Les mensonges d’une gentille Pinocchia


Les enfants « mentent ». Enfin… sous le mot mensonge on peut regrouper bien des choses : imagination, appel à l’aide, besoin d’épater, peur de la punition, sens aigu de la manipulation, mythomanie simple…

Petite j’ai dit deux gros mensonges, sachant tout à fait qu’ils en étaient, et mon but était ce qu’on peut appeler… une bonne intention. De celles qui font de jolis carrelages en enfer.

Mensonge un : en vacances en Suisse avec mes parents. Ce ne sont pas de vraies « vacances », et sans qu’on nous l’ait spécifié, à mon frère et moi, nous nous en rendons compte et sommes insupportables. Il y a du divorce dans l’air et des « Mais Bébé tu sais bien qu’on ne s’entend pas, tu dois comprendre » et « Oui mais poulet, ne pouvons-nous faire un autre essai ? ». Bébé pleure, se fâche pour un rien, reproche tout ce qui est reprochable à mon père (Poulet), notamment d’avoir, lors de la dernière promenade, fait verser le chariot rouge acheté sur place dans lequel il nous tirait derrière lui. Aux cris de ma mère nous avons joint des pleurs pathétiques et exagérés, car notre « chute » était de 30 cm au plus, mais entre ces deux adultes qui se mordaient le nez, nos hurlements semblaient de circonstances.

Bref, les choses ne vont pas. Les vacances ne sont pas marrantes, malgré les efforts de Bébé et Poulet pour nous distraire.

Et je souffre de la souffrance de ma mère. Un soir qu’ils se disputent encore (sans éclats, ils « discutent » en état de dispute) elle se lève, sanglotant, et part s’enfermer dans leur chambre à coucher. Je suis perplexe. Mon père me voit et me dit « tu peux aller près d’elle si tu veux ». Il sait qu’elle a besoin d’être consolée et ce n’est pas lui qui possède les arcanes de cette entreprise. Je vais donc chez ma Lovely Brunette et elle me prend dans ses bras, elle pleure et pleure, me rassure : ça va aller. Et moi, je ne trouve rien de mieux que de lui dire « j’ai dit à papa que je venais te consoler et il a fait… oh fais comme tu veux », et je mime un air excédé et très je m’en fiche. Je savais que je mentais. Et on pourrait croire que je voulais accabler mon père, en « dire du mal ». Eh bien non, pas du tout. Par ce mensonge bien maladroit (qui m’a valu une rangée de carrelages en enfer …) mon message était : je suis de ton côté, je veux te consoler, j’y tiens beaucoup.

PinocchioJe ne voulais pas faire descendre mon père – que j’adorais aussi ! – dans le hit-parade de son cœur, mais y monter, moi, tout simplement.

Evidemment… j’ai reçu un savon tout mérité et je me souviens de combien j’étais frustrée, alors, de ne pas avoir les mots pour expliquer la raison de ce mensonge. Je la connaissais pas étais trop jeune pour la mettre en phrases qui aient un sens…

Mensonge deux : Chaque matin à l’école (celle dont le souvenir me donne des boutons) on fait nos prières routinières (Notre père et Ave…) et puis la chère sœur demande qui a une intention spéciale. On prie donc en extra pour le grand-père de Francine qui est malade, pour la maman de Chantal qui a une jambe cassée, pour le grand-frère de Donatienne qui part en Allemagne à l’armée.

Chez moi, tout le monde va bien, personne ne va à l’armée, bref, on ne prie jamais pour chez moi. Et j’aimerais que l’on prie pour mon papa qui est parti au Congo belge et que je ne vois jamais. Mais on ne prie pas pour des gens qui vont bien et sont juste partis pour travailler.

