A perdre haleine…

new-york-2000Cette photo semble toute simple, non ? Deux sœurs, souriantes, au petit zoo de Central Park, New York. C’était je crois en 2003 ou 2004…

Mais du haut de ces sourires, 40 gousses d’ail vous contemplent.

Les deux sœurs prennent le bus, Bloomfield New-Jersey direction Port Authority New York. 35 minutes à peine. Il fait beau et chaud, comme on peut le constater. Et quand c’est chaud, là-bas, c’est trèèèèèèèèèès chaud et moite. Nous n’avons pas de but précis, juste être ensemble et nous laisser guider par les tentations du jour. D’ailleurs, on entre dès l’arrivée dans un magasin Disney et on imagine longuement ses filles dans la robe de Cendrillon (la belle robe du soir à paniers avec les gants de soie, évidemment, pas sa tenue de souillon qui chante en sabots…), c’est cher, on hésite, on va y penser (et on y pensera si bien qu’on n’achètera pas…). On en a tellement parlé, de cette robe, que l’appétit nous est venu. Mais nous voulons du fast food, non pas en gastronomes mais en métronomes du temps qui passe, on ne va pas le perdre en mangeant.

C’est donc la porte de Sbarro que nous poussons. Oui, bon, passons, on aurait même pu trouver pire, à New York ce n’est pas difficile, et nous ne voulions pas de hamburger. Et nous commandons des Penne all’arrabbiata, tout en papotant gaiement. En fin de parcours, on a droit à prendre assez de serviettes de papier que pour ouvrir une imprimerie, et d’abondantes portions de fromage et ail râpé.

Et Corinne d’être généreuse. Un peu plus de fromage ? Oui hein, ce sera meilleur. Et hop une cuiller de plus, ne soyons pas chiches…

Sauf que… c’était l’ail en poudre et pas le parmesan (faux parmesan naturellement, peut-être même fabriqué dans le Wisconsin…). Bon… Nous aimons l’ail, après tout, donc tant pis, on a mangé pire. Vraiment pire. Donc on mange. Et puis on s’en va. Elle aimerait trouver un T-Shirt avec un taxi New Yorkais pour son mari, et nous entrons dans un petit magasin près de Times Square, tenu par un monsieur que je décrirai sous le terme de Pakistanais (qu’il ne s’offense pas s’il est Indien…), auquel Corinne s’adresse aimablement, avec son plus beau sourire.

C’est là que nous finirons par réaliser l’étendue du dommage. Les yeux du malheureux roulent désespérément dans ses orbites, et visiblement il cherche une provenance d’air pur, sans succès car nous sommes au fond de la boutique et Corinne continue avec ses questions de taille, modèle, prix, le confinant loin du trottoir et de cette chose merveilleuse : l’air. Pire… nous nous échangeons alors un regard d’abord surpris et puis tout à fait hilare, et pouffons, véritables gargouilles projetant un fumet puissant vers ses narines qu’il ne peut refermer. Il n’y a pas de muscles à clapets aux narines. Pauvre homme.

Trop embarrassées désormais pour lui acheter quelque chose, nous sortons comme deux malpropres et nous dirigeons vers Central Park (en passant dans la Trump Tower, oui oui lui aussi a eu ses effluves au passage !) et, au bout d’une vingtaine de minutes de marche, entrons dans le petit zoo, nous imaginant que comme nous avons bien inspiré et expiré pendant la marche, ça devrait aller, maintenant

Mais quand nous avons demandé à un aimable monsieur de faire cette photo de nous deux… nous avons bien vu que non, il ne croyait pas que ça provenait de chez l’ours blanc ou des outres, cette odeur… et voilà… la vérité derrière ces sourires au puissant arôme….

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Dernière fois?

Une dernière visite à New York …

Alors oui, ces temps-ci sont pour moi ceux des dernières fois probables. On ne sait jamais. Mais malgré tout, la saveur des dernières fois en est bien une.

 

Je suis donc allée à New York. Ce que nous appelons New York et qui n’est que l’un de ses quartiers : Manhattan. Que maintenant je connais bien jusqu’à la première moitié de Central Park pour y avoir musclé mes mollets plus d’une fois. Cette fois-ci n’a pas été moins athlétique. J’ai fait, en tout, l’équivalent de 62 rues à pied, zigzaguant entre plusieurs avenues.

Pour une fois… il faisait même presque printanier, enfin !

