Les toilettes étaient au premier étage

Adèle murmura discrètement, mais sur un ton assuré à sa belle-sœur de ne pas s’inquiéter, qu’elle allait simplement à la toilette où elle entendait, pour faire bonne mesure, se refaire une beauté. Son brushing était pourtant encore impeccable, rendu inaltérable par une entière bombonne d’Elnett Ciment, et son maquillage était parfaitement à sa place : pas de rimmel sur les joues, pas de fard à paupières s’égaillant dans les pattes d’oies, le rouge à joue bien en place ainsi que celui des lèvres qui leur donnait un aspect plastifié et pulpeux.
Sa  place resta pourtant longuement vide, d’une vacuité qui parlait d’une voix forte … mais que fiche Adèle aussi longtemps à la toilette du premier ? La belle-sœur tendait un peu l’oreille, guettant le bruit d’une chute, d’un gémissement de douleur, de tout signe de malaise, mais rien…  On était passés des hors d’œuvre au potage, puis l’entremet avait suivi, et on en était à la fin du rôti de porcelet malgache aux oranges amères dans son jus de sirop de Liège et pekêt… elle ratait tout… elle serait affamée… L’apéritif devait lui être resté en travers. Une grande nouveauté très à la mode dans ce coin du monde leur avait-on dit : quand certains invités avaient froncé les lèvres en protestant que ça goûtait le goudron et qu’ils pensaient boire un tronçon d’autoroute fondue, les jeunes mariés, du haut de leur condition de jeunes dans le vent, avaient ri et déclaré « ben… c’est ça ou de l’eau, nananère ! ».

 
C’est alors qu’Adèle fit son retour que l’on pourrait qualifier de triomphal, remarqué avec un étonnement qui, pendant quelques minutes, laissa les fourchette en suspens entre bouches et assiettes. Droite et le regard un peu distant, un sourire de bon ton sur les lèvres, elle s’arrêta un court instant à la porte d’entrée, parcourant du regard – le sourcil levé avec un peu de hauteur – les mangeurs et ripailleurs autour de la table, semblant les rassurer de son attitude souveraine « continuez votre repas, braves gens, je suis là ! ».
Son visage était barbouillé de rouge baiser et de blush, lui donnant le teint de la mère Denis en pleine crise de rubéole. Ses yeux avaient désormais l’aspect de ceux d’un raton-laveur, envahis de rimmel et khôl. La coiffure d’Einstein – cheveux séchés au pétard – était désormais la sienne et Elnett Ciment s’y était plié. Son cou, rougi par endroit, était tacheté de suçons aussi nets que les coups sur une banane trop mûre. Alors qu’elle regagnait la table d’un pas raide et solennel en chantonnant l’ââââmour est un bouquet de violêêêêttes sotto voce, tout le monde put voir que l’arrière de sa robe était enfoncé dans le haut de son collant, remis par ailleurs d’une façon si hâtive qu’il tire-bouchonnait aux chevilles. Elle considéra que le silence assourdissant qui l’accueillait était une forme de soulagement et respect à sa position de mère de la mariée, et s’assit avec un petit sourire satisfait, jeta un regard sur les assiettes de ses voisins de table et s’exclama avec entrain « Mmmmmh ! J’ai de l’appétit tout d’un coup ! Ne vous privez pas de terminer votre assiette pour moi ! »

 
Alors qu’elle parcourait la table des yeux elle s’étonna de croiser le regard chargé de haine d’une femme qu’elle jugea d’ailleurs vulgaire à l’autre bout – cette robe rouge était d’un commun ! et des faux-cils à son âge, c’était d’un ridicule ! – et vit que la place en face d’elle était vide. « Normal… les gens la fuient » pensa-t-elle, le sang courant encore gaiement dans ses veines réchauffées, et elle se mit à découper sa tranche de porcelet malgache.
C’est au deuxième entremet qu’  « il » réapparut lui aussi. La calvitie qu’il cherchait habituellement à couvrir d’une mèche laquée était aussi luisante que désolante, quant à la mèche laquée elle pendait sur son épaule gauche comme un scalp. Sa bouche – entr’ouverte, lui donnant l’expression hagarde – était traversée d’un trait imprécis de rouge. La chemise déboutonnée et dont les pans recouvraient le pantalon révélait un torse si griffé qu’on aurait pu penser qu’il venait de combattre un grizzly. Du sang traversait le tissu – « une pauvre imitation de soie made in Kurdistan » se rappela Adèle, continuant de dévorer avec l’appétit de la vie. Sa braguette béait et chaque pas hésitant laissait voir un éclair de caleçon au motif léopard. Il avait oublié ses chaussures au premier et un orteil sortait avec insolence de la chaussette rouge en nylon. Il se dirigea en tanguant sur le parquet jusqu’à la place vide en face de la femme au regard de Méduse et s’assit sans un mot. « Ah, j’y suis ! » pensa Adèle… « les chaussettes rouges sont assorties à la robe de madame qui, je parie, a un soutien-gorge à taches de léopard… » et elle eut un petit rire entre elle et elle parfaitement méprisant.

 
Méduse sembla se gonfler. Des étincelles sortirent de ses yeux avec un crépitement de court-circuit. Les veines de son cou se tortillèrent comme un nid de serpents et de fait, ils sifflèrent tous en chœur dès qu’elle ouvrit la bouche – bouh ! dentier mutuelle ! diagnostiqua immédiatement Adèle – et lança à son mari encore vacillant : « Et d’où viens-tu comme ça, mon chériiiiiiii ? » Ses ongles écarlates, qui trouaient presque la nappe de leurs petits coups secs, avaient bien l’air de grandir à vue d’œil. Et alors lui se leva, prit le contrôle de la houle qui secouait encore ses sens, l’air impérial et courroucé. Il se pencha en avant et, visant avec précision, asséna un coup de poing sur le nez de Méduse en scandant : « Je t’ai bien dit de ne pas te mêler de mes affaires ! ». Puis, avec un sourire content de soi à l’assemblée, il se rassit et se mit à manger.

 
L’incident était clos. La fête pouvait reprendre son cours.

6 réflexions sur “Les toilettes étaient au premier étage

  1. Angedra dit :

    Surprenante histoire d’un repas familiale !!!
    Toujours aussi bien contée et agréable à lire, avec autant de plaisir et de sourire. Un bel appétit que voilà !

  2. Edmée dit :

    😀 … Figure-toi qu’Adèle est une amie – qui n’a absolument pas fait « tout ça » mais s’est rendue à un mariage et en riant je lui disais « et tu imagines, si… et si… » et ça nous faisait tant rire que j’ai pondu ce petit texte délirant…

  3. claudecolson dit :

    Hé hé, voilà qui – je ne sais pourquoi – me fait penser à Maupassant.

  4. claudecolson dit :

    Ça ne m’étonne pas trop. J’aime beaucoup ton style.

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