Astucieuse malgré tout – et hop, truelle en main on prépare la seconde rangée de carrelages… – je demande que toute la classe prie avec ferveur pour mon papa qui a été mordu par un serpent ! Ooooooh mon Dieu s’exclame la chère sœur, comment est-ce arrivé ? Heuuuuuuuh, je réfléchis à toute allure, n’ayant pas prévu cette question, et voilà donc que mon papa a ouvert le coffre de sa voiture pour prendre je ne sais plus quoi, et… surpriiiiiiiiiiiiiise ! Un vilain serpent en a jailli et l’a « mordu » au visage. On a prié en choeur, on m’a plainte, j’ai eu mon moment triomphal, jusqu’au moment où la chère sœur a demandé à ma mère comment allait monsieur…

Je me suis méritée une réputation de menteuse, il ne fallait rien croire de ce que je disais… bref cet innocent besoin d’entendre toute la classe prier pour mon père que j’aimais n’a pas été compris et je suis sans doute à féliciter du fait que la lapidation n’existait plus… Mais j’ai sans doute frôlé l’excommunication…

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On croit que les enfants….

On assume beaucoup de choses au sujet des enfants. Et souvent on se plante. Mais on se plante sur une multitude d’autres sujets confiés aux errances de statistiques, experts, « scientifiques » (de Harvard ou de Cambridge University fait encore plus sérieux), rapports (Kinsey pour n’en citer qu’un…) et délires de psys. Mille et un billets à venir si on explore cette liste…

Mais en ce qui concerne les enfants, j’ai vécu deux situations qui, selon les meilleures statistiques et divagations en cours, auraient dû m’assurer des insomnies jusqu’à la mort, accompagnées de névralgies et d’une addiction au choix, mais certainement spectaculaire.

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Mes parents ont divorcé à une époque où le divorce était réservé à Hollywood, et en conséquence j’ai été rejetée par mon école et mes compagnes de classe.

Or, s’il est vrai que je me souviens du divorce de mes parents et surtout du désespoir de ma mère, et d’une période trouble juste avant la décision, je ne peux pas dire que personnellement j’étais affectée. En tout cas pas en pleurs. Bon, il faut admettre que mon père avait depuis longtemps de longues absences, et j’étais plus habituée à la vie sans lui qu’avec lui, et ça a dû jouer. Mais j’ai bien compris que « papa aimait une autre femme et allait quitter mammy ». J’ai réalisé assez vite que ça imposait des changements dans notre quotidien : ma mère triste et irritée, et mon père qui désormais n’allait pas revenir pour de vrai et faisait sa vie ailleurs. Bientôt même un petit frère. Je me suis tout simplement détachée de ce que je ne pouvais retenir, après d’ailleurs avoir tenté de le retenir pour faire plaisir aux grandes personnes qui me le demandaient :

Lovely Brunette m’a envoyée en messagère, un jour que mon père était grippé au lit, pour lui demander de ne pas épouser l’autre dame, et il m’a expliqué qu’il ne pouvait me faire ce plaisir. Et à l’école les sœurs, affolées par l’odeur du péché et de la fornication, m’ont encouragée à prier comme un moulin à prières pour tout arranger. J’en ai eu marre de prier, et ne voyais pas bien pourquoi Dieu me ferait plaisir à moi et pas à mon père par exemple.

On dira que ça a affecté mon idée du mariage, de l’attachement, de la famille par la suite. Certainement. Mais je n’y aurais pas échappé non plus si mes parents étaient restés ensemble, déçus de leurs vies et renoncements, malheureux et distants. On n’échappe pas aux leçons de la vie, les bonnes et les mauvaises. Il faut admettre qu’on n’a jamais un jeu de carte avec uniquement des donnes gagnantes. Personne absolument personne, ne naît dans le décor idéal. Et en général… on s’y fait !

Et donc en même temps, les chères sœurs qui savaient si bien parler de charité chrétienne n’avaient aucune idée qu’elle aurait dû s’appliquer à tous, cette charité, et de petite fille comme les autres je suis devenue petite fille à tenir à l’écart mais à garder en classe par amour du Christ qui nous le rendra au paradis. J’espère qu’il leur aura donné une volée de baffes en tout cas…

Les fillettes qui jouaient avec moi – mes petites amies – n’ont plus pu le faire : les parents avaient peur de la contamination. Et je n’ai plus eu d’amies. Ni même d’amie, dans cette école. Et si j’ai accusé le choc par des comportements bizarres pendant un moment… j’ai aussi géré la nouvelle configuration de ma vie. Alors que d’élève brillante je dégringolais au statut de cancre en quelques mois, isolée, au fond de la classe… (près du radiateur, lalalère) j’ai simplement découvert que ce qu’on est aujourd’hui on ne le sera peut-être plus demain (et déjà Lovely Brunette m’avait mise au parfum avec la ruine de ses parents). Je n’avais que 10 ans.