Des jonquilles partout, même dans les vases ornant les calèches de Central Park. Des senteurs : l’odeur un peu salée de la sueur des chevaux, celle trop sucrée de beignets vendus dans la rue ; le déconcertant mélange des parfums dont la haie de vendeuses habillées comme pour le bal de Monaco vous mitraille à votre entrée chez Saks ; des effluves de pizza, de pots d’échappement, de transpiration, de poubelle, de passantes tombées dans le Chanel numéro 5…

Rockfeller Center et les jonquilles

On faisait la farandole sur la patinoire, et les jonquilles réunissaient la 5th Avenue à la base du Rockfeller Center d’un trait jaune et eau vive. Les taxis montaient et descendaient dans toutes les directions. Les devantures des magasins chantaient le printemps – et appelaient l’argent.

 

 

 

J’étais heureuse, les mollets agonisants mais embrassant tout du regard… Après tout, supposais-je, c’est sans doute la dernière fois. Tiens, j’étais même amoureuse, tant qu’à faire ! A midi j’ai mangé au Madison Bistro, sola soletta comme on dit en Italie, et c’est bon d’être sola soletta parfois ! Et en plus, au Madison Bistro, je n’étais pas seule : comment pourrait-on sentir la solitude quand on vous sert pour patienter du bon pain avec une vraie croûte qui craque sous la dent, du beurre qui, oh merveille, goûte même le beurre ? Le bon beurre, comme disait ma mère… Et du Crémant de Bourgogne, hein… ? Et des linguine aux jeunes calamars dans une sauce à l’encre, hein ? Et le dessert eh bien je ne vous en parlerai pas, laissez-moi quelques secrets et allez-y donc quand vous serez de passage…

Puis j’ai rencontré l’amie de la fille d’une amie, oui, c’est aussi simple et compliqué que ça, une jeune actrice Italienne qui suit des cours d’art dramatique à New York. Elle, plus  jeune que moi mais aussi déterminée à bien visiter la ville, elle habite dans la 101ème rue et va à pied à ses cours dans la 27ème !

J’étais épuisée… mais que cette dernière visite sola soletta m’a donc plu…

Le nez en l’air à Manhattan

Non, Manhattan ce n’est pas que bruit, chaos, sirènes de toutes voix, coups de klaxons, cris, piétons se mettant uniformément en marche au signal DON’T WALK. Ni les odeurs multicolores et multi-ethniques montant en fumées des petites charrettes à hot-dogs, knishes, pierogies, gaufres, burritos, tamales, et marrons chauds en saison.

C’est le nez en l’air que la magie vous saisit. Le bruit s’estompe, ne restent que la bousculade hâtive des gens toujours pressés et, pour le touriste d’une semaine ou de quelques heures, l’incomparable privilège de se laisser éblouir par ce qui fait de New York ce joyau de richesse, audace et arrogance si présent dans les films, ceux qui prenaient le temps de suivre des acteurs à pied – Breakfast at Tiffany – et non pas de nous faire croire que les rues sont sillonnées de bolides qui emportent poubelles, étals et piétons dans leur sillage tandis que les murs sont mitraillés et s’effondrent en gravats.

 

 

Manhattan, ce sont des linteaux de portes et fenêtres pharaoniques, des façades cristallines reflétant le soleil et la foule, des lieux cent fois vus sur l’écran mais qu’enfin on pacourt, des châteaux d’eau, des gratte-ciel qui jouent aux beffrois, aux manoirs Tudor et dont plongent les regards de pierre des gargouilles ou les cascades vertes des jardins suspendus.

 

 

Une gare belle comme une cathédrale avec des lustres qui chantonnent une valse de Vienne. Une gare où on peut manger des huîtres comme nulle part ailleurs et où on a envie d’être habillés comme Cary Grant et Audrey Hepburn pour prendre le train ou accueillir un voyageur.

 

C’est le Plaza, qui ne racontera pas toutes ses histoires. C’est la douce vallée verdoyante de Central Park, la campagne en ville, le silence dans le bruit, l’émeraude dans le ciment et le verre, l’endroit où le soleil reste au sol plus tard que partout ailleurs alors que les hauts buildings l’empêchent de caresser les profondeurs des rues depuis longtemps déjà.

