre d’images, ou encore jouant avec une vieille Barbie d’Etta tout en marmonnant gaiement.

 

À onze heures, elle allume la télévision pour y suivre la messe de l’Assomption en direct. Elle y assiste tous les ans, mais cette année, elle ne peut laisser sa petite-fille seule, et après avoir vérifié qu’elle est assoupie et que sa peau est plus fraîche elle s’installe. Heureusement qu’Etta n’est pas là pour lui demander, une fois de plus, si elle est sourde. Elle aime mettre le son bien fort, où est le plaisir de tendre l’oreille ? Les pieds sur un tabouret, son missel sur les genoux, elle chante avec un élan de jeune fille en même temps que les chœurs, célébrant sans retenue Celle qui a béni sa maison de Sa grâce. « Nonna, nonna ! » Solidea lui tapote l’épaule, le doigt sur les lèvres. Un petit sourire excité transmet son émotion à Dona Donatella qui retient son souffle et, coupant le son du téléviseur, chuchote « Elle est venue ? »  Acquiesçant de la tête, les lèvres serrées pour contenir son excitation, la petite murmure « Elle est là, viens voir ! » Dona Donatella renverse presque son fauteuil en se levant, et une main sur le cœur l’autre enserrant celle de sa petite-fille, elle trottine vers la chambre visitée par la grâce.

 

« Madonna Santissima !!! » …

 

L’autel est vide de toutes ses décorations, il ne reste que les fruits, ainsi que les bougies délogées des chandeliers, cassées. Animés par un petit souffle de brise, les rideaux se gonflent, indifférents au drame de Dona Donatella.

 

Dans la cour intérieure baignée de soleil et de silence, Zinaida Fehmiu et sa sœur Lena courent vers la rue, leur trésor enfoncé dans la taie d’oreiller brodée de Solidea. La longue robe bleue de Zinaida danse autour de ses petites jambes brunes, et le foulard rebrodé d’étoiles dorées a glissé de ses longs cheveux teints au henné. Lena rit. Ferragosto, quel jour de fête !

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6 réflexions sur “Ferragosto

  1. ARMELLE B. dit :

    Que c’est bien raconté !

  2. que c’est joliment raconte,on vit tout ce qui se passe ou le fait que je suis dans un pays similaire ,je sens la chaleur et j’attends que les rideaux volent pour sentir cette brise d’ete tant souhateei

  3. Angedra dit :

    Quel beau récit, si bien raconté ! On est en attente du dénouement ne voyant pas comment cela peut se terminer… et puis un sourire vient nous chatouiller les lèvres lorsque le « miracle » se dévoile devant les voiles légers de la fenêtre de l’enfant !

    • Edmée dit :

      Merci… J’ai tenu à mettre en scène la beauté d’un appartement, l’amour d’une grand-mère pour sa petite-fille, la foi et la candeur, et aussi deux petites voleuses que je n’ai pas voulu rendre antipathiques…

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