Je n’ai pas trouvé ça injuste. Ce fut difficile mais supportable. Ce fut surtout, à long terme, un atout indéniable.

Et je dors comme un loir, sans aucun médicament ni tisane ni berceuse. Depuis toujours !

Soeurs

Ma sœur. Elle est ma demi-sœur, mais je n’ai jamais pensé à elle comme étant la moitié de quoi que ce soit. Sa mère est la seconde épouse de mon père. Elle est née en Afrique. « Ai plaisir d’annoncer naissance petite sœur », c’était le texte du télégramme reçu alors à la maison, et adressé à mon nom. Et je n’ai rien ressenti du tout, sinon de la consternation. C’était trop loin, trop abstrait. Je savais que j’allais devoir le dire à ma mère, et qu’elle en serait si perturbée que mes jours prochains en seraient affectés. Car alors, chaque lueur de joie qui s’allumait dans la vie de mon père en éteignait une dans la sienne.

Un an plus tard, j’allais en Afrique, et rencontrai, pour la première fois, mon tout petit demi-frère né trois ans plus tôt, et la encore plus petite demi-sœur qui se traînait à 4 pattes et dandinait un derrière à la Donald Duck. J’avais quatorze ans…

Je les ai revus de temps à autre, quand ils rentraient pour les vacances d’été en Belgique. Un encore plus petit demi-frère avait suivi. Mon père louait des maisons en Ardennes pour leurs retours, et puis en acheta une. Ils grandissaient tout à fait autrement que nous. Nés sous un ciel plus bleu et plus grand, avec d’autres règles, d’autres jeux, d’autres complicités, d’autres critères sociaux. Ils imitaient les Japonais qui étaient en classe avec eux, nous racontaient qu’ils aimaient tirer les serpents blancs hors de leurs trous, n’allaient pas à l’école catholique.

L’aîné singeait l’accent des Sud Africains, car ils s’étaient réfugiés à Durban lors des massacres de l’indépendance. SaudAAAAfrica, SaudAAAAfrica clamait-il avec conviction. Mon frère et moi, élevés dans une discipline presque spartiate faisions nos lits et savions que l’ordre était sacré et l’exactitude la politesse des rois. Rien de tel chez les petits demis, qui avaient un joyeux désordre déroutant. Et une insouciance heureuse. Alors qu’on les cherchait en vain depuis une heure, ils sont un jour arrivés en courant, et à la demande un peu inquiète de leur mère, ma sœur a répondu, à bout de souffle et l’air ravi « On était au café ! ».

Oui, le café du village, où ils avaient joué au baby-foot, et où son aîné vendait des alevins aux pêcheurs. Mon père avait adouci ses manières parentales, et il était moins sévère avec eux qu’il ne l’avait été avec nous. L’âge, le pays, et une seconde épouse plus déterminée à laisser ses enfants profiter de leur jeunesse avaient fait leur travail.

En pleine époque hippie, ma soeur me faisait des compliments étranges : c’est parce que tu te maquilles beaucoup que tu es si belle… (oh oui, ces yeux de biche que je peignais avec soin … quelle idée de me compliquer la vie et le visage avec ça…). En vacances avec eux, mon fiancé d’alors les aurait tous enchaînés au premier arbre venu, car ils semaient sur notre passage des dessins avec texte explicatif : Le zizi et le panpan d’untel (lui), le zizi et le panpan d’unetelle (moi). Peu sûr de lui et sensible aux moqueries, il les voyait mûrs pour la maison de correction et en profitait pour me rappeler que ma famille, vraiment… les mœurs y étaient franchement débridées.

Surtout lorsqu’ils ouvraient la porte de la salle de bain quand il était tout nu, pour s’enfuir dans un crescendo de rires et une galopade dans les escaliers gémissants. Je les aimais tous, mais nous ne nous voyions pas assez souvent, et je restais toujours un peu déconcertée à chaque nouvelle rencontre.