Le plaza et Central Park

 

Manhattan, je la vois d’à deux pas de chez moi, lointaine encore mais si j’étais un faucon, si j’étais Pale Male, je pourrais m’y rendre en évitant ponts et tunnels, et décider si le feuillage d’Eagle Rock est plus accueillant que celui de Central Park…

Manhattan, je comprends ceux qui l’aiment. On ne peut pas ne pas tomber amoureux de Manhattan !

 

 

Vivre à New York

J’aurais aimé vivre à New York pour un temps. Tout au moins… je le crois.

La première fois que j’y suis allée pourtant, j’étais réticente. Pensez-donc: j’étais en route pour le Nouveau-Mexique, la montagne Sandia, Santa Fe, les pueblos indiens, l’altitude, les chiens de prairie, les tamales et le guacamole. Aussi New York…. Pffft! Et je n’y ai donc vu que la crasse et la course folle des passants, parce que finalement, c’est une ville qui s’apprécie … le nez en l’air ! Mais depuis, chaque fois que je m’y rends, c’est avec la gourmandise d’un papier buvard. Je veux m’imprégner de tout.

Central Park

Bien sûr, comme tout le monde ou presque, par New York j’entends l’île de Manhattan. Pour bien des gens qui y sont nés ou y habitent, gigantesque ou pas, New York ce n’est que leur quartier. Le tabac du coin, le coiffeur, le beauty parlor, la pizzeria, les chats de rue sur les poubelles, les bouches d’incendie, le jardin potager communautaire, les châteaux d’eau sur les toits plats, les escaliers de secours encombrés de plantes aromatiques en pots, une vue dérobée sur un des ponts, le bruit des ambulances, les clochers des églises qui rappellent l’heure de la messe, les petites vieilles et leur toutou en manteau … Tous ces quartiers forment une mosaïque, avec des pièces déteintes et érodées, d’autres exquisement entretenues et retouchées, et puis les neuves aux couleurs éclatantes, à l’émail lisse caressé par le soleil. Derrière toutes ces façades, les lépreuses et les grandioses, jour après jour des vies se déroulent en cris et silences. Les portes s’ouvrent et livrent le passage à ces heureux mortels pour qui la vie à Manhattan n’est qu’un banal quotidien, une vie normale.

Et il est vrai que lorsque je vivais à Bruxelles, les ors de la Grand Place et la beauté des poissons figés dans la glace pilée des restaurants de la petite rue des bouchers … c’était le régal de mes yeux qui pourtant s’y étaient un peu habitués. Et j’ai fini par me sentir chez moi à Aix-en-Provence ou Turin ou Trieste, et à en accepter les beautés quotidiennes sans plus m’en émerveiller.

Pont de Brooklyn

Manhattan, c‘est aussi un échantillon de chaque partie du monde presque aussi vrai que cet ailleurs dont ils apportent l’écho. Oui, à Little Italy on parle un italien démodé et souvent avec un accent. Et c’est une remarque que l’on peut faire à tous les groupes ethniques qui se rencontrent sur cette île fabuleuse. Mais c’est là qu’il faut aller si on veut une pizza come Dio commanda, et non pas au New Jersey où se sont repliés les Italo-Américains à la recherche de plus d’espace et de jardins après les appartements parfumés au sugo di carne de Broccolino. Ils se sont mis ici à faire une fausse cuisine italienne surchargée de tout et délestée du principal: les bons ingrédients. Car ce qu’on trouve à Manhattan est introuvable à 20 minutes de voiture.

L’obscurité s’abat tôt dans les rues, à cause de la hauteur vertigineuse des skyscrapers, et on est déjà à l’ombre depuis longtemps que le soleil surchauffe encore les vitres au sommet des immeubles, baignant de joie les jardins suspendus, soulignant avec malice les gargouilles ou colombages Tudor tout en haut des buildings. C’est pourquoi c’est aussi le nez en l’air qu’il faut s’y promener !

Manhattan vu du Parkway

Et lorsque je reviens dans le New Jersey par le parkway, et que sur la gauche j’ai la vue de l’audacieuse découpe des tours sombres sur le ciel indigo, mouchetées de lumières multicolores, mon coeur s’emplit de bonheur. C’est d’une grâce qui laisse le souffle court….

 

 

Un matin de cristal

Les deux tours disparues dans une brume prémonitoire….

Le 11 septembre 2001, j’étais au travail depuis une demi-heure quand le monde a changé. Alors que j’appelais un fournisseur en Floride j’ai eu à l’appareil un interlocuteur affolé. « Il paraît qu’un avion vient aussi de s’écraser à Camp Davis! » J’ai mis la radio, et laissé la fin d’une ère s’annoncer avec fracas dans nos murs. Je n’arrivais pas à comprendre. Dehors la vie restait la même que tous les matins: il faisait splendide, les badauds circulaient sans hâte, la vieille Coréenne était assise sur le seuil du Nail Salon d’à côté et donnait du riz aux pigeons qui venaient le lui manger dans la main. Les élèves de l’école de coiffure arrivaient, avec leurs amples tabliers de nylon bleu ou blanc, un gros sac à l’épaule, et parfois une tête de vinyle à la chevelure enroulée sur de gros bigoudis sous le bras.

A cinquante mètres de là, dans un building des années ’30 sans cachet ni caractère – le Leo Building – Carlène, une jolie noire aux cheveux très courts et au cou de déesse voyait, depuis la fenêtre de son bureau au 12ème étage, s’enflammer les tours, et puis s’effondrer au sol. Son âme résonnant d’un cri incrédule. Dans une de ces tours travaillait son frère.

Paul, un  client d’origine arménienne, perdait au même instant 5 membres de sa famille.

Mon ami Michel se rendait chaque matin de Montclair à New York en train. Ce matin-là, si beau qu’il avait mis tout le monde de bonne humeur, Michel, en sortant de la gare, a vu loin devant lui les tours en feu. Le chaos était déjà complet, les trains ne partaient plus, plus de rames de métro, la stupeur avait embrouillé le traffic, la terreur l’avait bloqué. La poitrine agitée d’un martèlement sauvage il est reparti à pied vers le New Jersey, et a vu, dans un sentiment d’irréalité, s’écrouler les tours. Ce n’est que sur le pont de Washington qu’un conducteur hébété l’a pris sans un mot. Leur silence hurlait.

Chris et Krystyna habitaient dans « le village ». Malgré les fenêtres closes pendant plusieurs jours, la poussière et l’odeur de corps brûlés remplissaient leurs murs. La ligne téléphonique n’existait plus, mais curieusement l’internet avait tenu le coup. Et Chris me décrivait, dès le lendemain, des scènes surréalistes comme ces gens qui circulaient dans la fumée constante, masqués et lents, comme flottant dans le deuil. Ou ce taxi renversant un cycliste à Chinatown, cycliste qui se relève et se met à rire gaiement avec le chauffeur de taxi: on est en vie, on est en vie, c’est merveilleux! Des sourires et regards échangés entre tous ces passants New Yorkais autrefois enfermés dans leur urgence de faire, d’aller, de dire, et enfin conscients de cette chance inouie d’exister, d’être saufs.

Un de mes clients avait écrit son témoignage et me l’a fait photocopier, pour le distribuer à tout le monde, cherchant à se débarrasser de ces images et sons terrifiants: une pluie de petits morceaux de papiers en feu s’était abattue sur lui, accompagnée de particules de verre brisé, de plastique fondu, et du chant de la mort.

Une autre cliente a fait faire des affichettes avec la photo et description de son frère pour aller les poser un peu partout autour de ce qui est devenu « ground zero ». Il est peut-être dans un hôpital, sans papiers, choqué ou inconscient, espérait-elle. Il avait téléphoné de son bureau pour dire qu’il ne savait pas ce qui se passait, qu’il y avait eu une explosion et que la tour avait un léger mouvement de va et vient, qu’il allait descendre. Jes lui ai offert le coût des affichettes et la mise en page, lui souhaitant bonne chance, les larmes aux yeux.

Il y eut, pendant quelques jours, une atmosphère d’amour et d’empathie palpable. Nous étions tous blessés, incertains, chancelants. Nous connaissions tous, de près ou de loin, quelq’un qui. New York était à nous tous, et la douleur était unifiante, purifiante même, tant elle était illimitée. Elle réduisait toutes nos existences à, justement, ce grand bonheur, ce grand privilège d’être en vie. C’était comme un gigantesque choeur muet, un hymne à la vie fait de sourires, du désir de se toucher, de plonger dans de nouveaux regards.

De plusieurs points de vue alentour, on peut voir la pointe de Manhattan. Pendant plus d’un an je les ai tous évités, dans un futile refus de « voir » ce qu’il n’y avait plus à voir, ces deux tours que je ne trouvais même pas belles en fait, mais qui, on ne le savait pas, étaient le tendon d’Achille de notre insouciance.

Et c’était un de ces matins de cristal qu’on n’oublie pas.