Et puis elle a eu 15 ans, et moi 28. Je suis rentrée en Belgique pour un mariage et ai logé chez eux, qui alors avaient définitivement quitté l’Afrique. On nous a mises dans la même chambre. Et mon père a dû venir nous gronder car nous ne cessions de parler. Elle surtout. « Tu connais cette chanson-là : mon cul, c’est pas les miches à Bardot… ? » « Noooon… » « Oh, c’est génial, écoute : mon cul, c’est pas les miches à Bardot, mon cul, il est bien plus rigolo, mon cul… » Boum boum boum au mur, mon père avait sommeil, et aucune envie d’une berceuse sur le popotin. « Bon, » reprenait ma sœur en chuchotant, je vais la chanter plus bas, écoute : Mon cul, c’est pas – tu entends comme ça ? – c’est pas les miches à Bardot … ».

On est devenues amies, et complices. On se parlait partout, on se promenait pour pouvoir parler. On s’isolait dans le jardin, pour parler, parler, parler. Je vivais un grand amour à l’époque, grand amour qui horrifiait mon père, et elle et moi on en parlait. Elle avait du bon sens, mêlé à son ingénuité de très jeune fille. Qu’elle n’a pas tout à fait perdue ! Elle avait une autre structure que moi, une autre sorte de solidité. On échangeait nos forces, nos expériences. Elle était plus indépendante que moi de ce que pensaient ses parents. Moi, chaque altercation avec ma mère était vécue comme une trahison, et j’y répugnais. Je ne les ai pas évitées pour autant, mais je n’étais au fond pas certaine qu’en m’opposant à elle, j’étais vraiment d’un avis contraire, ou je voulais simplement me libérer d’elle en faisant mal. Ma sœur avait plus de liberté dans ses différences, et les affirmait avec calme et certitude.

Elle est sportive, alors que je déteste tout ce qui me demande de courir ou sauter. Elle est filiforme, j’ai la robustesse de ma mère. Elle est distraite et égare beaucoup, je suis un fichier de classement mental. Et j’ai avalé un réveil comme le crocodile de Peter Pan, car l’exactitude reste, pour moi, la politesse des rois ainsi que la mienne. Elle est née affectueuse comme moi, mais je le suis redevenue alors qu’elle n’a jamais cessé de l’être. Elle et moi sommes d’excellentes organisatrices et complétons nos idées. Nous nous échangeons des vêtements. En Afrique du sud elle m’a prêté un maillot. J’ai protesté – j’avais 10 kgs de plus qu’aujourd’hui ! – que jamais je n’entrerai dedans, et elle, terre à terre, m’a dit mais si, je le mettais quand j’étais enceinte…

Nous nous parlons sur skype une fois tous les dix jours environ, de longues conversations qui vont dans toutes les directions. On adore passer du temps ensemble, faire des promenades avant que les autres ne soient levés, et on a des fous-rires complices. Nous avons passé à New York une après-midi d’hilarité parce que dans un fast food italien, elle a généreusement recouvert nos pâtes d’ail en poudre en pensant qu’il s’agissait de fromage râpé. La tête d’un vendeur de cartes postales et T-shirts, agressé par nos haleines corsées, nous a remplies d’une joie d’adolescentes pour des heures. Nous avons aussi pleuré de concert alors que je lui racontais un film à peine vu, Xiu Xiu, the Girl Sent Down. Les larmes nous tombaient dans le cou alors que je lui disais et alors, tu comprends, il l’aime mais il sait qu’elle ne le remarque même pas, et quand il lui obéit, c’est le plus grand acte d’amour que …

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Sur les larmes noires qui baignent les drames familiaux, il y a des nénuphars blancs irisés de lumière. Elle en est un. J’aime beaucoup mes trois petits demis, avec lesquels je me sens aussi unie que si l’enfance nous avait tous connus ensemble. Mais c’est à elle que je dois le plus sans doute, parce que, en femmes, nous avons déniché patiemment toutes les épines que le divorce de mes parents a enfoncées ça et là, et les avons arrachées de notre mieux.

Ceci est un hommage à ma petite sœur, qui est jolie au dehors et belle au-dedans. Ceci est un hommage aux joies de la famille, du pardon, de la patience, de l’écoute. Zaza, Tètè, Coco, Fred, quel bonheur que de vous avoir dans ma vie !